Inde et Chine – 5

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Inde : Richard, Michelle, Elisabeth, Jacques, Annie, Cathy, Jean-Louis et Sylvain – Chine : Cathy, Jean-Louis, Sylvain avec Françoise et Pierre M. sur le continent et Olivier et Xin à Hong Kong
 

Vol Biarritz-Paris-Delhi le 18 octobre – Vol Delhi-Shanghai le 1er novembre et Nankin-Hong Kong le 11 novembre – Retour en France le 14 novembre

Dans la boîte à livres de l’Autre cinéma, annexe de l’Atalante à Bayonne, j’ai découvert tout à fait par hasard un livre remarquable écrit par Bernard Lewis, professeur émérite anglo-américain de l’université de Cleveland, intitulé “What went wrong ?” et sous-titré “The clash between Islam and modernity in the Middle East” (Traduction française : Que s’est-il passé ? L’Islam, l’Occident et la modernité, 2002). Historien spécialiste de la Turquie et du monde musulman, il s’intéresse plus particulièrement aux interactions entre l’Occident et l’Islam. Sa réflexion est très intéressante et il me semble qu’elle pourrait être élargie aux peuples que l’on disait encore, il y a quelque temps, “en voie de développement”, et dont quelques uns atteignent aujourd’hui le stade d'”émergents”, comme l’Inde ou la Chine par exemple, c’est-à-dire des pays dont le Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant est inférieur à celui des pays développés, mais qui connaissent une croissance économique rapide, et dont le niveau de vie ainsi que les structures économiques convergent vers ceux des pays développés. Son travail s’inspire probablement des nouvelles conceptions de l’histoire initiées par deux historiens majeurs du XXe siècle, Fernand Braudel avec sa ” Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II” et Arnold Toynbee avec son “Etude de l’histoire” (dont j’ai lu, il y a longtemps, un résumé qui m’avait beaucoup impressionnée, “L’histoire”, écrit par A. Toynbee et Jane Caplan). Mais Bernard Lewis renouvelle la réflexion en apportant une dynamique originale grâce à un point d’ancrage inhabituel (pour moi du moins) : l’évolution du regard porté par les pays musulmans sur l’Europe, de la Renaissance à nos jours. – Photos : Ci-dessus, la tombe Xiaoling de la dynastie Ming – Ci-contre : La voie de l’esprit (Shen dao), ou voie sacrée, mène au tombeau Xiaoling (dynastie Ming, Nankin), dont le site a été soigneusement choisi en fonction des principes du Feng Shui. Les esprits mauvais et les vents diaboliques descendant du nord doivent être détournés ; c’est pour cette raison que le site en arc de cercle se trouve au pied du pic Wanzhu, sur le côté sud du mont Zhongshan et à proximité d’un lac. Elle est bordée de statues, ici, un général – Sur la crête d’un toit, le dragon à 5 griffes représente l’empereur –

En effet, la Chine à la civilisation pluri-millénaire si longtemps toute puissante dans une grande partie de l’Extrême-Orient et l’Inde à l’ancienneté aussi vénérable ont dû se sentir profondément choquées par l’évolution expansionniste agressive de l’Europe qui s’est d’abord “fait les dents” sur l’empire ottoman et le monde musulman, poursuivant vers l’Afrique et les Amériques, avant de s’attaquer à ces deux mastodontes (colonisation de l’Inde et les deux guerres de l’opium au XIXe siècle en Chine). L’auteur décrit l’extrême dédain initial des Ottomans et des autres peuples musulmans à l’égard de cette Europe si arriérée à leurs yeux qu’elle ne valait pas la peine qu’on s’y intéresse. Il décèle dans les rapports et correspondances la surprise puis la colère, lorsque les victoires (européennes et russes) se succèdent et que l’empire ottoman commence à être grignoté de toute part. D’abord attribuées à une simple supériorité de l’armement, il a fallu ensuite convenir que l’organisation de l’armée avait aussi son importance. Mais ces améliorations ne suffisant pas, on chercha plus loin, des ambassadeurs ottomans furent envoyés sur de bien plus longues durées et plus fréquemment que jamais auparavant afin d’enquêter sur les différences entre les mondes chrétien et musulman qui pouvaient justifier, expliquer les échecs subis. Ceux-ci rapportèrent qu’ils avaient observé une meilleure organisation des Etats européens, des gouvernements plus démocratiques (à la française ou à l’anglaise), une meilleure qualification du personnel ministériel et de l’administration centrale dont la montée en grade se faisait au mérite et selon des critères objectifs de compétence et non selon le bon plaisir du souverain. Ils observèrent aussi l’alphabétisation généralisée de la population, la longueur des études scolaires et universitaires, les nombreuses découvertes scientifiques dans bien des domaines parfois inconnus jusqu’alors. Enfin, ils mentionnèrent, mais sans vraiment y prêter attention et sur un ton plutôt offusqué, la place des femmes dans les sociétés occidentales, dont ils voyaient l’origine dans le culte à la Vierge Marie de la religion catholique. La question que se posent les Ottomans, et les autres peuples musulmans à leur suite, c’est jusqu’à quel point ils doivent transformer leur propre société pour retrouver, si ce n’est la prééminence, du moins l’égalité en termes de force militaire et de richesse économique. L’auteur montre que ces pays musulmans finissent par admettre la nécessaire modernisation de leur société, mais il souligne qu’ils se refusent à franchir le pas de l’occidentalisation, car elle signifierait la perte de leur culture où la religion tient toujours une place essentielle. La nuance est mince entre ces deux notions, la modernisation est-elle possible sans occidentalisation, sans acculturation, se résume-t-elle à l’acquisition de techniques ? Les diverses branches de la science ne sont-elles pas sous-tendues par des idées, des philosophies, des représentations d’un certain mode de société, de conceptions spécifiques sur la nature de la réalité et du monde ? – Photos : Dans l’Anhui, les grandes maisons possèdent deux stèles situées de part et d’autre de l’entrée, l’une représentant un dragon (long), symbole du peuple chinois et son gardien, symbole aussi de l’empereur, l’autre le phénix (feng), oiseau mythique, symbole de l’impératrice et qui incarne les cinq vertus de bienveillance, justice, convenance, sagesse et sincérité. – Ci-dessous : Les avant-toits se terminent souvent avec un dragon à cornes : c’est le “shenlong”, un esprit qui envoie le vent et la pluie et donc repousse les orages et la foudre. Une procession orne l’extrémité des avant-toits, elle est parfois menée par un guerrier chevauchant une poule (qui chasse les esprits maléfiques). Les animaux en procession sont le phénix qui représente l’impératrice, des chevaux ailés, des hippocampes qui éloignent la foudre. –

Trois personnes exceptionnelles se sont élevées au XXe siècle contre ces conceptions occidentales, faisant preuve d’une grande indépendance d’esprit. Mohandas Karamchand Gandhi réussit à mettre en échec la toute puissante Grande-Bretagne en puisant dans deux sources opposées, la connaissance de la culture européenne qu’il avait acquise en effectuant ses études supérieures juridiques à Londres d’une part, et d’autre part l’essence même de la culture indienne concentrée dans la philosophie de l’ahiṃsā, la non-violence, le respect de la vie, symbolisée dans l’imagerie populaire par une lionne et une vache qui s’abreuvent paisiblement au même point d’eau. Armé d’un rouet à filer le coton, il prônait le retour de l’Inde à une certaine autarcie, à la sobriété, de façon à retrouver sa dignité et son indépendance. Pour le Japonais Masanobu Fukuoka, la remise en question de son éducation moderne sur les pathologies des plantes s’est faite en puisant dans le profond animisme de sa culture et dans les enseignements des religions orientales bouddhiste et taoïste. Traditionnellement, les Japonais voient Dieu dans les cailloux, les montagnes, les fleurs… Dieu est Nature. Fukuoka développa au cours des décennies une technique d’agriculture “sauvage” sans labour, prônant la restauration de l’équilibre de la nature sauvage, car elle constitue, selon lui, la perfection ultime. Il expliqua – et démontra – que bien des problèmes que nous rencontrons à l’heure actuelle (désertification, stérilisation des sols) sont liés à des déséquilibres de la nature induits par nos actions. Quant à Robert Hainard, il protesta depuis sa Suisse natale où il résidait contre l’emprise excessive des humains sur les sols, jugeant qu’il n’était point besoin de toute cette surface pour assouvir nos besoins vitaux et qu’il fallait laisser la plus grande partie de la Terre à l’état sauvage, rejoignant ainsi la vision de Fukuoka dans son amour de la nature. – Photos : Jeune chinoise – Qin Gao chevauchant une carpe, par Li Zai (Musée de Shanghai) –

Il y avait des oeuvres magnifiques au musée de Shanghai, mais nous n’avons pas eu le temps de bien les regarder. Quand bien même eussions-nous pu y rester longtemps, il nous aurait fallu effectuer ultérieurement beaucoup de recherches documentaires pour comprendre ce que nous avions vu. Je vais prendre juste un petit exemple. J’ai pris en photo une peinture qui m’amusait : Qin Gao chevauchant une carpe, par Li Zai, décédé en 1431. C’était un peintre de cour du début de la dynastie Ming (1368–1644). Le cinquième empereur, Xuanzong (appelé Xuande durant son règne de 1426 à 1435) créa une académie impériale de peinture dans la Cité interdite sur le modèle de la grande académie qui existait à la cour de la dynastie Song du Sud au XIIIe siècle. Cette institution fut florissante jusqu’au début du XVIe siècle, car la peinture jouait un rôle clé à la cour impériale, la plupart du temps pour mettre en exergue l’intégrité morale du dirigeant, ou pour donner des exemples du bon comportement des serviteurs de l’Etat. Les peintres de cour représentaient aussi bien des sujets religieux que séculiers, et ils exerçaient de nombreuses fonctions dans le domaine social, spirituel et politique. Le peintre professionnel produisait des peintures pour les besoins de l’empire, pour l’aristocratie (nécessité sociale des cadeaux) et pour les rituels, parmi d’autres objets (céramiques, bronzes, laques…) que nous considérons en occident comme de l’art et qui avaient alors des fonctions diverses (offrandes rituelles, cadeaux, signes d’un statut d’aristocrate…). Des tableaux relatant d’anciens contes projetaient des modes idéalisés de comportement humain, spécialement à l’attention des ministres et des bureaucrates de haut rang à la cour qui travaillaient dans le palais et rencontraient quotidiennement l’empereur. Les tableaux de cour étaient le miroir de la personnalité de l’empereur, reflétant ses objectifs pour l’empire et son mode de gouvernement. En dehors de la cour, des images narratives et symboliques étaient peintes par des artistes professionnels qui exerçaient un rôle similaire auprès de la société chinoise.

Le peintre Li Zai était né à Guangdong (Canton) tout au sud du pays et il travailla à la Cité interdite, à Beijing (Pékin) dans le nord, au début du XVe siècle. Sa pièce maîtresse est cette grande peinture montrant le Taoïste* Qin Gao en train de chevaucher une carpe. Ce Taoïste pleinement “réalisé” (émancipé spirituellement) dit adieu à ses disciples car il se prépare à transcender les frontières de l’existence. La peinture chinoise se centre sur la montagne et l’eau (shan et shui ayant donné le mot chinois “shan shui” : peinture paysagère – mot à mot “montagne eau”), un style largement développé au XIe siècle sous la dynastie Song. Elle a pour objet de créer un environnement de vie harmonieuse par la force des symboles, selon le “feng shui” ou géomancie (influences fastes ou néfastes qui résultent du site), élaboré il y a 4000 ans. Selon ces préceptes, la cascade s’oppose au rocher comme le yin au yang, dans le couple fondamental montagne et eau. Son mouvement descendant contraste avec celui, ascendant, de la montagne, son dynamisme avec l’impassibilité du rocher. La chute d’eau, c’est le mouvement élémentaire, indompté, des “courants de force” qu’il importe de dominer et d’aménager en vue d’un profit spirituel. Ce symbole est aussi celui de la permanence de la forme en dépit du changement de la matière. La cascade de Wang Wei (peintre chinois du VIIIe siècle) joint le nuage à l’écume : le nuage qui plane et d’où provient l’eau, opposé à l’écume, étincelle liquide, qui passe et se perd. Quant au pin, il est le symbole de l’immortalité qui est illustrée par la persistance de son feuillage. C’est un symbole de puissance vitale. Ainsi, les Taoïstes tels que Qin se déplaçaient au-delà du yin et du yang, du temps et de l’espace, de la vie et de la mort. Les immortels (xian) tels que lui étaient révérés pour leur esprit puissant aussi bien par les aristocrates que par les gens du commun. Ils étaient (et sont encore) adorés dans les temples Taoïstes et les lieux saints dans toute la Chine. Ils sont sensés avoir atteint l’union avec le Dao (Tao), un vide qui paradoxalement et spontanément génère “qi”, l’énergie vitale dont toute chose est faite. Se déplaçant entre les dimensions, ils sont à même de réaliser des miracles. – Photos : Enfant chinois – Gratte-ciel à Shanghai – Copie de peintures Song, par Qiu Ying (?-1552) qui fut l’un des “Quatre Maîtres des Ming” –

(*) Le Taoïsme est une ancienne philosophie chinoise qui met l’accent sur l’équilibre et l’harmonie avec la nature. Au second siècle de notre ère, le Taoïsme devint une religion qui combinait la cosmologie du yin et du yang et la croyance en un vaste panthéon de dieux, déesses et immortels avec des rituels sophistiqués et la pratique de diverses formes d’alchimie. Le concept du Tao (route, chemin) est fondamental pour le Taoïsme: l’origine de toutes choses, simultanément vide et plein. Selon les Taoïstes, toutes choses sont faites d’énergie appelée “qi”, et la matière et l’énergie sont considérées comme étant la même chose. Le Taoïsme a influencé presque tous les aspects de la culture chinoise, y compris la cuisine, la médecine, la stratégie militaire, et même le Chan (ou “Zen”) bouddhiste. – Statuettes ci-dessous photographiées dans une maison traditionnelle du village de Hongcun (près de Huangshan, la montagne jaune, dans la province de l’Anhui) : Immortels Fu, Lu, Shou (Bonheur, Prospérité, Longévité), aussi appelés Trois dieux du bonheur, Trois étoiles (  xīng, étoile de la bonne fortune ou dieu du bonheur,  xīng, étoile de la prospérité ou dieu des émoluments officiels, des honneurs et de l’abondance, Shòu xīng, étoile du vieil âge ou dieu de la longévité), Trois Vénérables Aînés, Trois ministres âgés… (Ici, Shou est le personnage de gauche, il tient la pêche de la longévité, Lu est au centre, reconnaissable à sa robe rouge et son bonnet à ailettes, tandis que Fu, à droite, est coiffé d’un bonnet taoïste) –

– Tableau ci-dessous : La guérison de Tabitha, par Masolino (1383-1440), fresque de la chapelle Brancacci dans l’église de Santa Maria del Carmine à Florence –

A titre de comparaison, voici une fresque contemporaine des Ming chinois peinte par l’Italien Masolino, sur le thème de “la guérison de Tabitha”. Elle se trouve dans la chapelle Brancacci de l’église Santa Maria del Carmine à Florence qui était dédiée à la Madonna del Popolo (Madone du Peuple). Elle a été fondée, en 1386, par le riche drapier Piero di Piuvichese Brancacci, pour honorer le saint dont il portait le prénom. Son neveu Felice di Michele Brancacci fut patron de la chapelle de 1422 à 1436, comme en témoigne son testament. Il fut un représentant de la classe dominante de Florence et on lui confia d’importantes fonctions publiques. Il était également titulaire d’une société spécialisée dans le commerce de la soie. Personnage riche et puissant, il fit décorer la chapelle en 1423 à son retour du Caire, où il avait été nommé ambassadeur. Masolino débuta son travail en 1424 mais rejoignit Budapest où il fut peintre à la cour pendant trois ans. À son retour en 1427, il collabora avec son ami Masaccio au cycle des peintures. Nouvel arrêt en 1428. Tous deux partirent à Rome pour une commande du pape mais Masaccio y mourut mystérieusement. En 1434, Felice Brancacci fut banni de Florence. La chapelle qui était dédiée à saint Pierre le fut désormais à la Madonna del Popolo. Filippino Lippi finit le cycle entre 1480 et 1485. Cet ensemble de fresques reste célèbre grâce aux innovations du jeune Masaccio qui n’hésita pas à représenter la laideur sur le visage d’Ève chassée du Paradis en compagnie d’Adam (le tableau, censuré ensuite par ajout de branches d’oliviers cachant la nudité d’Adam et celle d’Ève fut restauré entre 1984 et 1988 et retrouva son allure originelle). Il est remarquable surtout par le brio de son clair-obscur et par l’application des lois de la perspective découvertes par Filippo Brunelleschi. Masolino, quant à lui, peignait encore selon la tradition d’un monde courtois dans des tons harmonieux et doux (vert, rose et havane). Cet artiste fut particulièrement sensible à l’originalité du gothique international. Fasciné par la perspective artificielle, il en joua au point de percer des “trous” dans la muraille ou de créer des espaces pour le plaisir. Ses colonnades semblent plonger dans les profondeurs à une vitesse foudroyante. Ses intérieurs emboîtés révèlent la grille abstraite qui lui servit à créer les espaces géométriques sur lesquels ses figures gracieuses se promènent. – Photos : Peinture de Zhang Lu (1464-1538) sous la dynastie Ming – Nénuphars dans un parc de Shanghai – La perspective chez Masolino – L’expressivité chez Masaccio –

Je regrette de ne pas avoir de compétences en histoire de l’art, car je pense que la comparaison entre les oeuvres du XVe siècle réalisées en Chine et en Europe serait très éclairante pour montrer sous un angle singulier les états d’esprit de l’époque dans ces deux régions du monde. Si je m’en tiens seulement aux tableaux qui figurent sur cette page, ce qui frappe chez ces deux Italiens, c’est leur souci de réalisme, d’offrir des images qui donnent l’illusion d’un monde en trois dimensions, en volume, le plus proche possible également des couleurs perçues par la vision humaine. Le sujet religieux sert en quelque sorte d’alibi pour traiter le sujet principal qui semble plutôt être la mise en valeur de ces nouvelles techniques de la perspective et du clair-obscur. Conformément au nouveau mode de pensée de la philosophie humaniste, l’homme (en vêtements contemporains du peintre, et non de l’époque décrite) se retrouve au centre de la composition grâce aux lignes de construction convergeant vers un point de fuite unique, qui est aussi le sujet central du tableau. Le tableau chinois au contraire illustre la fidélité à un thème classique, les immortels, et à une construction classique de l’oeuvre elle-même. On remarque le goût des peintres lettrés pour le perpétuel retour, dans un esprit confucéen, à l’étude des maîtres anciens. Par ailleurs, les images en Chine ont une fonction différente de chez nous : nous verrons au cours de nos visites de maisons traditionnelles l’association phonétique entre des éléments visuels et des caractères chinois, comme la chauve-souris (fú) homophone du mot bonheur, bonne fortune (fú) par exemple, et qui est représentée aussi bien sur une composition de galets au sol que sculptée sur un meuble ou dans la pierre, ou encore peinte ou gravée. – Photos : Sol de galets avec une composition représentant (peut-être) des chauves-souris, symboles de bonheur – Porte de placard sculptée avec chauve-souris –

Si j’évoque ici la peinture italienne contemporaine du début de la dynastie Ming en Chine, c’est que je viens de terminer un livre de 300 pages densément écrites en petits caractères (et en anglais), qui m’a tenue en haleine plusieurs semaines, “1434 – The year a magnificent chinese fleet sailed to Italy and ignited the Renaissance” (L’année où une magnifique flotte chinoise navigua vers l’Italie et “alluma” la Renaissance), de Gavin Menzies. Cet officier de marine, ancien commandant de sous-marin de la Royal Navy a déjà écrit un premier livre en 2002, devenu un bestseller et traduit en plusieurs langues, “1421: The year China discovered America” où il expose la thèse – controversée – d’une découverte par des navigateurs chinois des différents continents, dont l’Amérique, avant leurs homologues européens. Par des recherches (cartographiques, archéologiques, traces et épaves trouvées sur le terrain, etc.), et en faisant référence à son expérience de marin, il s’évertue à démontrer que la Chine a organisé de grandes expéditions maritimes entre 1421 et 1423 qui ont conduit plusieurs navigateurs chinois à découvrir l’Inde, l’Afrique ou l’Arabie avec lesquels ils commercent, mais aussi à découvrir les côtes de l’Australie, de l’Amérique et de l’Antarctique. Selon Menzies, les Européens ont ainsi pu disposer avant les Grandes Découvertes d’informations chinoises collectées pendant ces expéditions, principalement de cartes marines. Si les historiens ne contestent pas les expéditions maritimes chinoises menées au début du XVe siècle par l’amiral Zheng He qui ont conduit la Chine à établir des relations commerciales et quelquefois diplomatiques en Indonésie, en Inde, en Arabie et sur la côte orientale de l’Afrique, sa thèse sur la sixième expédition de Zheng He est très contestée. Les experts des différentes civilisations chinoises, d’Amérique précolombienne, des aborigènes d’Australie ou du Grand nord ont réfuté ses assertions et plusieurs cartographes ont indiqué que les cartes sur lesquelles Gavin Menzies s’appuyait, pourtant toutes provenant de bibliothèques publiques ou d’universités anglo-saxonnes, ne sont pas authentiques, quelques-unes étant même des faux grossiers. – Illustrations : L’amiral Zheng He (dynastie Ming) – Pisanello, étude évoquée par Menzies car il pense que ce personnage serait un général mongol –

Néanmoins, je le mentionne car, comme l’avoue un de ses détracteurs les plus féroces, c’est un très bon narrateur, qui campe fort bien les personnages, décrit les ambiances de l’époque et les relations internationales, et même, selon ce professeur, ce serait bien de mettre ce livre bien plus facile à lire qu’un cours entre les mains des étudiants en histoire “pour leur montrer ce qu’il ne faut pas faire” et leur faire analyser par le menu les données présentées par l’auteur. Jusqu’à la lecture de ce livre, je croyais que c’était le monde musulman qui dominait les mers à cette époque. Pourtant, voici ce que confirme l’Encyclopedia Universalis. “La Chine a été la plus grande puissance maritime du XIe au XVe siècle. L’apogée est atteint, au XVe siècle, avec de grandes expéditions rendues possibles grâce au perfectionnement des techniques mises au point depuis le XIe siècle : invention de la boussole, apparition de la jonque de haute mer avec gréement et voilures permettant de naviguer au plus près. De plus, les Song du Sud (1127-1279), puis les Yuan (1280-1368) ont attribué un rôle considérable aux flottes de guerre. Enfin, les expéditions maritimes organisées sous les Ming, de 1405 à 1433, à des fins diplomatiques, culturelles et commerciales, ont pris un caractère officiel. L’expansion des expéditions maritimes chinoises correspond au déclin de la navigation arabe. Zheng He (1371-1434), eunuque musulman du Yunnan, est le personnage principal autour duquel gravite la tradition maritime chinoise. Il organise sept expéditions.” – Illustrations : Jonque du trésor à l’époque Ming – Pisanello, détail de la fresque Saint Georges et le Dragon, église Saint Anastasia, Vérone, avec le même personnage que celui figurant sur l’étude et remarqué par Menzies –

La dynastie Ming est une lignée d’empereurs qui a régné sur la Chine de 1368 à 1644, après l’effondrement de la dynastie Yuan dominée par les Mongols. Des missions diplomatiques terrestres avaient été menées vers l’est dès la période Han (202 av-J.C. – 220 av-J.C.) et le commerce maritime s’étendait jusqu’en Afrique de l’Est, mais les Ming mirent en oeuvre une puissante marine de guerre et une armée de métier d’un million d’hommes. En 1405, l’empereur Yongle promut son eunuque favori, le musulman Zheng He (1371-1433), au poste d’amiral à la tête d’une gigantesque flotte de navires destinée à des missions diplomatiques. Il y eut au total sept voyages, principalement dans l’océan Indien. Entre 1403 et 1419, les chantiers navals de Nanjing (Nankin, alors capitale de la Chine) construisirent 200 navires dont les grands navires aux trésors (bǎochuán). – Photos : Nanjing (Nankin), musée du brocard –

La taille exacte de ces vaisseaux est inconnue, mais leur longueur était certainement supérieure à 60 m et certains spécialistes évoquent 120 m de long. En 1962, des archéologues découvrent dans les ruines d’un chantier maritime de Nanjing la tige en bois d’une barre de gouvernail qui aurait appartenu à l’un de ces navires. Sa longueur de 10 mètres permet d’estimer qu’elle avait été prévue pour un bateau dont la coque devait faire 150 mètres. Puis, en 1973, les archéologues trouvent un vaisseau plus petit à Quanzhou. Ce bateau à deux mâts a probablement sombré autour de 1270. Il comporte 13 compartiments et renferme les restes d’une cargaison exotique composée d’épices et de bois de senteur qui provient en grande partie de l’Afrique orientale. Cette épave donne à penser qu’un siècle avant les légendaires voyages en mer de Zheng He, les Chinois se livraient déjà à d’ambitieux exploits commerciaux, d’un bout à l’autre de l’océan Indien. Si les estimations sont justes, les jonques les plus imposantes de Zheng He dépassent de loin en taille les plus grands vaisseaux des explorateurs européens, sans compter que les bateaux chinois sont très avancés sur le plan technique, notamment grâce à leurs compartiments étanches, à l’efficacité de leurs voiles au tiers qui permettent de serrer le vent et à leur gouvernail compensé, qu’on ne retrouvera sur les navires européens que des siècles plus tard. Ces voyages diplomatiques s’arrêtèrent à la mort de l’empereur Yongle car la Chine devait faire face à une nouvelle menace des Mongols au nord et elle n’avait plus les moyens de financer ces ruineuses expéditions. À la suite de rivalités de pouvoir à la cour impériale qui vit les mandarins soucieux d’orthodoxie l’emporter sur les eunuques partisans de l’ouverture, le pays se referma sur lui-même et en 1479, les documents relatifs à ces voyages furent détruits et des lois interdirent la construction de grands navires. Cette décision entraîna l’accroissement de la piraterie le long des côtes chinoises. Les pirates japonais (Wakō) commencèrent à mener des raids sur les communautés côtières mais la majorité des attaques était le fait de Chinois. Je déduis de tout ceci que Gavin Menzies s’est appuyé en grande partie sur des données sûres, même si ensuite il s’est permis des extrapolations hasardeuses. Par exemple, cherchant à tout prix des preuves de l’entrée d’une partie de la flotte chinoise dans le bassin méditerranéen, qui aurait vogué du Caire à Venise, il découvre un détail intéressant sur une fresque peinte par Pisanello (1395-1455) dans l’église de Saint Anastasia à Vérone, “Saint George et la Princesse de Trébizonde” (St George et le Dragon). Parmi le groupe de cavaliers situé à gauche se trouverait le portrait d’un général mongol à cheval sur une monture richement caparaçonnée et présentant des traits faciaux, des vêtements et un chapeau très similaire aux sculptures des généraux de Zhu Di qui se dressent le long de la route menant à son tombeau, au nord de Beijing (Pékin). Un dessin de la figure dure et puissante du Mongol est aussi exposé au Louvre à Paris. – Photos : Nanjing (Nankin), musée du brocard –

Menzies enquête également sur les sources d’inspiration de Léonard de Vinci. Selon lui, il paraît évident qu’elles proviendraient de façon indirecte de documents chinois dont il aurait eu connaissance par Francesco di Giorgio, qui lui-même aurait tenu ses informations de Mariano di Jacopo ditto Taccola qui aurait été en contact avec le pape Eugenius IV, Giovanni Battista Alberti, Brunelleschi et Toscanelli. Menzies a cherché quels étaient les documents qui pouvaient être en possession de Zheng He dans ses bateaux-trésors et qui auraient été offerts au pape : un calendrier astronomique, des tables d’éphémérides et le Nung Shu, traité d’agriculture, écrit par Wang Zhen en 1313, et qui devint un bestseller comme en témoigne le grand spécialiste des sciences et techniques chinoises, Joseph Needham. Parmi les procédés décrits dans ce livre se trouve l’ensemble du processus de production de la soie et notamment un métier à tisser couplé avec un système hydraulique. Comme on le voit avec Brancacci, le mécène de ces deux peintres italiens, la soie est un enjeu important à cette période de l’histoire. Les Chinois ont perdu depuis quelques siècles leur monopole sur les textiles les moins évolués, puisque les magnaneraies byzantines de Grèce et de Syrie (VIe – VIIIe siècle) et celles des Arabes de Sicile et d’Espagne (VIIIe – Xe siècle) fournissent une matière première abondante, mais ils conservent une avance importante dans la confection de tissus de grande qualité qui continuent à affluer à travers l’Asie par les routes de la soie. En 1147, tandis que l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène est accaparé par la deuxième croisade, le roi normand Roger II de Sicile attaque Corinthe et Thèbes, deux importants centres byzantins de production de la soie, les met à sac et déporte leurs ouvriers à Palerme, donnant essor à l’industrie normande de la soie. L’épanouissement soudain de l’industrie de la soie à Lucques, à partir des XIe et XIIe siècles, est dû à l’installation de tisserands et de teinturiers juifs et grecs de Sicile ou des villes voisines de l’Italie du sud. L’importation de modèles chinois déclinant fortement avec la perte des comptoirs italiens en Orient, une industrie de tissage s’organise, afin de satisfaire les besoins en produits luxueux de la riche et puissante bourgeoisie. Dépassant dans leur élan le marché intérieur, les villes de Lucques, Gênes, Venise et Florence exportent bientôt vers l’Europe entière. – Illustrations : Nung Shu, traité d’agriculture, écrit par Wang Zhen en 1313 : Roues hydrauliques verticale et horizontale – Métier à tisser couplé à un système hydraulique – Photo ci-dessous : Soirie dans le hall d’entrée du musée du brocard à Nanjing –

La prise de Constantinople par les Croisés en 1204 entraîne le déclin de la cité impériale et de ses manufactures et à partir du XIIIe siècle, l’Italie développe sa production domestique après avoir fait venir environ 2 000 tisserands qualifiés de Constantinople, tandis que quelques artisans s’installent à Avignon pour fournir les papes. Le XIIIe siècle ajoute à une technique déjà en évolution des mutations si considérables que l’on est en droit de se demander si, comme en Angleterre au XVIIIe siècle, l’industrie textile n’a pas joué un rôle moteur dans le progrès technique. Dans ce contexte, le travail de la soie occupe une place particulière. Il existe déjà, au début du XIIIe siècle, une forme primitive du moulinage du fil de soie. En 1221, le dictionnaire de Jean de Garlande, en 1226, le Livre des métiers d’Étienne Boileau énumèrent plusieurs sortes d’instruments qui doivent être des machines à retordre. Il semblerait qu’à Bologne, on assiste au passage à des instruments plus perfectionnés (entre 1270 et 1280). Dès le début du XIVe siècle à Lucques, de nombreux documents font allusion à des appareils complexes en usage. Le dévidoir, dérivé de l’industrie de la soie, se fait jour sous des formes multiples. Le rouet à caneter se répand. L’ourdissoir à dents remplace l’ourdissoir au mur, allant de pair avec le rouet à bobiner (vers 1300). Il est possible que cet ourdissoir à dents soit aussi venu de l’industrie de la soie : il uniformisait l’ourdissage et augmentait la longueur ourdie. Dès la fin du XIVe siècle, sans doute à cause de la grande crise du milieu de ce siècle (agraire, climatique, famine, peste noire…), on s’orienta vers des procédés moins coûteux, utilisant techniques et machines que les règlements antérieurs prohibaient généralement (utilisation d’une laine de plus basse qualité, ensimage, cardage, rouet, métiers à plusieurs piés…). Dans le domaine de la soie on assiste à l’expansion des filatures hydrauliques et du métier dit de Jean le Calabrais, qui se fait surtout au XVe siècle. En 1472, il existe à Florence 84 ateliers de tissage de soie et au moins 7 000 métiers. Mais les tissus italiens sont extrêmement coûteux, autant en raison de la matière première que des coûts de fabrication. Les artisans italiens s’avéreront incapables de s’adapter aux nouvelles exigences de la mode française, qui réclame des étoffes plus légères et moins chères, essentiellement destinées aux vêtements, de sorte que la production passera progressivement aux mains de leurs voisins. Cependant, les soieries italiennes resteront longtemps parmi les plus prisées, notamment pour l’ameublement et les tentures. – Photos : Musée du brocard à Nanjing (Nankin) : tissage – Ci-dessous : Soirie dans le hall d’entrée du musée du brocard à Nanjing –

 

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