Japon, parcs et jardins 2

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Ginshadan, la mer de sable d’argent (Temple Ginkaku-ji, Kyoto) et le Kôgetsudai (le cône tronqué à l’angle)

Jardins et bouddhisme

Temple Ginkaku-ji, Kyoto
Temple Ginkaku-ji, vue sur Kyoto

Les jardins et parcs japonais me semblent très difficiles à appréhender si ce n’est superficiellement. En effet, il ne s’agit pas simplement d’un choix de plantes harmonieusement agencées. Les jardins, petits ou grands, sont le reflet d’un mode de pensée, de croyances, d’un mode de vie, d’influences, et leur aspect évolue au cours du temps avec les mentalités de ceux qui les conçoivent et les fréquentent… Leur existence même a dépendu, et dépend encore, de deux facteurs : une structure pyramidale de la société nippone extrêmement inégalitaire, d’une part, et la religion d’autre part. Ainsi, de même que le christianisme imprègne la culture européenne sous toutes ses formes, c’est le bouddhisme indien qui joue ce rôle au Japon, après être passé au crible chinois et s’être intimement combiné avec les croyances et religion (shinto) locales. Qui plus est, de même que le christianisme a évolué selon diverses tendances, jugées parfois hérétiques, jusqu’à se scinder en plusieurs branches, le bouddhisme a aussi développé une forme d’arborescence qui rend encore plus ardue sa compréhension par le néophyte. Me voilà donc perplexe devant ce “tas de sable”, au demeurant fort beau, que nous longeons en nous insérant dans la file des nombreux touristes qui visitent Ginkaku-ji (銀閣寺), le temple au Pavillon d’argent de Kyoto dont le jardin est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

La rivière Hozu, à l’arrière de la propriété de Ôkôchi Denjiro (Villa Ôkôchi sansô, Kyoto)

Des kami dans la nature

Daijô kaku, ancienne villa d’Ôkôchi Denjiro (1898-1962)
Oies peintes sur des panneaux de bois coulissants (Palais impérial, Kyoto)

Historiquement, les différents styles de jardins sont apparus sur Honshū, la grande île centrale du Japon, au climat tempéré et humide, aux quatre saisons bien marquées, à la flore très diversifiée. La géographie de l’île, en bonne partie composée de massifs volcaniques parcourus d’étroites vallées, a conduit à l’emploi de styles naturels, adaptés aux contours du terrain, et ne cherchant pas à imposer un grand dessin géométrique aux jardins. Pendant la période Jōmon (avant –300), les abords dégagés des arbres, des rochers ou des chutes d’eau, ainsi que des plages de galets étaient utilisés à des fins religieuses. Les anciens croyaient qu’un endroit entouré de pierres abritait des dieux (kami), d’où le nom de amatsuiwasaka (barrière céleste) ou amatsuiwakura (siège céleste). De même, un bosquet d’arbres portait le nom de himorogi (frontière céleste); les fossés et les ruisseaux qui entouraient les terres sacrées étaient nommés mizugaki (clôtures d’eau).

Au Japon comme dans bien d’autres civilisations, manifestement seuls les hommes avaient accès à la culture… (Panneaux peints du Palais impérial, Kyoto)

Des jardins-rivières

Nature, peinture sur panneaux coulissants de bois (Ginkaku-ji, Kyoto)

Les premiers sanctuaires shintō de la période Yayoi (–300 à +250), comme Ise-jingû, utilisent des graviers ou du sable pour délimiter un espace sacré (yuniwa). Mais c’est sous l’influence du bouddhisme que les premiers véritables jardins sont dessinés pendant la période Asuka (538-710), puis la période Nara (710-794). Dans la région de Yamato (aujourd’hui la préfecture de Nara), les concepteurs des jardins de la famille impériale et des clans puissants créent des imitations de vue de mer qui mettent en scène de grands étangs ponctués d’îles, longés par des “rivages”. Les immigrants bouddhistes chinois et coréens donnent l’idée d’y ajouter des fontaines rocheuses et des ponts. Bien qu’aucun jardin de ces époques n’ait été préservé, il en demeure des descriptions dans des écrits comme le Man’yōshū, une anthologie de poésie publiée vers 760. Des fouilles récentes à Nara ont également permis de découvrir l’existence de jardins yarimizu, ou “jardins-rivières”. Inspirés des jardins chinois de la dynastie Tang, ces jardins d’agrément aménagés aux abords d’une rivière comportent de nombreuses formations rocheuses assorties d’un étang ou d’un lac artificiel. Ils sont le plus souvent parcourus en bateau où la noblesse s’essaye à des improvisations de poésie.

Stūpa, représentation aniconique du Bouddha (Villa Ôkôchi sansô, Kyoto)

Les origines du bouddhisme remontent au Ve siècle av. J.-C à la suite de “l’éveil” (bouddha en sanskrit) de Siddhartha Gautama et de la diffusion de son enseignement. Celui-ci remet en cause certains aspects de l’hindouisme dont il reprend toutefois et aménage bien des concepts. Le bouddhisme circule de l’Inde jusqu’à l’archipel japonais en passant par la Chine et la Corée, de concert avec la soie et d’autres étoffes, les épices, les pierres précieuses, le jade, l’ambre, l’ivoire, et les armes, les arts, des artisanats et des savoir-faire lointains. Introduit en Chine au milieu du Ier siècle, il y est devenu à partir de la fin du IIIe siècle l’un des trois principaux courants idéologiques et spirituels avec le confucianisme et le taoïsme, tout en y poursuivant son évolution. À l’exception de certaines influences vajrayāna (sanskrit, “véhicule de diamant” – bouddhisme tibétain -) ou hînayāna (sanskrit, “petit véhicule”), les principaux courants actuels des bouddhismes japonais, coréen et vietnamien proviennent d’écoles mahāyāna (sanskrit, “grand véhicule”) qui sont nées ou ont pris leur essor en Chine.

Des symboles chinois dans la religion shinto

Paire de tambours Dadaiko (Nara)
Magatama (période Jomon, Japon)

Pour montrer à quel point la société japonaise mêlait intimement ses croyances à celles importées de Chine, voici une petite digression sur la facture de cette paire de Dadaiko (grands tambours) en forme de flammes. Ils étaient utilisés lors du bugaku, une performance musicale dansée qui se pratiquait devant la cour de l’Empereur lors du festival On-matsuri du sanctuaire shinto Wakamiya à Nara. Ils font 6,50 mètres de hauteur et ce sont les plus grands en usage dans le pays. Le cuir de bovin est tendu par des cordes sur un coffre de bois. Le motif central est un mitsu tomoe (巴, “tourner en cercle”), antique symbole formé de trois magatama (“boule incurvée”) en spirale, entouré d’un cercle rouge pour le tambour de gauche, et un tomoe double entouré d’un cercle bleu pour le tambour de droite.

Le pourtour de chaque Dadaiko est orné de motifs basés sur la philosophie du yin et du yang, “Inyo gogyo shiso“. Deux phénix parés d’un collier orné d’une lune sont ciselés sur le tambour de droite associé au yin (le côté féminin), tandis que deux dragons au collier orné d’un soleil sont ciselés sur le tambour de gauche associé au yang (le côté masculin).

L’origine du magatama est incertaine. Des sources suggèrent que cet ancien ornement japonais aurait été introduit de Corée vers le IIIe ou IVe siècle. Pourtant, des magatama ont été découverts parmi les objets de la période Jōmon (13 000 – 300 avant notre ère) du Japon. Ils sont devenus courants dans la période Kofun (300-650) où ils étaient déposés comme éléments décoratifs dans les tumuli ou les tombes. Un bijou en forme de magatama figure parmi les Trois Insignes Shinto, aux côtés de l’épée légendaire Kusanagi-no-Tsurugi et du miroir Yata-no-Kagami. C’est le Yasakani-no-Magatama.

Collier orné de magatama en jade (trouvé dans une ancienne tombe, sanctuaire Tamatsukuri Inari, Osaka, Japon)

Selon le Kojiki (Chronique des choses anciennes), la déesse du Soleil Amaterasu aurait transmis, par l’intermédiaire de son fils Ninigi, les trois objets sacrés à Jinmu, considéré comme le fondateur du Japon et son premier empereur. Le joyau est conservé au palais impérial de Tokyo et utilisé à de rares occasions. Tout récemment, lors de la cérémonie d’intronisation de l’empereur Naruhito le 1er marquant le début de son règne, les insignes impériaux lui ont été présentés, dont deux des trois Trésors sacrés, le Yasakani-no-Magatama et l’épée Kusanagi-no-Tsurugi. Par ailleurs, la forme du magatama fait aussi penser à l’ancien symbole du taoisme (Dōkyō) chinois du yin et du yang imbriqués dans un cercle. Très tôt, au magatama ont été attribués les pouvoirs d’éviter le mal ou d’apporter la bonne fortune. Des petits magatama sont toujours vendus à l’heure actuelle comme talismans, souvent sculptés dans une pierre précieuse ou des pierres vivement colorées.  Les tambours originaux Dadaiko furent utilisés jusqu’en 1975, puis remplacés par une nouvelle paire à l’identique l’année suivante.

Danse bugaku (Nara)

Géomancie chinoise

Un petit pont (Palais impérial, Kyoto)
Ruisseau, rocher, plage de galets, étagement de la végétation… (Palais impérial, Kyoto)

La capitale de l’État nippon a été déplacée de Nara à Kyoto en 794, date qui marque le début de la période Heian (794–1185). Alors que la famille noble Fujiwara consolide son contrôle sur le pouvoir, un art et une culture d’aspiration aristocratique et indigène se développent. Ces aristocrates vivent dans des résidences somptueuses, construites dans le style shinden-zukuri fortement marqué par la géomancie chinoise: les bâtiments sont disposés selon les points cardinaux autour d’un bâtiment central (shinden). Les jardins de cette époque sont également splendides : ils sont déjà conçus pour être attractifs aux différentes saisons et pour mettre en relief des valeurs esthétiques telles que le raffinement, la mélancolie liée dans le bouddhisme à l’impermanence, et la compassion inspirée par la beauté.

Chôzuya – La purification est une pratique essentielle du shintoïsme qui trouve son origine dans le mythe d’Izanagi et Izanami, les kami co-créateurs du monde.

Plusieurs rivières se rencontrent à Kyoto où elles sont canalisées. Des dérivations serpentent dans la ville et se ramifient. Conduit dans l’enceinte d’un grand domaine pour y tempérer la chaleur estivale, le ruisseau, yarimizu, traverse le jardin du nord-est vers le sud-ouest, puis rejoint un étang au sud (chitei, jardin-mare) pour en repartir d’ouest en est. Au centre du plan d’eau émerge généralement une île reliée à la terre par un ou plusieurs petits ponts, souvent en bois peint en vermillon: elle symbolise le monde des immortels (Horai). Les résidents et leurs invités admirent la propriété en “naviguant” dans le grand étang de forme ovale sur une barque, funa asobi.

Kyokusui – Peint par Okamoto Sukehiko (1823-1883) (Palais impérial, Kyoto)

Un pavillon de pêche sur pilotis relié par un passage couvert aux autres bâtiments permet de s’adonner en toute aisance à ce passe-temps. Entre les bâtiments principaux et le petit lac s’étend un large espace recouvert de sable blanc, un endroit pittoresque pour la tenue de cérémonies protocolaires. Alors que le style shinden des bâtiments est encore empreint de symétrie, ces premiers jardins sont déjà aménagés asymétriquement, et il est vraisemblable que c’est l’agencement des jardins qui a provoqué l’apparition de l’asymétrie dans l’architecture japonaise.

Le jardin promenade

Bidons de saké (Nara)

Dans un autre style de jardin, shuyu (promenade), un chemin conduit d’un poste d’observation à un autre les promeneurs qui font des pauses pour apprécier chaque nouveau point de vue. Souvent aménagés dans des temples ou de gigantesques résidences des périodes Heian, Kamakura et Muromachi, ces jardins sont conçus de manière à donner l’impression que l’étang s’allie naturellement à la montagne en arrière-plan.

Aucun exemple de cette période n’est conservé sous sa forme d’origine, mais des descriptions subsistent dans des ouvrages comme le Sakuteiki de Tachibana no Toshitsuna (1028-1094), le plus ancien manuel sur le jardinage japonais, ou des récits comme Le Dit du Genji, le Journal de Dame Murasaki, ou Les Miracles de Kasuga Gongen.  Ci-contre, la peinture sur panneaux de bois coulissants que j’ai photographiée dans le palais impérial de Kyoto représente un divertissement nommé kyokusui : il se déroule sur les berges d’un ruisselet qui serpente paresseusement. Chaque participant doit composer un poème avant qu’une coupe de saké flottant sur l’eau ne passe devant lui.

Des lanternes pour éclairer le jardin (Palais impérial, Kyoto)

Jardins zen et méditation

Jardin persan (en vieux perse, paridaisa) : lieu édénique de la rêverie mystique, poétique ou amoureuse
Prince dans un jardin (miniature séfévide, 1525, Iran)

Vers la fin de l’époque Heian apparaît un nouveau style, issu du mouvement bouddhiste Jōdo (Terre pure) et plus souvent utilisé dans les temples que les palais. Le jardin devient une représentation du “Paradis de l’Ouest” où règne le bouddha Amida, et il constitue un lointain descendant du jardin persan. Il se développe au moment où le pouvoir central s’étiole, et où la noblesse craint pour son avenir. Il reprend le thème du plan d’eau et de l’île centrale Horai (qui devient la Terre pure) reliée à la berge par des ponts en forme d’arche (qui symbolisent la voie du salut). L’époque de Kamakura quant à elle marque le passage graduel du pouvoir de la noblesse à la classe guerrière (bakufu) avec l’ascendance des samouraïs, au moment où le bouddhisme Zen s’étend dans le pays et où l’influence de la culture chinoise (Song) se renouvelle. Ces transformations sociales et religieuses modifient en profondeur la fonction et l’esthétique des jardins. La tenue de somptueuses cérémonies dans leurs jardins ne fait pas partie des habitudes de l’élite militaire. Elle préfère plutôt profiter du jardin depuis l’intérieur de la résidence, et c’est principalement son attrait visuel qui est privilégié. Pendant cette période, les moines concepteurs, ishitateso (littéralement “moine placeur de pierres”), délaissent les plantes à fleurs au profit d’arbres et d’arbustes à feuilles persistantes, et ils cherchent à créer une atmosphère de calme propice à la contemplation et la méditation.

Vue claire et lointaine de rivières et de montagnes, encre sur papier, rouleau portatif en longueur 46,5 × 889 cm, détail, (Xia Gui, peint vers 1200, Chine des Song du Sud)
Musō Soseki
Lǐ Bái (Li Po) disant un poème, attribué au peintre Liáng Kǎi (Chine des Song du Sud)

Musō Soseki (1275 – 1351), moine bouddhiste Zen de l’école Rinzai, est le fondateur de 14 temples zen à Kyoto et Kamakura. Maître de l’art des jardins et de la voie de l’écriture, il est considéré comme l’un des initiateurs de l’âge d’or du Zen au Japon. L’ambition de représenter l’univers entier dans le jardin pousse à l’abstraction et la métaphore par le biais de motifs dessinés dans le sable, de rochers judicieusement choisis et disposés. L’âge d’or des jardins japonais se situe à la période suivante, Muromachi (1338–1573). Des groupes de maîtres artisans, appelés senzui kawaramono (littéralement “les gens des montagnes, des ruisseaux et des lits des rivières”) créent un nouveau style de jardin, karesansui (paysage sec-montagne-eau), qui marque le passage du mimétisme de l’époque Heian au symbolisme. Très influencés par le bouddhisme Zen, ces jardins se caractérisent par leur extrême abstraction: des groupements de pierres représentent les montagnes ou les chutes d’eau, et le sable blanc est utilisé pour remplacer l’eau ruisselante.

Ils ne cherchent pas à reproduire la nature mais à inspirer l’Éveil. L’harmonie, le respect, la pureté et la tranquillité sont les valeurs prônées par le Zen afin de tendre vers la sérénité intérieure. En Chine comme au Japon, les plus grands maîtres sont des penseurs également versés dans les arts et la poésie, ils lient culture et religion, démarches artistiques et spirituelles. Ce style dépouillé, peu coloré, rappelle la peinture à l’encre très pratiquée par les moines Zen, il est considéré comme propice à la contemplation méditative. Cette forme de jardin, que l’on ne voit nulle part ailleurs dans le monde, s’est probablement inspirée des paysages chinois de montagnes arides et de lits de rivières asséchés réalisés à l’encre. Aux jardins de cette époque correspondent un style architectural connu sous le nom de shoin-zukuri, qui est encore aujourd’hui le prototype de la maison japonaise traditionnelle. Dans ce style kansho ou zakan (contemplation), l’observateur se situe dans une pièce, shoin, qui donne sur un paysage semblable à une peinture raffinée où le regard est invité à se plonger dans une observation détaillée, minutieuse et prolongée.

Très joli petit oiseau dans le parc de Kinkaku-ji (Kyoto)

Toutes ces descriptions de jardins, synthèses de mes lectures, me laissent insatisfaite. Elles font totalement abstraction des ambiances sociales, politiques, économiques qui régnaient à ces différentes époques. Ce n’est bien sûr pas l’objet de cet article de retracer l’histoire du Japon, je vais donc simplement me focaliser sur l’époque de l’apogée du jardin japonais, celle de Muromachi, caractérisée par la domination d’un clan guerrier, les Ashikaga.

Kinkaku-ji et Ginkaku-ji

Ashikaga Yoshimitsu (grand-père de Yoshimasa)

Ne demeurant à Kyoto que quelques jours, il nous a fallu faire un choix parmi le grand éventail de visites possibles. Ces deux structures de sable qui ont éveillé ma perplexité, le Ginshadan (mer de sable d’argent) et le Kôgetsudai (le cône de sable tronqué à l’angle), se trouvent dans le parc de Ginkaku-ji, le temple au Pavillon d’argent, de son nom officiel Higashiyama Jishô-ji (temple de l’ère Jishô de la Montagne de l’est), érigé par le shōgun Ashikaga Yoshimasa. Il fait partie de l’ensemble de temples qui composent le Shōkoku-ji, un temple bouddhiste Zen relevant de l’école Rinzai fondé à Kyoto en 1382 par le shōgun Ashikaga Yoshimitsu et le moine Musō Soseki évoqué plus haut. Shōkoku-ji est le deuxième des gozan (cinq grands temples) de Kyoto. Ginkaku-ji est moins opulent, mais il en émane une atmosphère plus magique que chez son presque homonyme, Kinkaku-ji, le temple au Pavillon d’or, de son vrai nom Rokuon-ji (鹿苑寺, littéralement “temple impérial du jardin des cerfs”), où nous nous sommes également rendus.

Ashikaga Yoshimasa

La similitude des noms des deux temples n’est pas fortuite puisque ce dernier (le K.) a été construit par le troisième shōgun Ashikaga Yoshimitsu (1358-1408), qui était le grand-père du huitième shōgun Ashikaga Yoshimasa (1436-1490). Pour l’édification à partir de la fin des années 1470 de son havre pour sa retraite, ce dernier s’est inspiré de l’architecture du Pavillon d’or avec laquelle il voulait rivaliser, et la légende raconte qu’il aurait souhaité recouvrir son propre Pavillon de feuilles d’argent, ce qui ne fut jamais réalisé. Cette assertion est d’autant plus douteuse que le surnom de Ginkaku-ji n’aurait été attribué que bien plus tard, à l’époque d’Edo, par opposition au temple Kinkaku-ji. Pour mieux nous familiariser avec l’ambiance qui régnait à cette époque de l’âge d’or des jardins japonais, faisons connaissance avec ces “shōguns” présentés assis en tailleur sur leur tatami dans un cadre extrêmement dépouillé à la décoration minimaliste. Au XIIe siècle, à la fin de la période Heian, les intrigues de palais ont affaibli le pouvoir impérial, laissant ainsi le champ libre aux trois plus grands clans du pays (Taira, Minamoto et Fujiwara). Les Minamoto se démarquent et c’est ainsi que commence l’époque Kamakura sous leur shogunat.

Le Pavillon d’or (Kinkaku-ji, Kyoto)

Influence chinoise, commerce et bouddhisme zen

Cuirasse de type Haramaki avec un laçage de cuir, de style kata-susotori (période Muromachi, XVe siècle, musée national de Tokyo)

Dans ce pays désormais dirigé par la classe guerrière et non plus la noblesse de la cour, les affrontements incessants mobilisent de plus en plus de troupes et entraînent de profonds changements à tous les niveaux de la société, y compris d’importantes mobilités sociales liées au sort des armes. Étonnamment, malgré l’insécurité qu’ils génèrent, c’est aussi une période de croissance démographique et économique au cours de laquelle apparaissent de nombreuses villes et se consolident des communautés villageoises qui profitent de l’essor agricole. – Une embellie climatique, la diversification des cultures, la pratique plus répandue de l’élevage, l’importation d’une variété de riz plus robuste, le passage à deux, voire trois récoltes par an, réduisent les famines, avec pour corollaire une moindre mortalité -. Les relations avec le continent asiatique jouent un rôle considérable dans le façonnement de cette civilisation japonaise médiévale. Le commerce avec la Chine s’intensifie au XIIIe siècle, les bateaux marchands règlent en espèces leurs achats dans l’archipel qui reçoit des quantités de pièces de cuivre chinoises, facteur de la monétisation des échanges.

Jardin “sec” zen devant le Shishinden flanqué d’un cerisier et d’un mandarinier (Palais impérial, Kyoto)

Suite aux voyages de moines japonais (Eisai et Dōgen) en Chine et à la venue de moines chinois au Japon, le bouddhisme Zen (Chán en chinois) est introduit et il prend son essor dans un pays où le bouddhisme est déjà fortement implanté depuis des siècles. – Petite précision: Sur mes diverses sources, je lis les termes “prêtre” ou “moine”, utilisés indifféremment pour la religion bouddhiste. Quant à l’appellation de bonze, je ne l’ai vu employée que pour le bouddhisme tibétain, me semble-t-il. Pourtant, ce dernier terme est issu du japonais bōzu, qui désigne un maître de temple ou de monastère, et il est devenu usuel en France au XVIIIe siècle dans les textes relatifs aux religions orientales -. Dès l’origine, deux formes principales de bouddhisme Zen se dégagent: l’école Sôtô, dont la pratique essentielle est la méditation assise et silencieuse appelée zazen, position qui fut celle du Bouddha Shâkyamuni lors de son Éveil, et l’école Rinzai, qui équilibre la pratique entre zazen, l’étude des kōan (apories et dialogues religieux) et le travail physique (samu). Pourquoi cet attrait ? Il semble que le bouddhisme Zen s’adapte parfaitement à la discipline du guerrier qui a un mode de vie simple et rigoureux allié au besoin de concentration. La pratique du zazen développe sa vigilance, aiguise ses sens et permet d’atteindre la maîtrise de soi et de ses émotions, nécessaire en opération militaire.

Ginshadan, la mer de sable d’argent, sous un autre angle de vue (Temple Ginkaku-ji, Kyoto)

Le clan Ashikaga

Ashikaga Yoshihisa, fils de Yoshimasa (Portrait peint par Kanō Masanobu (1434? – 1530?, Kyoto)
Petit jardin sec zen au Ginkaku-ji

Succédant à l’époque de Kamakura, l’époque de Muromachi (1336-1573) constitue une sorte de “Bas Moyen-Âge” japonais. Elle se divise en deux sous-périodes, la seconde nommée Sengoku étant une phase de transition entre le Japon médiéval et le Japon de la première modernité de l’époque d’Edo (Tokyo). Muromachi, c’est le nom du quartier de Kyōto où, à compter de 1378, les shōguns Ashikaga choisissent d’installer le siège de leur gouvernement. Se plaçant dans la continuité de l’époque Kamakura, Ashikaga Takauji, sitôt devenu le premier shōgun de la lignée, organise l’encadrement des temples relevant du courant Zen. – Depuis la fondation du shogunat de Kamakura, le titre de seiitaishōgun (“grand général pacificateur des barbares” -!-, abrégé en shōgun, général) correspond plutôt à la fonction de dictateur militaire, alors même que l’empereur reste le dirigeant de jure (en quelque sorte le gardien des traditions) -. Du point de vue diplomatique, la période d’affirmation du shogunat des Ashikaga se conclut par le rétablissement des relations officielles avec l’empire chinois dirigé depuis 1368 par la dynastie Ming. Cela marque un grand changement puisqu’elles avaient été interrompues à la fin du IXe siècle. Cet événement est très important sur le plan symbolique car la reconnaissance par la Chine du troisième shōgun, Yoshimitsu – celui du Pavillon d’or -, comme “roi” (wang) du Japon consolide sa légitimité après la soumission de la Cour du Sud, même s’il a un statut inférieur à celui de “l’empereur” (huangdi) chinois.

Un autre type de jardin zen, le jardin de mousse (Temple Ginkaku-ji, Kyoto)

Certes, l’absence de relations diplomatiques entre le Japon et la Chine n’avait pas empêché avant cela d’importants flux d’échanges effectués à titre privé, y compris par les plus hauts dignitaires du shogunat et de la cour impériale, et l’importante communauté chinoise installée à Hakata assurait des relations régulières avec le continent. Toutefois, le rétablissement des relations officielles avec les Ming aboutit à la constitution d’un commerce contrôlé, kangō, du nom des certificats officiels délivrés par les autorités chinoises que doivent présenter les bateaux accostant dans leurs ports, généralement celui de Ningbo, pour être reconnus comme des marchands et non des contrebandiers ou des pirates. Les échanges peuvent donc s’accomplir dans le cadre de missions officielles, dix-sept entre 1404 et 1547. Ce commerce très lucratif permet d’importer dans l’archipel de la soie et d’autres étoffes, des produits médicinaux, des produits “culturels” à destination des élites, les “choses chinoises” (karamono : livres, peintures, céramiques), en échange de produits artisanaux (notamment des armes) et de minerais, générant à nouveau une circulation de grandes quantités de monnaie de cuivre.

Le tigre, animal sacré en Chine, a été adopté par le Japon pour symboliser la puissance (il figure au sommet du château d’Osaka).

Le bouddhisme, vecteur de la culture chinoise

Les plus anciens imprimés au monde datent du VIIIe siècle. La Chine a d’abord développé la xylographie et, à partir du XIe siècle, l’imprimerie avec des caractères mobiles.
Portail face au Shishinden (Palais impérial, Kyoto)

En 1379, Yoshimitsu crée, suivant un modèle chinois, le bureau de l’archiviste monacal (Sōroku) qui doit superviser les monastères Zen du pays. Ce système passe à la postérité sous le nom des “Cinq montagnes” (Gozan), cinq temples ayant la prééminence sur les autres, là encore à l’exemple de la Chine. Les Ashikaga entendent également limiter l’influence des temples aristocratiques traditionnels. Les moines des temples des Cinq montagnes ne s’illustrent pas vraiment par leur activité théologique ou rituelle, mais ils ont une importance culturelle majeure par leur rôle dans les études des textes en chinois qu’ils diffusent notamment grâce à leurs éditions de textes imprimés, leur production littéraire (surtout poétique), là encore en chinois, leur activité dans l’architecture des résidences et des jardins (souvent expérimentée dans les temples Zen), la peinture à l’encre de Chine (sumi-e), les arts du thé et de la composition florale.

Bouquet à l’entrée d’un hôtel (Osaka)
Entrée de la villa Ôkôchi sansô ayant appartenu au célèbre acteur de films muets de samouraïs des années 1930 Ôkôchi Denjiro (1898-1962) (Kyoto)

En raison de leur tropisme très marqué envers la culture lettrée chinoise, ils se font les diffuseurs du confucianisme, et notamment du néo-confucianisme puisque, suivant l’exemple de leurs homologues de la Chine des Song et des Ming qui considèrent qu’il y a une unité des différents enseignements, ils intègrent des réflexions et la morale confucéennes dans leur pensée et leur voie vers la libération. La première période d’épanouissement créatif dans l’histoire culturelle de l’époque de Muromachi, animée par la cour shogunale et le milieu des élites artistiques de Kyoto, s’étend de l’extrême fin du XIVe siècle au début du XVe siècle, c’est la culture de Kitayama qui fleurit autour du shōgun Yoshimitsu et tire son nom du lieu où il est situé, les Collines du Nord de Kyoto où il avait placé sa résidence connue par la suite sous le nom de Kinkaku-ji, le “Pavillon d’or”. Cela reflète le rôle majeur pris par les guerriers dans la vie culturelle de cette époque maintenant qu’ils sont devenus l’incontestable élite politique et économique de l’archipel. Ainsi, les grandes familles militaires venues s’installer à Kyoto autour du shogunat, notamment à cette époque, commencent à y entretenir des cours avec des artistes, à l’image des Imagawa et des Hosokawa.

Sanctuaire Jibutsu-do entouré d’un jardin sec (Villa Ôkôchi sansô, Kyoto)

Clans, rivalités et innovation culturelle

Faucon, peinture sur panneaux coulissants de bois dans le Hôjô, bâtiment principal du temple reconstruit au XVIIIe s. (Ginkaku-ji, Kyoto)
Danses Gagaku, Rioo et Nasori, peint par Hara Zaishō (1813-1872) (Palais impérial, Kyoto)

L’ambiance, à l’époque de Muromachi, est une combinaison de sauvagerie et de douceur, de dureté et de raffinement, qui me paraît très similaire à notre propre Moyen-Age européen ou à celui du monde musulman au temps d’Al-Andalus en Espagne par exemple. L’importance extrême du clan dans cette société japonaise m’impressionne particulièrement. Il s’agit d’une famille étendue dirigée par un chef de guerre, qui est également un chef religieux, vénérant la divinité familiale ujigami. – Je signale au passage que les clans subsistent toujours au Japon et conditionnent la vie politique, comme on peut le lire dans un article récent -. Les rivalités qui éclatent aussi bien à l’intérieur du clan qu’entre les clans se règlent souvent par l’exercice de la force, des combats et même des guerres entraînant de nombreux belligérants derrière chaque faction. – Une étude japonaise signale toutefois que l’apparition progressive des ikki entre le XIVe et le XVIe siècle tempèrera quelque peu cette institution des clans grâce à la création de liens d’une autre nature que les liens du sang entre des groupes de population ayant des objectifs communs : communautés villageoises ou urbaines, corporations d’artisans ou de commerçants, unités combattantes, réunions d’amateurs de thé, associations de poètes, etc. -. Cette violence larvée ou déclarée n’empêche pas les élites (lorsque les aléas de cette vie hasardeuse leur en laisse le loisir) d’avoir des pratiques religieuses, de s’intéresser à la culture, la poésie, les arts, d’aménager des propriétés entourées de jardins méticuleusement agencés. Ces détentes et ces divertissements sont rendus d’autant plus importants, j’imagine, que ces hommes mènent une vie agitée et risquée à l’extérieur…

Des arbres soigneusement taillés: art du niwaki (Palais impérial, Kyoto)
Récupération des bourgeons tombés sur la toile au sol pour faire des boutures ? (Palais impérial, Kyoto)
Taille des bourgeons de l’année (Palais impérial, Kyoto)

Shōgun, une promotion à risque

J’ai consulté les statistiques sur la quinzaine de shōguns Ashikaga qui se succèdent durant cette époque de Muromachi: elles reflètent un sort qui ne me paraît guère enviable. La moitié d’entre eux a vécu moins de 40 ans, la moitié est devenue shōgun bien avant l’âge de 20 ans, et le règne s’est achevé pour 6 d’entre eux avec leur mort (dont un assassinat). Qui plus est, leur promotion à ce poste à risque étant décidée par le clan, les heureux (?) bénéficiaires de cet honneur n’avaient pas d’autre alternative que d’assumer cette fonction, même s’ils n’avaient pas forcément la vocation, ni les aptitudes, à devenir à la fois bon administrateur et bon chef de guerre, et à exercer une autorité souveraine sur des vassaux turbulents et batailleurs. Le cas de Yoshimasa (celui du Pavillon d’argent) est éloquent. Devenu chef de famille à l’âge de 9 ans, puis shōgun à 13 ans, il est secondé tout d’abord par Hatakeyama Mochikuni avant de s’occuper personnellement des affaires du gouvernement. Mais il s’en lassera au bout de quelques années et il laissera s’ingérer dans ses affaires son épouse Hino Tomiko, Katsumitsu, frère aîné de celle-ci, Ise no Sadachika (1417-1473) et d’autres encore.

Jardin (Palais impérial, Kyoto)

Les 15 shōguns Ashikaga de la période Muromachi

  1. Takauji (1305-1358) (r. ) : il a vécu 53 ans, il a débuté son règne à 33 ans et celui-ci a duré 20 ans, jusqu’à sa mort.
  2. Yoshiakira (1330-1368) (r. 1359-1368) : il a vécu 38 ans, il a débuté son règne à 29 ans et celui-ci s’est achevé par sa mort au bout de 9 ans.
  3. Yoshimitsu (1358-1408) (r. 1368-1394) : il a vécu 50 ans, il a débuté son règne à l’âge de 10 ans et il s’est achevé officiellement au bout de 26 ans en 1394, date à laquelle il est devenu moine bouddhiste. Toutefois, il a continué à diriger les affaires publiques depuis son Pavillon d’or où il s’était retiré.
  4. Yoshimochi (1386-1428) (r. 1395-1423) : il a vécu 42 ans, il a débuté son règne à l’âge de 9 ans et celui-ci s’est achevé au bout de 28 ans.
  5. Yoshikazu (1407-1425) (r. 1423-1425) : il a vécu 18 ans, il a débuté son règne à 16 ans et celui-ci s’est achevé avec sa mort 2 ans plus tard qui aurait été précipitée par sa vie dissipée et son penchant pour la boisson…
  6. Yoshinori (1394-1441) (r. 1429-1441) : il a vécu 47 ans, il a débuté son règne à 35 ans et celui-ci s’est achevé avec son assassinat 12 ans plus tard par son vassal Akamatsu Mitsusuke.
  7. Yoshikatsu (1434-1443) (r. 1442-1443) : il a vécu 9 ans, il a débuté son règne à 8 ans et celui-ci s’est achevé avec sa mort.
  8. Yoshimasa (1436-1490) (r. 1449-1473) : il a vécu 54 ans, il a débuté son règne à 13 ans et celui-ci a duré 24 ans, jusqu’à sa passation de pouvoir à son fils Yoshihisa.
  9. Yoshihisa (1465-1489) (r. 1474-1489) : il a vécu 24 ans, il a débuté son règne à 8 ans et celui-ci s’est achevé avec sa mort au bout de 15 ans.
  10. Yoshitane (1466-1523) (r. 1490-1493, 1508-1521) : il a vécu 57 ans, il a débuté son règne à 24 ans. Son premier “mandat” a duré 3 ans (1490-1493), et le second 13 ans, de 1508 à 1521. Il est mort 2 ans plus tard.
  11. Yoshizumi (1480-1511) (r. 1495-1508) : il a vécu 31 ans. C’est lui qui a régné durant l’intérim du précédent, à partir de l’âge de 15 ans, de 1495 à 1508 pendant 13 ans. Il est mort 3 ans après.
  12. Yoshiharu (1511-1550) (r. 1522-1547) : il a vécu 39 ans. Il a régné depuis l’âge de 11 ans jusqu’en 1547, 3 ans avant sa mort.
  13. Yoshiteru (1536-1565) (r. 1547-1565) : il a vécu 29 ans, il a régné dès l’âge de 11 ans et jusqu’à sa mort.
  14. Yoshihide (1540-1568) (r. 1568) : il  a vécu 28 ans et il n’a régné que durant son ultime année de vie.
  15. Yoshiaki (1537-1597) (r. 1568-1573) : il  a vécu 60 ans. Il a régné depuis l’âge de 31 ans et pendant 5 ans. C’est le seul à avoir pu profiter de la vie pendant de longues années à l’issue de son règne.
Les points de vue changent en cheminant dans le jardin (Palais impérial, Kyoto)

Un panier de crabes

Les représentations de lions sont introduites par les commerçants en provenance du Moyen-Orient le long de la route de la soie, d’abord en Inde vers le IIIe siècle, puis en Chine, et de là vers la Corée, le Japon et Okinawa. (Sanctuaire shinto, Nara)
Chôzuya à l’entrée des sanctuaires shinto, où les fidèles se purifient en se lavant les mains et se rinçant la bouche. Ici, l’eau se déverse depuis un dragon sculpté à l’effigie de Ryûjin, le dieu de la Mer.

Ise no Sadachika est le chef d’une famille vassale des Ashikaga et l’ancien précepteur du shōgun Yoshimasa qui semble avoir éprouvé une certaine affection pour celui qu’il considérait comme son deuxième père. Pourtant, Sadachika est un personnage assez controversé de l’histoire japonaise dans la mesure où la principale source de l’époque, la “Chronique d’Ōnin”, le décrit comme un personnage ambitieux, corrompu et immoral. A partir de 1460 il est nommé chef du bureau de l’administration générale (Mandokoro) du gouvernement shogunal, et c’est lui qui s’empare de la réalité du pouvoir.

En 1464, Yoshimasa a 28 ans et il est encore sans héritier. Selon une première version, le seigneur Katsumoto Hosokawa a contacté quelque temps auparavant le frère de Yoshimasa, de trois ans son cadet, qui est bonze sous le nom de Gijin. Il l’incite, malgré ses réticences, à entrer au service du shōgun pour se mettre sur les rangs et prendre la suite du shogunat. Deuxième version, Yoshimasa, de sa propre initiative, fait reprendre la vie laïque à son frère, l’adopte en lui octroyant un nouveau nom, Yoshimi (1439-1491), pour en faire son futur successeur. Mais l’année suivante, son épouse officielle Hino Tomiko donne naissance à son premier fils, Yoshihisa. Une version relate que celle-ci prend alors contact avec le très puissant seigneur Sōzen Yamana Mochitoyo pour qu’il soutienne l’accession au shogunat de Yoshihisa à la suite de son père. – Je remarque que le seul personnage féminin mentionné dans tous ces textes d’histoire japonaise est présenté de façon très négative comme un élément séditieux, fauteur de trouble, grand responsable de la guerre civile qui va éclater -.

Jardin de mousse Zen à l’arrière de la villa (Villa Ôkôchi sansô, Kyoto)

Mais c’est Sadachika qui tire les ficelles. Il joue un rôle central dans les querelles politiques internes aux grands clans: il s’immisce notamment en 1466 dans le conflit successoral qui déchire le clan des Shiba, puis intervient dans l’affaire de la succession du shōgun lui-même en s’opposant au frère cadet de Yoshimasa, le prétendant Yoshimi, qu’il cherche même à faire assassiner. Sadachika échoue et doit s’enfuir dans la province d’Ōmi. La situation dégénère en 1467 en une guerre civile appelée Ōnin no ran qui durera dix ans, jusqu’en 1477, date à laquelle débute la sous-période Sengoku. Comme Sadachika a quand même conservé la confiance du shōgun, il parvient à rentrer à Kyoto dès l’année suivante pour y reprendre ses fonctions officielles à la tête du Mandokoro jusqu’à son retrait en 1471.

La forêt de bambous d’Arashiyama, à côté de la Villa Ôkôchi sansô (Kyoto)

Un train de vie dispendieux

Sanctuaire Goo à la mémoire du seigneur Wake no Kiyomaro: Stèle (Kyoto)

La situation politique devient si troublée que le shôgunat devra, à treize reprises, émettre des ordonnances tokusei-rei (édits dits de “gouvernement par la vertu”), pour la rémission de dettes surtout contractées par les hautes classes, mais aussi pour calmer les protestations et émeutes anti-usuriers. En effet, en cette période de mutation sociale, la population est obligée de s’organiser en communautés villageoises qui en viennent à émettre des règlementations locales, s’occuper de la sécurité et de la justice, de la gestion des biens communaux, de l’organisation du travail (gestion du terroir agricole, des aménagements hydrauliques, des zones de pêche, des espaces boisés) et de la gestion des impôts qui sont payés collectivement par la communauté (la fixation des impôts donne lieu à la rédaction de contrats). Ainsi, ces communautés constituent un pouvoir de plus en plus en mesure d’assurer son autodéfense dans ces temps de violences récurrentes et de faire face aux exigences de plus en plus poussées des seigneurs, face auxquels elles renforcent leur pouvoir de négociation et leurs capacités de résistance.

Chôzuya dans le sanctuaire shinto Goo, à l’effigie du sanglier

Ces communautés sont au cœur des révoltes rurales qui éclatent régulièrement durant l’époque de Muromachi. L’organisation en ligue (ikki), courante dans le groupe guerrier au début de la période, est progressivement adoptée par d’autres groupes qui ont déjà l’expérience de protestations dans le cadre domanial, visant souvent à obtenir une réduction de leurs contributions. En 1428, les loueurs de chevaux (bashaku) de la région de Kyoto constituent une ligue s’en prenant aux usuriers (rébellion de Shōchō), initiant un cycle insurrectionnel qui connaîtra son apogée dans les années de la guerre d’Ōnin. Ces mouvements d’extraction rurale (do-ikki, tsuchi-ikki) sont constitués d’une base populaire, mais souvent encadrés par des élites villageoises guerrières (les dogō, jizamurai). Ces ikki se soulèvent contre les flambées de prix des denrées, pour la rémission de dettes ou la réduction de taxes dans les campagnes, ce qu’on désigne comme un “gouvernement par la vertu” (tokusei-ikki). Les communautés ciblent donc les prêteurs et les marchands de grains et s’adressent aux autorités provinciales, obtenant souvent gain de cause, après quoi elles sont dissoutes.

Une démission honteuse

Le sanglier déifié dans le sanctuaire Goo

Après les premières batailles entre Hosokawa et Yamana dans la capitale (Kyoto), la guerre d’Ōnin se transforme en une guerre entre Yoshimi et son frère le shōgun. À la suite d’une complexe succession d’événements, Yoshimi s’échappe de Kyoto pour se réfugier chez les Kitabatake de la province de Ise et revient un moment à Kyoto en tant qu’un des généraux en chef de Yamana Mochitoyo (Sōzen), général de l’armée de l’ouest, pourtant initialement “supporter” de Yoshihisa. Yamana est déclaré “rebelle” par l’empereur Go-Tsuchimikado et il est déchu de son rang de cour. Cette même année 1469, le shōgun Yoshimasa désigne officiellement son fils Yoshihisa (âgé de 4 ans) pour héritier (en fait, son futur successeur au shogunat). Au milieu du conflit, en 1473, Yamana et Hosokawa meurent tous deux, et Yoshimasa abdique, abandonnant sa fonction de seiitaishōgun (grand général pacificateur des barbares) en faveur de son fils Yoshihisa (qui a 8 ans).

Arbre et pierre sacrés, avec papiers votifs (Sanctuaire Goo, Kyoto)

Cette rébellion a fait perdre son prestige au shôgunat et elle rend le pouvoir du nouveau shōgun purement nominal. A la fin de la guerre d’Ōnin, Yoshimi abandonne ses aspirations politiques et se rend à Mino. Son ancienne résidence où il était moine, le temple Jodai-ji, a brûlé lors d’une des nombreuses batailles à Kyoto dont bien des bâtiments ont été réduits en cendres pendant le conflit. Yoshimasa jette son dévolu sur le site et décide d’y construire sa propre résidence, Higashiyama-den, “le palais des montagnes de l’est” (de Kyoto) – Ginkaku-ji (le Pavillon d’argent) -. Pendant ce temps, Takayori Rokkaku, le daimyo de la province méridionale d’Ōmi (l’actuelle préfecture de Shiga) se saisit des terres et des manoirs des nobles de la cour impériale, des temples et des sanctuaires. En 1487, Yoshihisa, toujours shōgun, mène une campagne contre lui, mais, durant le siège de son château, il meurt de maladie deux ans plus tard à l’âge de 24 ans sans laisser d’héritier…

La forêt de bambous d’Arashiyama (Kyoto)

La culture Higashiyama-bunka

La faiblesse dont Yoshimasa a fait preuve durant son shogunat et son abdication en pleine guerre d’Ōnin en faveur de son très jeune fils montrent bien que cet homme n’était pas fait pour le pouvoir. C’était plutôt un esthète de mœurs contemplatives, épris de culture et fervent bouddhiste : il consacrera une bonne partie de son existence restante à insuffler toute son esthétique personnelle dans la conception, la construction et l’aménagement de son palais au pied des contreforts boisés du Mont Hiei (848 m) où il emménage à partir de 1484. Sa sensibilité bouddhiste Zen a été forgée par son éducation et ses relations personnelles. Il attache une telle importance au choix des roches et des pierres à mettre dans son jardin qu’il les fait venir des quatre coins du Japon comme tribut ou devoir envers le shōgun de la part des seigneurs féodaux. Chaque pierre a un nom et une histoire qui est consignée. Quant à leur disposition, il s’inspire du traité du XIe siècle sur l’art de dresser les pierres, le Sakutei-ki (Notes sur la fabrication des jardins).

Ce pin sculpté en forme de bateau est appelé rikushū (陸舟 “bateau sur la terre ferme”). Deux branches latérales forment l’étrave, la proue et la poupe du navire, soutenues par une forme en bambous qui renforce la ressemblance. La branche verticale est modelée pour ressembler à une voile. (Kinkaku-ji, Kyoto) – Musée Guimet, photo prise en 1877-1880 – L’arbre aurait été planté par le shōgun Ashikaga Yoshimitsu il y a 600 ans -.
Lotus (peint par Nōami)
Pin sculpté en forme de barque – mai 2019 (Kinkaku-ji, Kyoto)

Des différents bâtiments de l’époque, trente fois plus vastes que les structures actuelles, seules ont survécu deux structures, la principale étant le Pavillon d’Argent. En ce qui concerne le jardin, Yoshimasa s’est inspiré du palais de son grand-père Yoshimitsu,  Kinkaku-ji, qui, en son temps, s’était inspiré du jardin du temple Saiho-ji aménagé par le moine Musō Soseki (1275-1351). Le concept central de ces trois conceptions tient dans la juxtaposition d’un jardin sec Zen de sable agrémenté de paysages miniatures verdoyants selon le style chinois d’un jardin paradisiaque. Le Ginkaku-ji est ainsi agrémenté d’un terrain boisé au sol couvert de mousses et d’un jardin assorti d’un étang (Kinkyochi). Le peintre, poète et architecte de jardins Shinsō Sōami est l’auteur présumé du jardin sec initial du Ginkaku-ji, qui sera remplacé ultérieurement, dans les années 1600, par le Ginshadan, la mer de sable d’argent, et le Kôgetsudai (le cône tronqué de sable à l’angle). Ces structures s’insèrent parfaitement dans le parc car elles correspondent à l’esprit dans lequel celui-ci a été conçu.

Trois îlots, un pavillon de pêche ou débarcadère sur le grand étang du Kinkaku-ji (Kyoto)
Kun Daikan Souchô Ki de Nôami: comment arranger les objets du bureau dans un oriel.
Source couverte, qui devient peut-être une cascade à la saison des pluies (Kinkaku-ji, Kyoto)

Le Tōgu dō (Salle de la quête orientale) existe aussi depuis l’origine, et c’est le plus ancien édifice complet de ce style qui subsiste de nos jours. A ce titre, il est devenu un Trésor national du Japon. Il s’agit d’une chapelle dédiée à Amida (Amitabha), car Yoshimasa s’intéressait non seulement au Zen, mais aussi au courant Jōdo qui se réclame de ce bouddha. Dans ce bâtiment, Dōjin Sai (abstinence), la pièce où se déroulait la cérémonie du thé, est le prototype du futur Pavillon de thé – une caractéristique par excellence de l’architecture japonaise qui se développera au siècle suivant. Le Chanoyu (l’eau chaude du thé) se met en place en réaction aux grandes réunions luxueuses de dégustation de thé jusqu’alors en vogue dans l’aristocratie. Par la suite, en liaison avec la cérémonie du thé telle qu’enseignée par Senno Rikyu (1522–1591), sera développé le concept du jardin de thé. Pour inspirer le calme spirituel, il devra éviter tout caractère factice et conserver une apparence extrêmement naturelle. Les jardins japonais d’aujourd’hui incorporent nombre d’éléments hérités du jardin de thé, tels que les pierres de gué, les lanternes de pierre et les bosquets d’arbres. Les belvédères d’une conception simple où le thé est servi aux invités s’inspirent également des jardins de thé. Cette éthique “wabi-sabi” dont les prémices apparaissent au XIIe siècle prône le retour à une simplicité, une sobriété paisible pouvant influencer positivement l’existence, où l’on peut reconnaître et ressentir la beauté des choses imparfaites, éphémères et modestes.

Des clôtures invisibles, le jardin semble se prolonger jusqu’aux montagnes et profite de l’environnement forestier. Au premier plan, un jardin de mousse Zen avec un stūpa, représentation anicônique du Bouddha. (Kinkaku-ji, Kyoto)
Matcha, thé vert en poudre, importé de Chine au XIIe siècle (Kyoto)

Les ouvertures, porte exceptée, sont munies de shôji, écrans translucides mobiles, protégés par des mairado, volets glissants. Les pièces sont séparées par des fusuma, partitions mobiles. D’un peu moins de 3 mètres de côté, c’est la première pièce dont le sol est entièrement couvert de tatamis (le futur étalon servant à mesurer les surfaces habitables). Héritier de cette conception, yojôhan, la pièce à quatre tatamis et demi, deviendra l’espace intime des Japonais jusqu’à aujourd’hui.  Elle contient encore des plates-formes allongées (oshiita) de style ancien, mais elle est déjà assortie d’une alcôve d’étude en oriel (fenêtre en avancée en encorbellement sur la façade – bow-window en anglais) avec une table servant pour l’écriture (tsukeshoin) et des étagères asymétriques fixées au mur (chigaidana), un aménagement qui sera repris dans le style shoin-zukuri qui régnera dans l’architecture résidentielle pendant des siècles. Sur les étagères et les tables sont disposés de petits objets caractéristiques de la culture de l’époque tels que des brûle-parfums, vases à fleurs, chandeliers et autres objets en céramique et laque, les murs étant décorés de rouleaux suspendus, peints ou calligraphiés (kakemono).

Le temple a été incendié plusieurs fois pendant la guerre d’Ōnin (1467-1477) et seul le Pavillon d’or a survécu. Le , ce dernier a été entièrement incendié par un moine mentalement déficient. Le bâtiment actuel, reconstruit à l’identique (mais avec des matériaux modernes), date de 1955. Le parc a cependant gardé son aspect de l’époque. Photo: jardin de mousse Zen (Kinkaku-ji, Kyoto)

Ainsi, Yoshimasa et ses proches, comme le peintre et poète Nōami (1397–1471), le moine Murata Jukō (1423-1502) et le peintre, poète et architecte de jardins Shinsō Sōami (?-1525), créent ensemble une nouvelle esthétique raffinée, fixant les protocoles de la vie sociale, déterminant la disposition des objets d’art dans une pièce, l’art du bouquet de fleurs, et créant un nouveau style de dégustation du thé. Dans cette petite pièce pleine d’élégance, les invités intimes, cercles d’artistes et d’esthètes, passent un moment de convivialité tranquille, créant des poèmes renga en chaîne auxquels tous contribuent, dégustant le thé servi de façon appropriée et assistant à des spectacles musicaux ou théâtraux.

Nouveau point de vue pour le stūpa (Kinkaku-ji, Kyoto)

L’époque de Muromachi se caractérise par la place croissante d’une culture et d’une esthétique du quotidien, certes importante dans les milieux religieux, mais pas forcément empreinte de religiosité quand elle se pratique, comme l’aménagement de l’espace intérieur, les arts du thé et des fleurs. Elle est marquée par le Zen, prônant la méditation et la retenue, à l’opposé des tendances à l’extravagance (basara) qui s’étaient développées au début de la période. Les palais des shōguns possèdent toutefois les décorations et les collections d’objets les plus élaborées. Elles sont présentées aux hôtes de marque et étudiées par les connaisseurs au service des maîtres des lieux, Nōami et Sōami à l’époque de Yoshimasa. Le second est sans doute l’auteur d’Okazarisho (“Livre des ornementations”), qui décrit les objets disposés dans les différentes pièces du palais de Higashiyama (Ginkaku-ji).

Une élégante structure de bambous pour orienter les branches de pin (Palais impérial, Kyoto)
Au sommet du toit couvert de bardeaux du Kinkaku-ji se trouve la sculpture d’un fenghuang doré (phénix chinois) (Kyoto) – Photo d’une copie exposée dans la boutique du temple –

L’existence que mène Yoshimasa à Higashiyama donnera naissance à une culture particulière nommée Higashiyama-bunka caractérisée par sa simplicité et son élégance austère. Vers la fin de sa vie, à l’exemple de son grand-père, Yoshimasa se convertit en 1485 en moine bouddhiste Zen, ce qui explique que sa propriété soit devenue un temple Zen d’obédience Rinzai après sa mort et que le Pavillon d’argent soit désormais dédié à la divinité bouddhiste Kannon. Par la suite, avec la fragmentation du pouvoir, plusieurs cours apparaissent dans les capitales des daimyō établis dans les provinces, engageant un mouvement de diffusion de la culture de la capitale vers les provinces et des cours seigneuriales vers les demeures des riches marchands et des élites villageoises.

Bonzaï de glycine (Sounzan, altitude 750 m, par train à crémaillère depuis Gora)

L’époque de Muromachi est souvent considérée comme l’apogée de l’architecture des jardins. À cette période, l’aménagement de jardins passe progressivement des prêtres à une caste semi-professionnelle de jardiniers, senzui kawaramono, issus de basses conditions. Ils portent le suffixe « -ami » qui indique leur ascendance populaire. Zen’ami (1386-1482) est ainsi un des premiers jardiniers d’origine modeste à obtenir une vraie reconnaissance, facilitée par les moines Zen, beaucoup plus égalitaires que le reste de la société japonaise. Les manuels les plus respectés de cette période sont Représentation des montagnes, de l’eau et des paysages (Senzui narabi ni yagyō no zu, ~1466) et Sur les jardins avec collines (Tsukiyama Sansui Den) de Sōami (1455-1525), l’architecte du Ginkaku-ji.

D’autres bonzaï (Sounzan, depuis Gora)

Selon Inaji Toshiro, les temples gardent la cour de sable et choisissent l’abstraction, tandis que les samouraïs préfèrent le jardin et la représentation. Les premiers jardins de promenade sont construits pendant l’époque de Kamakura, mais ils atteindront leurs sommets de popularité pendant l’époque d’Edo. Construits par les aristocrates, ce sont les plus grands des jardins japonais, mais les marchands construisent aussi de petits jardins reprenant les mêmes motifs. Ils dépendent le plus souvent d’un palais ou d’une villa, et sont conçus pour la promenade et la relaxation. Ils reproduisent souvent des panoramas de Chine ou du Japon, rendus célèbres par la poésie. La modernisation rapide du Japon et l’attrait des formes d’art occidentales conduisent les Japonais à délaisser temporairement leurs jardins traditionnels, et nombre d’entre eux se détériorent progressivement. Les jardins japonais retrouvent leur popularité pendant les années 1930, et surtout après la Seconde Guerre mondiale. Les jardins modernes offrent une grande variété de styles, dont les styles traditionnels.

Hakone

Conclusion

Boom du tourisme au Japon
300 000 touristes français en 2018 aux côtés de millions d’Asiatiques de l’Est.

Le Japon est de plus en plus à la mode et les touristes affluent du monde entier. La réception de ces millions d’étrangers est très organisée, de très nombreux sites sont proposés à la visite, de la plus sommaire à la plus complète, il y en a pour tous les goûts ! En ce qui concerne les parcs et les jardins, même si certains sont si fréquentés que l’on chemine en une queue ininterrompue – surtout le Pavillon d’or et le palais impérial à Kyoto -, ils laissent un souvenir impérissable. Ce qui est étonnant, c’est que leur charme agit sur des gens de toutes nationalités, communiquant une atmosphère à la fois joyeuse et respectueuse des lieux.

Mais il faut bien garder présent à l’esprit le fait que ces élites japonaises impériales, shogunales, religieuses dont nous admirons les magnifiques réalisations vivaient dans une “bulle” très coûteuse. Elles tiraient leurs ressources d’une population active, laborieuse, qui en était réduite à se soulever sporadiquement pour protester lorsque la pression fiscale devenait trop insupportable, en périodes de mauvaises récoltes, de disettes, d’endettement. Ce raffinement extrême avait pour corollaire une inégalité sociale extrême, de même que le Zen allait de pair avec une insensibilité brutale. L’histoire de Yoshimasa est éloquente: il  jette son fils dans la fosse aux lions, dans une capitale et un pays livrés à la guerre, aux incendies, aux pillages et aux violences de toutes sortes. – Il est vrai qu’il n’a pas eu de jeunesse, lui non plus -. Depuis des années, il rêve d’avoir du temps libre pour vivre différemment, à son rythme, dans le nouveau palais qu’il aménage. Est-ce le bouddhisme qui lui a permis de s’abstraire sans état d’âme ? Etait-ce le prix à payer pour créer une culture dont le Japon est encore imprégné ?

Salle de gardes (Hakone)
Goei-Do, Hall du Fondateur, Higashi Honganji, Temple de la Terre pure (bouddhisme Shin), Kyoto
Projet de l’immeuble «Mille arbres», réalisé par Sou Fujimoto, lauréat du concours “Réinventer Paris”, dont la forme courbe semble dessiner au sol un magatama.
Sur son toit, une “forêt” de près de mille arbres y sera plantée, permettant selon l’architecte de réconcilier nature et architecture.

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