Maroc – 3 Tidli

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26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

Avant de nous endormir, Dimitri sort la lunette pour la pointer vers le ciel. Ici, point de pollution lumineuse, point de lampadaire, et nous autres citadins nous serrons peureusement dans le noir rendu plus intense par l’ombre de la maison. Nous nous déplaçons en tâtonnant du pied la pente irrégulière, craignant à tout moment de heurter le trépied du précieux instrument ou de chuter sur le chemin en contrebas. C’est tout un problème pour se pousser et faire place au suivant. Afin d’observer avec plus de sérénité les astres, Dimitri suggère de nous rendre sur la terrasse, qui est en fait l’étage supérieur de l’agrandissement, encore en chantier, avec les ouvertures béantes des futures portes et fenêtres, et la cage d’escalier sans rambarde… Mais le sol est plat, l’espace plus large, un peu plus lumineux également, et nous réussissons à voir plus pausément Jupiter et quatre de ses satellites. C’est un grand moment. – Photo ci-dessous : Un troupeau d’ovins enfermés pour la nuit à la bergerie –

Le lendemain, branle-bas de combat avant sept heures et sitôt pris le copieux petit-déjeuner, nous partons à la queue-leu-leu sur le sentier, abandonnant une partie de nos ballots aux soins des muletiers. Nous laissons les villages encore dans l’ombre de la montagne, Agadir, Gliz, Imzough et Tidli, dont les enfants descendent à une école perchée sur un promontoire, où convergent ceux du village de Tinrouar (Tinoughar) implanté plus en aval. Sur la façade, des inscriptions entre des traits verticaux font penser à des panneaux pour des élections. En 2000, le Secours populaire français (comité de Saint-Gaudens) et l’AGOD CER Parenthèses ont conclu une convention de partenariat afin d’aider à la réinsertion de mineurs délinquants tout en remplissant une mission humanitaire justement dans ce dernier douar. Ces jeunes, en majorité d’origine maghrébine et revendiquant très souvent leur appartenance à la culture arabo-musulmane, ont suivi une formation technique pour installer des panneaux solaires pour l’éclairage de l’école. Pourtant, des poteaux soutiennent de loin en loin un réseau de fils électriques sans doute réalisé depuis cette date et qui semble desservir toutes les maisons de chacun des villages de la vallée blottis autour de leur mosquée flanquée d’un minaret. – La mosquée n’est pas seulement un lieu de prière, elle sert aussi encore aujourd’hui d’école où les enfants, à partir de quatre ans, s’initient auprès d’un “fqih” (savant), à la fois maître et imam, à l’arabe en apprenant le Coran par coeur, tout en s’initiant à la lecture et à l’écriture. Il faut savoir que tout musulman ayant reçu une instruction est un fqih qui était nourri autrefois à tour de rôle par chacune des familles du village. La scolarité se poursuit ensuite dans des écoles selon une gradation identique à celle de la France. – Photos : L’école de la vallée – Une plante adaptée à la sécheresse –

Nous longeons les vergers et potagers où nous reconnaissons des plants de tomate, aubergine, pomme de terre, oignon, fève… Comme les noyers en amont, des cerisiers confortent les canaux d’irrigation et les bordures des terrasses. Yves nous explique que leurs fruits plus tardifs qu’en plaine sont vendus plus cher sur les marchés de la plaine. Il en est de même pour les pommiers. En voyant le soin méticuleux apporté à cet espace jardiné, il paraît étonnant que les villageois n’aient pas conscience de la dégradation de la végétation sur les versants pointée par nos deux guides. Selon une étude de l’agro-économiste tunisien Laurent Auclair, la situation est complexe. En réalité, il n’y a pas de relation simple dans le Haut Atlas entre densité de population et accroissement démographique, d’une part, et surexploitation des ressources d’autre part. Certaines zones à forte densité, ayant connu un doublement de leur population depuis le début du siècle, ne connaissent pas d’aggravation rapide des processus d’érosion et de déforestation (Haute Tessaoute, pays Aït Bou Gmez…). La combinaison de l’agriculture intensive et de l’élevage extensif est la clé de voûte des systèmes de production. Les champs irrigués sont soumis à des cycles culturaux intenses (deux récoltes par an) que permet la fumure animale des troupeaux. La consommation moyenne d’un foyer en bois de chauffe (pain, cuisine, chauffage hivernal) dépasse six tonnes de bois par an (chêne vert, buis et genévrier), dont la récolte est une tâche importante des femmes en hiver. Le fourrage foliaire est fourni par le chêne vert (feuille et gland), le genévrier thurifère et le frêne dimorphe (émondé comme nos arbres têtards en Europe). Dans la législation marocaine, forêts et mattorals appartiennent au domaine privé de l’Etat. L’exploitation et les droits d’usage sont réglementés par le code forestier, une disposition théorique jamais appliquée dans le Haut-Atlas où les populations réglementent l’accès des forêts par un droit coutumier exercé par le douar (village). La structure foncière est globalement égalitaire. Entre deux villages s’exerce le principe de réciprocité : droit de pâturage contre droit de coupe. – Photos : Minaret de Tiddli – Blé –

L’agoudal forestier est un espace réservé, réglementé et soumis à la loi du groupe : mis en défens pendant la plus grande partie de l’année, il est destiné à la fourniture de fourrage foliaire ou de bois d’oeuvre, et éventuellement de combustible pour la mosquée. L’agoudal est le plus souvent situé à proximité du village, sur un versant sud dans les zones peu enneigées. La gestion de l’eau et du territoire sylvopastoral se fait au sein de la “jmaa” («djamâa»), assemblée qui regroupe les chefs de famille ou un groupe de douze hommes (souvent d’âge respectable) élus par les villageois et qui forment une sorte de conseil municipal. Le naïb est responsable de l’intégrité du territoire communautaire et du respect des mises en défens. C’est l’interlocuteur privilégié des autorités locales. Un des facteurs les plus destructurants pour l’organisation communautaire est l’apparition d’intérêts divergents parmi les usagers. La gestion du territoire pastoral le montre. La divergence d’intérêts entre les petits et gros éleveurs ne permet pas l’assise d’une gestion villageoise qui repose sur les mises en défens pastorales. Les gros éleveurs, souhaitant réserver les parcours de la basse montagne pour la période hivernale, se heurtent à la masse des petits éleveurs qui exploitent en continu le bas du terroir (Rollier-Lecestre, 1986). Michel Tarrier exprime la situation de façon bien plus véhémente que cet universitaire tunisien en prenant pour exemple le Djebel Ayachi (Haut Atlas oriental). – Photo : Pont-canal (aqueduc)-

“Il a perdu la totalité de sa couverture végétale et ne montre plus qu’un sol dénudé, scalpé, squelettique. Effrayant, effarant, irréversible. Les derniers lambeaux de la précieuse cédraie sont moribonds, les genévriers thurifères vétérans sont écimés jusqu’au trognon, la chênaie verte est ravagée, décapitée, abroutie, l’ancien cortège botanique si riche et varié n’est plus, c’est tout le paysage qui dépérit à force d’abus d’usage. Le sol désormais pulvérulent, où plus rien ne pousse et ne poussera plus jamais, part en poussière au moindre vent ou se retrouve dramatiquement lessivé lors des pluies. Voici ce qu’il reste d’un manteau forestier que le premier découvreur, le Marquis de Segonzac, décrivait comme luxuriant et infranchissable en 1905, soit à peine plus d’un siècle en arrière  ! Quant à la faune climacique (lion, panthère, magot, mouflon, gazelle et même antilope bubale !!) et la faunule endémique (innombrables papillons à valeur biopatrimoniale), il ne reste rien. Toutes les espèces sauvages ont été décimées, victimes de la destruction de leur niche écologique, d’éviction, quand ce n’est pas de persécution imbécile et impitoyable. Tous sont responsables, du berger au garde forestier, mais sont surtout coupables les propriétaires absents, ces impérieux bourgeois des grandes villes qui confient des effectifs surnuméraires de moutons (oviculture de rente) à des bergers locaux dont ils profitent des droits séculiers d’usage normalement limités à la charge modeste de troupeaux familiaux. De tels droits devraient être caduques s’ils ne profitaient pas, et ce sans la moindre traçabilité, à des gens bien placés pour réaliser de gros bénéfices sur le dos de la misère et de l’ignorance, et au détriment de ressources légitimes.” – Photos : Des champs organisés en planches pour l’irrigation – Troglodyte mignon –

Laurent Auclair pointe en outre, dans son étude, l’effet pernicieux du recours de certaines familles aux produits du marché qui remplacent les usages locaux de la forêt (gaz butane pour la cuisson, bois de construction…). Il pense que cela conduirait probablement dans un premier temps à une diminution de la pression sur les ressources forestières, mais, dans un second temps, à la disparition de l’organisation communautaire et au libre accès à la forêt pour les familles les plus démunies qui exercent une pression incontrôlée et destructrice sur les ressources, une situation à l’origine de la dynamique de désertification dans de nombreuses régions du Maroc. – Je déduis de ce diagnostic que l’aide humanitaire offerte avec les meilleures intentions du monde introduit des distorsions et des effets secondaires dont les conséquences sont difficilement prévisibles et rarement envisagées et prises en compte dans une réflexion préalable. – Photo : Petit bassin de rétention de l’eau au muret à la facture très soignée –

Durant cette descente, nous recommençons à chercher à identifier les oiseaux présents, soit à l’oreille, soit à la vue lorsque nous sommes chanceux. Quelques notes scandées suivies d’un trille aigu roulé annonce la mésange bleue. Au début des années 2000, grâce à des études portant sur l’ADN, des chercheurs ont démontré qu’elle se scindait en deux espèces, l’une en Europe, l’autre en Afrique du Nord, aux Canaries et sur Pantelleria, une petite île italienne située entre la Sicile et la côte tunisienne. Puis, en 2005, leur classification fut remaniée et en 2009, la Commission de l’Avifaune Française, organisation chargée de tenir à jour la liste des oiseaux de France, prit la décision de changer le nom scientifique de la mésange bleue. Celle-ci n’appartient plus au genre Parus, mais fait désormais partie du genre Cyanistes, qui comporte notamment la mésange bleue européenne (Cyanistes caeruleus), la mésange bleue nord-africaine (Cyanistes teneriffae) et la mésange azurée (Cyanistes cyanus). Des changements qui ne devraient pas empêcher ces petits passereaux colorés de continuer à zinzinuler ! Pour construire le nid, le couple de mésanges bleues entrelace mousses et brindilles avec de la lavande, de la menthe, des immortelles, plus une demi-douzaine d’autres herbes odorantes, plantes connues pour contenir des composés terpéniques tels le camphre ou l’eucalyptol, et qui possèdent des qualités antiseptiques, insecticides ou fongicides. Pour repérer ces herbes très spéciales, les mésanges sont donc capables de se servir de leur odorat. Elles se nourrissent essentiellement d’insectes et de larves en été, de graines, de baies ou de bourgeons le reste de l’année. En période de nidification, les parents ont besoin de nourrir quotidiennement des couvées de plusieurs oisillons, l’éclosion des œufs de mésanges bleues doit donc impérativement coïncider avec celle des larves et des chenilles, sous peine d’hécatombe. – Photos : Ce sont les hommes qui se chargent de la construction et réfection des murets, de l’organisation de la distribution de l’eau par irrigation, et sans doute aussi de sa circulation en ouvrant et refermant de petits passages à travers buttes et murets –

Un pinson des arbres “africana”, manteau vert olive, tête ardoise et ventre pâle, présente un bec plus imposant. Le mot pinson vient du latin vulgaire “pincio”. La première partie, pinc, est une onomatopée décrivant son cri et se retrouve dans de très nombreuses langues européennes comme l’allemand “fink” ou le breton “pint”. Il appartient à la famille des fringilles (31 espèces paléarctiques), au bec court, fort et souvent conique, qui se nourrissent la plupart du temps à terre. Je signale que de superbes photos des oiseaux observés durant notre périple figurent par exemple sur un site suisse, Oiseaux du Maroc. Dès février-mars le mâle établit son territoire, puis la femelle vient le rejoindre peu après. C’est elle seule qui décide où se trouvera le nid, le mâle l’aidant rarement. Une fois le lieu défini, en général dans une enfourchure, la femelle commence à construire le nid. Il est fait de mousse, de brindilles, de fils d’araignée soigneusement assemblés, et souvent camouflé avec l’écorce de l’arbre même dans lequel il est bâti. Le pinson des arbres niche deux fois par an, la première fois en avril-mai, la seconde en juin-juillet. Lorsque les oeufs éclosent, les adultes nourrissent les oisillons pendant les deux semaines qu’ils passent au nid, leur apportant principalement des insectes et des araignées. Le pinson des arbres adulte est principalement granivore, et après la saison des nids il forme des bandes avec d’autres granivores, picorant de temps en temps de petits fruits. Les populations de pinsons des arbres ont été menacées en Europe vers les années 1950 par l’usage intensif des pesticides et des herbicides, mais ils sont à présent de nouveau largement répandus et communs, grâce au recul de l’utilisation de certains produits. – Photo : Matériaux de construction bien locaux, pierre grossièrement taillée, linteau formé d’un tronc sinueux supporté par deux piliers croisés en T, avec, en guise de toit, une volige irrégulière supportant un lit de terre gravillonneuse. –

Nous entendons ou observons un bulbul, un rossignol, un troglodyte, un bruant fou. Pendant un bon moment nous nous arrêtons pour observer des perdrix de Gambra se déplacer à toutes pattes sur la paroi en pente, disparaissant derrière un buisson, reparaissant ailleurs pour picorer entre les cailloux. Elles émettent des cris qui me font penser aux goélands et un sifflement d’alarme lorsqu’elles s’envolent brusquement. L’une se repose, magnifique, bien en vue sur un rocher de l’autre côté du sentier, et se laisse admirer en toute simplicité. Homologue africaine de la perdrix rouge et de la bartavelle, elle peut se contenter de milieux très arides et s’élever jusqu’à plus de 3000 mètres dans les escarpements et les éboulis de l’Atlas. Il s’agit d’une espèce très robuste, capable de s’adapter à des milieux divers et à toutes les altitudes. En contrebas dans les arbres résonne le ricanement moqueur du pic de Levaillant, un peu semblable à celui du pic vert. De nouveau chantent un pinson, une perdrix, un bruant fou, une bouscarle (de Cetti ?), petit passereau insectivore inféodé aux lieux humides. Un pic épeiche numidus tambourine. Oiseau commun et largement répandu, le seul danger qui le guette est la déforestation, un problème bien réel au Maroc. Des pigeons ramiers volent dans le vallon. Le plumage nuptial d’un gobemouche noir montre que celui-ci niche dans l’Atlas. D’ordinaire cette espèce migre par le Pays basque avec un plumage moins contrasté. En effet, c’est un migrateur au long cours qui hiverne en Afrique de l’Ouest essentiellement dans le Golfe de Guinée. Il arrive dans nos régions au mois d’avril et rejoint ses quartiers d’hiver africains en août-septembre. Sa présence dans ses territoires de nidification est donc courte et, contrairement à la plupart des espèces de passereaux, l’espèce n’a qu’une ponte annuelle dont la grandeur est relativement limitée, généralement entre 5 et 7 oeufs. – Photos : Perdrix de Gambra – Plante (?) adaptée aux conditions rudes de la haute montagne – Galbules (cônes) de genévrier thurifère : les graines ne sont disséminées que par broyage ou pourriture des fruits ; leur dissémination est donc favorisée par le passage dans le tube digestif des oiseaux et leur rejet, soit dans leurs réjections, soit dans les excréments –

En Suisse romande, quelques populations de Gobemouche noir font l’objet d’un suivi détaillé et servent de bioindicateurs pour l’analyse des conséquences des modifications climatiques. Devenu nicheur à la fin des années 1960 dans l’ouest de la Suisse, il s’est répandu et a augmenté ses effectifs jusqu’au milieu des années 80. Mais depuis lors, ses populations régressent ou ne maintiennent qu’avec peine leurs effectifs nicheurs, un phénomène qui coïncide avec la phase récente de réchauffement climatique. Or, l’arrivée du Gobemouche noir en Europe est en grande partie commandée par des phénomènes endogènes (hormones…), eux-mêmes dirigés par la saison, alors que le réchauffement climatique qui affecte en particulier l’Europe implique un développement plus précoce des populations de proies dont dépend dans une large mesure le développement des jeunes. Ainsi, l’arrivée du Gobemouche noir est plus précoce de 10 jours que dans les années 80, de même que la date de ponte qui a été avancée de 8 à 10 jours, mais cette avance est encore insuffisante pour profiter du pic d’abondance des chenilles dont l’avance est encore plus marquée, car elles suivent le débourrage des feuilles qui serait actuellement de 15 à 20 jours plus précoce qu’il y a 50 ans. Comme l’unique ponte annuelle est d’autant plus grande qu’elle est plus précoce, ce décalage entre le pic d’abondance des proies et la période de reproduction du Gobemouche noir pourrait se révéler critique pour le maintien de cette espèce dans la région. – Photo : Un sentier taillé dans le roc –

Nous entendons encore chanter autour de nous une mésange bleue nord-africaine (Cyanistes teneriffae), un pic de Levaillant, un chardonneret élégant, trois bergeronnettes des ruisseaux… Au lieu de poursuivre notre descente de la vallée d’Oussertek vers celle d’Imenane (Imnan) qui relie en pente régulière Tachdirt à Asni, nous obliquons à droite sur un étroit sentier taillé dans la roche qui chemine à flanc de montagne jusqu’à un col. Le paysage est de plus en plus désolé, toujours surmonté au loin par les plus hautes cimes encore enneigées. Le palmier doum d’Égypte (Hyphaene thebaica) pousse en touffes basses. Jacques, qui a vécu “dans le bled” au Maroc jusqu’à l’âge de douze ans, se souvient que l’on fabriquait des cordes en tressant les feuilles qui, malgré leur aspect coriace ont visiblement été broutées ici par les chèvres (ou les ânes). A l’issue de la deuxième guerre mondiale, ces fibres, sorte de crin végétal, remplaçaient la laine à l’intérieur des matelas. Elles servent encore en vannerie à la fabrication de corbeilles et de nattes. Les fruits sont consommés à différents stades. Verts, on en casse l’écorce pour manger le noyau blanc, rouges, on peut mâcher l’écorce qui renferme une sève sucrée. – La récolte des sous-produits de palmiers doum est une activité essentiellement féminine au Niger. L’écorce du fruit peut être pilée et vendue sur le marché pour en extraire un jus marron et sucré, utilisé pour confectionner des galettes de mil -. Le tronc est fréquemment utilisé dans la construction. – Photos : Palmier “doum” –

A la bifurcation, nous avons eu la surprise de voir notre hôte nous rejoindre et nous dépasser, suivi de son épouse qu’il emmène chez le dentiste… Nous ignorons combien d’heures de marche ils devront accomplir, en aller-retour sur la journée. Pourtant, elle garde le sourire et salue gaiement deux voisines qui se tiennent devant les dernières maisons, parlant de cette voix forte caractéristique des gens qui travaillent en plein air et donnent l’impression de crier en permanence. Son timbre est curieusement à la fois aigu et guttural. Notre réception au gîte a dû retarder ses soins, la pauvre. Comme toutes les femmes berbères, son visage n’est pas voilé et elle n’a pas de gants, contrairement à certaines femmes arabes croisées à Marrakech. Toutefois, le reste de son corps est enfoui dans des vêtements amples, son mari ayant une tenue occidentale, pantalon et chemise à manches courtes. Jacques, qui a gardé un souvenir très vivace de son enfance marocaine, émet une autre hypothèse au sujet de cette visite chez le dentiste. Autrefois, le barbier passait une fois par an dans le bled, coupant cheveux et barbes, et arrachant les dents. Mais on lui demandait aussi, lorsqu’on voulait thésauriser les économies du ménage et montrer sa richesse, de recouvrir d’or une ou plusieurs dents, souvent les canines… Serait-ce le cas de notre hôtesse ? – Photo : Un moyen de transport des marchandises intelligent : l’âne connaissait le chemin, son maître ne l’a rejoint qu’au bout d’un long moment. –

Son expédition lointaine pour se faire soigner montre que l’association Ahouach créée en janvier 2008 dans le but de construire et de développer un Centre de soins à Imzough n’a pas encore réussi à obtenir gain de cause. Pourtant, dès son ouverture, il pourrait aussi bénéficier à cinq autres villages (Ikis, Amsakrou, Tinghrouen et Argues) situés dans une vallée proche. L’équipement en matériel médical puis l’approvisionnement régulier en médicaments est placé sous le contrôle de la délégation médicale d’Al Haouz dans le cadre d’une convention de partenariat signée entre cette délégation et l’Association Ahouach qui réclame, en échange du bâtiment déjà construit et relié à l’eau et l’électricité, la création d’un poste d’infirmier(e). Cette demande est aujourd’hui en attente. C’est Mohamed Hammani, kinésithérapeute lillois, qui, dès 2006, a jeté les bases de l’association en dessinant les plans et en prenant les premiers contacts avec un architecte marocain et les autorités du village d’Asni dont la vallée dépend administrativement. Le vice-président d’Ahouach, Houssain Idali, est né dans cette vallée d’Oussertek dans les années 60 et Isabelle Demeyère, aujourd’hui trésorière, a vécu durant un an à Tidli au début des années 90, une expérience qu’elle raconte dans un livre intitulé “Ahouach, Quatre saisons chez les Berbères du Maroc” et publié aux éditions de L’Aube en 1999 (réédité le 3 mai 2012). L’un et l’autre connaissent parfaitement l’extrême dénuement sanitaire de la population berbère et souhaitent y remédier. – Photos : Pareillement, les brebis cheminent seules sur la piste étroite de l’autre côté de la vallée. – Tout en bas, une femme lave son linge dans l’oued –

La vallée vit quasiment en autarcie. Les seuls échanges économiques s’effectuent chaque samedi matin lorsque les hommes descendent au souk d’Asni. Ce grand marché est situé à 2h30 de marche. On y trouve des arracheurs de dents, un dépôt de médicaments et un petit dispensaire qui affiche toujours complet. L’hôpital le plus proche est à Tannahout. De la vallée, il faut, soit marcher trois heures avant de rejoindre la route pour faire encore 20 km en voiture, soit emprunter 30 km d’une piste chaotique. Un centre hospitalier plus important est à 80 km, à Marrakech. Notons que les femmes, qui tiennent toute l’économie de la maison, souhaitent rarement quitter le village pour se faire soigner car leur départ fragiliserait toute la famille. Aussi, avec les enfants, elles seraient les premières bénéficiaires du dispensaire. La mortalité infantile y est élevée et on déplore deux à trois décès de mères en couches par an. En cas de maladie chronique, aucun suivi médical n’est possible. Le manque d’hygiène conjugué à l’absence de soins, même les plus simples (asepsie des plaies) provoquent couramment des infections plus aiguës notamment l’été, lors de la manipulation d’outils très tranchants durant les moissons. Depuis quelques années, l’association Ennour, partenaire du projet de centre de soins, aide au développement de la vallée et à l’amélioration des conditions de vie des habitants. Elle a déjà porté plusieurs projets : l’adduction de l’eau dans chaque habitation et le creusement d’une piste carrossable, deux chantiers qui ont été réalisés grâce à la force de travail des villageois. – Photo ci-dessous : Aqueduc au ras du ruisseau –

Bien plus que nous, ces Berbères doivent avoir le sentiment de la précarité de l’existence et de l’immensité des forces naturelles qui peuvent concourir à leur perte. Je m’inquiète des prétentions d’une agence de voyage (que je ne nommerai pas) qui participe au financement du dispensaire. En argument commercial sur son site Internet, elle met en avant ses actions humanitaires. Sous le couvert d’aider les villageois de la vallée d’Oussertek “coupés du monde durant trois ou quatre mois par les crues qui emportent la route chaque hiver”, elle projette le financement d’un pont pour accéder à la vallée d’Imenane, la végétalisation des flancs de la montagne pour ralentir le ruissellement des eaux de pluie, l’aménagement de marches de pierres enfermées dans des grillages pour casser le courant de l’oued, tous ces travaux ne concernant que le débouché vers l’aval, et sans consultation apparente des intéressés pour savoir si ces aménagements sont prioritaires par rapport à d’autres besoins. Elle veut se mêler en outre d’enseigner aux villageois “les nouvelles techniques hydrauliques et énergétiques” (!), “la gestion du tri sélectif” (!!) et “l’entretien des pistes et chemins de randonnée” (!!!), tout cela, me semble-t-il, bien davantage dans le but d’assurer le confort des touristes qui traverseront comme nous la vallée en y faisant escale une nuit. Elle met en avant les termes de “tourisme intégré et durable”, mais son unique préoccupation est d’offrir un environnement qui plaise à ses clients et ne soit pas trop dangereux pour eux, avec une route à proximité. Cette démarche me scandalise ! – Photo : Carrière de taille de meules de pierre –

Enfin, revenons à nos oiseaux, aux capacités d’adaptation si étonnantes, et qui volètent sur ces flancs dénudés où ils trouvent leur pitance. Voici un traquet rieur, un petit passereau qui se nourrit principalement d’insectes, de larves, de petits lézards et de baies et niche simplement sur les pierres. Le bruant fou affectionne plutôt les graines décortiquées, mais à l’époque de la nidification, il attrape également les insectes (chenilles et sauterelles). Le pigeon biset, qui diffère peu du pigeon domestique, se nourrit à terre surtout de graines sauvages ou cultivées, parfois de limaces et d’escargots. La mésange noire est majoritairement insectivore. Toutefois, en hiver, une grande part de son alimentation se tourne vers le végétal, surtout les graines de divers conifères (ici sans doute du genévrier thurifère). Du sel affleure sur le côté de la piste, probablement léché par les ânes et mulets. Nous faisons halte et dressons les lunettes en direction de la falaise opposée où le sentier qui court à flanc montre une fréquentation bien plus importante que celui que nous empruntons, car il mène à la vallée d’Imenane, en direction d’Asni, le chef-lieu. Une femme lave son linge dans l’oued tout en bas de la gorge qui s’élargit.

Yves a repéré les coulées blanches de fientes sur la falaise qui révèlent la présence d’un reposoir pour les rapaces. A proximité se trouve une aire d’aigle de Bonelli qui doit mesurer près de deux mètres de diamètre. C’est si loin qu’il est difficile de distinguer autre chose qu’un tas de branchages à la jumelle. Par contre, les puissantes lunettes de nos guides permettent de contempler distinctement deux jeunes. Les parents apportent régulièrement des rameaux pourvus de feuillage frais pour conforter leur assise et la rendre plus agréable. Perché tout près sur un rocher, un adulte surveille les environs. A peine visible dans l’ombre d’un chêne vert, il est d’une taille tout juste supérieure à celle d’une grosse buse. Son envergure varie entre 150 et 170 cm pour un poids de 1,5 à 2,5 kg et une longueur de 60-70 cm. Il y a deux semaines, Yves a vu un parent se poser sur le nid et écarter ses ailes pour faire de l’ombre et protéger les oisillons. Il nous explique que c’est la femelle qui choisit entre plusieurs aires préparées par le mâle. Il évoque le comportement de la nichée de l’aigle royal où se pratique le caïnisme, c’est-à-dire que l’aîné des poussins dévore le cadet qui fait office de réserve de nourriture pour les jours de vaches maigres. L’aigle de Bonelli a une répartition plutôt dispersée autour du bassin méditerranéen, l’Inde et la Chine. Sur une population d’environ 10 000 couples, 1000 d’entre eux se trouvent en Europe, majoritairement en Espagne. La France se situe en limite nord-occidentale de son aire de répartition et héberge, en 2013,  30 couples répartis sur sept départements du pourtour méditerranéen. L’aigle de Bonelli est nettement plus petit qu’un aigle royal, cependant il possède des serres presque aussi imposantes et puissantes que ce dernier ; son agilité et sa rapidité, alliées à sa force, en font un chasseur très efficace. Il repère ses proies pendant ses prospections en vol ou après les avoir  observées à l’affût sur un perchoir surplombant son domaine de chasse ; il peut alors, soit les surprendre et les saisir à leur envol, ou bien les poursuivre en vol rasant (comme un aigle royal ou un autour des palombes) ou en plein vol (comme un faucon Pèlerin). – Photo : La falaise où niche l’aigle de Bonelli –

Le régime alimentaire de l’Aigle de Bonelli est diversifié et varie en fonction des ressources locales ; comme beaucoup de rapaces, il est opportuniste et peut souvent se contenter de proies de taille modeste. Les oiseaux (corvidés, pigeons, perdrix, passereaux, goélands…) représentent environ 70 % de son alimentation, mais il capture également des mammifères (26 % – écureuils, lapins, rongeurs…) ainsi que quelques reptiles (4 % – lézards, serpents…). L’espèce est inscrite en France dans la catégorie « en danger » (EN), d’après les critères du livre rouge de IUCN, car elle est considérée comme courant un risque élevé d’extinction dans la nature (IUCN, 2001). Au cours du 20ème siècle, le nombre de couples nicheurs en France a diminué de plus de 50%, en passant de 80 couples en 1960 au minimum historique de 23 couples en 2002. C’est principalement l’électrocution sur les lignes moyenne tension, le dérangement sur les sites de reproduction, les atteintes aux domaines vitaux et la destruction par tir ou autres procédés dont ils sont victimes. Il y a aussi la collision sur les câbles électriques, la trichomonose, formation d’abcès dans la bouche et le jabot des aiglons due à la présence d’un protozoaire flagellé Trichomonas gallinae, qui se transmet d’oiseau à oiseau lors du nourrissage, soit directement par le bec si les adultes sont porteurs sains, soit par des proies infectées, l’évolution des paysages (déprise ou intensification agricole, déclin de l’élevage ovin) et la compétition interspécifique pour les sites de nidification entre l’Aigle de Bonelli, l’Aigle royal, le Faucon pèlerin et le Vautour fauve. Le Conservatoire d’espaces naturels de Provence-Alpes-Côte d’Azur (CEN PACA), créé en 1975, a entrepris depuis 35 ans des mesures en vue de la protection de cet oiseau typiquement méditerranéen, y compris l’interdiction par arrêté préfectoral d’emprunter des chemins à proximité des sites de nidification. A l’envol, les petits grassement nourris par leurs parents sont plus lourds qu’eux. Leurs réserves de graisse leur permettront de pallier leur inexpérience en matière de chasse. D’après leur plumage et leur mobilité, ceux que nous observons doivent être âgés de 1,5 à 2 mois – ils demeurent au nid durant trois mois. Un bruant du Sahara volète près de nous. – Photos : Meules de moulin – Pancartes du dispensaire Arman d’Imsker –

A l’issue de ce chemin en corniche, nous traversons le village d’Imskrir (Imeskar, Imsker), beaucoup plus animé que ceux de la vallée d’Oussertek et à l’ambiance gaie et sympathique. Toute la population semble de sortie, les femmes en groupe sont accompagnées de leurs jeunes enfants qui nous saluent puis se cachent timidement dans les jupes. Une énorme plaque orne l’entrée d’un dispensaire nommé Arman. En me documentant, je découvre que, depuis mai 2007, l’association de développement du village et l’association Soif de Culture ont mutualisé leurs moyens techniques et financiers afin d’implanter un dispensaire au bénéfice des dix villages environnants hébergeant au total 1800 habitants (un chiffre plus réaliste que celui de la population supposée de la vallée d’Oussertek). Pendant neuf ans, seule une équipe de 15 médecins généralistes et spécialistes s’est déplacée dans cette partie de l’Atlas. Sur l’initiative du Dr Aboufirass, membre fondateur de l’ONG Marrakech 21, des consultations au bénéfice des populations locales ont été initiées, des médicaments distribués et les cas les plus graves redirigés vers les centres hospitaliers les plus proches. Ils se sont déplacés 48 fois et ont procédé, au total, à 3267 consultations (sans toutefois parvenir à visiter Imsker). L’enclavement, l’état des routes et les moyens limités de communication ne facilitent pas leur déplacement. De plus, la pauvreté et le recours à une médecine traditionnelle de proximité moins coûteuse au premier abord, n’incitent pas la population à effectuer des déplacements lointains pour accéder aux soins. Pourtant, le contexte local fait apparaître des problèmes récurrents en milieu rural, tels que la cataracte, le goître (25% de la population en souffre alors que la simple consommation d’iode peut pallier ce problème),  les pathologies digestives liées principalement à une hygiène alimentaire défectueuse (20% des personnes consultées par Marrakech 21), les personnes atteintes d’affections génitales sexuellement transmissibles (5% des femmes en milieu rural). Désormais, ce dispensaire accueille des patients du village d’Imsker, situé à environ deux heures de marche de la première ville d’Asni, et les villages voisins sont à environ une à trois heures de marche. Les seules liaisons véhiculées de tous ces villages se font par des camions bennes à raison de trois camions le matin qui descendent à Asni et remontent le soir. Le dispensaire voit des patients pour:

    – le suivi des vaccinations des nouveaux-nés et des enfants

    – le suivi du poids et de la croissance des enfants

    – la vaccinations des femmes

    – des consultations diverses (diarrhées, fièvres, toux, plaies diverses, suivi tensionnel…)

    – le renouvellement de la pilule contraceptive ou d’injection contraceptive

En août 2012, l’infirmier Mohammed n’avait toujours pas reçu son salaire de l’année de la part du Ministère de la Santé du Maroc et des actions de solidarité étaient entreprises pour lui permettre d’attendre sa paye qui ne fut versée qu’en janvier 2013 ! Il n’est pas très étonnant, dans ces conditions, qu’il ait décidé de quitter cet emploi à la fin de l’année. Le problème, c’est qu’il a été remplacé en 2014 par une infirmière, Alima, qui ne parle pas le berbère. Face au dispensaire, se trouve la Maison des Femmes dont j’ignore les attributions. Avec la moindre altitude, la végétation a changé de saison et les noyers, nombreux ici aussi, ne sont déjà plus en fleurs. Yves nous invite à ne plus trop nous arrêter en chemin, assez escarpé et nécessitant toute notre attention, car une longue route nous attend, étroite, sinueuse et assez cahotique jusqu’au Tizi n’test. C’est à peine si nous prenons le temps d’observer pour finir une carrière de meules de moulin sur le chemin, qui me paraissent très épaisses. Elles se trouvent en pleine montagne et me rappellent celles de l’Artzamendi, mont pyrénéen du Pays basque. Etaient-elles acheminées par traîneau elles aussi ? – Photos : Meule de moulin – Ci-dessous : Gecko à paupières épineuses, Quedenfeldtia trachyblepharus, Endémique du Maroc (En descendant de l’Oukaimeden, premier jour) (Identification par Dimitri). –

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