Inde et Chine – 7

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Inde : Richard, Michelle, Elisabeth, Jacques, Annie, Cathy, Jean-Louis et Sylvain – Chine : Cathy, Jean-Louis, Sylvain avec Françoise et Pierre M. sur le continent et Olivier et Xin à Hong Kong
 

Vol Biarritz-Paris-Delhi le 18 octobre – Vol Delhi-Shanghai le 1er novembre et Nankin-Hong Kong le 11 novembre – Retour en France le 14 novembre

iP1380692Je reviens sur les embouteillages de Varanasi qui nous ont empêchés de sortir de la ville, alors que nous avions projeté une excursion le 29 octobre. Mal nous en a pris, et le chauffeur n’a pas été capable d’anticiper non plus les difficultés de circulation. Qui plus est, ne sachant pas s’exprimer, il nous a fait descendre en pleine voie rapide devant un marché où nous n’avions nullement l’intention de nous rendre, et nous avons dû attendre au milieu du bruit et des gaz d’échappement qu’il ait fait deux fois le tour dans les bouchons pour remonter dans le minibus et retourner bredouilles à l’hôtel. Vraiment une excursion pourrie ! En fait, des foules entières étaient en train de converger vers la ville sainte en prévision de la fête du soleil Chhath Puja qui allait se dérouler sur la rive du Gange le 30 octobre au petit matin. iP1380766Un peu comme Diwali, cette fête est liée à l’astronomie. C’est un très ancien rite hindou dédié au dieu de l’énergie, également appelé Surya ou Surya Shashti (Lumière suprême). Surya est le chef des Navagraha, les neuf planètes et phénomènes astronomiques de l’Inde classique, très importantes dans l’astrologie hindoue. On les appelle aussi les Neuf saisisseurs, ce sont Sûrya, le Soleil, Chandra, la Lune, Mangala ou Angâraka, Mars, Budha, Mercure, Brihaspati, Jupiter, Shukra, Vénus, Shani, Saturne, Râhu, l’éclipse et Ketu, la comète. Surya est souvent dépeint tenant les rênes d’un chariot tiré par sept chevaux (les sept couleurs de l’arc-en-ciel ou les sept chakras du corps). Le dimanche lui est dédié (comme en anglais, Sunday). Les hindous adorent aussi en même temps Chhathi Maiya, considérée comme la compagne de Surya, son épouse ou son amante. Dans les Védas, elle est appelée Usha, c’est-à-dire l’aube, le premier rayon du soleil. Mais dans les Rig Véda, elle a une signification plus symbolique, il s’agit de l’aube de la conscience divine de l’aspirant. Il y a Usha et Pratyusha (crépuscule, dernier rayon du soleil diurne), l’une est adorée le matin du dernier jour de la fête (qui dure quatre jours) et l’autre le soir, en offrant de l’eau ou du lait au soleil levant ou couchant. Les gens prient Chhathi Maiya pour être délivrés de leurs maux, ainsi que pour obtenir la Moksha (libération du cycle des renaissances). Les fidèles font des offrandes à Surya pour qu’il bénisse la vie sur terre. Ils vénèrent le dieu Soleil et prient pour le bien-être, le succès et le progrès des membres de leur famille, des amis et des personnes âgées. Selon l’hindouisme, la vénération du Soleil est liée à la guérison de diverses maladies telles que la lèpre, mais je précise tout de suite que je n’ai vu aucun lépreux ou malade se rendant sur les ghâts. – Photos : Après Diwali et la Nouvelle Lune, le croissant lunaire réapparaît et grandit – Près d’un petit temple, un grand arbre sur un ghât – Ci-dessous : Après les cérémonies de la veille, nettoyage à grand jet de la boue et des ordures qui s’en vont directement dans le Gange au bas des marches –

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Les rites ont donc commencé l’avant-veille, les femmes chantant des cantiques tout en se rendant à la queue le leu sur les ghâts avec des sacs emplis de fleurs et un vase ou seau rituel de cuivre. Elles creusaient la boue à la main et la portaient un peu plus haut sur la berge pour en faire des galettes ornées de pétales colorés et de lumignons devant lesquelles elles demeuraient assises, priant et méditant. iP1380769Elles se baignaient tout habillées, de l’eau à mi-corps, pliant les genoux pour s’immerger en entier ou plongeant le vase aux ablutions dans l’eau boueuse pour s’en asperger la tête. Des hommes et quelques enfants en faisaient autant, mais après avoir enlevé leurs vêtements (à part un caleçon ou un slip). Le Gange est en effet considéré comme sacré par les hindous : l’immersion dans ce fleuve lave le croyant de ses péchés et la dispersion des cendres dans le courant peut apporter une meilleure vie future et même permettre d’atteindre plus tôt la moksha ou délivrance, c’est-à-dire la sortie du monde phénoménal. Pour les hindous, l’eau du Gange possède la vertu de purifier le corps des humains et de libérer l’âme des défunts. L’immersion du pèlerin dans le Gange symbolise sa recherche de l’union avec l’ultime vérité, l’ultime réalité au sens spirituel, le fleuve lui apportant la sagesse. D’autres sites sacrés hindous sont disséminés le long des rives du Gange, comme Haridwar par exemple. – Photo : Un défunt en partie immergé attend son tour pour la crémation, le corps entouré d’un linceul et de guirlandes de fleurs –

iP1380664Nous avons pris une barque pour longer la rive et observer les rites sur les ghâts avec un peu de recul, la crémation des morts, la grand’messe du soir avec une dizaine de prêtres qui officiaient de concert dans un grand charivari de cloches, d’autres cérémonies plus calmes, dans la nuit, les fidèles, hommes et femmes, assis par terre devant des lumignons. Une inquiétude nous taraudait car, le lendemain, notre chauffeur était sensé venir nous prendre à notre hôtel pour nous emmener de bonne heure à l’aéroport. Comment allait-il accéder au parking public situé à une centaine de mètres, et comment allions-nous nous extirper de cette ville pieuse bondée de pèlerins ? iP1380665Le 30 octobre à quatre heures du matin débuta une litanie fort bruyante. Un homme, jusqu’au lever du soleil, c’est-à-dire trois heures durant, récita des prières dans un micro. Il y avait un haut-parleur devant l’hôtel, sans doute y en avait-il une kyrielle sur l’ensemble des ghâts, pour que chacun puisse l’entendre. J’étais trop fatiguée et irritée de ne pouvoir esquiver ce boucan pour trouver le courage de me lever. Cela me rappelait un film algérien où le personnage principal n’en pouvait plus d’entendre le chant du muezzin diffusé chaque nuit à volume maximum par un haut-parleur situé près de sa fenêtre : il finit par couper le fil, excédé et épuisé autant physiquement que nerveusement. On imagine bien le scandale qui s’en suivit. Mais Richard et Sylvain étaient mieux disposés que moi. iP1380784Ils allèrent faire un tour, et Sylvain filma Richard, saisi par l’atmosphère ambiante, qui se baigna dans le Gange parmi les fidèles stationnant un long moment debout dans l’eau calme à prier et se recueillir. Ce jour-là, les hindous doivent garder le jeûne sans même boire et, pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer et venir dans le fleuve sacré, il leur suffit de trouver un point d’eau, la mer, une rivière ou même un lac artificiel pour accomplir leurs ablutions. Ils offrent des prasad* et des aragh** au soleil levant. Cette cérémonie Chhath Puja est célébrée dans plusieurs Etats de l’Inde, le Bihar, l’Uttar Pradesh (où se trouve Varanasi), le Jharkhand et le Népal. Selon le calendrier hindou, elle a lieu le 6ème jour du mois de Kartika (octobre ou novembre) – d’où son appellation chhath -. iP1380831Cette information que je reproduis ici me semble douteuse, car le 23-24 octobre (15ème jour du mois de Kartika) a été célébrée la fête de Diwali. Je pense qu’il doit s’agir plutôt du 6ème jour après la Nouvelle Lune du mois de Kartika, ce qui correspond mieux (24+6=30 octobre). Comme je ne comprenais pas ce qui se disait, la litanie me donnait un peu l’impression d’un commentaire de match à l’espagnole (les cris d’enthousiasme en moins), mais en réalité, l’officiant était en train de réciter d’anciens textes du Rigveda et des hymnes d’adoration au Soleil, en continu, trois heures durant, sans un enrouement de la voix…

(*) Prasāda (sanskrit), prasād (hindi), est un terme de l’hindouisme qui signifie splendeur ou sérénité, mais aussi grâce, faveur. En fait ce terme a un double sens. Prasad est une offrande ou nourriture présentée à une divinité ou à un Maître spirituel, afin qu’elle soit bénie avant d’être redistribuée aux fidèles à la suite d’un office religieux, une puja. Cependant prasad désigne aussi la grâce divine qui libère le croyant du samsara (courant des renaissances successives) et lui donne la libération (moksha).

(**) Aragh puja : prières offertes au soleil levant.

– Photos : La vache aussi doit se purifier dans le Gange – Le linge est battu contre la pierre – Du bois est amené en barque devant le ghât des crémations – Ci-dessous : Les cendres sont versées dans le fleuve – Un peu en amont, des hommes lavent le linge sur des pierres au bord du fleuve et l’étendent à sécher sur les marches –

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cP1390390Françoise nous emmène voir de très beaux jardins traditionnels, à commencer par celui du mandarin Yu (Yuyuan) à Shanghai, puis le jardin Tuisi, construit à la fin du 19e siècle à Tingli, une des “Venise chinoise” parcourue de canaux. Le jardin chinois a de très profondes racines philosophiques. Il symbolise le paradis dans le monde. Selon les anciennes légendes, ce paradis trône au sommet de la grande montagne, dans les îles lointaines au milieu de la mer. Là se trouve l’élixir de longue vie qui permet d’accéder à l’immortalité. Les premières mentions de jardin remontent à plusieurs siècles avant notre ère. cP1390386Dès le IIIe siècle le jardin va sortir de la sphère impériale grâce au développement d’une classe de marchands fortunés et surtout de lettrés fonctionnaires. Ils associent à la réussite sociale acquise en servant l’État et l’Empereur et relevant plutôt de valeurs confucéennes, la réussite spirituelle qui s’acquiert en cultivant sa vie intérieure et qui relève, elle, des valeurs taoïstes. Le développement du bouddhisme et du taoïsme va permettre au jardin de gagner le monde religieux dans les temples que les moines ont construits à l’écart des villes. – Photos : Jardin du Mandarin Yu –

Mais c’est sous les Ming et les Qing qu’il acquiert sa dimension artistique et atteint sa plénitude. Les éléments naturels qui le composent y sont soigneusement choisis pour leurs significations historiques, littéraires ou symboliques. Les peintures de paysage et l’art des jardins se développent en parfaite symbiose en Chine. Ce phénomène historique conduit à développer un “œil” très particulier, commun à ces deux formes artistiques. cP1390397L’aspect “estampe” de certains jardins chinois n’est donc absolument pas le fruit du hasard mais bien le résultat de la combinaison des regards du peintre et du paysagiste. On pourrait même mettre en parallèle l’agencement des jardins et la peinture sur rouleau qui permet de ne dévoiler l’œuvre que progressivement aux yeux du spectateur. Tout comme elle, le jardin n’est jamais visible dans son ensemble. Un jardin doit donc refléter deux souffles vitaux, celui de la nature qui est mise en scène au travers des arbres, des roches ou des étendues d’eau qui agrémentent le jardin, mais également celui du jardinier qui représente la création, mais une création qui doit tendre vers le plus parfait des équilibres, l’équilibre naturel. – Je fais juste un aparté pour rappeler la pensée du japonais Masanobu Fukuoka, qui ne cesse, sa vie durant, de chercher les “formes” des plantes cultivées et l’environnement qui leur est nécessaire pour bien pousser, de façon à les faire tendre vers les formes naturelles, les plus parfaites, les plus équilibrées, et donc les plus saines dans un milieu le plus sauvage possible, donc naturel, équilibré et parfait. –

cP1390372Le jardin est une œuvre, un spectacle qui s’offre aux yeux du visiteur. Jamais on n’arrive à le saisir dans son entier. L’ensemble est rythmé par un réseau de murs troués ici, de portes rondes là (portes de la lune), de fenêtres ajourées, qui finissent par transformer le jardin en une kyrielle de cours et de recoins. Ces cloisonnements qui le structurent et les ouvertures qui y sont pratiquées visent à produire artificiellement un ensemble de sensations visuelles. Les ouvertures conduisent le regard comme un cadre le ferait pour un tableau. La symétrie n’est pas érigée en principe comme dans le jardin occidental, le paysagiste cherche plutôt à dégager une harmonie générale qui puisse avoir une apparence naturelle. cP1390398Il s’agit en quelque sorte de donner une représentation idéale de la nature, de la sublimer. Selon le concept taoïste du yin et du yang, l’harmonie naît et vit par la présence d’éléments opposés comme beauté et laideur, clair et obscur… Les rochers par leurs formes tourmentées constituent le yang alors que l’eau du bassin ou de l’étang par l’équilibre qu’elle procure se place du côté du yin. Voici ce qu’en disait Lao-Tseu (Tàishàng lǎojūn) dans le Tao Tö King (Dao De Jing), le livre de la voie et de la vertu :

cP1390090L’homme d’une vertu supérieure est comme l’eau.
L’eau excelle à faire du bien aux êtres et ne lutte point.
Elle habite les lieux que déteste la foule.
Parmi toutes les choses du monde, il n’en est point de plus molle et de plus faible,
et cependant, pour briser ce qui est dur et fort, rien ne peut l’emporter sur elle.
Pour cela rien ne peut remplacer l’eau.
Ce qui est faible triomphe de ce qui est fort.
Ce qui est mou triomphe de ce qui est dur.

Des pierres superposées évoquent la montagne, des rochers érodés sont autant constitués d’orifices et de creux que de matière (la valeur symbolique du vide dans la culture du taoïsme est centrale). Mais ces cavités peuvent être aussi comparées à des “yeux de dragon”, à la signification tout aussi codifiée dans la pensée chinoise : le dragon représente l’empereur et le qi* lorsqu’il danse. Il n’a pas de connotation négative. D’autres animaux réels ou fantastiques animent le jardin. Le phénix symbolise l’impératrice, et en association avec le dragon, la Chine toute entière. La tortue est souvent un symbole de longévité et d’endurance. Le poisson (carpe) représente la persévérance : elle lutte contre le courant vers la porte du dragon où elle se transformera en dragon. La chauve-souris est une marque de chance ou de fortune. cP1390072Les arbres y sont ainsi plantés de manière asymétrique, ils ont valeur d’éléments structuraux et permettent de créer des perspectives intéressantes ou de mettre en valeur d’autres éléments du jardin (pierre, étendue d’eau). La plupart des plantes de ces jardins chinois revêtent une dimension symbolique. Ainsi, le pin est associé à la sagesse, il incarne longévité et force, le bambou évoque la force et l’éthique du lettré qui plie mais ne cède pas, la pivoine, avec l’abondance de ses pétales aux couleurs somptueuses, symbolise la richesse et le pouvoir, le lotus la pureté, le prunier la noblesse, la ténacité et la résistance à l’adversité en raison de sa floraison précoce dans le jardin encore enneigé. – Photos : La chauve-souris, symbole de bonheur – Animal fantastique –

cP1390363(*) Selon le Feng Shui, le qi(littéralement air, souffle, énergie, tempérament ou atmosphère) est l’énergie vitale. Le Tao (littéralement la voie) met l’accent sur l’unité : tous les éléments de l’univers sont constitués du même élément, le qi.

Selon l’adage populaire, c’est au sud du fleuve bleu ou dans son delta que furent imaginés les plus beaux jardins, à Suzhou et Hangzhou. Suzhou, appelée Venise de l’Est, possède encore neuf jardins classés par l’UNESCO. C’est aussi un ancien centre de tissage de la soie et de broderie. cP1390402Toutefois, elle compte aujourd’hui quelque dix millions d’habitants et beaucoup de touristes se pressent pour la visiter. Nous avons pu profiter bien plus pausément de nos visites à Shanghai, Nanjing, et dans les villages de Tongli, Hongcun et Xidi, d’autant que nous nous sommes promenés en semaine. Nous avons eu un petit aperçu de ce que peuvent être les hordes chinoises qui partent en week-end à la sortie de Hongcun dans l’Anhui. C’était le “jour de la photo”, des cars entiers et des files de voitures commençaient à arriver vers le village, et les automobilistes s’arrêtaient à des endroits invraisemblables pour photographier les points de vue, sans se soucier de l’embouteillage monstre qu’ils provoquaient, puisque la route étroite n’offrait aucune possibilité de dépassement. Un pauvre policier, campé au milieu de la route un bâton à la main, essayait de fluidifier le trafic, mais personne n’en avait cure. Françoise nous a dit qu’à cause de ces foules pacifiques de citadins avides de verdure et d’oxygène, Pierre avait beaucoup de mal à découvrir la Chine le week-end et souvent, il devait renoncer à aller dans certains lieux car il y avait tout simplement trop de monde et qu’il était difficile de s’y rendre et impossible d’en profiter tranquillement. – Photos ci-dessous : Le dessus du mur figure le corps onduleux du dragon dont la tête dépasse à une extrémité –

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