Inde et Chine – 8

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Inde : Richard, Michelle, Elisabeth, Jacques, Annie, Cathy, Jean-Louis et Sylvain – Chine : Cathy, Jean-Louis, Sylvain avec Françoise et Pierre M. sur le continent et Olivier et Xin à Hong Kong
 

Vol Biarritz-Paris-Delhi le 18 octobre – Vol Delhi-Shanghai le 1er novembre et Nankin-Hong Kong le 11 novembre – Retour en France le 14 novembre

Contrastant avec ces jardins pétris d’histoire, voici ce que relate à propos de Shanghai un reportageintitulé “Les villes du futur” diffusé en janvier 2015 sur la chaîne de télévision Arte. Actuellement, on compte environ trois milliards de citadins dans le monde. Ces énormes concentrations d’individus sur des espaces réduits engendrent des problèmes spécifiques auxquels sont confrontées les municipalités qui cherchent comment y remédier. A Shanghai, en 25 ans, la population a doublé et compte 23 millions d’habitants. Dans cette mégapole démesurée, on cherche à recréer du lien social entre la ville et les habitants. A l’initiative des chefs de quartier, des expériences de villages numériques se multiplient, comme celle lancée dans le district de Lujiazui. Il est situé sur une péninsule entre la rive droite du Huangpu, dans le district de Pudong, et la rivière Suzhou qui le sépare du Bund, célèbre avenue développée à l’époque de la concession internationale. Jusqu’à la fin des années 1980, début des années 1990, Lujiazui était une zone peu construite comprenant des résidences, entrepôts et usines. En 1990, désireux de faire de Shanghai un centre financier, le Conseil des affaires de l’État accorda à cette zone un statut particulier. Il s’en suivit un développement économique massif et la construction de nombreuses tours de bureaux, d’hôtels et de centres commerciaux. En 2005, le Conseil des affaires de l’État réaffirma que Lujiazui était la seule zone commerciale et financière parmi les 185 zones de développement créées par le gouvernement central de la République populaire de Chine. Il est devenu aujourd’hui un des principaux quartiers d’affaires de Shanghai. Sur le plan architectural, Lujiazui se distingue par ses nombreux gratte-ciel tels que le Shanghai World Financial Center, la Perle de l’Orient, la tour Jin Mao et la Tour de Shanghai qui devrait ouvrir au public en 2015 et qui sera le plus haut gratte-ciel de Chine. – Photos : Passerelle piétonne fleurie en sandwich entre deux autoroutes – Jeunes Chinois – Ci-dessous : Une péniche beaucoup moins clinquante que les gratte-ciel –

Le but affiché des “communautés intelligentes” est le bien-être de la population, l’amélioration de la qualité de vie. La technologie n’est pas une fin en soi. Dans ce quartier, la préoccupation première des responsables communautaires, c’est la sécurité sur laquelle veille un millier de caméras, tout citoyen pouvant venir consulter les enregistrements afin d’aider la police à retrouver des délinquants (exemple donné dans le reportage : l’arrestation d’un voleur de bicyclettes). La vidéo-surveillance n’est pas l’outil le plus sophistiqué. La technologie se fait discrète, mais c’est toute la vie communautaire qui est numérisée. Dans un dispensaire, la population est invitée à faire des tests de pression artérielle. Ces informations arrivent sur une plateforme numérique, de façon à constituer une base de données pour analyser l’évolution sanitaire dans le quartier. Cette centralisation permet de mesurer l’impact des programmes, mais elle offre également la possibilité d’un traitement personnalisé : si les relevés de pression artérielle d’un habitant sont anormaux, le patient est mis en relation avec son médecin depuis son domicile, en télé-consultation, ce qui évite de surcharger les urgences. Les habitants de Lujiazui peuvent suivre un enseignement ou faire leurs courses via la télévision. Toutes ces démarches sont enregistrées sur la puce de leur carte d’identité numérique qui leur sert aussi à entrer et sortir de chez eux et pointer au travail volontaire. Ainsi, quand les bénévoles pointent dans le métro avant leur travail officiel, les heures de bénévolat sont comptabilisées. – Photos : Les bâtiments du début du XXe siècle du Bund – Gratte-ciel –

C’est dans les ordinateurs de l’entreprise FK Network que les cartes à puce déchargent leurs informations. Les personnes sont classées selon certains paramètres. Celles du groupe A ont plus de 65 ans et vivent seules. Si l’une d’elles n’est pas sortie depuis deux jours, le logiciel le détecte. Une alerte est donnée et transférée à une association qui pourra voir si tout va bien. Le centre de contrôle de M. Dong veille également sur d’autres catégories d’habitants, comme les anciens dealers ou toxicomanes. Si on se rend compte qu’une personne de ce groupe fait plus d’allées et venues que d’ordinaire et qu’il a trop de visites, l’association de quartier ira voir si tout va bien. Peut-être qu’on réalisera qu’il a replongé ou dealé. On rapporte des situations anormales pour que l’association fouille davantage. L’entreprise FK Network gère, pour le moment, les données de 60 000 citadins, mais veut étendre ses services à plusieurs millions d’habitants. Pour qu’un système fonctionne en Chine, il doit satisfaire trois exigences : il faut que la population l’apprécie, il doit satisfaire le gouvernement, et il faut que l’entreprise soit rentable, car elle investit gros. En l’occurrence, ce coûteux programme est financé, en partie, par la communauté de quartier elle-même, bientôt par la publicité que M. Dong espère afficher sur les portes d’entrée, et enfin, par le gouvernement national qui peut mettre à profit les données collectées sur la vingtaine de catégories de citadins qui en a été tirée. A Shanghai, on affiche la volonté de recherche du bien-être des citoyens grâce à un contrôle central. Une ville surveillée par des surveillants, eux-mêmes surveillés par un superviseur. Ce serait une des recettes d’une “communauté intelligente”. – Photos : Terre-plein central fleuri au milieu d’une avenue – Ci-dessous : Une autre péniche miteuse sur fond d’architecture ultra-moderne –

Je reviens à nos premières impressions lors de notre arrivée à Shanghai. Sachant que j’aurais du mal à me faire comprendre, j’avais préparé une feuille où étaient marqués le nom et l’adresse de notre hôtel en anglais et en caractères chinois (copiés-collés depuis le site Internet). Il fut très facile de sortir de l’enceinte de l’aéroport et de trouver à l’extérieur le lieu où nous pouvions prendre le taxi, toute la signalétique étant bilingue chinois-anglais. Une queue était déjà formée, sous la surveillance d’un planton autoritaire qui interrogeait chaque voyageur sur sa destination et lui indiquait quel taxi prendre en le houspillant s’il n’allait pas assez vite. Lorsque ce fut notre tour, je montrai mon papier en disant le nom de l’hôtel en anglais. J’appris plus tard que le nom anglais n’était pas la traduction du chinois, de même que pour l’adresse, ce qui complique singulièrement la tâche pour se faire comprendre. Le planton nous prit en charge, se fit notre intermédiaire pour expliquer rapidement au chauffeur où il devait nous emmener, et nous embarquâmes dans une voiture confortable et moderne. Mais tout en roulant à toute vitesse d’une voie rapide à l’autre, le conducteur se mit à téléphoner en continu : il se renseignait pour savoir où nous déposer. Nous arrivâmes en plein centre, dans des avenues larges, en bon état, bordées d’immeubles à l’occidentale. A l’accueil de l’hôtel, la réservation était bien enregistrée et un visiteur chinois d’une autre ville lia conversation gentiment avec nous en anglais pendant que nous attendions qu’on nous donne notre numéro de chambre. Une demi-heure après, nous allions dîner dans un des petits restaurants de la rue aux menus bilingues anglo-chinois et pourvus de photos des plats : trop simple !

Je m’étais attendue à bien plus de complications dans un pays encore fermé il y a peu à tout visiteur étranger. Comment avait-il pu effectuer une mutation aussi rapide ? Un article de 2010 m’éclaire sur la question. En prévision de l’Exposition universelle de Shanghai, la ville a voulu faire encore plus d’effet vis-à-vis de la communauté internationale qu’aux Jeux Olympiques de Pékin de 2008. Pendant trois ans de travaux, de bruit et de poussière, la mégapole a subi un lifting intégral. Tout ce qui était passé, usé, abîmé a été rafraîchi ou détruit. Auparavant, il y avait beaucoup de trafic, les routes étaient défoncées, il y avait plein de bouchons… A Pudong, il y avait une aciérie et de l’autre côté du fleuve, à Puxi, une centrale électrique et un chantier naval : c’était un quartier sale et encombré. L’ancienne usine accueille désormais un musée. Il y avait 272 usines à Shanghai qui engendraient moult pollution. 33 mois et 500 millions d’euros ont été nécessaires pour redonner à l’avenue du Bund sa splendeur passée. Le trafic a été enterré, et l’on est passé de 10 à 4 voies de circulation. 40% des voitures qui circulaient sur l’avenue ont disparu, remplacés par des piétons sur la promenade de la berge, jusqu’à deux millions de personnes par jour ! Quatre nouvelles lignes de métro ont été construites pour 2010, quatre supplémentaires pour 2012, les autres ont été prolongées. Le métro de Shanghai n’a pas plus de 15 ans et pourtant, avec ses 420 km, il est déjà le plus long de Chine. Trois tunnels supplémentaires traversent le Huangpu, l’aéroport de Hongqiao s’est doté d’un deuxième terminal et 4000 nouveaux taxis sont entrés en circulation. En tout, la facture de la ville s’élève à 44 milliards d’euros. Dans cette frénésie de rénovation, certains ont perdu leur logement, à commencer par ceux qui habitaient sur le site de l’exposition, à côté des usines. L’offre de relogement était assortie d’une participation beaucoup trop élevée pour bien des retraités qui ont dû se débrouiller comme ils pouvaient sans aucune compensation (par exemple, une retraitée de 80 ans vit désormais à l’hôtel, son logement ayant disparu sous l’action des bulldozers, malgré sa farouche opposition). Si le Bund a été préservé, d’autres quartiers ont été détruits, comme l’ancien ghetto juif, qui a été remplacé par le “Bund historique”. En prévision de l’Exposition universelle, 6400 personnes ont été arrêtées lors d’une opération anti-délinquance coup de poing, des prostituées, des voleurs à la tire, des vendeurs de DVD pornographiques, tous ceux qui risquaient d’importuner les visiteurs. Des affiches de propagande ont diffusé des consignes de bonnes manières : “Ne crache pas dans la rue”, “parle avec élégance”, “habille-toi de manière civilisée” (en référence aux pyjamas portés dans la rue, une tradition à Shanghai)… Des bénévoles ont été recrutés pour faire de la sensibilisation. Un chroniqueur s’interroge : “La question est de savoir qui définit ce qui est civilisé ou pas : l’Occident ou notre tradition ?” La censure s’est aussi faite plus dure : critiquer publiquement l’exposition, c’était prendre le risque de représailles, comme c’est arrivé à un groupe punk fin 2009 qui avait fait une gentille parodie de l’hymne des Jeux Olympiques de Pékin intitulée “Shanghai ne vous souhaite pas la bienvenue…”.

Si la situation de Shanghai s’est améliorée sous la pression internationale, ce n’est pas le cas dans les endroits plus reculés et moins en vue. Avec l’industrialisation accélérée de la Chine, la pollution a augmenté dramatiquement et des groupements se sont mobilisés pour obliger l’Etat à sévir contre ces nuisances. La première mobilisation contre un projet polluant eut lieu en 2008 à Xiamen, dans l’est du pays. Les autorités renoncèrent à construire l’usine de paraxylène prévue (groupe d’hydrocarbures aromatiques, dérivés méthylés du benzène). En 2011, à Dalian dans le nord-est, 70 000 à 80 000 manifestants obtinrent la promesse de fermeture d’une usine de paraxylène, mais la production reprit peu après et plusieurs manifestants furent condamnés. En 2012, même scénario à Shifang, dans le Sichuan au centre, cette fois contre une fabrique de traitement du cuivre : des dizaines de milliers de personnes saccagèrent des bâtiments officiels et incendièrent des voitures. En octobre 2012, à Ningb, dans l’est, la population marcha contre la mairie et protesta plusieurs jours durant contre l’agrandissement d’un complexe pétrochimique. Des barricades furent érigées, la police fut attaquée à coups de briques, 50 personnes furent arrêtées, mais les autorités finirent par renoncer au projet. A Qidong, près de Shanghai, où les bâtiments gouvernementaux avaient été mis à sac l’année précédente par des opposants à un projet de déchetterie, 14 d’entre eux furent traduits en justice. Certains avaient déchiré les vêtements du secrétaire du Parti, exhibé à demi-nu devant la foule furieuse. La manifestation qui devait avoir lieu en mai 2013 à Chengdu dans le centre contre un projet de raffinerie fut empêchée par l’envoi de milliers de soldats qui devaient effectuer “un exercice de préparation en cas de tremblement de terre”. Le projet de raffinerie de Kunming, situé à 40 km de la ville, doit être achevé en 2018. Il devait s’accompagner d’une usine de paraxylène, produit toxique qui sert aux industries du plastique et du textile. Le danger pour les riverains est nul si l’usine est construite selon des normes strictes, mais les sanctions et amendes encourues par les pollueurs sont excessivement faibles. En Chine, il y a désormais des “villages du cancer”, 459 selon un décompte non officiel. Le pire est à Zhaiwancun, dans la province de Hubei, où le taux de cancer est 80 fois supérieur à la moyenne nationale. Des maladies étranges apparaissent en raison de la pollution de l’air et de l’eau, sans quasiment aucune réaction des gouvernements locaux.

Cet article me rappelle le sujet du roman terriblement impressionnant de Yan Lianke, “La fuite du temps”, paru en Chine en 2009 et en France en 2014. Dans un style remarquable, il retrace quatre décennies de la vie d’un village isolé du Henan qui lutte pour sa survie contre une maladie mystérieuse, la “maladie de la gorge obstruée” dont les habitants meurent avant l’âge de quarante ans. L’auteur est né dans le Henan en 1958, et il intègre les rangs de l’Armée populaire de Libération à la fin de son adolescence pour échapper à la pauvreté et à la faim. Son œuvre récente dérange, elle est parfois interdite, car elle aborde par la satire des sujets de société souvent passés sous silence. Limogé de l’armée en 2004, il vit désormais à Beijing où il enseigne à l’Université. Comme dans son chef-d’œuvre “Le rêve du village des Ding”, on découvre une vie rurale âpre, difficile, tiraillée entre les impératifs du collectif et les aspirations individuelles, l’orgueil des uns, la soumission des autres, sur fond de misère commune. En fin du Livre I, Yan Lianke nous donne l’explication scientifique de cette maladie, telle qu’elle a été donnée par des observateurs de l’ONU venus faire une série de prélèvements. Au district de Gaomi dans le Shandong, le taux de fluor représentait un danger. Plus de 400 000 personnes étaient touchées, plus de 90% de la population était atteinte de fluorose et plus de 30% gravement malade. Dans le Henan, dans la région montagneuse des Balou, à plus de dix lis à la ronde du village des Trois Patronymes où se situent les personnages du roman, outre un taux de fluor plus important encore que celui de Gaomi, l’air, le sol, la végétation étaient imprégnés de diverses toxines, cent vingt-six sortes peut-être, des toxines inconnues. Mais aucune mention n’est faite des raisons de cet empoisonnement exceptionnel. Par ailleurs, la seule indication permettant de situer le roman dans l’histoire contemporaine chinoise réside dans le passage où, affamés, les survivants des Trois Patronymes quittent leur village pour aller mendier dans les campagnes et villes alentour. Mais les lieux sont déserts, tout le monde étant occupé à fabriquer de l’acier, et il n’y a pas de nourriture car, du coup, personne ne s’est préoccupé des récoltes. Une partie de l’histoire se déroule donc durant le Grand bond en avant et la terrible famine qui a suivi (30 millions de morts) soit entre 1958 et 1960 et elle se termine avec la fin du percement d’un canal d’amenée d’eau potable (qui s’avère également polluée) au début des années 90.

Il n’empêche que durant tout notre séjour en Chine, contrairement à l’Inde, nous n’avons jamais été inquiétés au sujet de la qualité de la nourriture. Non seulement elle était excellente, très variée, colorée et dépaysante, mais en plus il n’y avait aucun risque de tomber malade (je parle de la tourista), même en mangeant des crudités. Chez Françoise et Pierre à Nanjing, un système en bout de robinet purifiait l’eau que nous pouvions boire telle quelle. Le seul détail auquel nous avons dû prendre garde (comme en Inde), c’était les piments et autres épices très relevées qui nous auraient brûlé la bouche au moins pour la journée. Nos étalages de nourriture sont vraiment pauvres en comparaison des marchés indiens et chinois. La diversité des légumes n’a d’égale que celle des fruits, et nous étions incapables de reconnaître la grande majorité d’entre eux. C’est peut-être aussi parce qu’une superficie importante de l’Inde et de la Chine est en zone tropicale, ce qui fait que, contrairement à nous, ces produits sont locaux, ou du moins nationaux, et ils n’ont pas à être importés à grands frais. Si, en Inde, les marchés sont le plus souvent dans la rue, la poussière et la circulation automobile ou des deux-roues, en Chine par contre, nous avons vu des étalages disposés à l’intérieur, dans des conditions bien plus saines et reposantes pour l’acheteur. Seuls les petits vendeurs de rue cuisinaient sur un réchaud combiné à leur moto ou triporteur (électriques et silencieux), découpaient leurs fruits ou préparaient leurs mets sucrés. Je n’ai pas du tout évoqué nos trois derniers jours passés à Hong Kong, où notre neveu Olivier venait de convoler en justes noces avec Xin, une Chinoise dont les parents habitent dans le sud du pays. Je me suis délectée à me promener dans le quartier de notre hôtel, un peu éloigné du centre et de couleurs très locales, qui offrait aux regards des passants des étalages extraordinaires de fruits de mer et poissons séchés sur une rue entière, chaque petite échoppe vendant exactement les mêmes produits que sa voisine. Il y avait aussi des champignons séchés de toutes tailles, des mollusques bizarroïdes et pas très appétissants, des légumes de toutes les couleurs et des fruits éblouissants. J’ai par contre un souvenir un peu immonde de canards (morts) écartelés suspendus par le cou en enfilade. Si les Indiens sont en grande majorité végétariens, avec beaucoup de restaurants qui ne proposent ni viande ni poisson, les Chinois sont vraiment polyphages, consommant même parfois des insectes et des serpents, sans parler des chiens et des chats.

 

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