Aborigènes : Taroko

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8 au 22 mai 2018

Les falaises Qingshui et l’Incident de Mudan

taiwanLe lendemain de notre excursion au lac Liyu, un autre taxi vient nous chercher, conduit par une femme un peu plus polyglotte que notre précédent chauffeur. Mieux encore, c’est notre hôtesse qui l’a contactée elle-même et lui a expliqué le circuit que nous voulons faire sur la journée et les conditions financières. Pour cela, il a fallu que Richard, la veille au soir, la chapitre longuement en le lui indiquant à l’aide de deux plans touristiques, l’un en anglais (pour lui) et l’autre en chinois (pour elle). En effet, les noms de lieux sont souvent différents en anglais et en chinois et, même lorsqu’ils sont identiques, la prononciation à partir de la transcription du chinois en pinyin (phonétiquement avec notre alphabet) est si approximative qu’il vaut mieux montrer et faire lire pour éviter toute méprise. taiwanAvant de nous engager dans les incontournables gorges de Taroko (太魯閣), nous faisons d’abord une rapide découverte des falaises Qingshui (清水斷崖). Très spectaculaires, elles offrent un panorama vertigineux devant lequel tous les touristes se photographient mutuellement en prenant des poses convenues qui nous amusent beaucoup. – Photo: Falaises Qingshui – Schéma: Renversement de polarité de la subduction au niveau de Taïwan –

Ces falaises résultent de la collision de plaques tectoniques il y a (seulement) six millions d’années. Au Sud de Taiwan, la plaque Mer de Chine méridionale, qui appartient à la plaque Eurasie, passe sous la plaque Mer des Philippines le long de la zone de subduction de Manille. A l’Est de Taiwan, c’est le contraire ! La plaque Mer des Philippines passe sous la plaque Eurasie le long de la fosse de Ryukyu. Ces deux domaines de subduction sont connectés par une zone de collision très active : l’île de Taiwan. taiwanC’est la section de Chongde à Heren, sur la ligne de jonction, qui est la plus spectaculaire, avec le parc national Taroko dans le secteur. En contrebas du promontoire où nous nous trouvons, deux voies de chemin de fer traversent le canyon irrigué par un petit cours d’eau et s’enfoncent dans deux tunnels parallèles creusés dans la montagne. Ici, elle tombe à pic dans la mer jusqu’à plusieurs milliers de mètres de profondeur et, vers l’intérieur du pays, elle culmine au Mont Qingshui à 2408 m. Comme en témoigne Xia Xianlun durant la dynastie Qing, “La section allant du sud de Suao à Takili fait environ 140 li (environ 70 km) de longueur, les falaises sont raides et accidentées, et infranchissables par les carrioles et les chevaux.” Cette topographie accidentée a toujours posé problème. La Route du Nord, ouverte en 1874, fut la première route officielle à les traverser. L’élément déclencheur de ces travaux cyclopéens fut “l’incident de Mudan”. – Photo: Arrière-pays des falaises Qingshui –

taiwanLe gouvernement de la dynastie Qing alors au pouvoir mit en oeuvre une politique d’ouverture des zones de montagne et de pacification des aborigènes. Dans ce cadre, il fit construire trois routes en direction de l’est à partir du nord, du centre et du sud de Taïwan. Celle du nord relie Suao à Hualien en suivant la crête à travers les falaises Qingshui: il ne fallut que six mois pour la construire. Sous la colonisation japonaise, neuf années furent requises pour la rendre praticable aux véhicules, une amélioration qui fut poursuivie par le gouvernement du Kuomintang jusqu’à la transformation de la route côtière en l’actuelle autoroute Suhua. – Photo: Les deux voies ferrées traversent le canyon et entrent dans des tunnels percés derrière les falaises Qingshui –

Que s’était-il passé à cette époque lointaine qui remonte à près de 150 ans ? Au début des années 2000, un groupe de jeunes autochtones décida de mettre fin à des décennies d’omerta et de donner sa version de la première expédition japonaise à “Formose” (Taïwan) après la Restauration Meiji. Ayant adressé des prières aux ancêtres depuis longtemps oubliés pour qu’ils les aident à comprendre ce qui s’était passé, ils explorèrent le pays mystérieux et désert afin de trouver des indices qui aideraient la tribu à regagner sa dignité et le respect. taiwanVoici le résultat de ces recherches publié dans un journal japonais. En décembre 1871, un cyclone projeta sur la pointe sud de Taïwan un bateau parti de l’île Miyako (qui dépendait du Royaume de Ryukyu, devenu la préfecture Okinawa). Il y avait à son bord un équipage de 66 marins. Sévèrement choqués, les naufragés s’engagèrent sans le savoir dans le territoire indépendant de Mudan où résidaient les aborigènes Paiwan. Bien que les natifs aient été désagréablement surpris de cette intrusion, ils accueillirent les étrangers et leur offrirent le gîte, à boire et à manger. Mais les marins d’Okinawa étaient trop effrayés pour jouir de cette hospitalité et ils décidèrent de s’enfuir à la faveur de l’obscurité. Cette attitude inexplicable inquiéta leurs hôtes qui prirent en chasse les “qalja” (étrangers), les forçant à quitter la montagne et gagner la plaine. Lors d’un violent combat, 54 marins furent décapités, et seulement 12 furent sauvés par des colons Han. L’événement ne fut connu que des mois plus tard, après que les survivants aient regagné leur domicile. – Photo: Gorge de Taroko –

taiwan“De notre point de vue, à en juger par l’histoire orale rapportée par les anciens de la tribu, le choc culturel et le malentendu ont été la cause de ces agressions”, dit l’historien Valjluk Mavaliu (Hua Ah-cai en chinois). Mais à l’époque, les hautes autorités japonaises furent horrifiées en lisant le rapport émanant de Satsuma (maintenant la préfecture Kagoshima) qui relatait un incident de cannibalisme à Taïwan. D’abord, elles cherchèrent à résoudre ce problème par la voie diplomatique, mais la dynastie Qing, qui n’avait qu’un contrôle nominal sur Taïwan, déclina toute responsabilité, arguant que ces faits émanaient “de gens non civilisés en marge de la civilisation Han”. L’incident eut de sérieuses répercussions. Sous prétexte de protéger ses “nationaux”, le Japon envoya un contingent de 3600 soldats menés par Saigo Tsugumichi. Il arriva en 1874 à Pingtung pour punir les “barbares” d’avoir abattu les résidents de Ryukyu. On rapporte qu’une féroce bataille éclata alors que les soldats japonais progressaient dans une vallée encaissée où ils furent pris en embuscade. Elle se solda par la mort de 6 Japonais et 16 aborigènes. Une autre bataille entraîna le ravage de hameaux reculés et la mort de douzaines de locaux. – Photo: Une roche plissée et fracturée par les mouvements tectoniques –

Ces représailles choquèrent la dynastie Qing qui, anticipant les vues du Japon sur Taïwan, commença à déployer des troupes fortes de 10 000 soldats sur l’île, mais elle évita la confrontation directe avec l’armée japonaise. De peur d’attiser la colère du Japon, le gouvernement se décida tardivement à régler le problème par la voie diplomatique en consentant à payer une indemnité pour la décapitation des naufragés et en entreprenant une action punitive contre les natifs. Ces concessions entraînèrent implicitement l’acceptation de la part de la dynastie Qing de l’intrusion japonaise en sol taïwanais pour obtenir directement réparation pour ses “citoyens” et, deuxièmement, la légitimation de la souveraineté japonaise sur les îles Ryukyu qui payaient tribu à la Chine depuis des siècles. “L’Incident de Mudan eut d’énormes répercussions puisqu’il changea le sort de Taïwan et remodela le paysage politique de la région Asie-Pacifique”, dit Huang Chih-Huei, un chercheur de l’Institut d’ethnologie de l’Académie chinoise. “Malheureusement, c’est à peine si cet aspect a été évoqué durant des décennies”. – Photo ci-dessous: Fougères épiphytes sur un tronc de palmier aux falaises Qingshui –

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Un siècle après ces événements malheureux, des travaux furent entrepris pour prolonger la voie ferrée du nord de Suao à Hualien. Ce fut l’un des dix plus gros projets de construction de l’époque. Ils débutèrent en décembre 1973 et la ligne ouvrit en février 1980. La construction de la ligne entre Yilan et Hualien et sa connexion à la ligne existante de Est-Taidong réduisit substantiellement le temps de trajet entre Hualien et le nord de Taïwan. L’électrification de cette liaison vers le nord fut achevée en 2003 et la ligne devint à double voie sur la totalité de sa longueur en janvier 2005, ce qui augmenta grandement sa capacité, tout autant que sa vitesse. Cette ligne ferrovière évita les sinuosités et le terrain escarpé de la falaise grâce au perçage de nombreux tunnels. Sur ses 79,2 km de longueur, il y en a 31, dont le plus long à la fois de ce parcours et de Taïwan est le tunnel Xinguanyin qui fait 10,307 km. Entre chaque tronçon, la voie offre une vue superbe sur la côte et le Pacifique. C’est par là que nous sommes arrivés à Hualien depuis Taïpei. Je me souviens que j’étais assise à côté d’un jeune homme qui, dès le début du trajet, s’était plongé dans un film sur son ordinateur portable et avait tiré le rideau devant la vitre pour ne pas être gêné par le soleil matinal. Assis à gauche de Jean-Louis sur un siège devant moi, Richard n’arrêtait pas de s’exclamer sur la beauté du paysage dont je n’apercevais qu’une maigre fraction. Je réunis mes trois mots de chinois pour demander à mon voisin s’il n’accepterait pas d’échanger sa place avec la mienne afin que je puisse aussi en profiter. Très étonné d’entendre parler sa langue, il accepta bien sûr et lorsque son film fut terminé, il engagea la conversation avec moi (en anglais heureusement !). Depuis quelques mois, il avait quitté Pékin pour étudier pendant deux ans le journalisme à l’université de Taïpei. Comme nous, il avait pris le train pour voir du pays pendant ses vacances.

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Le peuple Taroko contre Asia Cement

taiwantaiwanNous remontons dans le taxi et prenons la direction des gorges de Taroko dont la fréquentation touristique a certainement crû considérablement après ces aménagements autoroutiers et ferrovières. Il suffit de voir la façade (photo ci-dessus) de l’office de tourisme devant lequel nous passons pour nous en persuader ! Au sud du pont Heren Kanan sur la rivière Kanagang, l’autoroute Suhua pénètre dans le parc national Taroko. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer sur la gauche une énorme usine au pied de la montagne. Dans un passage du livre Indigenous peoples & poverty dont des extraits sont publiés sur Internet, je trouve le nom de cette société et toute une histoire où elle est impliquée. Il s’agit de Asia Cement, une cimenterie qui est l’objet depuis 1993 d’une lutte acharnée de la part des Aborigènes de Taroko qui réclament leurs terres. Elle est menée par Igung Shiban une autochtone qui a passé la majeure partie de sa vie avec son mari japonais au Japon. Lorsque, à 58 ans, elle revient au canton de Hsiulin avec son mari pour qu’il se rétablisse d’une maladie grave, elle a la surprise d’apprendre que la propriété de son père est passée sous le contrôle de Asia Cement. Elle n’en revient pas qu’il ait accepté de renoncer à perpétuité à la terre de sa famille. Aidée de son mari, elle fonde une organisation non gouvernementale avec les fermiers de la communauté également concernés, l’Association en auto-assistance pour le retour à notre terre. Ils commencent par faire des pétitions auprès du gouvernement local et finissent par porter la cause devant le tribunal. – Photos : Lion-gardien à l’expression peu avenante sur la rambarde du pont menant au chemin des gorges de Taroko – Ci-dessous : L’usine Asia Cement –

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Un jour de chance pour le peuple de Taroko, les fonctionnaires du canton quittent l’audience en colère, abandonnant une pile de documents. En les examinant, Igung Shiban s’aperçoit qu’ils sont truffés d’irrégularités. Il manque des dates ou des sceaux officiels. Encore plus suspect, les signatures de beaucoup de précédents propriétaires qui sont supposés avoir cédé leurs terres au gouvernement du canton proviennent de la même main. Après un an de recherches, elle rend caduques un à un les accords contenus dans les dossiers du canton qu’elle soumet aux signataires pour vérifier s’ils les ont réellement signés ou pas. Il en résulte que la plupart des signatures sont des faux. Asia Cement essaye d’abord l’intimidation et la violence pour tenter d’interrompre ses recherches. Shiban et son mari sont deux fois attaqués physiquement par des gangsters et son mari est blessé à une jambe, mais ils n’abandonnent pas. Heureusement, Bayan Dalur, un activiste local environnemental et Législateur national, représentant indigène pour le Parti démocrate progressiste (DPP) alors dans l’opposition, les aide à instruire le dossier en leur donnant accès à des documents gouvernementaux. En 1997, Igung Shiban concourt pour le poste de représentante au conseil du canton comme candidate DPP. Le Kuomintang (KMT), en contrepartie, choisit la femme de son frère comme candidate afin de semer la zizanie dans le clan. Asia Cement engage aussi ses ressources financières dans la campagne, offrant aux locaux jusqu’à 10 000 NT$ pour voter pour le KMT. Dans une communauté avec un fort taux de chômage et de faibles revenus familiaux, il est difficile de résister à la tentation. Pourtant, Shiban perdra les élections par seulement 50 voix, un résultat qui montre la base solide du soutien de la communauté. – Photo ci-dessous : Gorge de Taroko, la rivière Shakadang –

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Elle poursuit la lutte pour les terres ancestrales à la fois devant les tribunaux et par d’autres voies officielles. En 1998, elle envoie un rapport au groupe de travail sur les populations indigènes des Nations Unies. En retour, elle gagne le soutien de quelques journalistes, un documentaire filmé est même réalisé sur la “bataille” de Taroko. Il passe en 1999 à “Super TV” de Taïwan où les spectateurs peuvent entendre Igung Shiban témoigner: “Nous sommes exactement comme les Indiens d’Amérique du Nord qui ont été spoliés de leurs terres”. Reliant son mouvement aux mouvements internationaux des indigènes et aux mouvements pour l’environnement, elle récite même au cours de ce même documentaire la traduction en chinois du fameux discours du Chef Seattle. En août 2000, le peuple Taroko finit par gagner au tribunal le droit de cultiver ses terres, grâce en partie au lobbying intense effectué en son nom par Yohani Isqaqavut, président du Conseil Exécutif Yuan des peuples indigènes. Le 4 septembre 2000, pour la première fois depuis 27 ans, le peuple Taroko peut revenir sur ses terres. Les membres de la tribu célébrent l’événement par la traditionnelle cérémonie de commémoration des ancêtres. Mais la bataille n’est pas encore terminée ! En mars 2001, un conflit éclate quand Asia Cement envoie des ouvriers étrangers empêcher les fermiers Taroko de planter leurs cultures sur leur terre. Un journaliste est blessé dans l’échauffourée qui s’en suit. Après cet incident, le peuple Taroko tente plusieurs fois d’effectuer des plantations, mais Asia Cement contre-attaque en arrachant à chaque fois les jeunes plants pendant la nuit. La société espère ainsi que ces mesures d’intimidation vont empêcher le peuple Taroko de cultiver sa terre, un précédent qui serait éventuellement reconnu comme un abandon légal de propriété. En 2001, un article à ce sujet paraît dans le Los Angeles Times, avec pour conséquence une nouvelle réaction d’Asia Cement contre le peuple Taroko et ses alliés… – Photo ci-dessous : Asia Cement Corporation, page d’accueil –

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Aujourd’hui, si l’on consulte la page d’accueil d’Asia Cement, que voit-on ? Une série de photos grand format défile en boucle: une main d’enfant dans une main d’adulte accompagnée du slogan “Committed to share” (Engagé à partager), quatre papillons estampillés “Sustainable Green Homes” (Maisons vertes durables), une petite fille et les mots “Love and Care” (Amour et soin), du matériel et “Reliable and trust” (Fiabilité et confiance), Taïpei au coucher du soleil et “The element of infrastructure“, du béton et “Premium quality“, des canalisations et “High efficiency” (Haute efficacité), des fleurs devant l’usine floue au second plan et la mention “Environmental friendly” (Respectueux de l’environnement), une carte du monde et “Global business“. L’heure n’est plus à la réplique brutale, mais au travail de fond sur l’image que l’entreprise veut donner d’elle-même sur le plan national et international. Elle se “verdit” et s’offre une nouvelle virginité. L’important, c’est la pérennisation et l’expansion de l’entreprise, tous les moyens sont bons. Quoi d’étonnant ? Tant que les contradictions demeurent au sein de la société taïwanaise, tout comme dans toute société au mode de vie dit “occidental”, il ne peut en être autrement. L’encouragement de la croissance démographique permet et nécessite une croissance économique, commerciale, industrielle, urbaine qui devient un but en soi. Une telle “philosophie”, une telle mentalité, un tel mode de vie ne peuvent aller sans une pression croissante sur l’environnement et, par voie de conséquence, sur la réduction de l’aire dévolue aux Aborigènes, sans cesse un peu plus grignotée et amputée. – Photo ci-dessous : Gorge de Taroko, un des grands papillons qui fréquentent ses berges –

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Le parc national Taroko

taiwanL’empiètement sur les terres des Taroko ne date pas d’hier. Le sentier que nous empruntons dans les gorges a été façonné durant la période coloniale japonaise en 1940 par la East Taiwan Electricity Company lors de la construction d’une centrale hydroélectrique. Un barrage a dévié les eaux de la rivière Liwu pour les canaliser dans un tunnel creusé dans le roc et prolongé par un large tuyau qui traverse la gorge. Le sentier Shakadang que nous empruntons a permis d’acheminer les matériaux, puis de procéder à l’entretien des équipements. Cette centrale est toujours en fonctionnement aujourd’hui et le sentier est désormais entretenu par l’administration du parc national Taroko pour les visiteurs. La rivière Shakadang prend sa source à 2600 m d’altitude dans le Mont Xiaoxing puis s’écoule sur 16 km seulement suivant une direction nord-sud avant de rejoindre la Liwu qui se jette dans le Pacifique. Son eau limpide contraste à la confluence avec les eaux sombres de la Liwu, chargées de sédiments arrachés à ses berges. De tous les affluents du fleuve, c’est elle qui abrite la plus riche biodiversité. – Photo: Le barrage sur la rivière Liwu –

taiwanNotre taxi nous dépose à l’entrée d’un pont aux rambardes ornées de lions à l’allure agressive. Cette décoration n’est pas si anodine que ça; elle perpétue la tradition chinoise des lions gardiens impériaux ( ; shī). Ce mot shidériverait du mot persan šer. Les lions ont d’abord été présentés à la cour des Han par des émissaires d’Asie centrale et de Perse, et au VIe siècle ils étaient déjà couramment représentés comme gardiens. Ces statues aux pouvoirs protecteurs étaient placées devant les palais impériaux chinois, les tombes impériales, les bâtiments administratifs, les temples, les résidences des officiels et des classes aisées depuis la dynastie Han (206 av. J.-C. – 220 ap. J.-C.). taiwanLes lions sont habituellement représentés en couple, le mâle, manifestation du yang, pose une patte antérieure sur une boule décorée (绣球 ; xiù qiú) qui, dans un contexte impérial, représentait la suprématie sur le monde, alors que la femelle, manifestation du yin, maintient un petit lion (représentant le cycle de la vie, l’éducation). Symboliquement, la femelle protège ceux qui résident à l’intérieur, tandis que le mâle protège la structure. L’introduction de cette symbolique en territoire Taroko est un exemple de plus de la volonté de main-mise sur la totalité de l’île et de ses habitants de la part de la société Han (chinoise). – Photos: Symbole Yin-Yang – Lion sculpté sur la rambarde du pont franchissant la gorge de Taroko –

Je m’amuse à lire les recommandations des gestionnaires du parc adressées aux visiteurs. A partir de l’entrée à l’extrémité du pont (pour la gestion des foules, un escalier à gauche pour descendre, un à droite pour remonter !), la longueur du sentier touristique est de 4,1 km et le temps estimé aller-retour pour le parcourir est de… 4 à 6 heures selon la forme de chacun ! Ils avertissent que le flux de la rivière Shakadang est rapide et imprévisible. Il est donc interdit de nager, de marcher dedans, de faire des barbecues et d’allumer des feux de camp dans les gorges. Une partie du trajet longe la falaise, donc le visiteur est prié de faire attention (à quoi ? aux chutes de pierres parfaitement imprévisibles ?). Il est possible de rencontrer divers animaux sauvages (quelle aventure !). Nous sommes priés de les observer sans les déranger, ni les nourrir ou leur faire du mal. Si, par cas, nous nous trouvions face à face avec un animal dangereux, nous devrons partir rapidement et tranquillement pour notre propre sécurité… Suivent, comme dans tous les sites touristiques où nous nous rendrons, une palanquée de numéros de téléphone à contacter s’il y avait le moindre problème. – Photos: Le barrage sur la rivière Liwu – Ci-dessous : Gorge de Taroko, la rivière Shakadang – De part et d’autre, lions gardiens photographiés en Chine en 2014 –

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taiwanEnfin (tout de même), les gestionnaires du parc national Taroko nous préviennent que le sentier Shakadang traverse une réserve aborigène (à l’instar des réserves indiennes d’Amérique du Nord) où certaines zones sont encore cultivées par des membres de la tribu Taroko. Pour gagner leur vie, ils transportent occasionnellement des marchandises en moto sur le sentier. Les gestionnaires “regrettent tout désagrément que cela pourrait occasionner aux visiteurs” (sic). Ils signalent qu’ils ont demandé aux résidents locaux (les Aborigènes) d’emprunter le chemin pour leur transport de marchandises avant 8h du matin, entre midi et une heure et après 4h de l’après-midi dans la mesure du possible !!! Autant dire qu’ils gênent l’industrie qu’est devenue le tourisme. – Celle-ci veut bien les mettre en avant pour le folklore, car cela plaît aux touristes et les attire, mais ces droits qui leur sont accordés à l’intérieur du parc sont mal tolérés. Je retrouve ici la même ambiguïté que nous avions découverte au Québec, par rapport à la pêche ou la chasse d’espèces protégées dans le Saint-Laurent et les parcs de Gaspésie. – Nous verrons un peu plus loin un grand panneau de sens interdit et une vague clôture qui délimite la réserve.

taiwanLes autres panneaux portent sur la biodiversité (autre qu’humaine). Il fait très beau et, sitôt passés les premiers mètres et la foule du départ, un concert de sons inconnus nous accueille. C’est la “frog sonata“, la sonate des grenouilles ! Elles peuvent se trouver dans l’eau, sur un rocher ou dans les arbres, mais j’ai beau regarder partout, je n’en vois pas une seule, d’autant qu’elles font comme les grillons, dès que je m’approche d’une source sonore, elles se taisent et elles reprennent leur chant sitôt que je m’éloigne. La grenouille Swinhoe (Odorrana swinhoana) passe le plus clair de son temps dans les portions de la rivière où le courant est rapide et elle pousse occasionnellement un coassement puissant qui peut facilement être confondu avec le cri d’appel d’un oiseau ! Il y a aussi la grenouille arboricole verte de Moltrecht (Rhacophorus moltrechti), la grenouille arboricole brune (Buergeria robusta), la grenouille de Buerger japonaise (Buergeria japonica) qui toutes se dirigent vers les berges à la saison des amours. taiwanLa Buergerjaponaise est petite mais elle a un appel curieusement sonore; le crapaud du Centre de Formose (Bufo bankorensis) est couvert de pustules et se déplace lentement. S’il se sent menacé, il gonfle brusquement pour intimider l’adversaire et lui faire peur. Ces batraciens se nourrissent d’insectes et d’autres petits animaux, et ils sont la proie des serpents et des oiseaux. Ils sont très sensibles à leur environnement et ils sont les premiers à souffrir s’il devient pollué. Parmi les oiseaux, on peut observer la Nymphée fuligineuse (Phonicurus fuliginosus), l’Arrenga de Taiwan (Myiophoneus insularis), le Cincle plongeur (Cinclus cinclus) et l’Énicure nain (Enicurus scouleri) qui fréquentent les berges de la rivière. Mise à part la saison des amours où on peut les voir en couples, ils passent la plupart de leur temps en solitaires dans le lit de la rivière. Ils se nourrissent principalement d’insectes, d’amphibiens et de poissons, et leur présence est la preuve de la riche écologie de la rivière. – Photos : Gorge de Taroko, fougère nid d’oiseau et Lemmaphyllum microphyllum (?) –

L’humidité de l’air favorise la présence d’une bonne variété de fougères qui poussent à l’ombre de la falaise: Lemmaphyllum microphyllum, la Pyrrosie lingulaire (Pyrrosia lingua Farw), la fougère nid d’oiseau (Asplenium nidus), la Capillaire de Montpellier ou Capillaire cheveux de Vénus (Adiantum capillus-veneris), la Néphrolépide auriculée (Nephrolepis auriculata), Tamariskoid Spikemoss (Selaginella doederleinii Hieron), la fougère grimpante japonaise (Lygodium japonicum) et d’autres encore qui arrivent à couvrir la totalité de la roche. Leur présence retient l’eau de pluie et empêche son écoulement trop rapide. Toutefois, elles doivent supporter la longue période de sécheresse en vivant sur leurs réserves. Pour cela, elles adoptent diverses stratégies. La Pyrrosie lingulaire et Tamariskoid Spikemoss enroulent leurs feuilles pour réduire l’évaporation, la fougère nid d’oiseau est capable d’absorber l’humidité de l’air, la Néphrolépide auriculée garde l’eau en réserve, tandis que la Lemmaphyllum microphyllum la stocke dans ses feuilles qui la restituent lentement lorsque le besoin s’en fait sentir, devenant de plus en plus fines au fur et à mesure de l’avancement de la saison sèche. La fougère nid d’oiseau est une plante endémique de Taïwan qui était traditionnellement consommée comme un légume par les autochtones Taroko (ou Truku). Ses feuilles vert émeraude tendres et savoureuses ont été adoptées par l’ensemble de la société taïwanaise qui les consomme également. Les Taroko profitent de cet environnement favorable où se constituent naturellement de véritables “jardins” de fougères pour les récolter et les vendre au marché du voisinage. Les gestionnaires rappellent aux visiteurs que la réserve correspond aux terres traditionnellement occupées par le clan. Par conséquent, en empruntant le sentier Shakadang, nous sommes des invités. “Quand nous évitons les motos, regardons les jardins de fougères et les petits villages, ou quand nous nous délectons à manger des plats cuisinés de fougère nid d’oiseau, nous faisons l’expérience de la mixité des cultures. S’il vous plaît, ayez de la considération pour le dur travail manuel agricole des Aborigènes sur leur propre terre.”

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La grotte aux hirondelles

taiwantaiwanNotre taxi nous amène un peu en amont sur le tronçon allant de la grotte aux hirondelles jusqu’aux falaises de Zhuilu en passant par le pont Jinheng. C’était autrefois une portion de la route qui traversait le centre de l’île, mais elle a été déviée. Ici, une voie a été convertie en chemin piéton, l’autre restant ouverte à la circulation automobile. Notre conductrice fait halte devant une cahute où elle note sur un cahier l’emprunt de trois casques, en raison des risques de chutes de pierres lorsque nous longerons les falaises. Toutefois, nombreux sont les touristes qui ne prennent pas ces précautions et nous nous sentons un peu ridicules avec nos couvre-chef. La grotte aux hirondelles (燕子口, Yanzikou) est fréquentée par l’hirondelle du Pacifique (Hirundo tahitica). Les courants ascendants dans le canyon emportent des myriades d’insectes qu’elles attrapent au vol. Elles sont là toute l’année, les accouplements se produisant au printemps et en été. Elles construisent leur nid de boue contre la paroi rocheuse et le plafond du tunnel où nous marchons, si bien que nous les voyons sans cesse entrer et sortir. Il est demandé aux visiteurs de les observer à distance et d’éviter de les déranger, mais ce n’est pas évident car il y a une foule ininterrompue de gens qui fréquentent le site. Il y a aussi l’Hirondelle de Bonaparte (Delichon dasypus) qui croise le long de la Liwu. On peut la voir à une altitude moyenne et, dans les gorges de Taroko, seulement sur la section orientale des tunnels le long du sentier aux Neuf Virages. – Photos : Bananier dans la réserve aborigène Taroko – Casques obligatoires pour observer les hirondelles ! –

La paroi de marbre des gorges est truffée de nombreux orifices sur la rive opposée. De l’eau s’en écoule parfois. Il y a deux causes possibles à leur formation. Au fur et à mesure que la Liwu creuse son lit dans la roche, le marbre se trouve abrasé par le sable et les pierres qu’elle emporte dans son flux. Ce sont aussi des issues pour l’eau stockée dans les profondeurs de la montagne. En s’infiltrant par les craquelures et les fentes de la roche, l’eau finit par la dissoudre et elle agrandit le passage. Le volume de l’eau varie selon la météo; lorsqu’il y a de fortes pluies, un grand volume d’eau s’écoule de ces conduits, à l’inverse, en périodes sèches, il n’y a plus qu’un filet d’eau. taiwanLes orifices les plus élevés sont les vestiges des anciens niveaux de la rivière. Le pont Jinheng enjambe la rivière Ludan, un affluent de la Liwu. On l’appelait originellement le pont Bailong, mais son nom fut changé pour commémorer Jin Heng. Le 20 octobre 1957 à 2h du matin, un tremblement de terre d’une puissance 5 sur l’échelle de Richter secoua Taroko, provoquant la chute de nombreux rochers qui endommagèrent sérieusement les fondations de la route. A l’aube, Jin Heng, ingénieur chef de la section d’ingénierie de Sipan, vint inspecter les dégâts. A 6h du matin, un glissement de terrain l’emporta dans une chute mortelle. Ce fut le premier d’une longue série d’accidents qui ponctuèrent la construction de cette route. Le pont Jinheng était à l’origine formé d’arches de béton armé. Il fut détruit par le typhon Amber en 1997 et son remplaçant par le typhon Bills en 2000. Le pont actuel Jinheng a été ouvert à la circulation en novembre 2003. Les typhons et les tremblements de terre sont des phénomènes naturels qui ne peuvent être évités et leur puissance énorme a pour conséquence le remodelage permanent du paysage naturel et culturel de Taroko. – Photos: ci-contre, un des nombreux ponts en travaux – ci-dessous: Deux ponts de singe pour les Aborigènes (?) près de la grotte aux hirondelles – Tunnel avec des ouvertures par où passent les hirondelles pour aller nourrir leurs petits – Orifices dans la paroi opposée –

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Le sentier Lushui

taiwantaiwanL’étape suivante, c’est la Terrasse Tianxiang où nous prenons un repas bien peu gastronomique dans un des nombreux petits restaurants qui attendent de pied ferme les foules de touristes. Entourée de montagnes, elle se situe à la confluence des rivières Tacijili et Dasha qui s’unissent pour former la Liwu. Le soulèvement tectonique de la croûte terrestre est contrecarré par l’érosion en continu des montagnes en formation. Ainsi, cette vallée s’est comblée de dépôts successifs de débris de roches arrachés par les rivières. Formant désormais un plat relatif, cette zone est occupée depuis des temps reculés par les humains. Elle est aussi fréquentée par le macaque de Formose que je n’ai malheureusement pas rencontré. Pour que nous digérions tranquillement, notre chauffeur de taxi nous amène au départ du sentier Lushui où marchons sur deux kilomètres. Il subsiste sur le trajet de nombreux vestiges de la vieille route construite pendant la période coloniale japonaise. Parmi les essences forestières, nous observons le rare chêne de Taroko, ainsi que l’érable d’Oliver (Acer serrulatum Hayata), le liquidambar de Formose (Liquidambar formosana Hance) et le Lagerstroemia subcostata Koehne. Un panneau offre encore toute une série de recommandations que je reporte, parce que je les trouve extraordinaires. “Rappels amicaux: 1. Les gens sont les invités de la nature; s’il vous plaît respectez-la et traitez bien les atouts naturels et culturels du parc national; 2. Surveillez tout le temps vos environs immédiats, des roches peuvent tomber à tout moment, particulièrement après les tremblements de terre, donc restez à l’écart du sentier dans ces conditions; 3. Soyez vigilants, il peut y avoir des serpents venimeux, des frelons géants et d’autres animaux venimeux; si vous en rencontrez, ne les provoquez pas et restez tranquille; 4. Portez des vêtements et des chaussures adaptés à l’extérieur et un équipement approprié; 5. Il y a un tunnel d’environ 30 m de long; l’usage d’une lampe-torche est recommandé; 6. Contacts téléphoniques… – Photos ci-dessus: Temple Changuang, un temple bouddhiste de l’école Linji, situé au-dessus du pont Chunhuei sur un ancien tronçon de la route – Poteaux indicateurs de luxe pour le sentier Lushui – Feuilles de Common Schefflera – Ci-contre, Eboulement en allant vers la grotte aux hirondelles – Voiture rigolote –

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Le sentier Lushui fut à l’origine une voie construite par la police japonaise pour renforcer le contrôle sur la tribu Taroko et s’assurer un bon accès aux ressources de la région. En effet, lorsque le Japon s’empara de l’île en 1895, les autorités décidèrent immédiatement non seulement de réprimer la résistance généralisée de la population Han (chinoise) locale, mais également de soumettre le reste des tribus qui avaient conservé sous la dynastie Qing (1683–1895) leur culture et leur mode de vie dans la moitié orientale de l’île et les vallées reculées des montagnes. Les Pingpu (aborigènes des plaines) avaient été, quant à eux, graduellement assimilés en deux siècles par la population majoritaire Han. Il fallut au Japon 20 ans et le déploiement de toutes les forces militaires en sa possession pour réussir à venir à bout des dernières poches de résistance. Les Truku furent les derniers Aborigènes à lui tenir tête jusqu’en 1914 sur leurs terres natales, les gorges de Taroko. Leur reddition est restée dans les mémoires sous le terme de l’Incident Taroko qui abolit la dernière “frontière” taïwanaise. Cette année-là, à l’issue de la Campagne Taroko, l’inspecteur de police Umezawa Masaki contrôla la construction de la section occidentale de la route Taroko, allant depuis la sous-préfecture de Xincheng à la sous-préfecture à l’ouest de la route Taroko (aujourd’hui Tianxiang). Cette route croise la falaise Zhuilu et passe par Heliu et Tuorong (aujourd’hui Lushui) avant d’arriver à Tabiduo. Elle fut ouverte en mars 1915. Elle faisait 90 cm de large et n’avait qu’une faible pente. Pour faciliter le gouvernement des Aborigènes, elle suivait la grand-route.

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Il s’en suivit toute une série de mesures d’acculturation et de «japonisation» des autochtones qui durent adopter la langue, la culture et la religion japonaises. Dans le cadre de ce processus, des dirigeants potentiels furent identifiés et envoyés au Japon pour y suivre une formation et prendre la mesure du pouvoir du Japon. Selon Scott Simon, sociologue et anthropologue à l’université d’Ottawa (Canada), “les Japonais voulaient vraiment impressionner ces gens”. L’un de ceux-ci fut le jeune Mona Rudao, fils du grand chef Bai Rudao, dont la grande maîtrise de la langue japonaise lui valut ce “privilège”. Après avoir été éduqué au Japon, il retourna au pays où, durant plus d’une décennie, il prôna auprès de sa tribu la coopération avec les colonisateurs japonais, invoquant la futilité de résister à un ennemi aussi nombreux et avancé. Il dirigea habilement son peuple dans ses relations avec la police japonaise, résolvant les conflits et travaillant pour que son peuple soit bien traité. C’est pourtant bien lui qui, de chef pacifiste se convertit en chef de guerre et fut à l’origine en 1930 de l’Incident Wushe que j’ai évoqué précédemment. Son revirement est attribué à sa prise de conscience de l’injustice de l’administration coloniale à l’égard de son peuple, et de la différence de traitement de la population au Japon et à Taïwan. Ces événements eurent pour conséquence des représailles terribles et le déplacement des populations. En 1932, la voie Taroko fut prolongée à l’ouest jusqu’à Wushe et elle prit l’appellation de Route de montagne transversale Hehuan. Vers la fin de l’ère coloniale japonaise, la fréquentation des touristes et des grimpeurs la rendit populaire. En 1986, lorsque le parc national Taroko fut créé, la section de la vieille route entre Lushui et Heliu fut réparée et devint le sentier Lushui. La section de Lushui à Wenshan est bordée par une forêt dense de feuillus et passe devant les ruines des villages de Doyon, Maheyang et Iboho. Je lis de nouvelles recommandations adressées aux touristes: “Ce chemin comporte à la fois des beautés écologiques et humaines. Toutefois, il est assez long, donc s’il vous plaît prenez en considération votre niveau de forme physique et organisez le transport.” – Photo ci-dessous: Racines aériennes d’un banyan sur la Terrasse Tianxiang –

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Le camphre

taiwantaiwan“Stoppez et respirez profondément. Sentez-vous ce bouquet frais de camphre ?” Les camphriers (Cinnamomum camphora) sont dispersés sur tous les terrains de basse altitude à Taïwan. Endémique à Taïwan, en Chine et au Japon, l’arbre de la famille du laurier contient une forte essence particulière, le tronc, les feuilles et les fruits sont tous odorants, et l’odeur du fruit mûr est spécialement forte. On peut en extraire l’huile de camphre (principalement de son bois). A l’époque de Koxinga, exilé à Taïwan il y a plus de 300 ans et partisan de la dynastie Ming (1368-1644) déchue, le camphrier (Cinnamomum camphora) devint un arbre essentiel dans la construction navale, le bâtiment et l’ameublement. L’industrie du camphre débuta à cette époque, la plus grande partie de l’huile étant exportée, et elle se poursuivit durant la dynastie Qing (1644-1895) qui lui succéda. Dans les années 1800, le camphrier devint aussi une importante matière première pour élaborer des produits chimiques (notamment la première matière plastique, la celluloïde), des médicaments, des parfums et des insectifuges (antimite), à tel point que les marchands de Grande Bretagne, des Etats-Unis et de la France se la disputaient. Lorsque l’empire du Japon colonisa Taïwan, son gouvernement découvrit que le camphre pouvait aussi être utilisé pour en faire de la poudre à canon sans émission de fumée. En 1918, il mobilisa plus de 336 000 personnes pour faire pendant sept ans une enquête exhaustive sur la population de camphriers de l’île. Ils comptabilisèrent plus de 11 millions de jia (environ 10 080 km², soit le tiers de la surface de Taïwan) sur lesquels poussaient quelque 1,8 million de camphriers. taiwanIls firent le calcul qu’à raison de 3 000 tonnes d’huile de camphre par an, la production pourrait se poursuivre en continu pendant 20 ou 30 ans. Taïwan devint le plus grand exportateur mondial de camphre et le Japon engrangea des bénéfices gigantesques. Cette exploitation effrénée, autant durant la dynastie Qing que l’ère coloniale japonaise, entraîna de fréquents affrontements avec les aborigènes car la recherche de camphrier se faisait profondément à l’intérieur des montagnes. A l’orée des années 1950, les camphriers sauvages de Taïwan avaient presque entièrement disparu. Ceux que l’on voit aujourd’hui ont pour la plupart été plantés récemment, y compris ceux qui poussent le long du sentier Lushui. – Photos : Camphrier le long du sentier Lushui – Koxinga – Flacon d’huile camphrée –

taiwanLe cours d’eau que nous longeons est un affluent mineur de la Liwu. Son niveau d’eau varie avec les saisons. Durant la saison des pluies, le flux est rapide, mais le lit est presque à sec durant les longues périodes de sécheresse. Même quand il y a peu d’eau, elle reste fraîche et claire et cela attire toute une kyrielle de visiteurs. Pendant la marche, il se peut que l’on entende un son roulé qui semble venir d’un oiseau, mais c’est en fait le chant de la charmante grenouille Swinhoe (Rana narina swinhoana). Elle se tient au milieu du courant grâce à ses disques qui font ventouse sous ses pieds et la maintiennent sur la roche glissante. On peut aussi croiser une libellule ou une demoiselle qui surgit, toujours pressée, ou bien encore observer l’exuvie (squelette extérieur) de ces insectes déchirée au cours de la mue après leur précédente période de vie sans ailes et emportée par le courant. Il y a beaucoup d’autres insectes aquatiques, comme l’Ephémère de Formose (Ephemera formosana) et les Trichoptères (Trichoptera) qui se tiennent sur les pierres dans l’eau. Leur présence, ainsi que celle des plantes, sert d’indice pour évaluer la pureté de l’eau. – Photo : Grenouille Swinhoe (Rana narina swinhoana) –

De loin, on a l’impression que la paroi rocheuse est dépourvue de toute vie. Pourtant, quand on s’en approche, on aperçoit quelques plantes qui étalent leurs feuilles vertes et même portent des fleurs et des fruits. Ce n’est pas aisé de survivre pour une plante sur ce terrain pentu où le sol est rare et la rétention d’eau faible, à moins d’aptitudes extraordinaires… En voici un aperçu : la mise en réserve de l’eau, l’absence de gaspillage et la résistance au manque d’eau. Quand il pleut, ces plantes s’abreuvent de tout leur soûl, quand la sécheresse sévit durant une longue période, les feuilles s’enroulent ou tombent pour réduire l’évaporation, et les plantes attendent tranquillement que la pluie revienne. Sageretia randaiensis HayataVentilago leiocarpaArundo formosana, Eulalie gigantesque (Miscanthus floridulus), Ficus vaccinioidesHeteropappus hispidusSelaginella tamariscinaUtricularia striatula, le bois de reinette, aussi appelé bois d’arnette ou dodonée visqueuse (Dodonaea viscosa) sont celles que l’on y trouve le plus fréquemment. Quelques unes ont des racines qui s’accrochent fermement dans les fentes; d’autres se fixent simplement au roc nu. “Quand vous passez, n’oubliez pas de jeter un oeil vers elles et d’admirer leur esprit indomptable face à l’adversité.”

taiwantaiwanLa Terrasse Lushui s’est formée à l’occasion d’un déplacement du cours de la rivière, associé au soulèvement de la croûte terrestre (cette zone continue de s’élever de 4 à 6 mm par an !), et à l’érosion du flux contre ses rives. Sous l’action combinée de ces divers facteurs, des couches de sédiment et de gravier se sont accumulées et, à la longue, ont comblé cet espace. Au sein des gorges étroites de la Liwu, cette esplanade hospitalière a attiré des plantes et des animaux, de même que des humains. Beaucoup de membres du peuple Taroko qui vinrent ici il y a 200 ans s’installèrent sur la Terrasse, dont notamment les Tuoyouen. Elle est maintenant devenue une attraction majeure du Parc national Taroko – pour sa faune et sa flore, mais sans peuplement aborigène, suite aux événements malheureux racontés plus haut.

Si l’on marche légèrement et qu’on écoute attentivement, on entend les oiseaux chanter depuis les profondeurs de la forêt. Si maintenant on s’arrête et on regarde alentour, il est possible d’apercevoir un instant leurs silhouettes. Ils sont là, mais parfois on ne peut que les entendre. La plupart des espèces vues le long du sentier Lushui sont des oiseaux montagnards de basse altitude. Parmi eux, on peut répertorier le Zosterops du Japon (Zosterops japonicus), le Bulbul noir (Hypsipetes leucocephalus), le Barbu de Formose (Megalaima oorti nuchalis), le Bulbul de Taiwan (Pycnonotus taivanus), le Drongo bronzé (Dicrurus aeneus), la Témia de Swinhoe ou Pie grise (Dendrocitta formosae) et l’Alcippe de Gould (Alcippe brunnea). Quand la température fraîchit à l’automne, ces résidents sont rejoints par de nombreux visiteurs qui quittent les altitudes moyennes des montagnes proches pour hiverner sur la zone. On trouve le Minivet mandarin (Pericrolotus solaris), le Yuhina de Taïwan (Yuhina brunneiceps), la Mésange montagnarde (Parus monticolus), le Garrulaxe de Steere (Liocichla steerii) et le Sibia de Taïwan (Heterophasia auricularis).

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taiwantaiwanOn rencontre quelques chênes Taroko (Quercus tarokoensis hayata) le long du sentier Lushui, mais l’espèce n’est pas très répandue et on ne peut pas la voir partout. C’est un arbre endémique de Taïwan. Les botanistes japonais Hayata Bunzo et Sasaki Syun’ichi ont découvert cette espèce près de Taroko et Radagang en 1917 (après la “pacification” de la région), d’où son nom. Son aire est limitée à la moitié orientale de Taïwan où il pousse dans les gorges rocheuses. On en trouve un petit nombre le long de la rivière Bie à Fuli, Hualien, et le long de la Dong à Taidong, à Sinwulu Creek à la hauteur de la voie rapide transverse sud et à Wutai, Pingdong. Le parc national Taroko contient le plus grand nombre de chênes Taroko de l’île. Les hautes montagnes et les vallées profondes de la gorge de Taroko procurent à ce chêne un environnement idéal, mais dans le même temps il se retrouve confiné et il a des difficultés à se répandre. – Photos: ci-dessus et à droite, Chêne Taroko – A gauche, l’érosion entraîne le sol sous cet arbre –

“La forêt produit des millions de graines chaque année; elles tombent sur la terre et beaucoup sont simplement enfouies dans le sol et ne pousseront jamais; les quelques chanceuses germent là où les conditions d’ensoleillement et d’humidité sont bonnes. Pendant sa croissance, le semis a besoin de la coopération de son environnement et aussi de chance. Il devra surmonter une concurrence féroce pour devenir un grand arbre. Seule une minuscule fraction y parviendra.” Le gestionnaire du parc ajoute à ces explications basiques un couplet sur le comportement que doit adopter le public pour éviter le piétinement des bords du sentier. “Les semis sont l’avenir de la forêt; ils remplaceront progressivement les vieux arbres lorsqu’ils dépériront et mourront. Ils sont peu visibles, mais il est important de leur laisser une chance de pousser pour devenir de grands arbres.” On retrouve ici le désir de favoriser le plus possible (au moins sur la zone du parc) la reconstitution de la flore originelle, et de limiter les inconvénients d’une trop grande fréquentation humaine grâce à l’éducation de ces touristes auxquels on inculque la connaissance du milieu et le respect de la nature sauvage.

Une autre espèce de chêne pousse le long du sentier Lushui: le chêne Cyclobalanopsis glauca, nombreux et bien répandu, car il est très adaptable. A faible et moyenne altitude, il peut pousser sur les cimes et dans les gorges, sur les versants ensoleillés ou ombragés, dans les crevasses rocheuses ou en sol fertile. On le trouve au Japon, dans les îles Ryukyu, en Corée, dans l’Himalaya, en Inde et ailleurs, ce qui explique son surnom de “vagabond”. Ses glands sont la nourriture favorite des écureuils qui les mettent aussi en réserve pour l’hiver. Quand un écureuil grignote ou emporte un gland pour le manger ou le cacher, il se peut qu’il lui échappe ou bien qu’il oublie où il l’a enfoui. Il donne ainsi une chance au gland de germer. L’ours noir de Formose adore aussi manger les glands, ainsi que le révèle l’analyse de ses fèces (crottes) par des chercheurs. Sous-espèce de l’ours noir asiatique, il est endémique à Taïwan. En raison de l’exploitation intensive et de la dégradation de son habitat au cours des dernières décennies, les populations d’ours noir de Formose ont décliné. Depuis 1989, cette espèce est inscrite à la rubrique “en danger” de la loi de conservation de la nature sauvage à Taïwan. Sa distribution géographique est restreinte à des zones reculées et accidentées entre 1 000 et 3 500 mètres d’altitude.

taiwanVoici (ci-contre) des rameaux d’un Jiangmo (Common Schefflera): est-ce que cet arbre fut découvert par quelqu’un qui s’appelait Jiang ? Non, son nom provient de l’usage qu’on faisait de son bois. A l’époque coloniale japonaise, il était courant de porter des sabots de bois. Le Common Schefflera donne un bois doux et léger, ce qui en fait le meilleur matériau pour cet usage. On ne fabriquait pas de sabots droit et gauche, c’était la même forme pour les deux pieds. En taïwanais, gauche et droite se prononcent gan (mâle) et mu (femelle), donc l’arbre utilisé pour fabriquer les sabots fut surnommé l’arbre mâle-femelle qui fut traduit en chinois par “Jiangmo”. Un autre surnom lui est attribué: bois de chauffage “patte palmée de l’oie” à cause de la forme de ses feuilles composées de six à douze folioles. taiwanAutrefois, ce bois était aussi utilisé pour fabriquer des boîtes de repas à emporter.– Photo : Common Schefflera –

Au-delà de la Liwu se trouve la route forestière Yanhai. Des camions convoyaient les troncs aux terminus des câbles qui les transportaient plus bas; ils étaient alors chargés sur d’autres camions qui les livraient aux usines de charpente-menuiserie en aval. En 1988, le bureau de développement forestier de la Commission des affaires des vétérans (aujourd’hui l’administration de conservation de la forêt, commission des affaires des vétérans) arrêta l’exploitation de la forêt autour de la Liwu. L’un de ces lieux de stockage du bois en amont d’un câble fut alors converti en un terrain de camping appelé Heliu par les gestionnaires du parc national Taroko. – Photos : Ancien départ de câble pour l’exploitation forestière et le transport des troncs – Ci-dessous, Pont suspendu –

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Le tombeau Changchun

taiwantaiwanNous terminons la visite de Taroko par une halte au pied d’un temple et d’une petite chapelle flanquée de deux kiosques, construits à mi-pente d’une abrupte paroi boisée. Ici aussi, il y a pas mal de visiteurs, mais j’ai l’impression qu’ils viennent ici comme aux falaises Qingshui, sans s’intéresser véritablement à l’histoire du lieu. Pour eux, il s’agit d’un simple but de promenade. Nous les voyons s’amuser comme d’habitude à se photographier mutuellement devant la chapelle très pittoresque aux motifs naturalistes et aux couleurs pimpantes. La gorge où coule la Liwu se rétrécit à ce niveau avant que la rivière poursuive son cours et se jette dans l’océan. Cette moindre largeur a été mise à profit pour construire le pont Changchun dont l’histoire relie curieusement Taïwan à la France. A l’époque de la domination japonaise, il y avait un pont suspendu à des câbles d’acier, Xianhuan, établi à un niveau inférieur au pont actuel. Il faisait partie de la “route de pacification aborigène” construite par les Japonais en 1915. Devenue une route touristique en 1935, elle fut améliorée et devint la “route qui traverse le Mont Hehuan”, pourvue tout le long d’infrastructures de loisirs et d’hôtels. Sur la terrasse à l’extrémité ouest du pont Xianhuan était implantée la “Maison de thé Taroko” où les voyageurs fatigués pouvaient se reposer. Pour pouvoir exploiter l’or alluvial de la rivière et utiliser la Liwu pour générer de l’hydroélectricité, la route de Taroko à Sipan fut ultérieurement élargie à 4 mètres pour le passage des véhicules. – Photos : Ci-dessus, temple et chapelle avec les “Sources jaillissantes du Printemps éternel” – ci-contre: Le pont Changchun – Exposition de photos d’archives sur la construction d’une autoroute à travers les montagnes –

taiwanEn 1956, dix ans après la défaite des Japonais et leur départ de Taïwan, le gouvernement du Kuomintang fit construire une autoroute pour des motifs économiques et de défense nationale. Le pont suspendu fut remplacé par un pont en treillis vers 1960. Ses composants métalliques avaient été fabriqués par une société allemande à destination du Vietnam pour les Français qui voulaient y poser une voie ferrée à voie étroite de 1000 mm de jauge. Mais à cause de la guerre dans ce pays, leur livraison fut impossible. Ils furent ensuite transportés en Thaïlande et, après avoir passé par plusieurs mains, ils finirent par arriver dans la chaîne centrale de montagnes de Taïwan où ils furent assemblés pour supporter l’autoroute en construction. D’autres ponts encore en usage à l’intérieur du parc Taroko furent fabriqués à partir de cet acier du Vietnam, comme les ponts Guanxing, Ciyun et Cihang. Après un demi-siècle de service, cet ancien pont finit par être sérieusement rouillé et il fut déclassé par mesure de sécurité en 2013. Le nouveau pont ouvert le 25 avril 2014 fut construit au même endroit. C’est une copie du pont originel et sa balustrade est composée de pièces métalliques récupérées sur l’ancien pont ! L’acier allemand, c’est quand même du solide ! – Photo : Le chantier de l’autoroute –

taiwanCe que nous ignorions totalement en venant là, c’est que le tombeau Changchun “de l’Eternel Printemps” (長春祠), que j’avais pris initialement pour une simple chapelle, a été construit à la mémoire des 226 ouvriers qui moururent dans des accidents de travail durant la construction de cette autoroute. Le tombeau fut achevé à la fin 1957 et reconstruit à deux reprises, à chaque fois parce qu’il avait été gravement endommagé par un glissement de terrain, d’abord en 1979, puis en 1987. La roche sur laquelle est bâti le tombeau du Printemps éternel est un mélange de schiste vert, de marbre fin et de schiste de quartz. Elle est fragile et rendue plus instable en raison de la présence d’une faille qui la traverse. En plus, l’eau de la Liwu érode continuellement le pied de la pente. Les “Sources jaillissantes du Printemps éternel” au-dessous du tombeau sont alimentées en permanence par l’eau infiltrée à travers les fentes de la roche. Après un typhon ou de fortes pluies, leur volume augmente à un point tel qu’elles s’écroulent sur le roc dans un fracas de tonnerre. Même lorsque les pluies sont minimales, le flux s’amenuise mais ne s’arrête jamais. La reconstruction du tombeau fut achevée à gauche du site originel en 1989, avec une architecture différente des précédentes versions. – Photos : Grotte Guanyin à l’entrée du site avec les noms des ouvriers décédés dans des accidents pendant la construction de la route – Ci-dessous, le tombeau déplacé à gauche de la pente à éboulis –

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Tombeau Changchun “de l’Eternel Printemps” (長春祠) au-dessus de la Liwu
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Entrée du passage creusé dans le flanc de la montagne et qui mène au tombeau
Kiosque à l’entrée du tombeau et Sources du “Printemps éternel”
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Kiosques et tombeau

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Détails du tombeau : toiture, façade, et ci-dessous intérieur comparativement très sobre, dépouillé et peu coloré

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Un tombeau très “nature”, dans un cadre montagnard spectaculaire, sobre à l’intérieur, auquel on accède en passant sous deux kiosques aux couleurs et motifs qui n’invitent pas à la morosité.
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Des conditions de travail extrêmement périlleuses et pénibles, sans machine pour creuser la roche et transport à dos d’homme
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Le chantier

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L’équipe d’étude technique (avec les drapeaux)

taiwantaiwanAlors qu’il inspectait la route du sud à partir de Tongmen durant l’été 1955, l’idée de construire l’autoroute vint à Chiang Ching-kuo, le fils de Tchang Kaï-shek. Il franchit le Mont Silai et d’autres montagnes avant d’atteindre Lushan à Nantou au bout de huit jours. A cette époque, il était depuis 1950 directeur de la police secrète et contribuait à la formation d’un État policier qui pratiquait les arrestations arbitraires et torturait les dissidents. Il occupa ce poste jusqu’en 1965, puis devint ultérieurement premier ministre et enfin président de la république de Chine (Taïwan) de 1978 jusqu’à sa mort en 1988. En 1956, avant le début des travaux de construction de l’autoroute centrale, il inspecta soigneusement son futur tracé depuis Dajian, traversant la chaîne centrale de montagnes. Il arriva à Taroko au bout de 19 jours, juste à temps pour la cérémonie révolutionnaire d’ouverture des travaux de l’autoroute le 7 juillet. Ensuite, il se rendit en de nombreuses occasions sur les chantiers de construction. “Cet homme sage (sic) est mort il y a quelques années”, peut-on lire sur le panneau explicatif dans la grotte à l’entrée du tombeau.

Cette autoroute fut la première à traverser la chaîne centrale de montagnes de Taïwan. La voie principale fait 192 km de long et relie Taroko à Dongshi. Le travail débuta donc le 7 juillet 1956 et fut terminé le 9 mai 1960, plus de trois ans et neuf mois plus tard. La raison principale qui fut avancée pour justifier la construction de cette route fut la défense nationale, car elle devait permettre de réduire le temps de trajet entre l’est et l’ouest de Taïwan. Il fallait aussi donner du travail aux militaires démobilisés et, enfin, cette route offrirait un accès plus facile aux ressources naturelles à exploiter. La construction d’une autoroute à travers un terrain aussi accidenté était un véritable défi. L’avantage qu’avaient les constructeurs, c’est qu’ils disposaient d’une grande quantité de main d’oeuvre disponible. Chaque jour, 5 à 6 000 hommes travaillaient à l’autoroute, la sculptant à travers les montagnes à coup d’explosifs ou d’outils manuels et grâce à leurs propres efforts physiques. La plupart des ouvriers était du personnel militaire démobilisé et recruté par l’agence d’ingénierie des militaires à la retraite. L’autoroute de traversée du centre de l’île fut construite grâce “au sang, à la sueur et aux larmes”.

taiwanDurant sa construction, 226 hommes furent tués dans des accidents de travail. Ils trouvèrent la mort lorsque leur véhicule se renversa, ils tombèrent dans de profonds ravins ou dans des rivières où ils se noyèrent, ou encore ils furent frappés par des chutes de pierres. C’est ce dernier facteur qui causa le plus de morts : bousculés par une pierre détachée de la montagne, ils glissaient et étaient précipités au bas des précipices. Lin Ze-bin était impliqué dans le planning, l’inspection, la sélection du tracé, la construction et l’ouverture de l’autoroute. taiwanA l’époque il était directeur du Bureau de l’autoroute et, à ce titre, le principal “timonier” de l’autoroute de traversée du centre de l’île: “C’est dans la construction de cette autoroute, plus que dans tout autre projet de transport, que j’ai dépensé le plus d’énergie dans ma carrière.” Avec des fonds, des machines et des ressources en quantité limitée, il supervisa la tâche monumentale de l’accomplir principalement grâce au travail manuel des ouvriers. Il se dépensa sans compter pour maintenir le moral des hommes qui travaillaient sous ses ordres et il songea également à employer une méthode “d’économies obligatoires” pour s’assurer qu’ils ne gaspillaient pas leurs gains. Il témoigne que, “pour les hommes qui construisirent cette route, il y avait un haut risque de catastrophe et les chances de survie à un accident étaient minimes. Les morts étaient enterrés sous les rocs, tombaient dans les ravins à des endroits où il était impossible d’aller les secourir, ils étaient entraînés avec leur véhicule qui basculait et percutait les rochers jusqu’à être désintégré ou ils étaient tués par des jets de rocs. Les cerveaux et les entrailles des morts étaient dispersés dans tous les reliefs de la montagne, leur torse et leurs membres tombaient au fond des précipices. La vue de ces montagnes et rivières maculées de sang était si horrible qu’elle terrifiait même les oiseaux et les singes. Nous sommes profondément attristés que ces hommes héroïques n’aient pas pu revenir chez eux et nous pleurons la perte de ces techniciens professionnels…” Lin n’oublia jamais les hommes qui moururent en construisant l’autoroute et chaque année, au premier jour du Nouvel An chinois, il revint sans faute durant 30 ans au tombeau de Changchun pour leur présenter ses respects. – Photos ci-dessous: Ouverture officielle de l’autoroute le 9 mai 1960 – Photo ci-dessous: En mai 2000, d’anciens ouvriers furent invités à revenir sur les lieux pour célébrer le 40ème anniversaire de l’ouverture de l’autoroute –

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