Maroc – 6 Fort Bou Jerif

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26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

Après un déjeuner dans un cadre sympathique à la signalétique de circonstance à l’effigie de l’ibis chauve, nous repartons pour le sud, d’abord par la route, puis sur une piste interminable où notre chauffeur Mohammed conduit remarquablement bien, en nous secouant le moins possible, ce qui signifie qu’il va si lentement que nous avons l’impression que nous pourrions marcher à côté du minibus (ce que je propose, mais la suggestion est rejetée) ! Enfin, nous atteignons notre destination (les derniers mètres à pied, parce que nous n’en pouvons plus et que la piste effondrée est difficile à franchir avec le poids des passagers). Imaginez, au milieu de nulle part, à cheval sur une série de collines, un grand fort aux murs de pisé passablement délabrés. Mohammed escalade un rempart effondré pour nous montrer des cellules étroites et basses où les prisonniers croupissaient, nourris comme des bêtes par une ouverture sur le dessus. Le cadre me fait penser à un livre que j’avais lu il y a fort longtemps, Le désert des Tartares, de Dino Buzzati, où rien ne se passe d’autre qu’une attente indéfinie d’un ennemi qui jamais ne survient, un chef d’oeuvre au verbe ciselé, roman sans action, sans histoire, d’où émane une force d’évocation incroyable. Jacques Brel y avait été sensible, mettant en exergue l’absurdité de ce guet par un refrain lancinant et l’inanité de cette vie dans des couplets à la musicalité poignante : “Je m’appelle Zangra et je suis lieutenant – Au fort de Belonzio qui domine la plaine – D’où l’ennemi viendra qui me fera héros – En attendant ce jour je m’ennuie quelquefois – Alors je vais au bourg voir les filles en troupeaux – Mais elles rêvent d’amour et moi de mes chevaux – … – Je m’appelle Zangra hier trop vieux général – J’ai quitté Belonzio qui domine la plaine – Et l’ennemi est là je ne serai pas héros.” – Photos : STOP – Signalétique du restaurant – Ci-dessous : Le fort Bou-Jerif –

Nous nous trouvons au fort Bou-Jerif qui fut construit par les Français en 1935, lors de leur dernière grande campagne de “pacification” dans le sud du Maroc. Environ 200 hommes vivaient là, protégés par deux tours de guet situées sur le sommet de collines à l’ouest et à l’est du fort. Ces bâtiments furent abandonnés par les Français lors de leur retrait du Protectorat, en 1956, et les Marocains les occupèrent à leur tour jusqu’en 1969, date à laquelle les Espagnols abandonnèrent l’enclave de Sidi Ifni au nord, et le Sahara espagnol au sud, et où il n’y eut plus de frontière à surveiller.C’est sans doute dans un endroit semblable que fut emprisonnée durant 19 ans la famille du général Mohamed Oufkir, ancien ministre de l’Intérieur et Major général des Forces armées royales d’Hassan II dont il fut proche confident dans les années 1960, mais qui tenta un coup d’état en 1972. J’avais lu presque d’un trait le livre poignant écrit par Malika, sa fille aînée, avec l’aide de l’écrivaine française Michèle Fitoussi, La Prisonnière, paru en 2000. Un livre beaucoup plus complet offre un regard critique non seulement sur le règne d’Hassan II, mais aussi sur la complaisance à son égard de la part de certains membres des élites françaises : Notre ami le roi, de Gilles Perrault. Nous ne pouvons pas manquer de remarquer à chacun de nos séjours successifs la présence constante du portrait du roi dans les hôtels, auberges, gîtes et restaurants, qu’ils soient tenus par des Marocains ou des Français, ainsi que l’absence totale de tags et de revendications sur les murs ou panneaux des villes ou des campagnes que nous traversons. Les sujets ne manquent pourtant pas. – Photo : Tortue terrestre (tortue grecque du Maroc ?) qui broutait à l’ombre de la végétation arborée au centre du patio du restaurant Oued Massa –

Dans cet endroit désertique se pose un traquet à tête grise dont le nid est peut-être dans un trou de rongeur ou d’autre petit mammifère, jusqu’à deux mètres de profondeur, à moins qu’il ne soit situé dans une cavité naturelle ou dans une fissure de mur du fort. C’est un insectivore et, lorsqu’il trouve un gros coléoptère, il a coutume de le cogner brutalement contre le sol rocailleux pour en détacher les ailes avant de le gober. Un petit rat des sables diurne (une gerbille) montre son fin museau avant de disparaître prestement. Cette pauvre bête a eu le malheur d’attirer l’attention des biologistes qui l’ont transformée en rat de laboratoire pour tester sur elle nos maladies de civilisation d’origine nutritionnelle, en particulier l’obésité, le diabète de type II, l’insulinorésistance et la dyslipémie et, plus récemment, les pathologies vasculaires. Assez curieusement, de l’orge a été semé sur ces champs de cailloux et pointe ses tiges souples. – Photo : Euphorbe Echinus (détail) –

Une perdrix gambra arpente le sol en picorant, suivie de ses deux poussins. Un gobemouche noir, un cochevis, un traquet du désert, un autre à tête grise, sont observés tour à tour à la jumelle ou la lunette, s’ils ne sont pas trop mobiles. Quatre écureuils de Barbarie au pelage rayé se dressent sur des monticules pour surveiller leur territoire. Au-dessus du fort, un circaète Jean-le-Blanc au plumage clair un peu moucheté fait du sur-place. Il est à la recherche essentiellement de couleuvres pour se nourrir. Si elles sont petites, il les capture vivantes et les emporte jusqu’à un perchoir pour les dévorer en sécurité. Si au contraire la couleuvre est grande, il la tue au sol avec de violents coups de bec au niveau de la nuque avant de l’emporter. Ce rapace très vif est protégé des morsures de ses proies par d’épaisses plumes sur les cuisses et des écailles au niveau des tarses, mais il n’est pas immunisé contre le venin des vipères. D’autres oiseaux sont adaptés à ce désert, mais ils ont tout de même tous besoin pour subsister d’un oued à proximité: nous observons un traquet rieur qui se nourrit principalement d’insectes, de larves, de petits lézards et de baies, un traquet halophile (qui s’accommode ou qui a besoin de fortes concentrations en sel dans son milieu), un traquet deuil en plumage nuptial très clair, également insectivore, dont la sous-espèce halophile (avec dimorphisme sexuel très marqué) occupe le Maghreb entre le Maroc oriental et la Lybie. Un circaète passe de nouveau dans un lent vol de surveillance. Nous nous étonnons d’apercevoir un court instant une cigogne noire planer dans cet environnement si peu apte à combler ses besoins alimentaires, puisque cet échassier se nourrit d’amphibiens et d’insectes, mais aussi de poissons, crabes, petits reptiles, oiseaux et mammifères, et préfère vivre à proximité d’eau douce (cours d’eau ou marais). En réalité, c’est une retardataire, elle n’est ici que de passage, car il s’agit d’un oiseau migrateur transsaharien, à l’exception de la population de la péninsule ibérique qui est sédentaire. Les jeunes partent plus tôt que les adultes, et les départs s’étalent du milieu du mois d’août à la fin septembre, pour revenir au milieu du mois de mars. Elles parcourent entre 200 et 300 kilomètres par jour, mais peuvent effectuer 500 kilomètres en un seul trajet si elles trouvent des courants d’air chaud qui les emportent dans la bonne direction. – Schémas : Migration de la cigogne noire (orange, nidification, bleu, hivernage, vert, sédentaire, flèches jaunes, couloirs migratoires depuis l’Europe de l’Est et l’Asie) – Photo ci-dessous : Ancienne ferme à l’extérieur d’un quartier neuf dans le Souss-Massa.

Nous sommes hébergés dans une structure hôtelière qui propose, comme à Sidi-Bnazern à l’embouchure de l’oued Massa, des chambres dans un bâtiment en dur et des matelas sous de grandes tentes pour quatre personnes dont le tissu rêche semble confectionné avec du poil de chameau. C’est un couple franco-marocain qui le dirige. Le patron nous montre des photos prises juste avant un drame qui s’est passé un ou deux ans auparavant. C’est difficile pour nous de l’imaginer, mais l’oued paisible situé à proximité subit brusquement une crue énorme, à la suite sans doute de très fortes pluies en amont. Des clients arrivaient en voiture depuis la côte, comme nous, les photos les montrent debout, contemplant les flots tumultueux. Inconscients du danger, ils voulurent passer à gué. Le courant, très vite, emporta leur voiture dont le moteur avait calé, et ils moururent par noyade au milieu du désert… Après les pluies d’avril 2002, l’oued avait atteint une hauteur de six mètres au-dessus de son niveau habituel excessivement bas. Dans le restaurant, Dimitri nous montre, scandalisé, des tableaux (très beaux) uniquement composés avec des ailes de papillons sacrifiés. C’est un marché malheureusement qui prospère, et les gens qui les achètent ne se rendent pas compte des quantités d’insectes tués pour les réaliser. Cela me fait penser à la mode des plumes qui ornaient vêtements et chapeaux au début du siècle dernier, de même que celle de l’ivoire et de la nacre aux siècles précédents, ou encore des coraux qui dure toujours… Le genre humain ne change pas. – Photo ci-dessous : Squelette de cétacé près du fort Bou-Jérif –

L’épouse marocaine du patron a un hobby : elle se passionne pour les squelettes d’animaux marins. Pour leur mariage, un ami du couple a offert le squelette d’un rorqual commun échoué sur la côte au sud de Casablanca et nous avons la surprise de le contempler ici, loin de l’océan au milieu du désert. Pendant que nous nous rafraîchissons après ce long trajet cahotique, Dimitri tourne longuement autour des ossements car un détail l’intrigue. Lorsque nous nous retrouvons dans la salle de restaurant, il nous demande si nous n’avons pas remarqué une anomalie. Préservant le suspense, il annonce qu’il nous dévoilera l’histoire étonnante de cette baleine avant de nous coucher. Sitôt achevé le service auprès de la clientèle, le couple rejoint notre groupe qui entoure le grand squelette dans une pénombre seulement entrecoupée par quelques faisceaux lumineux. Dans cette ambiance des grandes profondeurs océaniques, Dimitri prend son temps, se gardant bien d’aller directement au vif du sujet. En préambule, il explique que les cétacés sont divisés globalement en deux catégories, selon qu’ils disposent de mâchoires pourvues (plus ou moins) de dents qui leur permettent d’avaler des poissons ou des phoques, comme les orques, ou bien de fanons qui laissent filtrer l’eau mais retiennent le krill et le plancton dont les baleines se nourrissent. Il rappelle aussi que ces animaux marins proviennent d’animaux terrestres dont ils ont gardé des caractères physiques, comme les poumons par exemple, et qui sont autant de preuves de l’évolution du vivant. – Photo : Squelette de cétacé –

Un site donne en exemple le Rhodocetus sp.classé parmi les baleines primitives de la famille aujourd’hui disparue des Archaeocètes. Les os en rouge foncé sont les pattes arrière que possédaient les ancêtres des cétacés actuels. En rose on aperçoit nettement le bassin auquel se rattachent les membres postérieurs. Peu fonctionnels sur terre et inutiles dans l’eau car trop petits, ces membres postérieurs témoignent de la vie terrestre de ses ancêtres et de leur relativement récent (géologiquement parlant) retour vers l’eau. Le reste du squelette illustre aussi les ressemblances entre ces cétacés primitifs et leurs descendants actuels, les baleines et les dauphins. Rhodocetus est un chaînon entre ses ancêtres terrestres et ses descendants actuels exclusivement aquatiques, les cétacés modernes. D’autres fossiles étayent et complètent cette histoire des cétacés, encore partiellement reconstituée. – Schéma : Squelette du Rhodocetus –

Le squelette de Zygorhiza kochii, une autre espèce de cétacé disparue remontant à l’Éocène supérieur mais plus récente que Rhodocetus, ressemble bien plus à nos baleines actuelles : les pattes arrière encore plus réduites, le corps et la tête plus fusiformes, le bassin réduit, quasi inexistant. Les cétacés modernes comme la baleine franche ci-dessous ont perdu depuis longtemps leurs membres postérieurs. Ils conservent cependant quelques vestiges du bassin (pelvis) et du fémur (os de la cuisse) de leurs lointains ancêtres, des quadrupèdes terrestres. – Schéma : Squelette du Zygorhiza kochii –

Pratiquement tous les autres cétacés, surtout ceux de très grande taille, présentent des vestiges similaires. Ces os rudimentaires et immobiles ne sont en contact avec aucun autre et ont perdu toute fonction locomotrice. Ils sont cependant attachés aux muscles génitaux, tout comme chez les humains et les ongulés artiodactyles. Les embryons des cétacés développent des bourgeons de pattes arrière comme n’importe quel mammifère, mais seuls les bourgeons de pattes antérieures subsisteront et se transformeront en palettes natatoires. Les excroissances postérieures régressent et disparaissent chez l’adulte, mais pas toujours. Des cétacés avec des pattes arrière (atavismes) ont ainsi été signalés, dont un décrit avec précision : en 1919, au large de Vancouver en Colombie Britannique, une très singulière femelle de baleine à bosse (Megaptera novaeanglicae) fut capturée. Elle présentait, attachés à la hauteur du bassin de chaque côté des organes génitaux, des membres postérieurs osseux et cartilagineux nettement formés ! Ces pattes, d’une longueur de presque un mètre, sortaient nettement du corps. Ce n’étaient rien d’autre que des erreurs de développement, rares, faisant soudainement ressurgir des vestiges du temps passé. Par ailleurs,
– les baleines développent aussi des bourgeons de dents à l’état embryonnaire, qui disparaîtront chez l’animal adulte.
– les foetus de baleines portent des poils éphémères qui disparaîtront plus tard.
– les embryons des cétacés ont les fosses nasales situées à l’extrémité du museau, comme chez tout mammifère. Elles migreront durant le développement embryonnaire vers l’arrière, pour se stabiliser au-dessus du crâne et former l’évent chez le nouveau-né. – Schéma : Squelette de la baleine franche – Photo : Un trou révélateur dans le squelette –

Tout en nous délivrant ces explications anatomiques, Dimitri joint le geste à la parole et désigne, l’un après l’autre, les ossements qui ont été disposés à un mauvais emplacement : les omoplates confondues avec les supports des nageoires caudales (en réalité cartilagineux) sont transférées à l’arrière du crâne, des os de la mâchoire de cette baleine à fanons qui se trouvaient le long de la colonne vertébrale sont déplacés à l’avant et ceux qui s’y trouvaient déjà, mais sens dessus dessous, voient leur position rectifiée. De même, vertèbres et disques sont correctement intercalés par paires, du plus grand au plus petit. Voilà qui va mieux, nous allons enfin pouvoir découvrir la clé d’un mystère dont nous ignorons encore la teneur. Dimitri s’avance alors vers les mandibules et nous montre une série d’orifices qui révèlent le trajet d’un projectile qui a visiblement transpercé de part en part la mâchoire inférieure. En outre, les os présentent un vestige très net de fracture verticale sur la moitié de leur diamètre, mais qui s’est ressoudée ! Cette baleine a eu une histoire mouvementée. Dimitri suppose qu’elle a été visée et touchée par un chasseur dont le harpon a été projeté avec une telle force que celui-ci a jailli hors de la bête par le travers. Il entraînait derrière lui un câble dont la baleine aurait réussi à se défaire en fuyant de toutes ses forces, le filin brisant partiellement les os de sa mâchoire inférieure et déchirant sa gorge. Puisque ces os sont ressoudés, bien que la fracture demeure nettement visible, c’est que l’événement a dû être très rapide, très violent, mais pas fatal, et elle a encore vécu suffisamment longtemps pour se rétablir. En tout cas, il est certain que ces blessures ne sont pas la cause directe de sa mort ultérieure, sinon il n’y aurait pas eu de soudure. Dimitri signale à la collectionneuse que le squelette présente déjà une dégradation superficielle qui va aller en s’accentuant, du fait de sa station à l’extérieur où il est exposé au rayonnement solaire, aux différences de température entre le jour et la nuit et au choc des grains de sable projetés par le vent. Toutefois, étant donné ses dimensions, il convient avec elle qu’il est difficile de le mettre à l’abri. – Photos : Os ressoudé du cétacé – Ci-dessous : Squelette de dauphin –

Remarque : Les photos ont été envoyées à un spécialiste québécois des cétacés dont voici l’analyse. “S’il y avait eu d’autres marques sur la partie supérieure des mandibules ou le crâne, j’aurais penché pour un emmêlement dans un câble d’acier…, mais il y a une photo (os vertical avec ta main dans le bas) où il semble que dans le trou, il y a quelque chose de creux, comme la douille d’un harpon là où le manche vient se placer, ce qui me paraît tout à fait conforme avec ton hypothèse de harpon. En fait celui-ci serait passé sous la tête et aurait perforé la partie inférieure des mandibules. Ce qui me pose problème, c’est la sorte de harpon qui a pu causer d’aussi petits trous d’entrée et de sortie: ce genre de harpon se lance à la main et n’aurait jamais eu la force de traverser ainsi les 2 mandibules. L’échouage est trop récent pourqu’un des gros fusils lance harpons ait pu être utilisé… Bon, je viens de regarder de nouveau toutes les photos en essayant de m’imaginer l’animal bouche fermée, les mandibules versées vers l’intérieur, comme dans mes montages bouche fermée…, un câble serré autour des mandibules aurait pu laisser ces marques et en quelques années pénétrer profondément dans l’os. Je ne sais plus… Si tu retournes dans le coin, essaye de replacer les mandibules du bon côté et basculées vers l’intérieur et refais des photos… Je crois finalement que ma 2ème hypothèse tient mieux la route, même si la baleine a dû être bien handicapée pour se nourrir…

Le 13 mai 2012, une baleine bleue de 17 mètres de long et pesant 16 tonnes s’est échouée sur la plage Sidi R’bat, dans la province de Chtouka Ait-baha. Je pense qu’il s’agissait de la bande de sable isolant la lagune du parc Souss-Massa-Drâa que nous avons visitée à l’embouchure de l’oued Massa. Elle respirait et remuait la queue quand elle a été découverte, mais il n’a pas été possible de la remettre à l’eau. Le 11 juin de cette même année, c’est un rorqual, probablement un baleineau, qui a été retrouvé sur la plage Ain Diab de Casablanca. Il était en état de décomposition avancé et serait mort après avoir été pris au piège dans un filet abandonné dans la mer. Les échouages de cétacés peuvent être le fait d’animaux épuisés, soit par des conditions météo exceptionnelles (tempête en mer durant plusieurs jours), soit par des maladies diverses. Mais une nouvelle hypothèse, qui reste encore à démontrer, fait état des perturbations occasionnées par certains bruits propagés sous l’eau qui peuvent désorienter ou interagir avec leur système d’écholocation ou bien alors causer une perte d’audition. Les ondes des sonars utilisés par l’armée ou les détonations des canons à air (pour la prospection sismique gazière et pétrolière) sont responsables de fractures d’organes à l’origine d’hémorragies internes. De plus en plus, le bruit est utilisé pour éloigner marsouins et dauphins des filets de pêche. En effet, localement, des cétacés auraient pris l’habitude de venir manger des poissons pris dans les filets. Une étude faite en Corse sur 3 sites et 385 sorties (correspondant à 1074 poses de filets calés) a montré que, sur ces sites et pour l’année 2003, le pourcentage moyen de filets attaqués était de 11 % (variant de 6 à 16, selon les sites) et le pourcentage de sorties attaquées était d’environ 21 % (variant de 13 à 17, selon les sites. Par ailleurs, un groupe de scientifiques spécialistes des cétacés a estimé en 2002 que près de 60 000 petits et moyens cétacés appartenant à environ 80 espèces (essentiellement des marsouins et dauphins) mouraient chaque année étranglés et asphyxiés par des filets de pêche. Notre hôtesse, heureuse de l’intérêt que nous portons à sa collection, nous montre aussi un squelette complet de dauphin, entre autres trouvailles. – Photos : Os fendu du cétacé – Traquet du désert – Ci-dessous : Vipère heurtante –

Nous quittons à pied notre campement le lendemain matin pour nous rendre au bord de l’oued Noun (anciennement Wad-i-Noun, Wad al Aksa, Oued Assaka ou Uad Asaca), qui est le dernier cours d’eau permanent au nord du Sahara, dans la région de Guelmim, à environ 70 km au nord du Draâ. Il prend sa source dans le versant sud de l’Anti-Atlas et se jette dans l’océan Atlantique au lieu-dit Foum Assaka dans la région de Sbouya. Près de son embouchure devait exister un port espagnol, San Miguel de Asaca ou San Miguel de Saca, qui servait de tête de pont aux incursions espagnoles depuis les Canaries ou l’Espagne avant que celle-ci établisse sa colonie à Ifni.

Au large de son embouchure dans le golfe d’Agadir était projetée pour le premier semestre 2014 une série de forages off-shore jusqu’à une profondeur de 4000 m (dont 600 m d’océan) pour atteindre un réservoir du Crétacé inférieur qui devait contenir de grandes quantités de pétrole. D’autres forages étaient prévus au large de Taghazout et Essaouira. Le 9 mai, le cours des actions du groupe irlandais d’exploration pétrolière et gazière mandaté pour cette recherche s’est effondré, suite à l’annonce de découvertes peu concluantes en terme de pétrole et de gaz au Maroc. Les réserves testées dans le puits d’exploration FA-1 à Foum Assaka ne seraient pas commercialement exploitables, et la société a décidé de boucher et d’abandonner ce puits. Alors que nous quittons le camping, d’une cabane très précaire sortent deux Marocains qui me donnent l’impression d’être des bergers. Je me demande s’ils ont accès aux commodités de l’hôtel, au minimum à l’eau potable. A cette heure matinale, un blaps crapahute déjà sur le sol nu : c’est un insecte de la famille des vers de farine, nous dit Dimitri. Les oiseaux s’activent aussi, un courvite isabelle, de couleur sable, explore vivement les alentours en trottinant sur ses longues pattes de limicole en quête d’insectes (scarabées, sauterelles, fourmis, mouches) ainsi que de mollusques, d’isopodes (crustacés) et de graines. C’est un migrateur transsaharien qui a passé l’hiver au sud et se trouve au Maroc sur sa zone de nidification qui s’étend sur une bande latitudinale jusqu’à l’Inde orientale. Le cochevis huppé, par contre, est sédentaire. Pas très farouche, nous en apercevons un qui chante, perché sur un buisson épineux à la curieuse forme grillagée. Originaire des steppes orientales, il se serait répandu en Europe en même temps que les progrès de l’agriculture, se comportant en commensal de l’homme. Contrairement à la plupart des oiseaux, il se nettoie en se vautrant dans la poussière et, comme les alouettes auxquelles il ressemble, il ne se baigne pas. Son régime alimentaire est assez varié. Le cochevis de Thékla est un peu plus râblé que le cochevis huppé. Sa distribution est aussi bien plus réduite puisqu’il habite la France (Aude, Pyrénées orientales), l’Espagne, le Portugal, l’Afrique du Nord et de l’Est. Le traquet à tête grise affectionne également les régions arides caillouteuses plates où poussent des buissons épars et qui sont creusées de nombreuses galeries par les rongeurs dans lesquelles il niche fréquemment, mais il évite les véritables déserts. Plutôt sédentaire, il occupe l’Afrique du Nord et l’ouest du Moyen-Orient. Nous voyons d’abord un mâle au plumage assez contrasté, puis une femelle à la livrée de camouflage couleur sable grisâtre. – Photos : Blaps – Plante sans feuille à tiges chlorophylliennes ? – Ci-dessous : Oued Assaka –

Soudain, alors que nous avancions d’un pas plutôt vif à la suite d’Yves, pressé d’arriver sur les berges de l’oued Assaka, Jacques tombe en arrêt devant un serpent immobile en bordure du chemin : Yves a failli marcher dessus et il est passé sans le voir, uniquement branché “oiseaux”. Son inattention aurait pu lui coûter la vie. Dimitri, qui examine attentivement (mais à distance respectueuse) le reptile, nous annonce qu’il s’agit d’une vipère heurtante, une espèce très rare au Maroc et qui occupe plutôt l’Afrique sub-saharienne (à l’exception des forêts tropicales pluvieuses) et l’angle sud-ouest de la péninsule arabique. Parfaitement immobile, elle est en train de se chauffer au soleil en adoptant une position très aplatie sur le sol, dans un complet état léthargique. Elle semble n’avoir pas mangé depuis longtemps (son corps ne présente aucune protubérance) et vit à l’économie. Proche de la vipère du Gabon, elle est très répandue en Afrique, notamment dans la savane où elle compte parmi les moins grandes, puisqu’elle mesure de 0,20 m à 1,60 m. Appartenant à une espèce ovovivipare, la femelle donne des portées de neuf à cinquante-six petits mesurant de 13 à 20 cm. Les mâles de cette espèce se livrent à des combats rituels ou à des danses collectives. Son venin est cytotoxique (il détruit les tissus), il lui sert à digérer rapidement les rongeurs dont elle se nourrit, chassant essentiellement la nuit en s’embusquant et visant le museau. Son effet est quasiment instantané sur ces petites proies qu’elle retrouve facilement, même dans le noir, grâce à sa langue qui détecte les odeurs. Elle n’attaque que si elle se sent menacée ; elle se gonfle d’abord en aspirant de l’air et peut alors presque doubler le diamètre de son corps, puis elle expire lentement en émettant un long sifflement bruyant, cou relevé et tête dirigée vers le bas. Sa détente est extrêmement rapide. La mâchoire supérieure est pourvue d’une paire de crochets creux, très pointus, qui atteignent parfois 5 cm. Quand elle ouvre largement la gueule pour mordre, les crochets se dressent et sont projetés en avant dans la chair de la victime. Puis les mâchoires s’écartent davantage et les gros muscles de la mâchoire supérieure pressent le venin contenu dans les glandes situées des deux côtés de la tête. Pour donner encore plus de force à sa morsure, la vipère donne une vigoureuse impulsion à son corps. Ce serpent doit la forme typique de sa tête, large et triangulaire, à ces muscles et à ces glandes. Autrefois, les indigènes attachaient par la queue, ici et là, une vipère heurtante à un pieu. Lorsqu’un buffle ou n’importe quel mammifère s’approchait, il était mordu et mourait. Cette méthode de chasse peu fatigante permettait aux indigènes d’avoir de la viande régulièrement. Pour l’heure, elle ne bouge même pas l’oeil à la pupille verticale et semble perdue dans un autre monde, totalement insensible à notre agitation, heureusement. Il s’agit de la plus grosse vipère du paléarctique occidental, sa morsure entraîne la mort dans les 24 heures par nécrose des tissus. Comme nous nous méfions tout de même d’un réveil brutal, Dimitri et Yves, qui a fait demi-tour pour nous rejoindre, dressent leur lunette afin que nous puissions l’examiner en détail sans prendre de risque inconsidéré. Son oeil aux reflets mordorés est magnifique. – Photo : Vipère heurtante (vue par le groupe, détail de l’oeil, du museau) – Traquet du désert –

Entre les asphodèles et les genêts se faufile un agame (lézard) qui disparaît rapidement dans l’un des nombreux trous creusés par les rats. Jacques me signale un peu plus loin des vestiges de “matmora” (ou “matmura”, pluriel “mutamir”, signifiant “cachette”), qui ressemblent à des puits creusés dans le sol et partiellement comblés. Nous en verrons deux bien maçonnés en pisé le lendemain dans le patio d’un musée privé créé dans une maison sahraouie. On y accède par un orifice sombre d’une taille juste suffisante pour s’y glisser : ce sont des silos à grains. Nous arrivons en vue de l’oued Foum Assaka au lit creusé de marmites par le choc des galets à chaque crue. Dans un bouquet de palmiers dattiers est perché un bihoreau gris. C’est un héron nocturne qui se nourrit du crépuscule à l’aube. Il reste debout sans bouger, attendant le passage d’une proie qu’il attrape avec son bec. Il la secoue vigoureusement pour l’étourdir ou la tuer, et ensuite l’avale la tête la première. En Europe, cet oiseau subit une très forte régression à cause de la disparition des zones humides, les dérangements dans les sites de nidification et la pollution des eaux qui entraîne la diminution de ses ressources alimentaires. Un loriot, amateur de dattes et d’autres fruits lorsqu’il y a moins d’insectes, s’envole devant nous, tandis qu’un cochevis huppé plonge derrière un buisson. Dans l’eau stagnante nagent lentement des Emydes lépreuses (tortues). Dimitri nous signale l’existence du Village des Tortues dans un quartier de Gonfaron, dans le Var, qui milite pour la sauvegarde des tortues dans la nature, s’élève contre leur commercialisation et n’expose que des tortues qui avaient été achetées par des particuliers et ont été offertes à l’association SOPTOM (Station d’observation et de protection des tortues et de leurs milieux). Pendant que nous devisons, deux tortues se rejoignent et s’accouplent. Des crapauds verts vivent sur les berges, se nourrissant, de préférence au crépuscule et la nuit, d’un large éventail d’insectes rampants, ainsi que d’araignées, vers de terre, gastéropodes, alors que leurs têtards sont omnivores et donc mangent aussi des végétaux. Leur particularité, outre leur beauté, tient dans leur capacité à se reproduire en eaux saumâtres, à raison de 10 à 15 000 oeufs par ponte disposés en cordons doubles de 2 à 5 m de longueur. Ils supportent les extrêmes de température et de sécheresse, résidant toutefois dans des lieux où subsiste un peu d’eau en saison sèche. Les grenouilles offrent un fond sonore continu qui résonne d’une falaise à l’autre en bordure de l’oued. De petits limicoles parcourent les vasières, comme le gravelot, le chevalier guignette, le chevalier cul blanc, tandis que les buissons qui poussent aussi bien dans le lit de l’oued que sur ses berges sont fréquentés par le pouillot siffleur, la bergeronnette printanière. Un traquet motteux en migration fait une pause récupératrice. – Photos : Traquet à tête grise – Circaète – ?? – Ci-dessous : Oued Noun (Assaka) –

J’ai l’impression de marcher sur un gâteau au chocolat tel que je les préfère : avec une croûte dessus et moelleux à l’intérieur. Nos pas font craquer avec un léger bruit la fine couche superficielle de terre sèche, s’enfonçant ensuite dans le substrat meuble. Un crâne de brebis gît sur le sol, des éléments de son squelette sont dispersés sur un bon rayon. Près des plantes aquatiques court un petit gravelot, un roselin githagine explore le sol en sautillant à la recherche principalement de graines, de bourgeons, de feuilles, mais aussi de larves d’insectes et de sauterelles. Bien que ce soit un habitant des zones arides et semi-arides depuis le Maghreb jusqu’en Inde, cet oiseau est capable de parcourir d’assez longues distances pour trouver un point d’eau en fin d’après-midi ou en soirée. Un autre chevalier cul blanc est en transit vers les pays arctiques. Denis, le géologue du groupe, reconnaît parmi les bandes rocheuses mises à nu par les crues de la serpentine, ici de couleur grise, et de la brèche où sont mêlés beaucoup de minéraux différents. Un traquet rieur doit être en pleine nidification, il s’affaire en quête d’insectes, de larves, de petits lézards et de baies pour nourrir sa nichée. – Photo : Une tortue (Emyde lépreuse ?) rétracte sa tête entre ses pattes avant et se glisse sous sa carapace –

Dimitri signale la présence d’une bergeronnette printanière (Motacilla flava) de la sous-espèce nominale. Il nous explique que les règles de la nomenclature veulent que, la première fois qu’une espèce est divisée en sous-espèces, la sous-espèce qui correspond aux spécimens qui ont servi à décrire l’espèce “type”, prenne automatiquement une deuxième épithète de même nom que celui de l’espèce. Ce trinôme est dit autonyme (ou nominal), car il ne nécessite pas la publication d’une nouvelle diagnose. Ainsi, en zoologie la sous-espèce de référence (dite aussi “sous-espèce type”) de Motacilla flava sera désignée sous le nom de Motacilla flava flava chaque fois qu’on aura besoin de la distinguer. Il s’agit ici de la bergeronnette printanière d’Europe centrale, dont le dessus de la tête gris est bien séparé de l’entourage plus sombre des yeux par un sourcil blanc. La femelle, en général, est plus claire avec une gorge blanchâtre, une tête gris-jaune sans sourcil. Les jeunes sont brun-jaune avec des taches sombres sur la gorge groupées en lignes transversales. Migratrice transsaharienne car elle est exclusivement insectivore et doit pouvoir se nourrir l’hiver, celle que nous observons est peut-être en route vers le nord pour nicher. Les autres sous-espèces (qui devront faire l’objet d’une description validement publiée) auront une épithète terminale obligatoirement différente : par exemple, la bergeronnette ibérique, Motacilla flava iberiae (Hartert, 1921), niche dans la péninsule ibérique, en Afrique du Nord et dans le sud-ouest de la France. – Photos : Crapaud – Ci-dessous : Village abandonné sur la rive du l’oued Noun-Assaka –

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