Maroc – 5 Massa

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26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

Le lendemain, Lahcen, notre guide local, nous accompagne dans le minibus à quelques kilomètres de la lagune (à juste un quart d’heure de route de l’hôtel-camping) pour nous faire découvrir la berge d’une autre portion de l’oued Massa. Sur le côteau opposé s’étagent les maisons du village de Aït Lyass (?). Je n’en crois pas mes yeux : ce site, loin d’être vierge, authentique et bucolique, est au contraire un bosquet d’eucalyptus transformé en décharge, quelle horreur ! Le sol jonché de feuilles poussiéreuses et craquantes est bien sûr dépourvu de sous-bois, l’eucalyptus étant le roi de la lutte chimique et hydrique. Comme il est originaire d’Australie et de Nouvelle-Zélande, aucune faune ni flore de ce pays n’est apte à vivre dans cet environnement hostile où l’arbre assèche le sol et le sous-sol. Ses feuilles et ses racines produisent (de même que les Artemisia) une substance allélopathique, le 1,8-cineole, agent puissant de destruction de certaines espèces d’herbacées et de bactéries du sol. Ces dernières étant indispensables à la décomposition de la matière organique et au renouvellement des sols, il a généralement été constaté une baisse de la biodégradabilité, et un appauvrissement notable du sol en azote et calcium en particulier et en minéraux par extension, partout où cette plante a été introduite (particulièrement au Portugal et en Espagne). Avec la densification de la litière, il est courant de rencontrer une modification de la porosité du sol, avec formation d’une couche hydrophobe d’origine organique (ce qui signifie en clair qu’en cas de pluie, l’eau ruisselle au lieu de s’infiltrer dans le sous-sol). En dépit de ces circonstances défavorables, cet étroit couloir ombragé est apprécié des villageois, hommes et femmes, qui reviennent des champs avec leur récolte portée à dos d’âne. L’effet de la plantation est fort heureusement circonscrit, et les champs au-delà de la seguia (canal), de même que les berges du cours d’eau offrent une grande diversité de milieux, de flore et de faune. Un héron pourpré survole l’oued Massa. Une buse (féroce ?) passe à contre-jour, nous empêchant de bien l’identifier. Un moineau hybride, entre le moineau commun et l’espagnol, plonge se cacher dans les buissons. Le guide marocain ramasse un oiseau (?) qui a été récemment tué, mais dont le corps demeure intact, et il nous en détaille l’anatomie. Les martinets sillonnent le ciel en tous sens. Nous cherchons s’il se trouve parmi eux des hirondelles paludicoles, de silhouette plus ramassée, et qui remplacent les hirondelles de rivage aux latitudes inférieures. Un héron cendré survole majestueusement le vallon, son long cou replié en S. Un couple de canards colvert nage entre les roseaux. Parmi les entrelacs de fins rameaux des tamaris volètent la fauvette passerinette, le serin cini et le pinson. Cachée dans les roseaux, la rousserole effarvate émet de petits cris grinçants. La présence de phragmite et de salicorne indique que les eaux sont saumâtres. Un héron pourpré suit le même chemin aérien que son cousin le cendré de plus grande envergure. Une tourterelle des bois s’envole devant nous, tandis que nous entendons le coup de trompette facilement reconnaissable d’un couple de foulques macroules qui nagent fort bien malgré l’absence de pattes palmées. – Photos : Une villageoise chemine le long de la seguia pour aller faire la récolte dans son champ – Foulque macroule – Acacia ehrenbergiana Hayne (Pratique de la phytothérapie dans le sud-est du Maroc (Tafilalet) : diarrhée, contraception, graines d’Acacia ehrenbergiana en décoction – obésité, diabète, fruits décoction – douleurs dentaires, graines + fleurs décoction bain de bouche – arthrite rhumatoïde, feuilles + graines décoction) –

Caché dans un buisson, le bruant zizi émet un faible pépiement. Nageant parmi les tiges serrées de la roselière, un grèbe castagneux (couleur de châtaigne) se faufile discrètement. Soudain, c’est l’excitation parmi les ornithologues : un blongios nain est en vue, un peu loin, mais tout de même à portée de lunette. Ce tout petit héron au plumage bien contrasté, ventre clair et dos foncé, est en très forte régression en Europe à cause de la disparition ou de la modification de son habitat, qui s’ajoutent à la forte mortalité de l’espèce pendant la migration ou l’hivernage en Afrique, par suite de la disparition des lieux traditionnels de stationnement ou de relais. Malgré son long bec, il n’atteint en général que les proies de surface : petits poissons d’une longueur de 13 cm et d’une largeur de 3,5 cm au maximum, insectes aquatiques et leurs larves, batraciens et leurs têtards, sangsues et autres vers, ainsi que mollusques avec ou sans coquilles. Le pillage des nids est assez courant, notamment ceux des rousseroles dont il engloutit les oeufs et les petits. A l’occasion sans doute, les cadavres de poissons ne sont pas négligés. C’est un consommateur opportuniste qui ne néglige aucune occasion de se nourrir. Des étourneaux unicolores survolent les surfaces cultivées. Le roucoulement de la tourterelle des bois et le fin “psit” de la bergeronnette printanière “italiae” offrent un petit air familier dans cette contrée si différente de la nôtre. Perché sur un acacia aux piquants impressionnants, un tchagra à tête noire siffle une courte mélodie sur une courbe descendante, bien différente des cris stridents de sa cousine la pie-grièche. Ce petit oiseau effectue chaque année deux fois la performance de traverser le Sahara qui sépare sa zone d’hivernage de celle de la nidification. A son chant, on reconnaît qu’il est encore en migration et qu’il n’a pas atteint sa destination septentrionale. Il en est de même d’une dizaine d’autres espèces, pour la plupart insectivores, comme la bergeronnette printanière, la rousserole effarvatte, l’hypolaïs, le merle (ceux qui nichent en Europe du nord), le pouillot, la fauvette, le martinet, la sarcelle d’été, l’hirondelle… – Photo : Rouge-queue de Moussier mâle –

Dimitri trouve de nouveau un scarabée sacré (il y en avait un la veille au soir sur le terrain où nous campions, piégé par la lumière des lampadaires). Il est désormais absent du sud de la France où il avait été si joliment et précisément décrit par l’entomologiste Jean-Henri Fabre, “roulant sa pilule de bouse, image du monde pour la vieille Egypte”. En voici un extrait, simple avant-goût de son style inimitable. “Voici à l’oeuvre les coléoptères vidangeurs à qui est dévolue la haute mission d’expurger le sol de ses immondices. On ne se lasserait pas d’admirer la variété d’outils dont ils sont munis, soit pour remuer la matière stercorale, la dépecer, la façonner, soit pour creuser de profondes retraites où ils doivent s’enfermer avec leur butin. Cet outillage est comme un musée technologique, où tous les instruments de fouille seraient représentés. Il y a là des pièces qui semblent imitées de celles de l’industrie humaine ; il y en a d’autres d’un type original, où nous pourrions nous-mêmes prendre modèle pour de nouvelles combinaisons. Le Copris espagnol porte sur le front une vigoureuse corne, pointue et recourbée en arrière, pareille à la longue branche d’un pic. A semblable corne, le Copris lunaire adjoint deux fortes pointes taillées en soc de charrue, issues du thorax ; et entre les deux, une protubérance à arête vive faisant office de large râcloir. Le Bubas Bubale et le Bubas Bison, tous les deux confinés aux bords de la Méditerranée, sont armés sur le front de deux robustes cornes divergentes, entre lesquelles s’avance un soc horizontal fourni par le corselet. Le Minotaure Typhée porte sur le devant du thorax, trois pointes d’araire, parallèles et dirigées en avant, les latérales plus longues, la médiane plus courte. L’Onthophage taureau a pour outil deux pièces longues et courbes qui rappellent les cornes d’un taureau ; l’Onthophage fourchu a pour sa part une fourche à deux branches, dressées d’aplomb sur sa tête aplatie. Le moins avantagé est doué, tantôt sur la tête, tantôt sur le corselet, de tubercules durs, outils obtus que la patience de l’insecte sait toutefois très-bien utiliser. Tous sont armés de la pelle, c’est-à-dire qu’ils ont la tête large, plate et à bord tranchant ; tous font usage du râteau, c’est-à-dire qu’ils recueillent avec leurs pattes antérieures dentelées.” – Photos : Blongios nain – Scarabée sacré – Acacia ehrenbergiana Hayne (détail des épines) –

Fort heureusement, au fur et à mesure que nous progressons le long de l’oued paisible, le nombre de détritus diminue et je profite davantage du spectacle extraordinaire de cette biodiversité concentrée en ce lieu. Il nous offre une nouvelle fois l’occasion de réaliser à quel point l’eau de surface est indispensable à la vie. La faire circuler dans des tuyaux “de façon moderne” induit une perte énorme en faune et flore sauvage, tout cela pour pratiquer des cultures “industrielles” destinées à l’exportation dans nos pays européens, au seul bénéfice des grands propriétaires du royaume marocain et au détriment des villageois des campagnes dépossédés et voués à servir de main d’oeuvre bon marché. Justement, dans ce village, les terres sont encore jardinées en petits lopins soignés blonds ou verts selon qu’il y pousse des céréales ou des légumineuses, bordés de haies d’épineux et parsemés de hauts palmiers. Quel plaisir ce silence, je veux dire cette absence de bruit de moteur : toutes les charges sont portées à dos d’âne, les gens marchant à côté ou profitant parfois de ce vivant moyen de transport. Nous nous croisons en nous saluant et souriant, et une jeune femme me tend spontanément et généreusement une poignée de sa récolte : ce sont des petits pois, où toute la plante est arrachée, les fruits pour les humains, tiges, feuilles et gousses pour les animaux sans doute. C’est un des grands charmes du Maroc : la population est aimable, avenante, souriante, serviable et surtout visible et toujours disponible pour un contact amical, une aide ou un joyeux salut, que ce soit en ville depuis le fond des petites échoppes ouvertes sur la rue ou dans les campagnes. L’ambiance est vraiment différente d’un pays comme le nôtre où la circulation automobile est privilégiée, même pour de courts trajets, et où les métiers sont devenus si abstraits, si loin de la production primaire qui permet de s’alimenter directement des fruits de la terre. – Photos : Villageoise sur le chemin – Drôles de champignons – Insecte lové dans une fleur (Peut-être une cétoine grise ou cétoine hirsute – oxythyrea funesta – qui se nourrit de boutons floraux et de bourgeons – Les larves se nourrissent de racines.)-

Voici une bouscarle de Cetti, un verdier, un gobe-mouche gris, le glougloutement du bulbul familier retentit sur les hauteurs. Notre attention se porte alternativement sur l’oued et la végétation arbustive des berges, une sarcelle marbrée nage, un bruant zizi volète en plumage nuptial. Ici aussi, le bois est la source principale d’énergie : une femme en rapporte de gros fagots sur sa mule. Nous avons traversé, presque sans nous en apercevoir, le lit de l’oued où ne subsistent que des poches d’eau plus ou moins grandes entrecoupées de bandes de terrain arborées, signe que l’eau circule vraiment rarement comme un fleuve digne de ce nom. Yves nous emmène plus loin, sur une piste d’où nous examinons, incognitos derrière les fourrés, une faune toujours aussi exubérante. Des chapelets de guêpiers multicolores sont posés bien à l’abri de tout prédateur sur des rameaux décharnés qui s’élèvent au milieu de l’onde calme. Un martin pêcheur rase l’eau, à peine entrevu, déjà disparu. Un ibis falcinelle vole à grands coups de ses ailes majestueuses. Un hypolaïs polyglotte babille dans un buisson. Dans un haut talus terreux, nous apercevons des traces blanchâtres caractéristiques des perchoirs d’oiseaux, près d’orifices qui sont autant de nids de guêpiers. Son érosion est bizarre. L’argile se défait en formant de curieuses structures alvéolaires qui sont solides comme de la roche au toucher, mais doivent sans doute se liquéfier les rares fois où il pleut. Le talus semble ainsi reculer du sommet vers la base, conservant un avant-toit à la solidité illusoire. Au pied d’un bouquet de roseaux isolé se trouvent des formes claires maladroitement empilées : en y regardant de plus près aux jumelles, ce sont des tortues cistudes, reconnaissables (par Dimitri qui a l’oeil) aux rayures sombres sur leur tête et aux taches jaunes sur les pattes qui les distinguent de l’émyde lépreuse et de la tortue de Floride ! Elles peuvent vivre jusqu’à 50 ou 60 ans. Dans un autre amoncellement un peu plus loin se trouvent des émydes lépreuses justement. Des hirondelles rousselines sillonnent l’air à la recherche de petits insectes. – Photos : Guêpiers –

Un couple de villageois passe, la femme assise en amazone sur un âne, l’homme la suivant à pied, accompagné de plusieurs montures chargées de luzerne. Près d’un bulbul chanteur, nous nous arrêtons devant une solanacée, un plant de mini-tomates aux couleurs allant du vert au rouge en passant par le jaune, chaque sépale à la base des fruits, de même que les feuilles, étant hérissés d’épines impressionnantes. Recherches faites, il semblerait que ce soit une Solanum linnaeanum (naturalisée, originaire du sud de l’Afrique). Quand ce n’est pas la défense chimique, c’est la défense physique, il faut voir ces appendices ! Hardi qui se hasarde à y goûter ! Il en est de même pour l’acacia aux longues épines blanches qui protègent le léger feuillage et les bouquets sommitaux de pompons jaunes. Au Maroc, quatre acacias existent à l’état spontané: Acacia gummifera,Acacia raddian, Acacia ehrenbergiana et Acacia albida. L’Acacia gummifera, ou gommier, est un arbre endémique du sud marocain, on le trouve sur les marges septentrionales du Sahara, mais surtout plus au nord, dans l’aire de l’arganier et dans le Haouz. Je pense que c’est celui qui pousse en bordure de l’oued Massa, tendant quelques rameaux en travers du chemin à hauteur des yeux : il vaut mieux être attentif en marchant ! En médecine traditionnelle, l’acacia est utilisé comme cicatrisant. A l’aide des feuilles pilées on fabrique une pâte suppurative qui soigne les plaies. – Photos : Guêpiers –

A la cime d’un palmier en bordure d’un champ d’orge, nous distinguons la silhouette incongrue d’une huppe perdue dans le feuillage géant. Un minuscule cisticole des joncs se tient tapi, seulement repérable à l’oreille à son “tchipp” puissant. Une troupe d’ibis falcinelles est perchée, hiératique, sur les branches dénudées d’un bouquet d’arbustes. A première vue, l’oiseau peut sembler noir, mais si on y regarde de plus près on s’aperçoit en réalité qu’il est d’une couleur rouille avec de magnifiques reflets métalliques verts. Son bec est long, arqué vers le bas et assez mince. Il lui permet d’attraper des larves et des imagos d’insectes aquatiques, des libellules, des criquets et sauterelles, mais aussi des vers, des sangsues, des mollusques divers, des moules et des crustacés. Il ne dédaigne pas non plus de petits vertébrés comme des poissons, des amphibiens, des lézards et de petits serpents. Ces proies sont capturées lors d’une marche lente, en eau peu profonde, à terre, dans la vase ou à la surface de l’eau. En effet, c’est typiquement une espèce de milieux humides. Il fréquente les marais, les bords d’étangs, les prairies humides ou inondées, les bords de fleuves ou de rivières, les deltas, les rizières, etc. Il niche volontiers dans des roselières (phragmitaies, jonchaies), mais aussi dans des arbres peu élevés comme les saules, pour abriter les petits qui ne volent pas avant l’âge d’un mois et demi.Migratrices, les populations d’Europe de cet ibis passent l’hiver en Afrique, du Maroc au Tchad ; les oiseaux nichant autour de la mer Caspienne, hivernent plus à l’est sur ce continent (Soudan, Erythrée), mais aussi vers le sous-continent indien. Une minorité d’individus passe l’hiver sur les côtes méditerranéennes. Des milliers de couples nichent dans le delta du Danube, quoique cette population soit en déclin comme celle des régions de la Caspienne et de la mer Noire, du fait de la disparition des zones humides due aux drainages et à l’agriculture intensive, à la pollution des eaux et la chasse excessive. Ceux que nous observons sont bien calmes, chacun procède à une toilette soignée, plongeant le long bec jusque dans les parties les plus inaccessibles de leur corps pour se gratouiller et extraire les parasites à la base des plumes. Une sterne pierregarin se tient immobile, perchée sur une pierre qui émerge au milieu du chenal. Cet oiseau migrateur peut effectuer des milliers de kilomètres en suivant les côtes et les fleuves ou en coupant directement par les océans et les mers. Un couple de sarcelles marbrées évolue lentement, caché par la roselière. Egalement migratrices, elles fréquentent les étangs peu profonds à végétation dense, ainsi que les marécages légèrement saumâtres. Cette espèce de petit canard farouche semble avoir subi un déclin rapide de sa population au coeur même de son aire de distribution assez fragmentée, suite à de nombreuses et importantes destructions de son habitat. Elle est donc qualifiée de vulnérable, y compris au Maroc. – Photos : Ibis falcinelle – Solanum linnaeanum (naturalisée, originaire du sud de l’Afrique) – Sterne pierregarin – Ci-dessous : Ibis falcinelle avoisinant une aigrette garzette –

Notre chauffeur vient nous rejoindre sur la piste pour nous emmener à deux heures de là sur une plage du littoral, à peu de distance de la ville de Sidi Ifni, située à 160 km au sud d’Agadir et qui est encore comprise dans la région Souss-Massa-Drâa. Elle tient son nom du marabout de la région (“sidi” signifie seigneur) et c’est la capitale de la tribu des Aït Baâmrane. Toutefois, un traité hispano-marocain de 1767, confirmé par celui de 1860, avait concédé à l’Espagne “un territoire suffisant pour la fondation d’un établissement de pêcheries” dans la région d’Ifni – on y capture toujours sardine, sole, dorade, courbine, thon. Il fut effectivement occupé en 1934, sous le général Franco qui avait décidé de transformer cette enclave en base militaire et centre politique de l’Afrique occidentale espagnole. La ville se développa alors suivant un plan colonial, avec le consulat d’Espagne, le palais du gouverneur, la cathédrale et l’hôtel de ville encadrant la place centrale. De style hispano-mauresque, elle était connue sous l’appellation Santa Cruz del Mar pequeña. Suite à de longues années de lutte pour la récupération de ces terres, des négociations aboutirent au traité de Fès en 1969 qui prévoyait la fin de la souveraineté espagnole. Yves commente qu’en partant, les colons espagnols emportèrent tous leurs biens, ne laissant que des bâtiments nus. Un sitedénonce “la précarité et la corruption du régime qui n’ont pas permis, quarante ans après, aux nobles guerriers des Ait Baâmrane de profiter des avantages de leur terre et ont conduit la population, le 7 juin 2008, à une révolte pour revendiquer leurs droits légitimes. Les manifestants, qui ont assiégé la Bachaouiya (Bachaouia) de la ville, ont scandé des slogans et exprimé des revendications d’ordre socio-économique : construction d’un port, transformation de la bachaouiya en préfecture, gratuité des soins, subventions sur les produits alimentaires… Ici, l’analphabétisme, 55 ans après l’indépendance, dépasse le taux de 40%, et les services médicaux sont pratiquement inexistants pour les démunis. L’Etat y a répondu par la répression et la violence, les accusant de conspiration et de soutien des thèses séparatistes du Polisario. Les membres de cette tribu sont “chleuhs” et non sahraouis (plus que la différence ethnique, il y a celle linguistique), en vertu de quoi les autorités refusent d’accéder à leur requête de ne plus dépendre d’Agadir, mais d’être rattachés à la région de Guelmim-Smara pour bénéficier des faveurs qu’accorde le régime aux populations du Sahara Occidental.”

Nous observons depuis la route de drôles de champs creusés de sillons où sont régulièrement jetés des “raquettes” (fragments de figuiers de Barbarie) dont la base est simplement mise en contact du sol sous l’effet du poids d’une ou deux grosses pierres posées sur la bouture. Aucune irrigation ne semble être pratiquée : la cactée s’enracinera sans doute d’elle-même. L’arrière-pays est parsemé d’une part d’arganiers dont la coopérative Tafyucht près de Mesti extrait l’huile d’argan et d’autre part de figuiers de Barbarie dont la coopérative Aknari dans le village de Sbouya extrait les produits à base de figue, comme par exemple l’huile de graines utilisée en cosmétique. Voici un extrait de l’argumentaire d’un site commercial. “Son pouvoir anti-radicalaire (anti-rides) et anti-âge hors du commun serait dû à la très forte teneur en stérols. Son haut pouvoir de pénétration au travers des couches de la peau permettrait une meilleure action des vitamines et acides gras. Avec 35 000 Ha de culture, les communes rurales de Mesti et Sbouya représentent à elles seules plus de 60% de la superficie du figuier de Barbarie dans cette province. Il faut une tonne de fruit pour avoir un litre d’huile. 300 kilos de grains donnent 30 litres d’huile. Le cactus a l’avantage d’être, encore, un fruit à 100 % bio, donc sans aucune intervention chimique. Il pousse d’une manière naturelle dans les zones arides, mais depuis ces dernières années, il est en train de gagner du terrain grâce à l’existence de coopératives de production dans la province de Tiznit. Le Conseil Régional du Souss Massa Drâa, conscient de l’importance du cactus dans la création d’emplois et dans la lutte contre l’exode rural, est en train d’entamer la procédure pour labéliser cette filière et obtenir une Indication Géographique Protégée ( IGP), comme appellation “Cactus Aït Baâmrane”. La plante reste un moyen efficace de lutte contre la désertification, de protection du sol et permet, à travers un développement durable adéquat d’être une bonne source d’activités génératrices de revenus et d’emplois, à l’échelon local aussi bien que provincial.”

Les scientifiques de MediTer, Terroirs Méditerranéens, réservent pour l’instant leur jugement tant que le phénomène n’a pas encore été suffisamment étudié. Je reprends ici les termes d’un article dans lequel ils rappellent que “la culture du figuier de Barbarie, appelé “aknari” localement, a connu un développement considérable depuis une cinquantaine d’années dans les zones pré-sahariennes arides du Maroc. Importée au XVIIIe siècle d’Amérique, certainement via les Iles Canaries, cette plante de la famille des cactacées présente des caractéristiques éco-physiologiques tout à fait intéressantes pour les zones arides (très forte résistance à la sécheresse, implantation très facile sur des terres pauvres et caillouteuses, très peu d’entretien nécessaire). Elle fournit des produits alimentaires et cosmétiques originaux (huile de pépins, fruits frais, confitures, conserves de raquettes, aliment du bétail). Une filière autour des produits du figuier de Barbarie est en train de se monter avec la mise en place de coopératives et l’apparition d’entreprises privées. Parallèlement, la plantation se poursuit sur des anciennes terres agricoles ou des parcours.” – Photo : Solanum linnaeanum (naturalisée, originaire du sud de l’Afrique) –

“Dans la région de Sbouya, ce phénomène a pris une ampleur considérable depuis les années 1970-80, avec des phases d’occupation et d’usage des sols très marquées. En effet, durant le Protectorat espagnol (jusqu’en 1969), la région était relativement bien boisée par une arganeraie protégée par les Autorités forestières espagnoles. A l’indépendance, une intense activité de charbonnage a pratiquement éliminé complètement cette forêt. S’en est suivie une mise en culture en céréales associée à un élevage de petits ruminants dont la productivité était très faible et a entraîné un exode massif des populations rurales. Parallèlement, la culture d’aknari est montée en puissance, en raison de son adaptation au milieu, de sa facilité de culture pour des populations non présentes de manière permanente, et d’un micro-climat favorisant un éco-type (dont la réalité reste à démontrer), appelé Moussa, dont le fruit arrive à maturité de manière désaisonnée (en automne) et qui est très réputé dans tout le Maroc. Les milieux présentent des dynamiques intéressantes, parallèlement au développement de la culture d’aknari, et notamment la réapparition de l’arganier (rejets de souches et semis).” – Photo : Bulbul des jardins qui pose pour nous sur une feuille de palmier –

“Une étude préliminaire réalisée au printemps 2011 montre une corrélation étroite entre l’âge de plantation du figuier de Barbarie et le nombre de régénérations d’arganier par unité de surface. Les paysages de cette région se sont ainsi transformés au fil des changements d’usage des territoires. Le développement de la filière associée aux produits du figuier de Barbarie est en pleine expansion (création d’une coopérative importante à Sbouya et d’entreprises de transformation à Sidi Ifni), sous les labels de “produits de terroir” et de “développement durable”. L’expérience acquise autour du développement de la filière d’huile d’argan nous incite à la prudence et à la vigilance pour un développement de filière répondant réellement à un développement au bénéfice des populations locales. Dans la région du sud de Guelmim (Jbel Guir et Taïssa, entre Tighmert et Aferket), les dynamiques liées à la culture du figuier de Barbarie sont aussi extrêmement importantes, mais présentent des différences notables. Traditionnellement, ces cultures apparaissent très liées à la fourniture de fourrage alternatif aux troupeaux des populations nomades du Sahara Occidental lors des années de forte sécheresse. L’expansion des mises en culture d’aknari est aussi très importante actuellement et divers projets de valorisation (par coopératives) ont été récemment mis en place avec plus ou moins de succès. Dans cette région, les réseaux sociaux, les tenures foncières et les formes d’organisation collectives, ainsi que la diversité et l’intégration des activités et de milieux diversifiés (oasis, parcours éloignés, parcs à acacia, etc., voir projet systèmes sahariens) apparaissent comme des éléments fondamentaux pour comprendre les dynamiques en cours.” – Photos : Transport de luzerne – Emyde lépreuse ou tortue cistude ? –

Nous faisons une halte de quelques minutes pour observer un hérisson du désert qui a eu la malchance de se faire écraser, malgré la faible circulation sur cette route en direction du désert saharien occidental. C’est un animal nocturne qui se nourrit de scorpions (nous n’en voyons pas un seul de tout le voyage), d’insectes et d’amphibiens (des crapauds). Une buse féroce survole les plantations de raquettes, indice de la présence des proies dont elle s’alimente, les petits mammifères, en particulier des rongeurs tels que les campagnols, les souris, les rats, les gerbilles, les lapins et les pikas. Elle consomme parfois des reptiles, lézards et serpents, quelques petits oiseaux, des amphibiens et des insectes de grande taille. Des euphorbes poussent dans cet environnement aride, butinées par des abeilles qui produisent un miel au goût particulier (daghmous) que je n’ai pas eu l’heur de déguster. Il paraît qu’il picote légèrement le fond de la gorge et qu’il est récolté la nuit dans la région de Sidi-Ifni. Nous finissons par arriver sur le site où nous allons observer une colonie d’ibis chauves. En préliminaire, Yves nous rappelle cette réalité un peu dérangeante, à savoir que la pratique de l’ornithologie n’est rendue possible que par la présence d’aménagements routiers entrepris pour permettre le tourisme de plage ou motorisé (exploration du pays en 4×4 ou en moto). Nous avons un peu honte de fouler cette dune à la végétation sauvage si particulière, que nous savons fragile et spécialement adaptée aux sables volatiles peu nourriciers balayés par des vents humides et iodés. L’ammomane isabelline est difficile à repérer, car elle est dotée d’un plumage qui lui permet de se fondre dans le paysage des zones arides ou semi-arides, où elle fréquente les zones découvertes ou cultivées. Elle appartient à une famille de passereaux, les Alaudidae, qui comprend notamment les alouettes, les sirlis, les moinelettes et les cochevis. En voici une qui picore non loin d’une alouette calandrelle. Un cochevis huppé chante dans les parages. – Photo : Cabane de roseaux –

Au Maroc, tout comme en Europe, les espèces sauvages ont du mal à résister face aux humains. Huit espèces de mammifères ont disparu au cours du dernier siècle : le lion de l’Atlas, dont le dernier individu aurait été abattu en 1943 à Tizi n’Tichka, un col de l’Atlas entre Marrakech et Ouarzazate, la panthère, le guépard, l’oryx, l’oryx algazelle et le cerf. D’autres mammifères sont menacés d’extinction : l’hyène rayée, la gazelle dama, le mouflon, le chat sauvage, la loutre, le fennec et le phoque moine dont il ne resterait que 500 individus dans le monde, en raison de la perte de leurs habitats naturels, la pollution de la mer et la pêche abusive. Plusieurs espèces d’oiseaux se sont éteintes ces dernières années dans le royaume : l’autruche à cou rouge, l’érismature et l’aigle impérial. Une trentaine d’espèces d’oiseaux sont également menacées d’extinction, parmi lesquelles se trouvent l’outarde, ou encore l’ibis chauve dont nous venons justement observer sur cette plage l’une des dernières colonies. Cet échassier était autrefois bien plus répandu. Jiri Janak, un chercheur tchèque de Prague, en retrace l’historique. Trois différentes espèces d’ibis vivaient dans l’ancienne Egypte, l’ibis falcinelle (que nous avons observé dans l’oued Massa), l’ibis chauve et l’ibis sacré. Ce dernier était momifié et inhumé, mais l’ibis chauve appartenait aussi à l’imaginaire religieux et idéologique. Sa silhouette correspondait au signe hiéroglyphique “akh”, divine manifestation du mort dans l’après-vie (souvent traduit par esprit ou mort béni). Il représentait une entité puissante et mystérieuse qui faisait partie du monde divin, mais qui avait encore une influence sur le monde du vivant, il pouvait lui rendre visite et interagir avec lui.

Cet oiseau grégaire vivait à proximité des humains en Afrique du Nord, en Ethiopie, au Moyen-Orient et dans toute l’Europe centrale. Aujourd’hui, il n’en demeurerait qu’environ 400 individus. Quelques uns d’entre eux résident dans le parc Souss Massa où nous nous trouvons, d’autres se reproduisent en Syrie centrale et quelques uns sont conservés dans des zoos. Il y a au moins 200 ans, une colonie d’ibis chauves nidifiait près de Birecik en Turquie, sur la rive orientale de l’Euphrate. Les habitants les considéraient quasiment comme sacrés, car les oiseaux symbolisaient le printemps, la transmigration des âmes, la fin du Déluge biblique et le pèlerinage à la Mecque. En Egypte, ils nichaient sur les rochers et falaises sur la rive orientale du Nil, arrivant probablement en février-mars et repartant en juillet, juste avant les crues du Nil, signes annonciateurs à la fois du printemps et des moissons. Il semble qu’ils étaient tabous, en leur qualité de messagers de l’autre monde et de manifestations du mort béni (akhu). En Europe, Pline rapportait sa présence dans les Alpes en 86 avant notre ère. Du IVe au XVIIe siècle, l’oiseau nidifiait dans les Balkans, en Italie, en Suisse, au sud de l’Allemagne et en Autriche. En 1555, Konrad Gessner de Zürich l’appela Corvus sylvaticus et l’oiseau obtint sa dénomination actuelle (Geronticus eremita) en 1758 de la part de Linné. En Autriche, sa protection était garantie par la loi aux XVIe et XVIIe siècle, le roi Maximilien Ier interdisant de piller les nids et de tuer les ibis chauves (1504), le roi Ferdinand décrétant leur protection à Schlossberg (1528), le duc Mattheus faisant de même à Salzburg en 1530, tandis que sa protection apparaissait dans une réglementation de la pêche autrichienne en 1621. Ces mesures ne suffirent pas à assurer son maintien et il disparut d’Europe centrale vers le milieu du XVIIe siècle.

Une colonie relictuelle d’Ibis chauve a été découverte en 2002 dans le désert central de Syrie. Jusqu’alors, la population orientale semblait avoir disparu de toute l’Eurasie depuis 1989, avec l’extinction de la colonie de Birecik en Turquie, la seule population connue résidant au Maroc. Comme cette colonie syrienne semblait migratoire et passer sept mois de l’année hors de sa zone de reproduction, un comportement qui la différencie de la population occidentale, on chercha sa zone d’hivernage en 2006 en équipant trois adultes d’émetteurs. Suivis par satellite, on découvrit qu’ils effectuaient un voyage de 18-19 jours le long de la côte occidentale du Yémen avant de s’installer sur les hauteurs éthiopiennes, à environ 75 km au nord-est d’Addis-Abeba. Là-bas, ils semblaient utiliser toujours le même arbre (un Eucalyptus) pour se percher et ne couvrir qu’une surface réduite d’une douzaine de kilomètres carré pour se nourrir. Ils se rendaient sur des champs récemment moissonnés et sur des zones sèches surpâturées, sans qu’ils paraissent importunés ni chassés par la communauté locale des villageois. Ils revinrent exactement au même endroit l’année suivante. La littérature révèle que l’ibis chauve fréquentait diverses zones des hauteurs éthiopiennes au cours des siècles passés. Un jeune ibis fut photographié en janvier 2008 le long de la côte de Djibouti. – Photo : Une flore remarquable sur les dunes –

Cette étude a montré que l’ibis chauve semble très conservateur, la coupe de leur arbre-perchoir en 2008 (pour construire une hutte au toit de chaume) ayant beaucoup perturbé les deux couples observés qui tournèrent longtemps au-dessus de son emplacement vide avant de se décider à chercher un nouveau perchoir non loin de là. Selon les conditions climatiques plus ou moins sèches, l’oiseau pâture différemment, privilégiant la recherche d’invertébrés en creusant dans les craquelures du sol à la recherche de larves ou de grenouilles en terrain humide, et de sauterelles en terrain sec. Alors que leur zone d’hivernage est très restreinte – 12 à 15 km² -, la zone de nidification est bien supérieure – 600 à 800 km² -, à mettre en parallèle avec une forte densité humaine en Ethiopie et une très faible densité humaine d’éleveurs nomades en environnement aride syrien. Les oiseaux arrivent en Ethiopie au milieu de la saison humide (août-septembre) au moment où la nourriture est abondante et repartent durant la saison sèche vers février. La situation de leur perchoir près d’un étang dans une zone rocailleuse élevée leur permet de surveiller les environs et de se prémunir de tout danger, y compris en provenance des aigles par les airs. Toutefois la seule véritable menace éventuelle serait la transformation de leur habitat par la conversion des pâturages en zones de cultures et l’utilisation de produits chimiques, fertilisants et pesticides. En effet, la pression humaine s’accroît dans ce pays, entraînant une sur-exploitation du milieu par une population vouée à une économie de subsistance de plus en plus précaire. – Photo ci-dessous : Le berger, ses chiens et son troupeau passent juste à côté de la colonie d’ibis chauves à Sidi Ifni –

Un ibis chauve marocain, baptisé Aylal, a été muni d’une balise (un émetteur satellitaire GPS) qui permet de suivre ses déplacements qui sont consignés sur un site qui publie des informations sur la colonie marocaine. Il signale que les jeunes (de même que les jeunes vautours fauves), par petits groupes de deux à cinq jeunes ou sous-adultes, ont tendance à se disperser dans la région de Souss-Massa-Tamri, ou dans les alentours, comme dans la région d’Imessouane. Cependant, un nombre important de jeunes va encore plus loin, jusqu’à Tan-Tan et Goulimine (Guelmim) au sud (on note même des observations faites à Dakhla dans le Sahara atlantique et Cabo Blanco en Mauritanie). Leur présence a aussi été signalée à Boudjour en Moyen-Atlas, ou encore dans la péninsule Tingitane au nord. La date de reproduction est fonction de la météo, la sécheresse hivernale et un froid intense en février 2012 par exemple ayant décalé la ponte. Quelques uns avaient commencé à apporter des matériaux aux nids. Aylal, qui se déplaçait entre l’aire côtière au nord d’Agadir et la colonie de Tamri a fini par s’installer sur ce dernier site depuis le 4 mars 2012, après avoir passé quelques semaines dans la région de Tamraght. Il ne réalise plus que des déplacements dans un rayon de trois ou quatre kilomètres, un comportement normal pendant la période de reproduction qui montre l’importance d’avoir de bons territoires de gagnage à proximité de bons sites de nidification. Aylal, revenu à Tamri depuis le début de février 2013, a quitté la colonie le 15 mai pour s’installer dans la zone centrale du parc national Souss-Massa dont les colonies ont toujours des poussins. Ce décalage entre la saison de reproduction à Massa et Tamri peut avoir été influencé par l’hiver plus doux et le printemps assez humide. – Photos : Berger – Plante épineuse des dunes de Sidi Ifni – Ci-dessous : Mue de couleuvre –

Une mue de serpent gît sur le sable, presque invisible tant elle est transparente. On la dirait faite de papier huilé. Il s’agit de celle d’une couleuvre, peut-être un serpent mangeur d’oeufs (Dasypeltis sahelensis) qui a été observé dans cette région par le GERES (Groupe d’étude et de recherches des écologistes sahariens) sur le site duquel sont affichées de magnifiques photos de reptiles. Les dunes sont couvertes de fleurs, et nous prenons le temps de détailler cette végétation tandis que notre guide marocain part en quête des ibis chauves pour nous les montrer. Yves et Dimitri balaient la côte aux jumelles. Un vol d’aigrettes garzettes nous fait espérer un court instant les avoir découverts, puis c’est un fou de Bassan qui passe dans les airs. Tout d’un coup, nous les voyons, d’abord en vol, puis notre guide nous fait signe et nous lui emboîtons le pas. C’est incroyable ! Les voilà alignés à l’arrière de la première dune, tranquilles, en train de se nettoyer soigneusement le plumage de la pointe de leur long bec qui parcourt le dessous des plumes, et gratouille la peau. Nous stoppons à bonne distance et prenons le temps d’ajuster lunettes, jumelles et appareils photos. Ces ibis chauves ne sont décidément pas assez méfiants ni assez sauvages. Notre guide marocain me prend l’appareil photo des mains et s’approche très près de la colonie pour aller faire une belle image. Peu après, c’est un éleveur marocain en tenue mixte, coiffé d’un chèche, le voile des hommes bleus, les touaregs, assorti d’un costume de même couleur de coupe européenne, qui passe très près d’eux, les deux chiens aboyant et s’agitant autour de lui sans prêter attention aux oiseaux, tandis que le petit troupeau de chèvres et de brebis, à peine visible dans cette végétation mouchetée sur fond blond-brun, avance en direction de la voiture garée presque sur la plage. Même si ces oiseaux sont désormais protégés par la loi, la colonie sera-t-elle en nombre suffisant pour se régénérer et s’accroître de nouveau ? – Photo ci-dessous : Mue de couleuvre –

Dimitri se pose la question de savoir si tout simplement l’espèce ne serait pas arrivée au bout de sa durée de vie. Selon une étude historique du CNRS, celle-ci serait de dix mille à un million de générations, toutes espèces confondues et sans tenir compte des extinctions de masse (ce qui laisse une bonne marge !). Y figure l’exemple de spéciation du goëland argenté et du goëland brun des côtes européennes. Des populations de goëlands existent tout autour du pôle Nord, le long des côtes arctiques de la Sibérie et du Canada. Au cours des glaciations quaternaires, cette distribution s’est fractionnée à plusieurs reprises. Les glaciers repoussaient les populations plus au sud, dans des “refuges glaciaires” séparés les uns des autres, leur permettant de différer génétiquement. La période actuelle est interglaciaire. Les populations sont remontées au nord et forment une chaîne continue pouvant échanger des gènes de loin en loin. Pourtant, les deux extrémités de cet anneau ouvert sont le goëland brun (Larus fuscus) et le goëland argenté (Larus argentatus), deux goëlands morphologiquement différents. Communs sur nos côtes, ils cohabitent mais ne s’hybrident pas. Néanmoins, ils sont reliés entre eux par une chaîne de sous-populations circumpolaires qui, de proche en proche, sont de la même espèce. C’est un “cercle d’espèces”. Il en existe d’autres : la mésange charbonnière fait pareillement un cercle d’espèces autour de l’Himalaya. Mais dans le cas qui nous occupe, l’histoire de la cohabitation de l’ibis chauve et des humains semble bien montrer qu’il y a eu prédations répétées et modifications des habitats, et que l’oiseau n’a pas su s’en défendre ni s’adapter, malheureusement. – Photos ci-dessous : Acanthodactyle rugueux, Acanthodactylus boskianus (Dans les dunes avec les ibis chauves, Sous-Massa) : identification par Dimitri –

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