Maroc – 8 Guelmim

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26 avril au lundi 5 mai 2014
Organisateur et accompagnateur : Yves Zabardi de Rando Oiseaux – Groupe avec Dimitri Marguerat : Line, Denis et Claire (Provence), Jacques, Pascal, Anita, Jean-Vincent, Jean-Louis et Cathy (Pays basque)

Nous reprenons la route direction plein sud, au-delà de Guelmim (anciennement Goulimine), la porte du désert, qui nous scandalise pour ses alignements de lampadaires, ses pelouses fleuries et sa fontaine géante qui illustrent la mégalomanie du maire en place. Sur l’une des quatre arches monumentales qui marquent les points cardinaux aux sorties de la ville figure la devise “Dieu, Patrie et Roi”, selon la traduction de notre chauffeur Mohammed. Un article du 9 juin fait un tableau inquiétant de la situation dans la région. “Croissance démographique, extension des terres cultivées et succession des années de sécheresse, les ressources en eau de la région de Guelmim-Es Smara enregistrent ces dernières années une forte pression face à des besoins de plus en plus importants en la matière. Les eaux souterraines de la localité, source principale d’eau potable, sont cependant très limitées en raison de faibles précipitations ne dépassant pas une moyenne annuelle de 80 mm. Pas assez pour recharger véritablement la nappe phréatique et renforcer les eaux de surface. Selon des données de l’Agence du bassin hydraulique du Souss-Massa-Drâa, les ressources hydriques renouvelables de surface et souterraines atteignent, dans la région de Guelmim, 210 millions m3, tandis que les besoins en eau potable et en eaux à des fins agricoles et industrielles dépassent les 250 millions m3. En attendant, la pression sur les ressources en eau s’est traduite l’an dernier par des difficultés d’approvisionnement en eau potable, une situation due principalement à la canicule et à la sécheresse. Dans cet environnement plutôt aride, le besoin en eau devient plus grand et la pression peut atteindre la pointe de 160 litres par seconde. Ce qui fait que la distribution devient par période limitée selon un système de rotation par quartier “sans discrimination aucune”, est-il précisé. Solutions préconisées, un nouveau château d’eau qui devrait devenir opérationnel dans l’année, la généralisation du système de micro-irrigation et le renforcement de la surveillance des opérations de forage des puits et d’approvisionnement en eau.” – Photo ci-dessous : ??? –

Toutefois, Guelmim dispose d’un aéroport et il est prévu la construction d’une autoroute la reliant à Agadir. Elle vient en outre de poser la première pierre pour la construction du projet Oasis d’or dans la la commune rurale Abayno. Le premier volet de ce chantier porte sur une unité hôtelière 4 étoiles qui s’étend sur 18 hectares, dont 120 chambres et 14 suites luxueuses, piscine, parking, jardin et d’autres installations. Le second volet consiste en un programme résidentiel qui comporte 248 lots de villas, 100 appartements et un centre commercial sur 15 000 mètres carré. Pour mémoire, cette région a été dotée en septembre dernier, en présence du ministre du tourisme, Lahcen Haddad, d’un contrat-programme pour le développement du secteur touristique, en vertu duquel 57 projets seront lancés : trois projets structurants et 54 projets complémentaires pour un investissement global de plus de 24,16 milliards de dirhams (MMDH). Ces projets sont répartis entre les provinces de Guelmim, avec 19 projets d’une valeur globale d’environ 20,89 MMDH, de Tata (16 projets/63,8 MDH), Tan Tan (3,08 MMDH) et Assa Zag (6 projets/22,7 MDH). Dans le cadre des projets structurants, il a été prévu de développer deux stations balnéaires à la Plage blanche, en deux phases, et Oued Chbika, pour un investissement de 23 MMDH. En parallèle, 54 projets complémentaires seront réalisés pour une somme totale de 1,16  milliard DH, dans le cadre de 4 programmes touristiques concernant les volets “écologie et développement durable” (28 projets), “patrimoine et héritage culturel” (14 projets), “divertissement et activités sportives” (5 projets) et produits touristiques à forte valeur ajoutée (4 projets) ! C’est dire si la situation hydrique est volontairement occultée et absolument pas prise en considération par les plus hautes autorités de la région et du pays… – Photo : Mur traditionnel en pisé –

Après encore un peu de route, nous atteignons l’oasis de Tighmert, un village de la commune rurale d’Asrir, à 10 km de Guelmim. Ici, tout me plaît, l’arrivée sur une petite piste qui longe des murs de pisé traditionnels, la palmeraie qui abrite de petits champs de céréales ou de légumineuses, le minuscule canal d’irrigation qui serpente entre les murs des maisons et les clôtures des champs le long d’un sentier ombragé par les ramures de palmiers, d’immenses oliviers non taillés, de grenadiers en fleurs ou de lauriers-roses. Curieusement, certaines surfaces sont laissées à l’abandon, je comprendrai pourquoi le lendemain. Nous sommes hébergés dans une ancienne maison sahraouie restaurée par une française installée depuis de longues années ici et qui parle marocain. Devant l’entrée, une grande tente garnie de tables basses, divans, coussins et tapis nous servira pendant deux jours de salle à manger. L’entrée de l’enceinte construite légèrement en chicane avec un petit sas ombragé cache la vue sur le patio intérieur de la maison agrémenté de grands arbres, d’arbustes et d’un parterre fleuri. Dans un angle, un puits, contre les murs, des bancs de pisé, deux chambres sur la gauche restent fraîches grâce à leurs petites ouvertures sur l’extérieur. Jean-Louis et moi bénéficions d’un baldaquin de voiles colorés au-dessus du matelas posé sur un socle de pisé. La pièce est ornée d’un ameublement artisanal chaleureux. La propriétaire des lieux est sensibilisée au problème de l’eau ; elle nous explique le maniement des toilettes sèches et de la salle de bain où l’on emplit un seau d’eau à la bonne température avant de se laver à l’aide d’un gobelet à anse. Fatigués de notre matinée et de la chaleur ambiante, le groupe se disperse pour faire la sieste. J’adopte pour ma part un couloir aéré avec divans de pisé agrémenté de coussins près de la bibliothèque où je trouve un livre de Pierre Rabhi. Né en Algérie en 1938 sous le nom de Rabah Rabhi (le vainqueur), il a acquis la nationalité française et il est devenu un agriculteur biologiste, romancier et poète, inventeur du concept “Oasis en tous lieux”. Il écrit remarquablement bien et les quelques paragraphes que je parcours me donnent envie d’approfondir la connaissance de ses écrits. En fin d’après-midi, je pars seule explorer l’oasis. – Photos : Canal d’irrigation dans l’oasis – Lit à baldaquin dans la maison saharaouie –

Le lendemain, curieusement, la brume estompe le paysage plongé dans une pénombre inhabituelle. Difficile d’observer les oiseaux dans ces conditions ! Yves arpente nerveusement les alentours de l’oasis, stoppant de temps à autre pour sonder l’espace, davantage à l’oreille qu’à la vue. Il y a effectivement quelques oiseaux, mais ils sont difficiles à apercevoir avec netteté. Ton sur ton, six perdrix en tenue de camouflage presque parfait, si ce n’était leurs déplacements incessants, trottinent d’un endroit à l’autre, disparaissant derrière un buisson, reparaissant un peu plus loin, tout cela, à plus d’une dizaine de mètres de distance. Nous apprenons à faire un suivi à la lunette, car elles vaquent à leurs affaires, ne paraissant pas dérangées par notre présence silencieuse. Une fauvette mélanocéphale, surnommée “la mitrailleuse” par Dimitri, se fait entendre du fond d’un buisson. Des moineaux, un cochevis, une tourterelle des bois sont tour à tour entendus et vaguement aperçus. Nous nous arrêtons un moment devant un champ de solanacées aux fleurs mauves d’où jaillit un faisceau d’étamines jaune vif, ce sont sans doute des pieds d’aubergines vivaces. Un traquet à tête grise, un traquet du désert sont observés rapidement : ils habitent normalement le reg, des lieux très arides et minéraux. L’oasis jardinée laisse ici la place à l’agriculture intensive, avec de grands champs labourés au milieu d’un no man’s land dépourvu d’arbres. Ils sont irrigués par pompage de la nappe phréatique qui s’épuise, obligeant les paysans à abandonner des lopins pour refaire à l’identique un peu plus loin. – Photos : Champ de céréale dans l’oasis – Cochevis –

Des plastiques traînent en tas contre un talus ; ils sont de deux sortes, les bandes larges que l’on étale entre les sillons et perce pour y insérer les graines ou les plants, et des tuyaux noirs minces et aplatis servant à l’irrigation lorsqu’ils sont branchés à des tuyaux métalliques rigides reliés à la pompe. C’est bien triste de voir ces Marocains reproduire nos erreurs, qui plus est dans un environnement bien plus aride que le nôtre. Un berger accompagne ses chèvres qui broutent les haies et les friches. Plusieurs dromoïques du désert de la sous-espèce saharae rebondissent sur le sol comme des balles de ping-pong : ils sont très petits et très mobiles (et par conséquent très difficiles à photographier). Dimitri rappelle que l’espèce nominale est celle qui a été la première à être mentionnée et observée ; ce n’est pas forcément l’endroit où elle est la plus fréquente. Les autres formes sont classées en sous-espèces. Ainsi, certains oiseaux ont d’abord été identifiés au Sénégal, d’autres au Proche-Orient, ce qui fait que ceux du Sahara et du Maghreb sont classés en sous-espèces. – Photo : Tuyaux de plastique noir pour l’irrigation –

Un cochevis montre sa silhouette huppée. Nous voyons une pie-grièche méridionale elegans, d’Afrique du Nord, qui, de même que l’algeriensis, réside dans des lieux quasi-désertiques, dotés de sols sableux parsemés de buissons épineux du genre Zizyphus. Le cratérope fauve que l’on trouve du nord de l’Afrique au sud du Sahel préfère des zones où subsistent des arbustes. Le brouillard commence à se lever et nous apercevons de plus en plus d’oiseaux : la perdrix, la fauvette mélanocéphale dont l’oeil est entouré d’un anneau rouge carmin bien visible à la lunette, la tourterelle des bois, des alouettes qui font du sur-place en l’air avant de plonger dans les céréales, un cisticole, encore un cochevis, un moineau domestique femelle. Un cratérope fauve est surpris avec une chenille en travers du bec. Il adopte un vol curieux pour un passereau, en alternant vol plané et battements rapides des ailes sans perdre pour autant de l’altitude. Je fais halte pour admirer un tamaris énorme à plusieurs troncs, magnifique. Chemin faisant, nous avons quitté les champs pour une zone sablonneuse où abondent les traces de pas d’animaux, petits oiseaux, petits mammifères, lézards… L’oued Sayed a creusé un large lit aux versants raides. En face, quelqu’un croit apercevoir un chien. Peut-être en était-ce un, mais c’est un grand renard, haut sur pattes, au pelage sombre, qui traverse soudain à découvert le lit à sec, suivi d’un second, plus roux, à la queue très fournie. Quelle surprise ! Nous nous précipitons à leur poursuite, mais ils disparaissent très vite dans le vallonnement de dunes parsemées de buissons. Faute de mieux, nous nous rabattons sur un lézard à la queue effilée qui n’en finit pas (Mesalina olivieri ?). Un pouillot nous accompagne à distance. – Photos : Cratérope fauve tenant une chenille dans le bec – Traces d’animaux dans le sable fin – Ci-dessous : Mesalina olivieri ? –

A nos pieds s’étalent des plumes sur plus d’un mètre : une perdrix mangée par un renard ? Si c’est le cas, elle était sans doute blessée, malade ou vieille, car le renard n’est pas assez rapide pour attraper un oiseau en bonne santé. Deux bulbuls font entendre leur phrase liquide et glougloutante. Un chardonneret volète à la recherche de graines. Je lis à son sujet un article de 2011 où, assez curieusement, c’est un oiseleur qui lance un cri d’alarme à propos de sa raréfaction. De tout temps, le chardonneret élégant, appelé «le M’qinine», a suscité les convoitises. Pour certains, c’est parce qu’il est capable d’exécuter une dizaine de mélodies et de sonorités avec allégresse, aisance et grâce, un récital parfait et charmeur qui le distingue, entre autres, du canari. Il est prisé par d’autres pour son plumage multicolore. Ce maître chanteur au sens propre initie les oisillons qu’on prépare pour les concours de chant. La région orientale du Maroc est considérée par les ornithologues comme son lieu de nidification privilégié (variété du chardonneret d’Afrique du Nord). En captivité, le chardonneret mâle s’accouple essentiellement avec des canaris femelles pour donner naissance à une espèce très convoitée : “le Mistou”, apprécié pour ses romances douces et fortes en tonalité. «Il est en mesure de réaliser jusqu’à treize mélodies en un temps record», explique un éleveur d’oiseaux. Et pourtant, l’oisillon du chardonneret est vendu à des prix dérisoires. On peut le trouver à partir de 20 DH (dirhams) au marché des oiseaux tenu chaque dimanche à Oujda, à l’extrême nord-est du Maroc, mais le prix peut dépasser les 500 DH pour les confirmés en chant. Quant au prix du Mistou, il oscille entre 150 et 200 DH, alors qu’un maître incontesté en gazouillement peut être vendu à plus de 2000 DH, un prix qui peut flamber en commerce illicite, notamment par les contrebandiers.

Cet oiseau est menacé d’extermination, mais il continue de faire l’objet d’un braconnage sans répit. Il est aussi exporté de manière illégale vers l’Algérie et l’Espagne via le “préside occupé” de Melilla. Au-delà des frontières, cette espèce d’oiseaux est vendue à des prix astronomiques. Les chardonnerets qui font l’objet d’un commerce illicite sont exportés vers l’Algérie par des contrebandiers spécialistes dans le trafic des oiseaux. Lorsque ces «convois» par centaines ou milliers de volatiles sont appréhendés par les services de la protection des oiseaux en Algérie, ils sont relâchés dans la nature à Maghnia, Hammam Boughrara, ou dans la réserve algérienne du Moutass. Mais s’ils arrivent à échapper à la vigilance des gardiens de la nature, ils peuvent arriver jusqu’en France. Ironie du sort : les chardonnerets qui nidifient au Maroc ne sont pas protégés par une loi interdisant leur chasse illégale, alors qu’ils le sont dans les pays de destination, à savoir l’Algérie, l’Espagne et la France. Certes, le Maroc a ratifié la convention de Washington pour la protection des passereaux, mais il ne l’applique pas. Les passereaux sont chassés et entassés dans des caissons ou boîtes en carton avant d’être acheminés vers la ville frontalière algérienne Maghnia (ville située à 26 Km d’Oujda). Un chardonneret vendu à Oujda à 30 DH est acheté à moins de 300 DA (dinars algériens) à Maghnia. Une fois au marché d’El-Harrach (wilaya d’Alger), il peut facilement atteindre les 4000 DA. Le prix du Mistou est plus cher : il peut avoisiner les 6000 Dinars à Alger et atteindre les 1000 Euros à Marseille, s’il arrive à traverser la Méditerranée. Pourtant, il n’y a pas que le braconnage, la contrebande ou la capture massive du chardonneret qui menacent cette espèce. Les cycles de sécheresse ont aussi impacté négativement sur ces populations : le manque de cours d’eau, de jardins verdoyants, de nature verte pendant une longue période de l’année ne contribue pas à la sauvegarde de cette espèce qui est menacée dans tous les pays du pourtour méditerranéen. – Photos : Traquet oreillard stapazin – Ci-dessous : Traces de pas d’animaux –

La falaise qui borde l’oued sur l’autre rive est percée de trous caractéristiques : ce sont des nids de guêpiers, des oiseaux migrateurs qui hivernent en Afrique tropicale, en Inde et au Sri Lanka, car ils sont insectivores, comme leur nom l’indique, et ils doivent quitter les régions tempérées où l’hiver fait disparaître leurs moyens de subsistance. Ils se nourrissent en priorité d’Hyménoptères tels que les abeilles, guêpes et frelons, mais aussi de libellules, cigales, papillons et termites. Ils les capturent en vol, depuis des perchoirs exposés d’où ils s’élancent à leur poursuite. Avant d’avaler leur proie, ils la frappent sur une surface dure pour enlever le dard. Un seul guêpier peut consommer jusqu’à 250 abeilles par jour. Ils rejettent fréquemment des pelotes contenant les parties indigestes des insectes. Ce sont des oiseaux au plumage chamarré, peu discret, par conséquent, au moment de la nidification, le couple creuse en hauteur dans une falaise ou un grand talus vertical situé sur le site de naissance du mâle un terrier de 70 à 150 cm de long et de section ovale, de 7 x 9 cm. Ils enlèvent entre 7 et 12 kg de terre, et la construction du tunnel peut durer entre 10 et 20 jours. Le conduit est souvent en pente vers le haut, pour permettre l’écoulement de l’eau, et la chambre se trouve tout au fond. Au-dessus d’un champ, un traquet volète à la poursuite des insectes en suivant leurs circonvolutions erratiques. Une fourmi géante qui semble montée sur échasses arpente la terre nue où sont alignés les tuyaux d’irrigation de caoutchouc noir prêts à être branchés sur un mince conduit métallique relié à la pompe. – Photo : Terriers de guêpiers –

Nos guides ont senti un mouvement sur le sol : c’est un courvite isabelle à la petite silhouette élancée couleur sable presque invisible qui se déplace, véloce, de part et d’autre. Un cochevis vient se percher sur un buisson. Un cratérope fauve à la longue queue passe rapidement et nous revoyons quatre courvites isabelles qui nous ont contournés pour changer de champ. Des traquets du désert se perchent sur des mottes pour s’envoler aussitôt un peu plus loin. Nous faisons halte à l’ombre sous un palmier. On nous dit que les fibres, nappées de coton, peuvent servir à filtrer l’eau. L’huile extraite du genévrier cade sert à entretenir la souplesse des outres en peau de chèvre. Reprenant notre marche, nous observons une libellule “orthétrum bleuissant” (ou anceps ?) de couleur pruine qui patrouille le long d’un canal d’irrigation. La présence d’un cochevis permet à nos guides de détailler les caractéristiques qui permettent (au spécialiste) de distinguer le cochevis huppé de l’alouette des champs et du cochevis de Thékla sur les zones où ces espèces coexistent. Je suis encore très loin d’en être capable. Les roselins, par contre, sont plus reconnaissables. Une poule d’eau au plumage sombre arbore son écusson frontal rouge vif prolongé du bec rouge à la pointe jaune. Un gros lézard au cou hérissé d’épines et aux écailles du dos zébrées de traces rouges se terre sous un buisson. C’est peut-être une femelle d’agame de Bibron (le mâle a la tête bleue), que les touaregs nomment Emeterter. Agama impalearis est surtout un insectivore, qui capture ses proies par projection de la langue, mais il consomme aussi quelques plantes. Nous en avons difficilement aperçu un à la fin du parcours de l’Oued Assaka, très à l’ombre sous une pierre, et dont on ne distinguait que la tête. Une taille de 25 cm pour l’adulte est indiquée sur un site Internet, mais j’ai eu l’impression qu’il s’agissait d’un animal qui mesurait au moins le double. Un roselin githagine, de la même famille que le bouvreuil, vient se percher sur un piquet près de nous. Son gros bec orange lui permet de consommer des graines de plantes herbacées, ainsi que des bourgeons et des feuilles. – Photos : Agame de Bibron –

Après une sieste à la maison sahraouie, quelques uns d’entre nous allons dans le village visiter la “kasbah” où sont rassemblées des collections d’outillage local, quelques squelettes, pierres et coquillages, des vêtements et équipements traditionnels, dans un amoncellement poussiéreux qui ne contribue guère à leur mise en valeur, malheureusement. Pourtant, bien des objets sont intéressants et le cadre par lui-même également. Après quoi, Yves nous emmène en fin d’après-midi à la source de l’oasis, peu de kilomètres en amont, dans un cadre de verdure qui nous charme d’autant plus qu’il est lové dans une petite dépression creusée dans un plateau aride. Il nous dit qu’il constate, d’année en année, l’assèchement progressif de l’oued et sa transformation en une mare d’eau chaude, en raison des pompages excessifs pour l’irrigation des champs de cultures intensives autour de l’oasis. S’emparant d’un récipient, il entreprend de verser de l’eau dans des vasques naturelles à deux ou trois mètres de notre point d’observation sur le rocher. Rapidement, de petits roselins se laissent tenter et viennent boire et se baigner dedans, alors que l’oued est juste à côté ! Un bulbul glougloute dans les buissons, un gobemouche gris, un cochevis, une libellule nous distraient un moment, des tortues nagent lentement parmi les herbes aquatiques, laissant un fin sillage écumeux. Soudain, c’est l’excitation. Une mangouste franchit la crête en face, à droite, traverse le versant de biais devant nous et disparaît derrière les roseaux plus bas. Les roselins imperturbables continuent leur manège, puis nous apercevons la tête d’une mangouste (une autre ?) qui semble vouloir sortir de la roselière. Quelqu’un du groupe se déplace, et elle se rétracte aussitôt. Un message impératif chuchoté passe de proche en proche : défense de bouger ! Nous restons à l’affût un bon moment. Enfin, la revoilà ! Elle est très longue, sombre et basse sur pattes, avec une tête intelligente et un oeil vigilant en bille de loto d’un noir de jais, parfaitement consciente de notre présence. Il doit y avoir un terrier avec des petits, et nous avons l’immense chance d’assister au relais du couple. – Photos : La source de l’oasis – Cochevis –

Le soir descend, les couleurs resplendissent sous la lumière chaude. Nous suivons à regret Yves qui s’éloigne de cet endroit enchanteur pour nous emmener au-dessus arpenter l’étendue désolée, bornée à l’horizon par des reliefs montagneux. De loin en loin, quelques buissons rachitiques, un sol qui se pèle, nous avons l’impression de marcher sur des chips ou des débris de coquillages, je retrouve de nouveau cet aspect de gâteau au chocolat, croûte craquante dessus, moelleux dessous. Pour une néophyte comme moi, ce cadre est beaucoup moins attrayant que la source. Avec le soleil qui descend sur l’horizon, une bise glaciale en provenance du couchant commence à siffler dans nos oreilles. Les plus prévoyants enfilent leur coupe-vent, mais j’avais si chaud dans la journée que je n’ai pas imaginé un instant que je pourrais avoir froid, d’autant que j’ignorais que nous resterions à observer les oiseaux si tard. Yves et Dimitri balaient le paysage à la jumelle, bande après bande, méthodiquement jusqu’à l’horizon. L’attente se prolonge, nous commençons à nous déconcentrer, bavardant et plaisantant, certains que cette recherche est vaine dans un environnement si désolé. Soudain, Dimitri entend un chant très particulier et pointe dans cette direction. Il n’a jamais vu cet oiseau, mais il s’est suffisamment documenté pour savoir ce qu’il cherche. De nouveau un chant assez triste s’élève au milieu des rafales, à peine audible, et dont l’origine est difficile à localiser. Il actionne son appareil numérique pour nous le faire mieux entendre, afin que nous arrivions nous aussi à le détecter en dépit des rafales qui font bourdonner nos oreilles : on dirait un peu le grincement suraigu d’un violon en train de s’accorder, un toucher hésitant, timidement repris, dans des tonalités mineures. Enfin, le voilà qui surgit ! C’est le sirli du désert en pleine période des amours, il parade en s’élevant du sol à la verticale (ou plutôt à l’oblique vers l’est à cause du vent) pour redescendre après avoir fait un looping d’autant plus spectaculaire que son plumage est nettement bicolore clair et foncé dans le crépuscule qui s’assombrit. L’oiseau recommence, encore et encore, c’est un véritable festival. J’espère pour lui qu’il y a une femelle par là, invisible sur ce sol rocheux, qui assiste au spectacle et se laisse charmer. Après en avoir pris plein les yeux, nous nous en allons d’un pas rapide vers la voiture avancée par Mohammed sur la piste à proximité. – Photos : Roselins et mangoustes –

Le séjour touche à sa fin. Le lendemain, nous effectuons une dernière balade de bon matin près d’une école hôtelière et d’un lycée agricole flambant neufs, construits près de l’oasis voisine de Tighmert (où nous sommes restés deux nuits), hameau qui dépend de la commune d’Asrir. Un site mentionne “qu’en 2007, les habitants de cette commune se sont mobilisés pour boycotter la visite royale des 25 et 26 novembre dans la circonscription de Guelmim au cours de laquelle devaient être inaugurés ces deux bâtiments scolaires. Ils ont dénoncé et condamné également le démantèlement de la tente des diplômés chômeurs originaires de la commune par les autorités locales qui ont interdit leur sit-in (commencé en mars 2007) jusqu’à la fin de la visite royale. Il faut cacher au roi qu’il y a des diplômés-chômeurs, de la misère et un manque d’infrastructures.” Le site dénonce l’attitude du président de la commune d’Asrir “qui harcèle les habitants pour qu’ils sortent voir le cortège royal et qui demande aux notables, aux élus communaux et aux cadres de verser des sommes d’argent pour la location des tentes et l’achat d’un cadeau pour le Roi. Devant le refus de certains notables, il a demandé à tous les membres du conseil communal de participer et de s’occuper de cette collecte, chacun étant chargé de sa circonscription électorale. Ces méthodes nous rappellent la collecte de l’argent pour la mosquée de Hassan 2 (écrit l’auteur de l’article). A cette époque, nous avions l’habitude de voir les autorités locales demander aux pauvres villageois de la commune d’Asrir de participer aux fêtes nationales et aux visites royales en mettant à disposition leurs tapis et leurs chevaux pour la Fantasia, mais en 2007, c’est le président, un élu – et non un caïd ou les chioukh ou les moukkadem -, qui vient d’instaurer une nouvelle taxe : « Impôt de participation à la Visite Royale ».” Et l’auteur de l’article invite derechef au boycott. – Photos : Pancartes sur le mur extérieur du lycée agricole et de l’école hôtelière –

J’essaie de me défendre de comparer ces écoles avec le lycée agricole d’Oeyreluy que j’ai récemment visité, à l’instigation du Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) de Saint Martin de Seignanx. Situé sur une colline qui domine les barthes d’un affluent de l’Adour au sud de Dax dans un environnement verdoyant, il possède un élevage de grosses vaches qui paissent dans le bocage sur les berges humides inondées en hiver. Ici, ce sont des cailloux qui sont soigneusement peignés dans l’attente d’une pluie improbable. Un triangle blond montre des épis clairsemés. Plus loin, le sol est rouge, mais toujours désespérément nu. A quelques centaines de mètres du lycée, un tas d’ordures choque le regard. La pollution humaine s’étend jusque dans le désert. Pourtant, malgré l’inhospitalité apparente de ces étendues caillouteuses, les oiseaux sont là, presque tous au plumage cryptique couleur sable dans les gris, crème, brun pâle. Nous pointons les jumelles vers une femelle de traquet tête rousse, un Tekhla, un traquet du désert, une alouette bilophe juvénile, également appelée Alouette hausse-col du désert, un traquet à tête grise, un cochevis. La plainte aiguë du sirli du désert s’élève dans le lointain, mais cette fois, nous ne partons pas à sa recherche. Nous gardons en mémoire le spectacle merveilleux de son ballet de la veille au soir. La crête montagneuse toute proche est ponctuée régulièrement de tours à demi-écroulées. C’est un ancien fort en ruines. Nos deux guides reprennent la technique de la veille pour chercher les oiseaux, effectuant avec leurs jumelles un travelling à une distance donnée ; puis ils changent la mise au point et balaient du regard une autre bande de paysage. Des alouettes bilophes marchent sur le reg où souffle sans entrave un vent âpre dont la direction dominante est indiquée par un unique arbre râblé au houppier asymétrique. De temps à autre, notre pied heurte un caillou, bruit de verre brisé qui ponctue le souffle continu de l’atmosphère agitée où roulent bas dans le ciel des hordes de nuages gris. Serait-ce du basalte ? Ici aussi, quelques surfaces sont plantées de figuiers de Barbarie, nouvel Eldorado, espoir des peuplades déshéritées dont l’unique ressource, si rare, est gaspillée et dilapidée pour abreuver, laver et baigner des touristes venus du nord, consommateurs de soleil dans un abîme d’égoïsme et d’indifférence à l’égard du drame de la sécheresse qui sévit en ces lieux. – Photo : Un peu de céréale clairsemée dans un champ –

Une alouette de Clot-Bey circule entre les cailloux. Ce passereau fut décrit pour la première fois en 1850 par l’ornithologue français Charles-Lucien Bonaparte, un neveu de Napoléon. Il lui attribua le nom d’un médecin français, Antoine-Barthélémy Clot. Appelé par le pacha Méhémet Ali pour contribuer à la modernisation de l’Egypte, il le guérit d’une gastro-entérite, devint son médecin attitré et son ami. Constatant l’état sanitaire déplorable du pays, il créa tout d’abord un Conseil de santé ainsi qu’un service sanitaire militaire, puis un gigantesque complexe hospitalier à Abu Za Bal et une école de médecine. Les enseignants étant européens, il adjoignit à chacun d’eux un traducteur en langue arabe et contourna les problèmes religieux que posait la dissection des corps humains en utilisant les cadavres d’esclaves non musulmans. Les épidémies sévissant fréquemment, il introduisit la vaccination antivariolique. L’année 1831 fut marquée par une terrible épidémie de choléra qui fit 35 000 morts au Caire. Il se dévoua sans compter et obtint le grade de Bey, titre qu’il ajouta à son nom. En 1832, il arriva non sans mal à fonder une école de sages-femmes. En 1835, une épidémie de peste se déclara, contre laquelle il lutta sans merci. De retour en France pour se marier et se reposer, il fit paraître son livre “Aperçu général sur l’Égypte“. – Photo : Champ de cailloux préparé pour une culture –

Nous arrivons à distinguer deux alouettes bilophes, jeune et adulte, une femelle de traquet à tête grise, un cochevis. Elevant les yeux vers la ligne de crête la plus proche, une drôle de silhouette attire notre attention. Parfaitement immobile, elle semble un effet des curiosités de la géologie dont les formes modelées par l’érosion évoquent des êtres vivants. Mais cette fois, c’est le contraire, il s’agit bien d’un animal à la posture hiératique, figé par la déesse Méduse en personne dans une pose érigée, offrant au regard un profil bizarre, une excroissance d’apparence végétale se tordant autour d’un mufle massif, sans qu’il paraisse en être importuné ni en train de la manger. Je me demande même s’il ne s’agirait pas de lichen qui se serait développé sur cet animal à l’immobilité si parfaite qu’il semble être là depuis des lustres. Ajustant jumelles et lunettes, nous nous usons les yeux à distinguer ses formes issues d’un autre temps, lorsque la Terre était dominée par l’immense diversité des dinosaures. C’est un Fouette-queue (Uromastyx flavifasciata) que l’on trouve dans le Sahara occidental, la Mauritanie et le sud-ouest de l’Algérie, appelé “dob” en arabe, et qui se défend avec sa queue épineuse. La longueur de son corps indiquée sur les sites Internet est de 40 cm, mais j’ai eu l’impression que le spécimen que nous avons eu devant les yeux faisait largement plus d’un mètre de longueur, peut-être 1,30 ou 1,50 m, et il faisait penser à un iguane ou un dragon de Komodo. C’est un très gros lézard herbivore qui ne s’alimente pas de manière régulière, mais en suivant le cycle des saisons selon les précipitations, plus au printemps, peu en été, de nouveau en automne, presque pas en hiver (Grenot, 1976). En captivité, il mange volontiers grillons, criquets, morios ou vers de farine, mais cette nourriture n’est pas indispensable à sa bonne santé. Compte tenu de son aire de distribution, il ne boit presque jamais d’eau libre en milieu naturel. Lorsque Jean-Vincent se dirige vers lui pour le prendre en photo de plus près, l’animal commence à faire lentement retraite, puis tout d’un coup il s’échappe prestement et disparaît dans la rocaille. Pas si amorphe que ça, finalement ! – Photos : Recherche du sirli à la lunette – Fouette-queue – Ci-dessous : Paysage désertique de la région de Guelmim –

Dimitri remarque une alouette bilophe juvénile qui, curieusement, effectue une parade nuptiale, une ammomane isabelline, deux Cot-Bey qui se poursuivent. Deux gangas, à l’allure de perdrix, fréquentent également ces parages. La forme nominale du ganga cata se reproduit en France dans le désert de la Crau (Bouches du Rhône). Nous observons furtivement une fauvette, un roselin, puis nous nous regroupons autour de Dimitri qui a capturé une mante pour nous montrer son adaptation au désert : elle possède des pattes ravisseuses très courtes qui contrastent avec ses pattes arrière immenses. Lorsqu’il la repose sur le sol, c’est à peine si sa couleur se distingue de celle de son environnement. Elle reste un moment immobile, surprise d’être encore en vie et espérant peut-être que l’absence de tout mouvement la rendra invisible à ce prédateur qui paraît vouloir s’amuser d’elle. Dimitri ramasse une mue de couleuvre, reconnaissable à ses grandes plaques céphaliques. C’est étonnant de reconnaître en creux la forme des yeux, celle de la gueule grande ouverte. Quelle drôle de façon de croître, par sauts successifs, en se dévêtant d’une “peau” devenue trop exiguë et qui serre aux entournures. Gare à cette période de tous les dangers pendant laquelle la nouvelle cuirasse est encore tendre et molle ! Des ammomanes volètent non loin, à ne pas confondre avec des juvéniles d’alouette bilophe. Nous revoyons encore des traquets à tête grise. Dans cet espace immense et dénudé, les animaux communiquent en émettant des sons suraigus, à la portée beaucoup plus courte que les sons graves émis par les baleines dans les océans qui se propagent à des centaines de milles. Les plumages sont cryptiques pour permettre un camouflage optimum dans ce milieu ouvert où les cachettes sont rares. Le seul prédateur ici est le faucon. – Photos : Mante – Ci-dessous : Mue de couleuvre –

Sur l’unique piste, un camion roule en soulevant derrière lui un nuage de poussière. Nous l’empruntons sur le chemin du retour et découvrons un lézard qui vient juste d’être écrasé, le pauvre, il n’a vraiment pas eu de chance, car la circulation est infime ! Il s’agit d’un Scinque ocellé (Chalcides ocellatus), au corps mou, souple, lisse et tendre qui paraît bien démuni face à la chaleur, au froid, à la sécheresse. Il peut jouir pourtant d’une longévité exceptionnelle, jusqu’à 54 ans en captivité. Essentiellement insectivore, il se nourrit de sauterelles, criquets, mantes religieuses, coléoptères, d’araignées, de petits lézards. Il chasse plutôt durant la journée en automne et au printemps, tandis qu’en été, il a une activité crépusculaire et nocturne. Notre voyage itinérant se termine. Nous allons retrouver la nature exubérante du Pays basque, la verdure, l’humidité permanente, les températures douces à la faible amplitude. Nous avons une chance extraordinaire de demeurer dans un environnement si propice à la vie et nous n’en avons pas conscience. Je trouverais normal que les pays qui souffrent d’un manque chronique d’eau comme le Maroc et, de plus en plus, l’Espagne, en prennent acte jusque dans l’accueil touristique, plutôt que de se saigner à blanc en tentant de maintenir coûte que coûte le confort “moderne” qui induit le gaspillage de cette ressource vitale, autant pour les humains que pour l’ensemble de la flore et de la faune. J’aimerais aussi, mais sans doute est-ce utopique, que les pays qui manquent d’eau comme le Maroc ou l’Espagne, cessent de puiser dans les nappes phréatiques comme s’il s’agissait d’une ressource renouvelable alors qu’il n’en est rien, et qu’ils règlent leur train de vie, leurs ponctions d’eau, tous besoins confondus, de façon à ne pas mettre en péril les générations futures. Ce n’est pas le choix actuel des gouvernants, et c’est regrettable. – Photos ci-dessous : Scinque ocellé écrasé – Retour vers le lycée agricole de Tighmert –


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