1 Musée de l’or

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Costa Rica
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20 février au 8 mars 2015
Séjour naturaliste guidé par Dimitri Marguerat – Groupe : 2 Suissesses (Anna-Maria et Joseline) – 1 Provençale (Pascale) – 5 du Pays basque (Jean-François, Viviane, Pascal, Jean-Louis et Cathy)
vendredi 20 février au dimanche 8 mars 2015

Magiques, envoûtantes, impressionnantes… Les forêts du Costa Rica sont un enchantement et je ne rêve que d’une chose, c’est de retourner dans ce monde végétal majestueux. Les plantes se développent en symbiose ou parfaite complémentarité avec une faune au sein de laquelle la concurrence est telle que ces animaux déploient des ruses inouïes pour se fondre et disparaître par mimétisme, camouflage ou autres stratagèmes. Les populations précolombiennes ont fait mieux encore : c’est par leur esprit qu’elles sont entrées en relation très étroite avec quelques uns de ces êtres sylvestres qu’elles imaginaient dotés de pouvoirs surnaturels. Ecoutez le shaman souffler dans le roseau des chants d’oiseaux en s’accompagnant des maracas au crépitement semblable aux gouttes de pluie percutant le feuillage !

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cP1410716bdisco oroOn peut rejeter ces croyances d’un haussement d’épaules, mais la civilisation européenne contemporaine était-elle vraiment plus “évoluée” ? Dès le 28 octobre 1492, Christophe Colomb décrivait en ces termes la forêt tropicale au roi Ferdinand II et à la reine Isabelle : « …jamais je n’ai pu admirer de telles beautés, des arbres splendides et verts, très différents des nôtres, aux fleurs et aux fruits distincts selon les espèces; des oiseaux nombreux, dont des petits au chant fort mélodieux… ». Mais lors de son quatrième et dernier voyage au Nouveau Monde, le lyrisme céda devant l’appât du gain. Il relata sa rencontre le 25 septembre 1502, au large, de marchands Putun (de culture Maya) qui transportaient dans leur canoë, entre autres, des creusets et des joyaux en or. Un ouragan ayant endommagé son navire, il dut jeter l’ancre sur la Riche Côte (Costa Rica) non loin de Cariay (actuellement Puerto Limon), une ville portuaire fondée ultérieurement. Durant les réparations, il s’aventura dans les terres et échangea des présents avec des chefs accueillants et aimables. Dans sa “lettera rarissima“, il nota la présence à Cariay de gens dénudés arborant un disque d’or pectoral, affirmant avoir vu “davantage d’or en deux jours qu’en quatre ans à Española”. Il leur proposa de troquer ou d’acheter ces attributs, mais se vit opposer un refus définitif. – Photos : Musée de l’or à San José (Costa Rica) –

c colomb de bryA la déception des conquistadors qui succédèrent à Colomb, la région ne regorgeait pas d’or et les habitants ne se montraient guère amicaux. La première colonie de Nicues, dans l’actuel Panama, fut brusquement abandonnée quand les maladies tropicales et les affrontements avec les tribus locales décimèrent ses rangs. Par la suite, des expéditions lancées de la côte caribéenne échouèrent également ; les marécages, la jungle et les volcans évoquaient plus un enfer tropical que le paradis décrit par Christophe Colomb. Lorsque les conquistadors contrôlèrent la côte occidentale en 1513, ils entamèrent la conquête du Costa Rica, pillant les villages indigènes de la Peninsula de Nicoya, exécutant ceux qui résistaient et réduisant les survivants en esclavage. disqueCependant, aucune de ces campagnes sanglantes ne déboucha sur une installation permanente, les maladies propres à chaque continent provoquant des fièvres mortelles dans les deux camps. Déçus par le peu de richesses minérales et par la pénurie de main d’oeuvre locale, les Espagnols finirent par considérer la région comme “la plus pauvre et la plus misérable des Amériques”. Grâce à cette désaffection, seules de petites parties du pays furent déboisées par les premiers colons espagnols venus de Galice qui s’installèrent d’abord dans la Vallée centrale au climat plus supportable. – Illustration : “L’arrivée des Espagnols à San Salvador”, gravure de Théodore de Bry (1594) – Commentaire de la BNF (Bibliothèque Nationale de France) : Deux moments distincts de la découverte du Nouveau Monde sont représentés sur cette image. À l’arrière-plan figurent les trois vaisseaux de la flotte de Christophe Colomb : deux caravelles, la Pinta et la Niña, et son navire amiral, la Santa Maria.Une partie de l’équipage ploie les voiles tandis qu’une autre s’apprête à prendre une chaloupe pour débarquer sur le rivage. Colomb rapporte dans son Journal de bord que l’île est peuplée d’Indiens Taïnos, alors en guerre avec la tribu des Caraïbes, qui enlèvent les femmes et dévorent les prisonniers.On voit ces indigènes, représentés comme des individus “naturels”, courant nus à droite de l’image. Ils paraissent apeurés par l’arrivée des Espagnols, si différents d’eux dans leurs armures brillantes. CROCODILE HUNTINGLa rencontre proprement dite a lieu au premier plan : Christophe Colomb en impose, habillé comme un prince et tenant fermement une hallebarde en signe de puissance et d’autorité. Face à lui, les “sauvages”, tous semblablement nus, pagne à la taille, présentent à Colomb bijoux, coffres, statues et autres vases, symboles de leur richesse, c’est-à-dire des gisements aurifères que les Espagnols vont exploiter. Publiée en 1592, la planche est à replacer dans le contexte des guerres de religion : gravée par un protestant en exil, l’image semble dénoncer la “catholisation forcée” des populations indigènes (représentées nues, vulnérables), par les colons espagnols (figurés armés, dominateurs) alors que ceux-ci sont accueillis avec bienveillance par des cadeaux de valeur. La croix chrétienne, dressée par les Espagnols à gauche de l’image, et la lance, tenue fermement par Colomb, annoncent l’appropriation d’un territoire et sa conversion. – Dessin : Disque d’or pectoral (Luis Ferrero, Del oro precolombino) –

de bry perou pacifiqueLa suite est bien connue, la majeure partie des objets en or portés par les indigènes ou contenus dans les sépultures fut extorquée ou dérobée par les conquérants pour être purement et simplement fondue. Seul leur poids importait, nul ne prêtait attention à leur facture originale à laquelle on ne reconnaissait pas même le statut d’oeuvre d’art. Les sujets traités, liés à l’organisation sociale, la culture et la religion, étaient dédaignés, ignorés, jugés sans intérêt. Et même pire, il était évident d’emblée qu’on devait détruire au contraire ces instruments de paganisme pour mieux éradiquer les croyances et inculquer aux indigènes la foi chrétienne. esclaves americains theodore de bryComme en convient Luis Ferrero, spécialiste costaricain de la culture précolombienne, dans son livre “Del oro precolombino” (De l’or précolombien), il est très difficile de nos jours de comprendre cette civilisation en n’ayant pour éléments à étudier que les maigres vestiges qui ont réchappé aux razzias et subsistent encore dans le pays ou dans les réserves des musées européens. Il remarque toutefois en examinant les collections que, parmi l’immense diversité de la faune tropicale, seuls quelques animaux font l’objet de représentations récurrentes. de bry canotCeux-ci sont, soit fidèlement reproduits, soit stylisés, transformés, combinés entre eux ou avec des silhouettes humaines : grenouilles, serpents, rapaces, félins, homme-chauve-souris, homme-jaguar… Ces bijoux sont destinés aux élites d’une société hiérarchisée, ce sont des signes de leur puissance de leur vivant. Leur pouvoir se prolonge après la mort, puisqu’ils ornent le corps du défunt ou sont déposés à ses côtés dans la tombe. Dans ce contexte, explique le chercheur, l’art transforme le monde de l’apparence en une réalité magique. Les symboles, les mythes et les rites révèlent les plus profonds secrets de la vie, du cosmos et de l’être. C’est la raison pour laquelle Luis Ferrero pense qu’il y a de grandes probabilités pour que ce soit les shamans eux-mêmes qui aient fabriqué ces bijoux en or à forte composante mystique et magique. – Illustrations : Chasse à l’alligator (Indiens Timucua, Floride), gravure de Théodore de Bry d’après des dessins de Jacques LeMoyne – Grands Voyages, De Bry, 1602, Tome 9 (Récit du voyage dans le Pacifique de Olivier van Noort – matériel ethnographique sur les Indiens du Mexique et du Pérou) – Esclavage pour l’extraction minière de l’or (Théodore de Bry) – Canoë monoxyle et case (Théodore de Bry) –

casacosmicabribriVoici comment il relate le mythe fondateur des tribus montagnardes de la chaîne méridionale costaricaine de Talamanca. “A cette époque, la terre et le soleil n’existaient pas. Tout était obscur, plongé dans les ténèbres. Alors qu’il s’apprêtait à construire la maison cosmique, Sibú pensa qu’il était nécessaire de bâtir une maison pour les être humains qui allaient naître. Il demanda aux animaux de travailler avec lui. casa cosmicaIl réunit le roi des “cochons de montagne” (1), le roi des vautours noirs (2), le roi des jaguars, le roi des tatous (3), le roi des singes colorés (4), le roi des araignées, les éperviers et un animal ressemblant à un ver avec des ailes (5). Chacun participa à la construction selon ses aptitudes naturelles : la force du jaguar, le tracé effectué par le pécari, le vautour soutenant de ses pattes le pilier central, le singe coloré amarrant les lianes (des serpents), l’araignée tissant l’armature flexible ou les attaches. Lorsque se termina la construction, Sibú célébra la “chichada”, fête (6) de la création de la terre, à SuLayum où trinquèrent le premier père et la première mère. Sibú prit le guacal (la calebasse) avec lequel il répartit le chocolat (le sang), il en but une gorgée. Depuis ce jour, le tapir (7) ne peut pas être mangé. Ensuite, Sibú créa la terre, la chauve-souris déféqua sur une pierre d’où surgirent les plantes, il créa les êtres humains, et le jour. Après avoir planté son bâton pour ordonner au soleil d’éclairer la terre, Sibú sema les graines (c’est-à-dire les clans), à raison de deux dans chaque trou, d’où sortirent les shamans et les caciques (8).” – Photos : Les Bribris de la zone Sud inaugurent leur nouvelle maison cosmique (Cabagra, 13 mars 2015). Ci-dessous : Musée de l’or, San José –

(1) el chancho de monte, Tayassu pecari – (2) el zopilote, urubu à tête noire, Coragyps atratus – (3) el armadillo, Dasypus novemcinctus – (4) el Mono Araña colorado, Ateles geoffroyi – (5) Ce sont précisément ces animaux qui sont très fréquemment représentés sur les bijoux – (6) “chichada”, fête collective qui célèbre la fin de la construction d’une ferme, de la préparation d’un champ à cultiver – (7) la danta, Tapirus bairdii – (8) selon le récit du missionnaire frère Francisco de San José qui fut en Talamanque vers 1697.

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cP1410740cP1410787Dans les rites funéraires, les rapaces exercent la fonction de psychopompe, c’est-à-dire conducteur de l’âme du mort vers l’Au-delà. Le “zopilote” (urubu noir) apparaît sur la partie supérieure de quelques pierres funéraires. La plupart des soit-disant “aigles” sont en réalité des vautours. Chez les Indiens Cabécar, la liste d’animaux qui aident Sibú dans sa construction de la maison cosmique sont l’urubu noir (zopilote) qui nettoie tout pour qu’il ne reste aucune saleté, le renard qui joue de la maraca pendant que Sibú joue du tambour, le singe nocturne pour aider à former les êtres humains, la couleuvre parce que c’est une ennemie, le tapir (oso hormiguero, ours fourmilier), lui aussi pour aider Sibú à former les êtres humains, le tatou car sa carapace est utilisée comme percussion pendant les funérailles pour accompagner l’âme, le crapaud qui aide à conduire la danse pendant que Sibú est au ciel à construire sa maison. Il faut enfin mentionner le serpent dans ce bestiaire sélectif dont tous les animaux sont tabous, interdits à la consommation, chacun d’eux ayant la garde d’une “semence”, c’est-à-dire d’un clan dont il devient le totem. La création de ces joyaux en or était ainsi très codifiée, même si des différences sensibles s’observent entre les diverses communautés de la région méso-américaine. Il s’agissait moins de représenter la réalité visuelle que de symboliser l’esprit. Parmi ces objets, nombreux sont ceux qui représentent l’âme du shaman abandonnant le corps pour effectuer un voyage magique : les pieds sont alors figurés en pointillés et parfois, le shaman apparaît avec la flûte ou le bâton de cérémonie. L’évocation de ce vol mystique se traduit également par une abondance de représentations d’oiseaux, aigles (Harpia arpija), vautours (Cathartes aura, Coragips atratus ou urubus à tête noire, Sarcoramphus papa, le roi des vautours), perroquets (Ara macao), oiseaux marins (Fregata magnificens), etc. – Photos : Musée de l’or, San José –

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