Maroc – 2 Oukaïmeden

[tp-single-map]
Cet article fait partie d'une série de publications appelée Maroc
Vois plus d'articles
23 min - temps de lecture moyen
Print Friendly, PDF & Email
26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

mP1340639Dans un angle rocheux par terre se trouve un nid (en langue amazighe – berbère, tasusna, tawasna, tusna, azïïa n ividdu) de guêpes maçonnes (aviddu, taviddut aɣiddu, taɣiddut). Elles font partie de la sous-famille des Eumeninae, dans la famille des Vespidae. Elles construisent de petits nids d’argile, de boue ou de particules de sable et d’argiles agglomérées avec de la salive dont la forme est propre à chaque espèce. mP1340658Certaines sont solitaires, d’autres sont sociales. Les Eumènes construisent leur nid en assemblant des gouttelettes de boue. Dans cette famille, on appelle Guêpes potières (EumenesDelta, etc.) celles qui les fabriquent en forme de petit pot de terre rempli de chenilles paralysées avant que l’entrée en soit fermée d’un opercule de terre. La femelle fixe un seul œuf par cellule de terre, suspendu au bout d’un fil au-dessus des “provisions” de nourriture. Après l’éclosion, la larve reste suspendue et mange peu à peu son stock de chenilles. mP1340659Les Odynères sont en principe des guêpes solitaires qui font des nids de terre en galeries où sont aménagées des cellules séparées par des cloisons. La plupart des espèces construisent ces nids dans le sol, ou des pans de terre (talus argilo-sableux en général). Les galeries souterraines sont parfois équipées d’une sorte de cheminée provisoire qui protège le nid (des prédateurs, de la pluie, de la déshydratation le temps de sa construction et de la ponte, avant que la femelle ne la détruise et en utilise la terre pour construire l’opercule qui fermera le nid. Les proies stockées dans ces nids sont le plus souvent des larves de charançons ou de chrysomèles, paralysées par une petite dose de venin, à raison en principe d’une larve par cellule, qui demeure en quelque sorte “toujours fraîche” puisque la piqûre n’est pas mortelle… Chez les guêpes donc, seule la femelle est pourvue d’un dard en principe. Certaines espèces d’Odynères font leurs nids dans des tiges creuses de végétaux, des nids récupérés d’Hyménoptères ou des coquilles d’escargots. Une femelle produit généralement une dizaine de nids avant de mourir. Le Sceliphron, qui peut construire ses nids dans les maisons, est une guêpe qui nourrit ses larves avec des araignées paralysées. – Photos : Nid de guêpe maçonne – Cicindèle (zoom sur la tête et photo globale un peu floue car elle se carapatait à toute vitesse) (est-elle de Corse, champêtre ou maroccana ?) – Ci-dessous : Le haut de la vallée d’Oussertek –

mP1340648

mP1340662Le paysage s’ouvre devant nous. Comme le versant Nord des Pyrénées, ce versant Est de l’Atlas est étroit et nous apercevons au loin des portions de plaine irriguée. Soudain, le relief se creuse fortement : cette configuration fait office de bec d’arrosoir, et l’eau emmagasinée dans le massif qui joue le rôle d’un château d’eau s’écoule dans le creux miraculeusement vert de la vallée d’Oussertek. Pour bénéficier du maximum d’eau de ruissellement, les villageois ont construit bien en amont, en marge du sentier qui doit se transformer en torrent les jours de pluie ou de fonte des neiges, un entonnoir cerné de murets de pierres sèches qui se poursuit par un tuyau vers un petit bassin de rétention qui n’a pas l’air totalement achevé. Ils pratiquent l’irrigation par gravitation, sans aucun moulin, noria ou pompe. mP1340671Tout l’art réside dans la façon optimale de faire circuler l’eau pour arroser la plus grande surface de terre arable possible, par conséquent, les villages sont construits au-dessus des champs et prairies, à même la roche nue. Au fur et à mesure que nous descendons, nous changeons de saison, les buissons bas et les plantes tapissantes se couvrent de fleurs, les insectes s’affairent, pyrales (de minuscules papillons), coccinelles, quelques lézards sont surpris prenant leur bain de soleil. Nous observons un bruant fou qui a peut-être déjà commencé à nidifier. Le couple devra apporter larves, chenilles ou sauterelles toutes les cinq minutes aux oisillons pendant plus de quinze jours. Lorsque les frimas tariront cette ressource, les adultes se nourriront principalement de graines décortiquées. Un couple de grands corbeaux traverse le ciel, relayé en altitude par trois aigles bottés, un clair et deux plus foncés. De jolies perdrix gambra jouent à cache cache entre les roches et les buissons qui se densifient progressivement. Une mésange noire nous interroge : “où es-tu ? où es-tu ? où es-tu ?“, en diapason avec le fin pépiement d’un roitelet. – Photos : Pie bavarde “mauritanica” (reconnaissable à la tache bleue derrière l’oeil) – Coccinelle – Ci-dessous : Un paysage marqué par le sur-pâturage et le déboisement dû à une excessive pression anthropique –

mP1340682

mP1340669mP1340689Nous faisons une pause face à une falaise maculée de traînées de fientes. Y aurait-il un aigle de Bonelli dans les parages ? Dimitri trouve une aire aux jumelles, mais une fois pointée la lunette, il conclut en évaluant sa taille au jugé qu’il s’agit plus probablement du nid d’un grand corbeau. De plus en plus de fleurs s’épanouissent en bordure du chemin, des panicauts, du genre Eryngium, plus communément appelés chardons bleus, d’autres du genre Chrysanthemum, de la véronique, du muscaris, du géranium. Le genévrier embaume avec la chaleur qui s’accroît. Un serin cini volète sur les branches basses en lançant ses trilles suraigus, une buse féroce (c’est son nom) aux reflets roux plane à faible hauteur, un pinson explore le sol en quête de petites graines. Un papillon sombre attire notre attention : serait-ce un Grand nègre des bois ? Il faut repérer s’il a bien deux ocelles sombres centrés de bleu pâle sur chaque aile antérieure : difficile à dire… Un grimpereau des jardins s’exprime, d’après Dimitri, dans un dialecte berbère ! mP1340703Sur le versant opposé, nous apercevons un compresseur devant un double orifice. En effet, la région de Marrakech-Tensift-Al Haouz renferme une richesse minière importante et diversifiée. bois collecteLes phosphates sont de loin le principal minerai, avec des réserves estimées à 48 milliards de m3 dans la province d’El Kélâa des Sraghna et d’Essaouira, et une production en 1997 de 3,264 millions de tonnes, soit 14% de l’ensemble de la production nationale. En ce qui concerne les autres minerais, la région fournit 27,7 % du plomb, 97,5 % du zinc, 71,3 % du cuivre et 21 % de la barytine. Ici, c’est un “métal blanc” qui est extrait d’après Mohammed, notre hôte de la vallée (du zinc ?). – Photos : Entrée de mine – Corvée de bois en hiver (photo de l’association nouss-nouss) –

Nous parvenons en vue de cinq douars, Agadir (un nom qui signifie “grenier collectif fortifié”), Gliz, Imzough, Tidli et Tinrouar, où vivent (selon les informations données par un site) 3000 Berbères du Souss (mais mon sentiment, c’est qu’ils sont bien moins nombreux que cela, peut-être 300 ?). La région de Marrakech-Tensift-Al Haouz est l’une des régions qui souffrent encore de l’analphabétisme d’une grande frange de leur population. Ce phénomène touche surtout le milieu rural et en particulier les femmes rurales. En 1994, le taux d’analphabétisme était de 67,1 % contre 55 % pour l’ensemble du Maroc. En milieu rural, ce taux était de 82 % (contre 75 % pour le rural national), 93 % des femmes rurales de la région étant analphabètes. mP1340705Je lis sur Internet que ces villageois ont récemment bénéficié de l’aide humanitaire d’une association alsacienne (nouss-nouss, moitié-moitié en arabe). Ses membres ont constaté en parlant avec les habitants de la vallée que la récolte de bois, effectuée par les femmes en hiver, se faisait de plus en plus loin. Cette corvée représente 4 heures de travail et les fagots pèsent 15 à 20 kg, la consommation de bois pour la cuisine, l’hygiène corporelle, la lessive et le chauffage étant supérieure à la production naturelle. Cette surexploitation s’accompagne d’une absence quasi totale de régénération de la forêt. Pour remédier à ce problème, Nouss-Nouss a équipé 104 foyers de chauffe-eau fonctionnant au gaz (bon marché au Maroc). L’énergie solaire était trop onéreuse et peu efficace dans cette vallée encaissée sujette aux brouillards et à la neige. Un villageois leur a confié que par les nuits d’orage, ils ne dormaient plus, tout le monde avait peur de voir sa maison partir dans un éboulement de terrain. Les arbres permettant aussi de fixer les sols, l’association a mis en place des pépinières de thuya dans les jardins de Gliz, à l’abri des dents des chèvres et de l’érosion, avec un arrosage au goutte à goutte, le projet étant de poursuivre avec le genévrier thurifère. Elle a installé des plans de travail pour que les femmes puissent faire la cuisine et la vaisselle debout au lieu d’accroupies, ainsi qu’un pommeau de douche. L’association a effectué, de concert avec les enseignants, une sensibilisation à l’hygiène dentaire auprès des enfants qui ont chacun reçu une brosse à dents, une action qui devra être contrôlée tous les six mois pour véritablement porter ses fruits et initier un changement de comportement. – Photos : Four à pain (ou hammam ?) – Ci-dessous : Une maison et ses dépendances fermées par des barrières d’épineux (zrîba, zeriba) –

mP1340708

Nous observons que l’aménagement de ce vallon grâce à l’irrigation attire tout un petit peuple d’invertébrés, d’oiseaux et de petits mammifères. Un bruant striolé au plumage roussâtre volète près de nous, peu farouche. C’est un granivore qui diversifie son alimentation en cette saison de nidification en consommant des invertébrés. Un mâle de gobemouche noir en plumage nuptial nettement bicolore, redingote noire et chemise blanche, est en migration. mP1340707Il affectionne les vergers de vieux arbres dans les vallons montagnards jusqu’à 1500 mètres d’altitude, où il se nourrit de chenilles, coléoptères et mouches qu’il trouve posés sur les feuilles ou sur le sol. Les araignées, les myriapodes, les isopodes et même les mollusques fournissent un appoint non négligeable à son alimentation. En dehors de la saison de reproduction, il consomme aussi des fruits, graines et baies. Il doit se plaire dans ce magnifique jardin où l’eau s’écoule doucement, arrosant le pied de noyers pluri-centenaires au tronc épais surmonté d’un vaste houppier qui culmine à bonne hauteur. Ils sont chargés de fleurs mâles regroupées sur de longs chatons verts à l’aspect grumeleux suspendus aux branches. Une fauvette (passerinette ?) explore les buissons bas et la cime des arbres à feuilles caduques où elle se nourrit d’orthoptères, de papillons, de larves, d’araignées et de petites bestioles qu’elle trouve dans les feuillages. mP1340704Elle consomme également des graines et quelques fruits. C’est une migratrice qui hiverne au sud du Sahara, occupant une large bande, du sud de la Mauritanie et du Sénégal jusqu’au nord du Soudan, et dont la sous-espèce “inornata” vit au centre et au nord du Maroc, au nord de l’Algérie et de la Tunisie. Nous observons encore un bruant du Sahara, petit passereau roux à la tête grise et un faucon crécerelle, un rapace qui est un auxiliaire précieux de l’agriculteur, car il se nourrit de souris, mulots, campagnols et jeunes rats. Il mange aussi des insectes et parfois des grenouilles et des vers. Ses populations sont toutefois en déclin presque partout, sans doute à cause de l’intensification constante de l’agriculture et la suppression des prairies où il chasse. – Photos : Buse féroce ? – Les douars (villages) surplombent les terres cultivées –

mP1340706En me documentant sur le geai des chênes nord-africain observé peu après le faucon, je trouve un article portant sur une étude consacrée au cousin britannique de ce corvidé. Nicky Clayton, Professeur de “Comparative Cognition” (intelligence comparée) et chercheuse à l’université de Cambridge, souhaitait vérifier les assertions d’une fable d’Ésope remontant à 2 600 ans. “Un corbeau assoiffé, se trouvant devant une jarre d’eau, ne pouvait atteindre le liquide car la cruche n’était pas suffisamment pleine. Il ne se laissa pas décourager pour autant et jeta des cailloux au fond pour faire monter le niveau de l’eau et ainsi se désaltérer”. mP1340711Des expérimentations ont ainsi lieu depuis une dizaine d’années et leurs résultats remettent en question bon nombre d’hypothèses, par exemple celle qui énonce «que seuls les humains peuvent planifier l’avenir et se remémorer le passé». Ils ont entraîné une transformation profonde de la conception de l’intelligence aviaire, si bien que les geais buissonniers ont été qualifiés de «singes à plumes» par les scientifiques ! Durant l’été et l’automne, l’oiseau a coutume de préparer ses réserves de graines pour l’hiver, il les enterre à différents endroits ou les cache au creux des arbres, les déplaçant fréquemment pour ne pas se les faire voler par un congénère mal intentionné (le chapardage est fréquent au sein de cette famille !). mP1340715Selon les écologistes, un tel comportement est utile car il contribue à la dissémination des graines et à la régénération des forêts (puisque certaines cachettes sont oubliées par les oiseaux). Dans cette région de l’Atlas si déshéritée quant à sa pluviométrie par rapport au Pays basque ou à la Grande Bretagne, je crains toutefois que le geai ne soit pas d’un grand secours sur les versants érodés, desséchés, à l’humus inexistant… – Photos : Nid d’hirondelle de rocher – Cheminée de fée – Iris –

Après un ultime dérapage sur le sentier rouge couvert de poussière et de gravillons qui contourne une cheminée de fée dont la hauteur témoigne de l’importance de l’érosion subie sur ce versant, nous arrivons aux jardins du Paradis. Les prés verdoyants et les champs en terrasses sont entourés de murets de pierres sèches sur lesquels poussent des iris en fleurs alliant l’esthétique à l’utile car les rhizomes prolongés de racines consolident et protègent les bordures, comme en Normandie où je les avais vu plantés sur le faîte des anciens toits de chaume. Souvent, des branches sèches d’épineux sont jetées à la perpendiculaire sur les murets qui entourent les cours, une défense tout autant visuelle qu’effective pour décourager le bétail et la volaille d’en faire l’escalade. mP1340709Tout est conçu pour protéger les terrasses soigneusement aplanies et pourvues de buttes qui guident l’écoulement de l’eau sur les plantations. Sur le versant opposé, quatre petites cascades abreuvent les cultures étagées sous la surveillance d’un villageois en train d’ouvrir ou de refermer des passages d’un coup de bêche dans la terre meuble. Les maisons de pierres bâties sur le roc suivent la pente en petits blocs superposés de guingois dont les murs surplombent le vide vertigineux, et les terrasses sont sans garde-fou. Dans le fond du vallon ombragé par les arbres, quatre hommes réparent la digue qui canalise le cours principal du ruisseau et retient une ultime terrasse sur la rive gauche. Empilés sur au moins trois mètres de haut et confortés çà et là par un tronc sec ébranché disposé à l’horizontale, les gros galets qui la constituent ont sans doute été descellés par une crue, une forte pluie ou le ruissellement consécutif à la fonte des neiges. – Photo : Cour au muret protégé par des rameaux secs d’épineux (zrîba, zeriba) –

mP1340734En aval, nous apercevons le lit qui s’élargit, entaillant dans un méandre la précieuse épaisseur de terre végétale emportée par le courant. Seule une pointe subsiste, encore soigneusement cultivée, petite presqu’île condamnée à terme à disparaître. Aucun mur ne la protège, terre et racines sont à nu, il semble que le désastre se soit produit il y a peu de temps. Notre sentier longe un canal d’irrigation, simple fossé peu profond bordé de noyers jeunes ou vieux. Faisant une pause pour observer les oiseaux qui chantent dans les ramures, je remarque quelques gros troncs profondément blessés, à l’écorce arrachée jusqu’au bois sur une belle hauteur. Dans un creux s’est accumulée de la terre et des cailloux. Année après année, les crues projettent des galets, mais elles n’ont pu venir à bout de ces géants débonnaires aux profondes racines. C’est étonnant que les villageois n’aient pas poursuivi plus loin leurs efforts de prévention de l’érosion, à moins que les arbres en aval n’aient été emportés par les flots accélérés dans le virage par la force centrifuge ? Peut-être aussi leur désir de mettre à profit le moindre pouce de terre a-t-il fait oublier la nécessité de la protéger. C’est aussi ce qui se passe en amont, avec le surpâturage et l’émondage excessif des genévriers thurifères. Mais quelle alternative s’offre à ces gens ? – Photo : Tronc de noyer blessé par les galets projetés lors des crues –

mP1340728Dès notre arrivée au gîte de Tidli, Mohammed nous offre conformément à la tradition du thé et des petits gâteaux. Malgré son air calme et effacé, il fait preuve de dynamisme, travaillant à la station l’hiver, à deux bonnes heures de marche, où il monte les 600 mètres de dénivelé dans la neige dont la limite se trouve juste au-dessus du village qui est à 1900 mètres d’altitude. Il investit petit à petit ses revenus depuis quatre ans dans l’achat de matériaux pour agrandir sa maison et recevoir des clients qu’il héberge et que sa femme nourrit. Malheureusement, il utilise des parpaings de béton, jugés plus modernes sans doute, et ayant plus d’attrait à ses yeux que la pierre traditionnelle, mP1340764malgré la difficulté à se les procurer et à les acheminer à pied d’oeuvre (aucune route ni piste carrossable n’arrive jusqu’au village). C’est bien dommage, d’autant que, pour le moment, il n’a pas les moyens de cacher ces vilains murs sous un revêtement qui intègrerait mieux dans son environnement ce bâtiment attenant à sa maison. Il a aussi installé une douche avec l’eau courante chaude et froide : l’eau précieuse que le village met tant de soin à répartir sur les cultures est ainsi gaspillée par ses visiteurs qui conservent leurs habitudes de confort en toute inconscience (bonne conscience ?). Il en est de même pour les toilettes, ignorant probablement le principe des toilettes sèches. Je m’inquiète de la destination des eaux usées, fatalement entraînées vers le ruisseau nourricier. Faut-il vraiment se plier à tous les souhaits des touristes ? Ne vaudrait-il pas mieux au contraire faire oeuvre d’éducation et leur apprendre à économiser cette ressource vitale ? Nous venons observer la nature marocaine, sa faune et sa flore, déplorant la désertification qui s’accroît et vilipendant l’autochtone, mais sans changer un iota de nos propres habitudes ni nous inquiéter des conditions de vie des habitants ou de l’impact de notre passage. – Photos : L’oued serpente en rognant les berges – Le pic-vert vu de dos –

mP1340767mP1340770Le soir descend et les rayons obliques magnifient les couleurs, nimbant la vallée d’une merveilleuse aura. Isolément ou par petits groupes, chacun termine sa tache quotidienne et les femmes en robes longues et fichus colorés se dirigent pausément vers les prairies le plus longtemps éclairées, surveillant d’un oeil les vaches sorties de l’étable où elles étaient demeuré enfermées toute la journée tout en devisant nonchalamment. Notre équipe se scinde, la moitié se repose et se rafraîchit après cette première journée de marche, tandis que les autres décident de continuer à explorer les richesses de ce lieu qui nous paraît tellement idyllique. Les hirondelles de rocher gobent les derniers insectes près de leurs nids de terre maçonnés sous un auvent, entrant et sortant à toute vitesse. Yves cherche en vain l’hirondelle isabelline, absente d’Europe et vivant de l’Afrique au Pakistan. Un épervier chasse dans les parages, tandis que les grillons champêtres stridulent activement en frottant le bord interne de leurs élytres, leur corps faisant office de caisse de résonance. Le criquet au contraire frotte le fémur dentelé de ses pattes arrière sur la nervure saillante de ses élytres qui vibrent tel une corde de violon. Pendant que nous manions nos jumelles, longues vues et appareils photo, les villageois vont et viennent à pied, seuls ou accompagnés d’un âne ou de quelques vaches, et nous nous poussons parfois juste au dernier moment pour leur laisser libre le passage. A part l’échange rituel de salutations, “bonjour, salam aleykoum”, aucune communication entre nos deux communautés. Pas un villageois ne s’enquiert de ce que nous faisons, et nous ne leur demandons pas davantage des informations sur la vie qu’ils mènent. Barrière de la langue, indifférence, barrière de culture ? J’ai un peu honte de leur montrer que ce qui nous intéresse dans leur vallée, ce sont les oiseaux, davantage que les humains. mP1340701Certes, nous ne sommes pas une association humanitaire, et nous payons un des leurs pour l’hébergement qu’il nous offre, mais, comment dire, je me sens un peu mal à l’aise d’être autant en décalage par rapport à leurs propres préoccupations que j’ignore, au demeurant. Un jeune suit une mule, ses écouteurs plaqués sur les oreilles, offrant sans s’en rendre compte un curieux tableau anachronique. En fait, cette vallée est si bien jardinée, elle est si visiblement habitée que j’ai l’impression d’être entrée par effraction dans une propriété privée. Et puis ses occupants sont si peu nombreux que c’est peut-être également ainsi qu’ils ressentent notre présence, même si aucune hostilité n’est perceptible. Juste une absence totale de recherche de contact. J’évite soigneusement de diriger mon appareil photo dans leur direction, de peur de les indisposer. – Photos : Pic de Levaillant – Discoglosse peint du Maroc (Discoglossus scovazzi), Endémique du Maroc –

Une sous-espèce locale du troglodyte mignon vocalise doucement ses notes suraiguës. Nous apercevons un bruant de manière trop fugace pour l’identifier plus précisément. Un pigeon ramier s’envole d’un arbre. Il vit à l’état sauvage du nord du Maroc jusqu’au sud d’Agadir, étant particulièrement abondant dans les zones forestières de montagne. La population nicheuse est essentiellement sédentaire, et elle jouit d’une plasticité écologique qui lui permet de tirer profit au mieux des variations climatiques interannuelles en adaptant ses périodes de ponte en fonction de la pluviométrie. La présence de trois faucons crécerelles et d’une buse féroce témoigne de l’abondance des petits mammifères, un régime complété occasionnellement par la consommation de lézards, serpents, petits oiseaux, amphibiens ou gros insectes. mP1340719Nous observons ou entendons encore une fauvette passerinette, un gobemouche, un pinson des arbres, un bulbul des jardins au chant glougloutant qui nous deviendra familier d’ici la fin du séjour à Marrakech où il est aussi très présent. Un rare éphédra montre une silhouette curieuse en buisson de tiges articulées (un peu comme les prêles) dépourvues de feuilles. C’est un gymnosperme (du grec, semence nue), comme les conifères, les cycas ou les ginkgo, une famille particulièrement adaptée au froid et à la sécheresse grâce à une structure qui limite la surface de transpiration, et dont certains représentants battent tous les records : de hauteur pour le Sequoia sempervirens (111,50 m), de circonférence pour le Taxodium mexicain (42 m) et de longévité pour le Pinus longaeva (4 900 ans). mP1340749Le Ginkgo est une espèce dite panchronique (un fossile vivant). L’éphédra est généralement dioïque : il est divisé en arbustes mâles et arbustes femelles qui produisent des cônes différents. Ce genre botanique est l’un des rares parmi les gymnospermes à produire des alcaloïdes : éphédrine, pseudoéphédrine, noréphédrine et adrénaline, les espèces les plus riches en éphédrine étant Ephedra sinica et Ephedra major. La médecine chinoise utilise les propriétés stimulantes et bronchodilatatrices d’Ephedra sinica(Ma-Huang) depuis plusieurs millénaires : la plante fait partie des 365 remèdes du Shen nung pen Ts’ao king. L’éphédrine stimule le système nerveux central, et il est surtout utilisé comme décongestionnant nasal et en traitement de l’asthme. – Photos : Grand nègre des bois (?) – Constructions qui épousent le relief et se fondent dans le paysage – Ephédra –

mP1340766Mais pour l’heure, c’est surtout un pic que nous recherchons. En descendant vers le gîte, nous avons entendu deux individus chanter dans les parages, et nous choisissons celui qui semble le plus proche – bien qu’il s’éloigne en nous contournant au fur et à mesure de notre quête. Il s’agit du pic de Levaillant, d’apparence assez semblable au pic vert, et qui vit strictement au Maghreb, dans les forêts de montagne jusqu’à la limite des arbres, explorant même les versants nus en quête d’insectes. Nous passons le ruisseau dans un sens, dans l’autre, escaladons un talus, franchissons un muret et finissons en pataugeant dans la boue : enfin, le voilà ! Les lunettes sont aussitôt dressées et nous l’admirons sur le pan ombragé de la montagne où il picore entre les cailloux d’un air affairé. C’est un bel oiseau au dos vert, ventre vert-jaune clair et calotte rouge vif sur la tête. Oups ! Il a disparu en courant derrière la crête. Ah ! Le voilà de nouveau qui reparaît, montrant son meilleur profil avec son “u-u-u” qui donne l’impression qu’il se moque de nous. Il est tellement beau, je regrette de ne pouvoir capter rien de plus qu’une silhouette sombre avec mon objectif photographique ! Heureusement, ma déception disparaît en mangeant le repas délicieux préparé par l’épouse de Mohammed, aidée d’autres silhouettes féminines que nous devinons à peine dans l’entrebâillure d’une porte. C’est Mohammed qui nous sert, et son père, qui semble très âgé, vient nous saluer dignement. Une voix de jeune garçon s’élève dans la nuit : l’appel à la prière du muezzin, chanté à la perfection, est si prenant que le silence se fait dans la pièce pour l’écouter, nous invitant au recueillement. – Photos : Pic de Levaillant – Soirée enchantée à Gliz –

mP1340787

S’abonner
Notifier de
0 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires
0
Que pensez-vous de ce récit ? Donnez votre avisx