Maroc – 4 Tinmel

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26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

Arrivés sur la piste à Tanshart, nous montons dans le minibus et quittons à regret ces vallées attachantes pour nous en aller très loin, à plus de cinq longues heures de route. A seulement 17 kilomètres du parc national du Toubkal, sur la route 203 qui relie Marrakech à Taroudant, nous entrons dans un autre monde. Des camions chargent les graviers de l’oued Imarigha, dont le nom signifie “salines” en Amazigh (langue berbère), en raison des mines artisanales de sel gemme aménagées dans son lit. Le niveau du lac de retenue Ouirgane est déjà très descendu, alors que nous sommes seulement au printemps et que la fonte des neiges aurait dû le remplir au maximum de sa capacité. Il occupe le fond d’une vallée qui était certainement autrefois soigneusement jardinée. Une bande de choucas des tours survole l’amont du lac asséché. Je me demande si les riverains ont obtenu une quelconque compensation et comment ils se débrouillent désormais pour cultiver leurs plantes vivrières. A quoi sert cette eau de l’oued N’Fis stockée derrière ce barrage et si rapidement utilisée : à la production d’électricité ? C’est ce qu’il semble après grossissement de la carte de Google Earth ci-contre. Le caïdat d’Asni a vu sa population croître jusqu’à près de 20 000 habitants ces dernières années et le moindre village montagnard est désormais desservi en électricité. Il est bien dommage que la technique de l’énergie photovoltaïque n’ait pas progressé davantage, du point de vue du rendement et des coûts, elle serait bien mieux adaptée à ce pays de soleil, me semble-t-il. Je crains que ces grandes étendues d’eau soient sujettes à une forte évaporation. Le cours de l’oued est pourtant de nouveau interrompu en aval par le grand barrage Lalla Takerkoust, plus proche de Marrakech. Ici, l’oued est étroitement surveillé à la station hydrologique Iguir n’Kouris ouverte en 1974. Son débit maximum instantané a atteint 1120 m3/s le 2 novembre 1987, alors qu’il est parfaitement nul en été. – Photos : Lac Ouirgane et le barrage avec centrale hydroélectrique (?) –

En 1960, la création de l’Office National des Irrigations (ONI) a mis fin à la coupure qui existait depuis des décennies entre la direction de l’Hydraulique (barrages et réseaux primaires) et la direction du Génie Rural (réseaux secondaires et mise en valeur). L’objectif était d’atteindre le million d’hectares irrigués : parti de 300 000 ha, il fut atteint en deux décennies. Le système hydraulique du Haouz, créé en 1961 sur 900 000 ha, fut réduit en 1966 à 350 000 ha de plaine arrosée par les oueds de l’Atlas, depuis le N’Fis à l’ouest jusqu’à l’Akhdar à l’est, une région qui subit, outre de fortes températures estivales, une sécheresse accentuée par des vents (chergui, sirocco) qui accroissent encore plus l’évaporation des plans d’eau. Voici en quels termes le problème se pose. Sans irrigation, le palmier dattier peut être cultivé, mais avec un mûrissement incomplet, le blé et l’orge offrent de très faibles rendements, l’olivier subit un déficit hydrique annuel. Inversement, avec un débit de 12 000 m3/an/ha uniformément réparti sur l’année, arboriculture industrielle, maraîchage, fourrages… peuvent croître sans difficulté. On peut descendre à 9-10 000 m3 à condition de pouvoir servir 300 m3/ha tous les 8 jours durant les mois chauds. Au-dessous de 7 000 m3, on ne peut plus cultiver que des céréales, des légumineuses, un peu de maraîchage en dérobé, et des arbres distribués à la diable le long des seguia. En-dessous de 4 000 m3 garantis, c’est une sole céréalière tournant avec une jachère. – Photo ci-dessous : La vallée de Tinmel où coule l’oued N’Fis –

Historiquement, l’irrigation s’est produite en quatre étapes, correspondant à chaque fois à l’instauration de techniques innovantes. D’après le géographe al-Idrisi, la première khettara (galerie drainante mobilisant l’eau de la nappe phréatique) fut l’oeuvre d’un ingénieur venu d’Andalousie, Ubayd Allâh ben Yûnus, sous la dynastie saharienne des Almoravides au début du XIIe siècle. Les sources et résurgences de la rive gauche du Tensift sont les exutoires naturels de cette nappe phréatique. Ce système fut considérablement développé sous la dynastie des Almohades, dont le fondateur était un berbère du Haut-Atlas. Sitôt achevée la conquête de Marrakech en 1147, le calife Abd al-Mu’min fit venir d’Al-Andalus Ibn Milhan, ancien dirigeant de Guadix, près de Grenade. C’était à la fois un administrateur avisé et un bon ingénieur, dont la tâche fut de superviser la construction du système d’irrigation pour les jardins royaux. Ce calife et ses successeurs firent construire les premières grandes seguia, dérivant l’eau au débouché de l’Atlas pour la conduire jusqu’aux abords de la ville : la seguia Tasoultant (canal royal) captait l’eau de l’Ourika et la seguia Yaqoubiyya transférait l’eau d’une région à l’autre à partir d’une prise dans l’oued Lakhdar. Cette dernière franchissait l’oued sur des ouvrages d’art pour alimenter des citernes et irriguer la culture de céréales dans la région désertique du nord de Marrakech, notamment l’orge pour les chevaux de l’armée. Le système de seguia fut généralisé, la privation d’eau pour l’acheminer en aval étant compensée en partie par des concessions d’eau le long de leur parcours, afin de ménager la paix sociale. Tout au long des siècles, cet acheminement de l’eau de l’Atlas vers Marrakech fut l’enjeu d’alliances et de rapports de force. Le système se pervertit au XIXe siècle, les caïd, représentants élus des tribus, prenant une certaine indépendance par rapport à celles-ci et ne cherchant plus qu’à satisfaire leurs propres intérêts. Le Glaoui, devenu Pacha de Marrakech, en arriva ainsi à détenir 25% du territoire. – Photo ci-dessous : La vallée de Tinmel où coule l’oued N’Fis –

C’est au cours du protectorat français que furent construits les grands barrages, de pair avec une nouvelle législation sur l’eau et le foncier. Le barrage Cavagnac (ensuite rebaptisé Lalla Takarkoust) stocke et régularise depuis 1935 le débit de l’oued N’Fis qui peut varier considérablement d’une année sur l’autre. Il capte l’eau également en amont, des seguia étant bétonnées et de nombreux puits équipés de pompes pour irriguer les terres exploitées à l’époque par les colons. Les autres seguia sont désormais réalimentées par les eaux du barrage, dépendant ainsi de l’administration centrale pour les lâchers d’eau. Enfin est mis en place un réseau collectif sous pression dont la réalisation débute dans les années 70. Ce programme s’appuie sur la construction de barrages sur les oued atlasiques et l’instauration d’un double transfert d’eau de l’est vers l’ouest, une eau qui devient désormais disponible mais payante. Toutefois, une partie du réseau gravitaire fonctionne toujours (khettara, seguia de crue ou réalimentée). Dans les années 80, la faiblesse des précipitations et la multiplication des forages provoque un abaissement important du niveau de la nappe, mettant en danger la viabilité des vergers du N ‘Fis. Grâce au transfert inter-bassin avec le canal de Rocade, l’équilibre semble être rétabli. A l’inverse, les débits des autres affluents du Tensift ne sont régularisés par aucun ouvrage de retenue. De ce fait, en août 1995, toute la région fut affectée par une crue exceptionnelle particulièrement dévastatrice. En outre, la très faible végétation montagnarde aggravée par le caractère orageux des précipitations entraîne une forte érosion qui provoque l’envasement des seguia, le comblement des barrages, l’écoulement d’eaux très boueuses, le dysfonctionnement des bornes modernes d’irrigation et le bouchage des systèmes d’irrigation au goutte-à-goutte. – Je me souviens de notre dernier voyage itinérant au sud d’Essaouira en novembre 2008, au cours duquel nous nous étions baignés un matin dans une mer littéralement rouge de matières en suspension arrachées au continent. Nous avions craint de ne pouvoir retourner sur Marrakech tant la région était inondée et nous avions dû franchir à gué une portion de route traversée par une rivière. – Je pense que cette lutte séculaire des Marocains contre la désertification du pays a influé sur la flore et la faune, et tout particulièrement sur les espèces d’oiseaux qui n’ont pu subsister que grâce à ces aménagements hydrauliques. A l’inverse, la décision politique de procéder à des stockages importants de l’eau pour concentrer l’irrigation sur des îlots favorables à l’agriculture a contribué probablement à la désertification des zones intermédiaires et la disparition de nombreuses espèces nécessitant la présence d’une eau de surface. – Photo : Mosquée de Tinmel –

Depuis la voiture, nous apercevons fugitivement un agame (lézard) d’une cinquantaine de centimètres qui se tient non loin de la route. Un rollier est perché sur un fil. Les abords d’un village sont jonchés d’emballages en plastique. J’aperçois des oliviers, un grenadier en fleurs, des lauriers roses, également fleuris, qui poussent le long de l’oued. Un peu plus loin s’élèvent au-dessus de la verdure et à la lisière de la montagne basse, légèrement moins aride que celle que nous venons de quitter, les vestiges de la mosquée de Tinmel, construite au 12ème siècle et seulement rénovée en 1997 avec le concours de l’Unesco. Elle porte le nom d’une ancienne bourgade berbère du XIe siècle dont étaient originaires les premiers Almohades et qui fut le point de départ de leurs campagnes militaires contre la dynastie almoravide. Les Almohades, qui proclamaient l’unité divine (Banu Abd al-Mumin), animaient un mouvement religieux au début du XIIe siècle. Leur chef spirituel Muhammad ibn Tûmart, appuyé par un groupe de tribus du Haut-Atlas marocain, organisa le renversement des Almoravides. Abd al-Mumin prit la relève en éliminant les Almoravides et les Hammadides, unifiant le Maghreb, ainsi qu’al-Andalus (l’Espagne musulmane). Après la prise de Marrakech en 1147, Tinmel devint un lieu de pèlerinage où fut construit le mausolée de Muhammad ibn Tûmart, dit le Mahdi. Véritable centre culturel et spirituel de l’empire, un palais royal y fut aussi construit, car le site avait une grande importance stratégique, c’était l’un des verrous de la route du sud, par le Tizi n’Test. A ce mausolée s’adjoignit ensuite ceux des trois premiers califes almohades, Abd al-Mu’min, Abu Yaqub Yusuf et Abû Yusuf Yaqub al-Mansûr. – Ce dernier ne nous est pas inconnu car ses armées infligèrent une sévère défaite au roi de Castille Alphonse VIII à Alarcos en 1195. Il y gagna le surnom d’al-Mansour (le victorieux) et cette victoire lui permit d’organiser des expéditions vers le nord contre Tolède et Madrid. C’est sous son règne que vécut le célèbre philosophe et médecin arabe andalou Averroès -. Tinmel est la mosquée archétypale de la dynastie almohade dont le modèle se diffusera dans le Maghreb au cours des siècles suivants, inspirant l’architecture de la tour Hassan à Rabat, la Koutoubia à Marrakech et la grande mosquée de Séville avec sa Giralda. Suite à la bataille de Las Navas de Tolosa, les Almohades seront affaiblis, l’empire se morcèlera et ils seront finalement éliminés à leur tour par les Mérinides en 1269. – Photos : Mosquée de Tinmel (photo de droite, source Internet)- Ci-dessous : Vue sur le Tizi n’Test, la vallée du Souss et l’Anti-Atlas à l’horizon –

Après cette large vallée où serpente l’oued N’Fis, le paysage se resserre sur des gorges creusées par le cours d’eau, le long desquelles serpente la route en direction du Tizi n’Test (Tizi signifie col en langue berbère) à 2100 mètres d’altitude. Au début du XXe siècle, ce n’était encore qu’un sentier muletier. C’est un ingénieur militaire français, le général Daugan, qui en organisera la construction de 1924 à 1932 lors de la conquête du territoire débutée en 1908. Les hommes des villages qui longent son parcours seront réquisitionnés pour un service de travail obligatoire, aidés par les militaires du génie. La route sera ouverte simultanément avec celle franchissant le Tizi n’Tichka qui relie Marrakech à Ouarzazate. Nous avons quelques frayeurs lorsque nous nous retrouvons nez à nez avec un autobus sur une chaussée bien trop étroite pour nous croiser. Bien sûr, il n’y a pas de parapet, et la pente vertigineuse débute au ras du pneu. Ouf, c’est passé ! Nous nous trouvons sur le territoire du mouflon à manchettes, aussi appelé mouflon de Barbarie, Aoudad ou Arui, dont les effectifs se sont considérablement réduits au Maroc en raison d’une chasse excessive. Je trouve une description dithyrambique de cet animal sur un article paru en juin 1947 sur la revue du Chasseur français sous la signature de Roger Euloge et dont j’extrais quelques passages. – Photos : Cochevis huppé – Courlis (?) et Sterne caspienne –

“…Extrêmement intelligents, ils vivent en bandes sous la conduite d’un chef. Le Grand Atlas et l’Anti-Atlas donnent asile à un très grand nombre d’individus. Le service des Eaux et Forêts du Maroc en a interdit la chasse depuis fort longtemps et, grâce à cette sage mesure, a empêché la disparition certaine de ces superbes animaux sauvages. Si la chasse avait été libre, de quels massacres la montagne aurait-elle été témoin ! Car le mouflon est un coup de fusil princier, tout comme le bouquetin et l’isard. Le mouflon à manchettes doit son nom à ce que le mâle porte de longues crinières de poils blanchâtres, rudes, faisant suite à la barbe, comme un tablier, enveloppant les pattes et allant jusqu’à terre. La femelle est loin de posséder des attributs aussi opulents. Le mouflon porte des cornes puissantes, fortement arquées en arrière. Elles atteignent chez les vieux sujets près de 60 centimètres. Les indigènes du grand Atlas prétendent que le mouflon n’hésite pas à se laisser glisser sur les falaises abruptes et, au terme de sa descente vertigineuse, se reçoit sur ses cornes, qui amortissent le choc. La chose ne paraît point impossible. Le mouflon révèle une musculature extraordinaire. Bien que trapu, de formes lourdes, il n’est pas sans grâce. Son port altier achève d’en faire un splendide animal. On est émerveillé de le voir se promener avec aisance et assurance sur les crêtes escarpées, faisant des prodiges d’équilibre et d’adresse au faîte des rochers dont la seule vue donne le vertige. Son pelage de couleur fauve se confond avec le sol et les rocs roux. C’est pourquoi il est malaisé de découvrir un couple ou même une harde de mouflons sur les pentes où ils paissent en toute sécurité. Les mouflons sont très méfiants. On ne les rencontre que par surprise, et, dès qu’ils se voient découverts, ils bondissent et disparaissent. Autrefois, les Chleuhs organisaient de grandes battues et acculaient les bêtes poursuivies dans un fond de gorge ou sur un plateau sans issue. C’était alors la fusillade à bout portant, le massacre. Car la chair du mouflon est très estimée, et les montagnards du grand Atlas satisfont encore à l’occasion leur passion de la chasse tout en améliorant leur ordinaire. Mais ces cas de braconnage sont très rares. Les Chleuhs ne possèdent pas, heureusement, de fusils à tir rapide, et les vieux « moukhala » au canon démesuré ont une portée dont se rient les mouflons. Dans les solitudes perdues, sinistres et magnifiques du grand Atlas, au fond des ravins lugubres et froids où fleurissent les myosotis, les saxifrages et les anémones, l’alpiniste aura la joie de surprendre quelques mouflons aux cornes immenses et au tablier de longs poils blancs, ces rois de l’Atlas qui ne « respirent que l’air pur que respirent les étoiles, et qui ne s’abreuvent jamais que de l’eau vierge des hautes sources ».” – Photos : Avocette – Sternes Hansel – Aigrettes garzettes – Faucon crécerelle – Ci-dessous : Aigrettes garzettes, Avocette, Sternes Hansel –

A l’heure actuelle, le mouflon à manchettes subsiste par exemple au Toubkal dans la plus ancienne réserve du Maroc, celle de Takherkort à Ouirgane (le village au bord du lac de retenue que nous venons de longer), ainsi que dans le Haut-Atlas oriental, et il a été réintroduit dans la réserve de Tazekka au nord du pays. En 2007, deux parcs furent créés, celui de Termilate à Oulmès et d’Iguer près du Tizi n’Test, espaces fermés de 1800 hectares chacun. Une réflexion eut lieu, dans le cadre du Projet FAO/GCP/MOR/031/CEH, pour aménager ces enclos dans la perspective de leur valorisation cynégétique, de lâchers dans la nature et réintroduction dans d’autres régions, ainsi que pour la chasse touristique. En réalité, il semble que ce soit surtout des réserves de chasse royales. Sur le site Tela Botanica, Michel Tarrier s’insurge à la même date contre la disparition du baguenaudier, une Fabacée arborescente aux fleurs jaunes qui est l’hôte de l’Azuré de l’Oranie, un papillon au dessus des ailes “bleu céleste”, qui ne peuple que l’Algérie, le Maroc et partiellement l’Espagne. Sa chenille est monophage, elle se développe très lentement dans les gousses, qui plus est en association symbiotique avec des fourmis (myrmécophilie) et dépend donc totalement de la survivance de la plante (que les Espagnols nomment “espantalobos” en raison du bruit que font ses gousses parcheminées sous l’effet du vent, bruit susceptible de faire fuir le loup…). Alors que le parc d’Iguer aurait pu, si les naturalistes avaient été consultés, intégrer les quelques stations de cette plante, il s’arrête juste en lisière. De ce fait, les bergers expropriés plus haut viennent désormais exercer une incommensurable pression sur ce secteur ouvert et les chèvres s’acharnent à escalader la falaise et à y dévorer les baguenaudiers jusqu’alors ignorés, et maintenant sectionnés jusqu’au pied… – Juste retour des choses, le mouflon à manchettes introduit pour la chasse en Espagne et aux Etats-Unis s’y développe si bien qu’il en devient invasif… – Photos : Aigrettes garzettes – Sternes Hansel –

En contrebas du Tizi n’Test, un café offre une vue imprenable sur la vallée du Souss. Nous apprécions toutefois de pique-niquer à l’intérieur car le vent se déplace sans entrave contre ces flancs rocailleux. La descente par une chaussée en travaux est impressionnante et nous doutons un moment de jamais pouvoir passer, les ouvriers poursuivant leur oeuvre imperturbablement, sans tenir compte de notre présence. Enfin, l’un d’eux vient saluer Mohammed, notre chauffeur. Au bout de dix minutes, Jacques commente, mezzo voce, “pour le moment, ils ne se sont toujours rien dit !” Et il nous explique que toute conversation au Maroc commence en demandant des nouvelles de toute la famille, des amis, des relations que ces personnes ont en commun, et ces préliminaires rituels incontournables ne s’achèvent parfois qu’au bout d’une durée fort longue, avant de commencer vraiment à se parler pour de bon… – Cela me fait penser aux vautours, et tout spécialement au couple de vautours moines que nous avons observé dans les Causses une dizaine de jours auparavant. Nous avons été témoins de la très gracieuse danse rituelle effectuée sur l’aire aménagée sur la cime d’un pin sylvestre. Elle permet la reconnaissance du partenaire au moment de la relève, celui qui couvait s’en allant alors le coeur tranquille pour se dégourdir les ailes et chercher quelque chose à becqueter. – La route étroite circule le long du Djebel Siroua avant d’atteindre la plaine bornée à l’horizon par la chaîne de l’Anti-Atlas. Il y a trente ans, elle offrait un paysage magnifique où l’arganier poussait en vergers immenses. Espèce végétale endémique du Sud atlantique marocain, il couvre désormais une superficie d’environ 832 000 Ha, entre les embouchures de l’Oued Tensift (au Nord) et de l’Oued Souss (au Sud) soit entre 29° et 32° de l’attitude Nord. Au cours des dernières décennies s’est produite une dégradation de cet écosystème due essentiellement à l’urbanisation et à l’essor du tourisme dans la région d’Agadir et d’Essaouira, ainsi qu’à l’agriculture irriguée dans la plaine du Souss. La construction de l’aéroport international d’Agadir et de la route le reliant à Agadir ont détruit plus de 1000 hectares des plus beaux massifs forestiers d’arganiers d’Admin et de Mseguina. – Photos : Chouette chevêche – Huîtriers pies –

L’arganeraie est une forêt habitée, qui est le fruit de plusieurs siècles de domestication. De 2006 à mi-2010, des chercheurs ont mené des investigations de terrain auprès des agriculteurs de l’arganeraie, à travers une démarche interdisciplinaire alliant notamment géographie, écologie et ethnobiologie. L’équipe a ainsi observé, disséminées dans la forêt, des ruines d’aménagements du sol tels que terrasses, rigoles, nivellements. Les arganiers ne se sont donc pas développés sur des terrains vierges de tout travail humain. Ils ont au contraire bien souvent poussé à l’emplacement d’anciens champs cultivés, bénéficiant ainsi de l’aménagement du sol disponible. Outre ce passé agricole, les ethnobotanistes de l’équipe ont mis à jour un ensemble de savoir-faire et techniques de domestication de l’arbre mises en œuvre. On sélectionne et cultive des drageons, les “filles” de l’arbre, et des rejets, ses “neveux”, pour régénérer le peuplement. Une fois devenu adulte, l’arganier se taille, s’élague, s’émonde, se magnifie… On le façonne ainsi selon les usages auxquels on le destine : pastoralisme, cueillette des noix, haie de chemin, bois de chauffe, etc. Pourtant, ce savoir-faire ancestral est déprécié. La publicité autour de l’huile d’argan, produit de la noix de l’arbre, passe sous silence l’action positive de l’homme. Parmi les différentes techniques qu’elle évoque, seule la cueillette des fruits par les femmes est mise en avant. Les pratiques agricoles et arboricoles qui façonnent l’arbre ne sont jamais mentionnées. – Photo : Chouette chevêche –

Paré de vertus cosmétiques, thérapeutiques et alimentaires, l’argan est très prisé depuis le début des années 2000 notamment en France, en Allemagne, au Canada, aux Etats-Unis et au Japon. La filière marchande a construit et entretenu une image “naturaliste” de l’arbre, séduisante pour l’acheteur du Nord en quête de responsabilisation de son mode de consommation par une démarche plus éthique. Pour ce faire, les coopératives de production ont misé sur le caractère endémique et l’originalité de l’arganier. De son nom scientifique Argania spinosa, ce dernier constitue une curiosité botanique, car c’est l’unique représentant de la famille des Sapotacées en dehors de la zone tropicale humide. C’est aussi un véritable “fossile vivant”, une espèce-relique : “l’arbre à chèvre” est le dernier descendant de la riche forêt qui régnait dans la région à l’ère tertiaire, lorsque le climat était plus humide. Ces caractéristiques confèrent à l’arganier une image de “don de la nature” dont la femme berbère, qui seule sait en tirer l’huile, serait la “gardienne des secrets”. Pour cadrer avec cette image d’Epinal et plaire à un marché international, les opérations marketing autour de l’huile d’argan ont gommé la main de l’homme. Mais plus qu’un simple déni des pratiques locales, il existe une stigmatisation des habitants. Face aux normes, aux logiques et aux lois de la foresterie conventionnelle, les petits agriculteurs sont accusés de ne pas savoir gérer de manière durable l’arganeraie. Outre cette injustice qui leur est faite, cela les exclut des processus de gestion de cette forêt qui constitue leur patrimoine domestique. Ce soin est transféré à des experts environnementaux, dotés d’une “conscience” écologique plus conforme aux paradigmes du développement durable. L’arganeraie devient alors une aire protégée selon des normes environnementales internationales et classée par l’Unesco comme “réserve de biosphère”. Autre atteinte au patrimoine des populations locales : une grande partie des quelque 800 000 hectares de forêt, domanialisée par les services de l’Etat, est soumise au code forestier marocain. Or, l’arganeraie est aussi régie de façon durable grâce à l’agdal, un système de gestion coutumier issu d’une loi berbère, basé sur une mise en défens saisonnière ou permanente et qui considère chaque famille comme un ayant-droit. Agents forestiers et habitants entrent alors parfois dans un rapport d’autorité. Mais de temps à autre, au lieu d’aller à la confrontation, ces derniers se réapproprient symboliquement leur forêt, notamment par des rites de sacralisation des bornes posées par les forestiers. – J’ajoute à cette réflexion pluri-disciplinaire que j’avais été choquée de voir la mise en scène commerciale de femmes, installées bien en vue derrière une vitrine dans une coopérative féminine agricole de l’arganeraie, auxquelles on avait donné la tâche d’extraire l’huile d’argan à l’aide d’un pressoir manuel à pierre rotative remontant au néolithique. Nous, touristes, étions incités à venir nous asseoir à leur place pour effectuer cette tâche pénible qui entraînait très certainement des inflammations aux tendons des coudes et des poignets sous l’effet de ce geste répétitif et de la force nécessaire pour remuer la lourde pierre. On nous présentait ensuite l’achat de ce produit (l’huile) comme une bonne action à faire pour donner du travail et un revenu aux associations de femmes marocaines. – Photos : Le scarabée sacré est un bousier (coléoptère coprophage) dont le chan hérissé de dentelures a la forme d’une pelle – Oiseau ? –

Nous faisons halte dans la petite bourgade de Houlad Berhil où nous goûtons un délicieux yaourt et achetons une boîte de pâtisseries marocaines pour “tenir le coup” jusqu’au soir. Yves fait les courses pour le pique-nique du lendemain et l’approvisionnement indispensable en eau de source, puis il prévient de notre présence Lahcen, le guide ornithologue local, qui vient se joindre à nous dans le minibus. Une cigogne est perchée sur son nid. Sa présence témoigne de sources alimentaires encore suffisantes, car cet échassier se nourrit de grenouilles, d’oisillons, de lézards, de petits rongeurs, d’écrevisses qu’elle trouve dans les zones ouvertes et dégagées de cultures et pâturages, les prairies humides et les plaines bordant le cours des rivières, les vergers et champs irrigués. Nous traversons Taroudant et poursuivons plus au sud au-delà d’Agadir, jusqu’au village de Sidi-Bnazern où nous dormons sous la tente le soir. Pour nous dérouiller les jambes avant le dîner, nous marchons jusqu’à l’entrée du parc national de Souss Massa, créé en 1991 et qui s’étend sur une bande côtière limitée au nord par l’oued Souss. Nous nous trouvons à mi-parcours, près de l’embouchure de l’Oued Massa qui s’élargit en une vaste lagune à Sidi R’bat. – Photos ci-dessous : Saladelle (lavande de mer) – Vue sur la lagune à Sidi R’bat –

Je trouve la biographie d’un “Soussi” (pluriel “Souassa”), qui témoigne de l’évolution de cette plaine du Souss au cours du XXe siècle. Elle souffre d’un manque d’eau chronique qui a empiré durant les trente dernières années : les intervalles séparant les chutes de pluie n’ont cessé d’augmenter et les périodes de sécheresse sont toujours plus longues, entraînant la pauvreté et la misère. Certes, la croissance du désert n’est pas due exclusivement à des facteurs climatiques inéluctables. Au cours des siècles, alors que les vallées de l’Anti-Atlas étaient habitées, l’homme a lui-même contribué activement à la diminution de ses possibilités de survie. Les troupeaux, en paissant, ont dépouillé le sol de sa protection naturelle et les versants des vallées ont été privés de leur humus dispensateur de vie.Dans ces zones défavorisées, les hommes n’ont jamais pu vivre de ce que la terre avait à leur offrir. De mémoire d’homme, ils ont toujours essayé de trouver des moyens de survie extérieurs à leur milieu social héréditaire. Pendant les longues périodes de sécheresse et dans les années de catastrophe, la majeure partie de la population devait fuir vers le nord, vers les plaines littorales de l’Atlantique où les chances de survie étaient meilleures.Cependant, même lorsque les récoltes étaient relativement bonnes, bien des gens – des hommes exclusivement – cherchaient leur bonheur dans le nord, laissant leurs familles derrière eux. Ceux qui maîtrisaient suffisamment l’arabe essayaient souvent de se faire un chemin comme “tulba” ou maîtres de religion, en enseignant aux enfants du nord à lire et écrire l’arabe et à comprendre le Coran. D’autres se mirent à gagner les mines d’Algérie occidentale après la mise en exploitation par les Français des gisements minéraux de leur colonie. Mais la plupart de ceux qui émigraient vers le nord s’installaient dans les villes du Maroc septentrional et y faisaient leur vie comme petits commerçants. Au début du XXe siècle, l’émigration des hommes des régions montagneuses du sud avait pris de telles poportions qu’elle était carrément devenue la règle. A la veille de la deuxième guerre mondiale, le niveau de vie dans les villes du nord était à peu près comparable à celui du paysan et de l’éleveur du sud, mais dix ans plus tard, le commerce du nord avait nettement relégué au second rang l’agriculture du sud. La prospérité relative que l’on rencontre aujourd’hui dans les villages est presque exclusivement importée. C’est au milieu des années quarante que l’armée française a construit la première route reliant Tafraoute à Tiznit. Les hommes du Souss se sont mis alors à émigrer nombreux à Casablanca qui, par la suite, s’est agrandie démesurément… – Photos : Un bosquet d’eucalyptus riverain de l’oued Massa transformé en décharge – Héron pourpré –

Il me paraît impossible d’observer les oiseaux en faisant abstraction des gens qui partagent le même territoire. Yves, notre guide de Rando-Oiseaux, le sait bien, lui qui avait mis la visite de la lagune de Sidi R’bat à notre programme et qui a décidé de l’écourter, la diversité des oiseaux ayant chuté, suite à la disparition de la roselière et de la faune qui la peuplait. J’ignore si cette dégradation est imputable aux humains ou si l’isolement de la lagune a induit une salinisation néfaste à l’herbier qui y poussait. Nous ne faisons donc qu’un petit aller-retour à pied le soir pour nous détendre après ce trajet long et fatiguant. La lagune est isolée, sans issue permanente vers la mer, la baisse du débit due à la construction du barrage Youssef ben Tachfine sur l’oued Massa ayant rendu problématique le charriage du sable pour dégager l’embouchure. Ce n’est qu’en cas de fortes pluies que la crue qui s’en suit (parfois rapide et violente), à laquelle s’ajoute la nécessité de vider le barrage, entraîne une masse suffisamment importante d’eau pour parvenir à rompre cette barrière de sable, comme cela s’est produit en 1996 et en 2010. Pourtant, ce n’est même pas une dune et le relief est infime, c’est dire la faiblesse du courant qui arrive à cette extrémité du “fleuve” dont seules les fractions montagnardes et de piémont sont pérennes. Ce barrage a été mis en eau en 1972 pour irriguer une superficie de 18 000 ha consacrés essentiellement aux primeurs et aux agrumes dans la plaine de la Chtouka qui prolonge celle du Souss. Ne recevant que 100 mm/an de pluie, sa seule ressource en eau résidait dans la nappe phréatique dont le potentiel est évalué à 110 millions de m3. Aussi curieux que cela puisse paraître, cette aridité extrême n’empêche pas la région d’avoir une activité essentiellement agricole. Le potentiel de terres irrigables est de 250 000 ha et la surface irriguée, située principalement dans le bassin du Souss, s’étend sur 134 000 ha, dont près de 60% est irrigué de façon moderne, c’est-à-dire que l’eau circule désormais dans des buses et non plus à ciel ouvert comme autrefois dans les seguia (canaux). En terme de production, elle se répartit en 34% de maraîchage, 25 % d’agrumes, 10% de céréales et 28% d’élevage, agrumes et maraîchages primeurs constituant plus de la moitié de la production nationale et du volume des exportations. Le tourisme est la deuxième activité économique de la région, avec 26 400 lits classés formant le tiers de la capacité d’hébergement nationale. Ces données laissent deviner la ponction d’eau permanente sur des ressources qui n’ont rien de renouvelable, que ce soit le lac de retenue ou la nappe phréatique, une fuite en avant que je trouve très irresponsable et fort inquiétante, car, lorsqu’elles seront sur le point de s’épuiser, que feront tous ces gens, où iront-ils ? Les tensions entre Europe et Maghreb ne sont pas près de se réduire, bien au contraire… – Photos : Le Blongios nain (le plus petit héron européen) pêche à l’affût, caché dans les roseaux – Récolte de petits pois – Pluviométrie sur le XXe siècle (en ordonnée, le nombre de millimètres par an) – Oiseau ? – Ci-dessous : Une berge jonchée de détritus –

Lorsque nous étions encore sur le trajet entre le Tizi n’Test et la côte, nous avons vu la qualité du ciel changer, des nuages s’amonceler à l’horizon, et une lumière atténuée estomper les couleurs et les reliefs du paysage : nous entrions dans l’aire d’influence océanique. Sur cette côte, d’une part, le courant froid provenant des îles Canaries adoucit les contrastes de températures, et d’autre part, les terres sont parcourues par des vents dominants : les alizés, qui soufflent depuis le nord-ouest, mais dont l’effet est parfois contrecarré par le Chergui (de l’arabe : šarqī qui signifie “l’orientale” et constitue la Calima des îles Canaries) qui peut souffler en été et en automne, et le Sirocco qui sévit de façon épisodique. Le vent continu ajouté à la faible latitude, proche du Tropique, induisent une évapotranspiration élevée puisqu’il s’agit d’une zone en déficit hydraulique. Enfin, pour l’heure, nous en sommes plutôt à enfiler une petite laine pour ne pas prendre froid. Pendant qu’Yves règle les questions d’intendance, nous partons à la découverte du site. Très vite, nous rencontrons de nombreuses d’espèces différentes d’oiseaux : le cochevis huppé, très commun, la linotte mélodieuse, une bande de huîtriers-pies qui rasent le plan d’eau. Un faucon crécerelle vient se percher sur un mur à quelques mètres derrière nous. Des limicoles, sans doute des gravelots (petits ou grands ?), arpentent le sable vaseux au ras de l’eau en quête de petits invertébrés. – Photo : Rousserole effarvate ? –

Des goélands font la navette entre la grande mer et la lagune. Dans les buissons qui poussent à l’entrée du parc sur la berge haute se posent des tourterelles des bois. Dans l’eau peu profonde marchent ou nagent des sternes Hansel, une avocette au long bec recourbé vers le haut, des aigrettes garzettes qui semblent toujours effectuer un défilé de mode, rectifiant leur plumage de la pointe de leur long bec sans nécessité apparente de s’alimenter. Près de nous se perche un chardonneret. Une sterne caspienne revêt un plumage internuptial à dominante grise. Puis une fauvette mélanocéphale attire notre attention avant que nous reportions notre regard plus loin, vers les bécasseaux Sanderling qui capturent en bandes actives et vives de petits invertébrés (mouches, insectes, crustacés, petits vers marins parfois) dans la vase. Ces oiseaux peuvent migrer de l’Afrique du Sud jusqu’aux régions proches du cercle polaire arctique, comme le Labrador, pour y nicher. Une tourterelle (peut-être la maillée) se pose près de nous. Le gardien du parc verse de l’eau sur une large pierre concave pour y attirer les petits oiseaux. Nous voyons s’y baigner et s’y abreuver un rouge-queue de Moustier, un serin cini, un chardonneret. Deux gravelots à collier interrompu s’envolent au-dessus de la lagune. Trois verdiers se posent dans le petit bassin. Des chevaliers guignettes volent en bande avec des bécasseaux (ce qui est rare). Le soleil disparaît définitivement au-dessus de l’horizon derrière une grosse épaisseur de nuages (dommage pour le rayon vert que nous espérions voir), tandis que nous faisons nos dernières observations : une chouette chevêche est posée sur un amoncellement de pierres et nous assistons, un peu voyeurs, à l’accouplement rapide de faucons crécerelles. – Photos : Phragmite des joncs ? – Ci-dessous : L’oued Massa à la hauteur de Aït Lyass ? –

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