Les démocrates aiment les arbres

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Taïwan
Vois plus d'articles
30 min - temps de lecture moyen
8 au 22 mai 2018

Des arbres étiquettés

Les chiens ont des colliers, parfois des chats, mais jusqu’à mon voyage à Taïwan, je n’avais encore jamais vu d’arbre équipé d’un collier :

La plaquette indique que c’est un cajeput, cajeputier ou mélaleuque blanc (Melaleuca cajuputi)
La plaquette indique que c’est un cèdre de Java, toog ou koka (Bischofia javanica)

On extrait des feuilles du premier de l’huile essentielle médicinale aux propriétés antiseptiques, également utilisée en parfumerie, tandis que le second est un bois d’oeuvre aux multiples usages. Comment les Taïwanais en sont-ils venus à se préoccuper de leubr environnement au point de répertorier leurs arbres remarquables en ville pour qu’ils soient protégés ? Il y a trente ans à peine, le monde entier s’extasiait du miracle économique du pays réalisé sous la férule du Kuomintang. Souvenez-vous, c’était l’un des “Quatre Tigres Asiatiques” avec Singapour, Hong Kong et la Corée du Sud. Pourtant, alors que le pays subissait encore le joug de la loi martiale, des prémices se faisaient sentir dès les années 1980. Par exemple, sur le campus de l’Université Nationale de Taïwan (UNT), Chang Yu-sen se souvient qu’il y accomplissait ses études lorsque cinq pins furent sérieusement endommagés durant des travaux d’agrandissement pour la construction de nouvelles salles de classe. Ils avaient été plantés à la fin des années 1920 pendant la colonisation japonaise au moment de la création de l’université. Il se joignit à des membres de la faculté et des étudiants du département Horticulture et pathologie végétale pour entreprendre de les soigner. Les trois pins qui survécurent devinrent un lieu prisé de rassemblement populaire sur le campus. Cette expérience fut décisive pour l’avenir de Chang. Devenu professeur au département d’horticulture et de paysagisme de l’UNT, il apporte désormais son aide aux initiatives de pointe en faveur de la protection des arbres des villes taïwanaises et il introduit un programme de certification pour les arboristes.

Banyan et deux arbres remarquables, un cajeput et un cèdre de Java, répertoriés à Taïpei
Banyan et deux arbres remarquables, un cajeput et un cèdre de Java, répertoriés à Taïpei

Ce qui n’aurait pu paraître qu’une simple anecdote au quidam qui déambule dans les rues de Taïpei est devenu un authentique sujet d’étude pour l’anthropologue Fiorella Allio, chargée de recherche au CNRS depuis 1996 et spécialiste de Taïwan. Dans son article intitulé “La nature et sa patrimonialisation à Taïwan“, elle apporte un éclairage tout à fait original sur cette société en mutation. Faisons d’abord une rapide rétrospective. Vers 4000 avant notre ère, les ancêtres des populations austronésiennes actuelles en provenance du sud-est de la Chine arrivent à Taïwan où ont été découverts des vestiges encore plus anciens d’occupation humaine. Au début du XVIIe siècle, les Européens arrivent, des Portugais voguant vers le Japon, des Espagnols depuis leurs possessions des Philippines, des Hollandais avec la Compagnie des Indes. Ces derniers encouragent la migration chinoise comme main d’oeuvre agricole. En 1662, Zheng Chenggong (Koxinga) chasse les Hollandais, tandis que la migration chinoise se poursuit. Fidèles à la dynastie Ming détrônée par les Mandchous qui ont pris le pouvoir, Zheng, puis son fils, considèrent surtout Taïwan comme une base arrière en vue de reconquérir la Chine continentale. La population taïwanaise est alors estimée à 100 000 Chinois, contre 50 000 à l’époque des Hollandais, et autant d’aborigènes. Cette migration étant à ses débuts quasi exclusivement masculine, beaucoup de Chinois prendront comme épouses des aborigènes. En 1683, Taïwan est prise par les Mandchous (devenus la dynastie Qing 淸) qui conservent l’île jusqu’en 1895. Au début du XIXe siècle, Taïwan compte déjà plus de deux millions de Chinois.

Zone récréative de la forêt d'Alishan, souches de Cèdres rouges de Taïwan dans une plantation à Sugi, Japon - L'arbre le plus à gauche est équipé d'une natte de protection de l'écorce
Zone récréative de la forêt d’Alishan, souches de très vieux arbres (Cèdres rouges de Taïwan) dans une plantation de cèdres du Japon (sugi) – à noter, l’arbre le plus à gauche est équipé d’une natte de protection anti-épluchage de l’écorce par les touristes (!)

A l’issue de la guerre sino-japonaise, Taïwan est cédée au Japon qui entreprend une assimilation active de la population durant 50 ans. En 1945, dès le retrait des troupes japonaises à la fin de la seconde guerre mondiale, les troupes du Parti nationaliste chinois prennent le relais et la république de Chine commence à gouverner l’île. Très vite, le malaise s’installe entre les nouveaux venus et la population taïwanaise. Le 28 février 1947 éclatent, sous le nom d’Incident 228, des émeutes écrasées dans le sang. La loi martiale est proclamée, c’est le début de la « Terreur blanche ». Après sa défaite face au Parti communiste chinois de Mao Zedong, Jiang Jieshi (Chiang Kai-chek) se replie à Taïwan avec près de deux millions de continentaux qui fuient le nouveau régime. Soutenue par les États-Unis, la dictature dirigée par le Kuomintang se maintient durant plusieurs décennies. Son objectif affirmé est la reconquête de la Chine continentale, Taïpei étant seulement considérée comme une capitale administrative provisoire en attendant le retour à Nankin. En 1971, à la suite du refus de Chiang Kai-chek d’accepter officiellement une deuxième Chine, l’ONU vote la résolution 2758 par laquelle Taïwan perd son siège au profit de la république populaire de Chine, qui devient le seul représentant de la Chine à l’ONU.

Zone récréative de la forêt d’Alishan, étang de la Grande Soeur (Jiéjie)

Un peu d’histoire politique de Taiwan

Ainsi, depuis le XVIIe siècle et jusqu’à la levée de la loi martiale en 1987, Taïwan n’a jamais été considérée par ses dirigeants comme un pays à part entière, mais seulement comme une source d’approvisionnement ou une base de repli de dissidents de la Chine continentale. Avec le début de la démocratisation, il devient possible d’évoquer – et même de commémorer – le massacre de 1947 et la “Terreur blanche” qui s’en est suivie. Petit à petit, les Taïwanais commencent à se penser comme les membres d’une île possédant son territoire, sa culture, son histoire et un destin collectif à inventer. Ils éprouvent une soif immense de connaissance, non seulement de leur passé, de leur culture, mais aussi de la biodiversité de l’île. Des centaines de sociétés savantes voient le jour, un nombre incalculable de publications est rendu accessible au public. Cette tendance s’institutionnalise et prend le nom de bentuhua.

Fiorella Allio explique que ” la motivation est ici avant tout interne et suit une logique politique : en réponse aux distorsions autrefois imposées par un pouvoir exogène, la localisation n’a été possible qu’à la suite du mouvement de démocratisation. Le socle de ce phénomène est l’espace – et sa variante politique, le territoire –, c’est pourquoi l’environnement physique, l’endémisme ou la particularité des composantes naturelles sont si importants pour la construction identitaire d’une « nation taïwanaise », dissociable de celle de la Chine.

Il a fallut attendre le début de la libéralisation politique et l’abolition de la loi martiale pour qu’un mouvement de protestation, très suivi par les populations locales touchées par des problèmes de pollution – liés à l’industrialisation accélérée -, force l’administration à prendre des mesures drastiques de répression et de prévention.Selon Fiorella Allio

Taipei, une ville aérée, prêt de vélos et mur végétalisé

Une administration pour la protection de l’environnement fut créée dès le mois d’août 1987. Relayée à tous les échelons géographiques, elle coordonne désormais au sein du gouvernement exécutif l’action intégrée des affaires environnementales et surtout l’inspection des sites ; elle a la lourde tâche de faire réparer les dommages advenus dans le passé. La législation en place est aujourd’hui conséquente, même si de gros efforts restent à fournir pour une application optimale. Ainsi la position de Taïwan envers l’environnement a radicalement changé en deux décennies. D’une attitude prédatrice héritée de l’époque pionnière où l’objectif premier était d’exploiter toutes les ressources offertes par le milieu, la population et les pouvoirs publics sont passés à une conduite plus responsable et clairvoyante. Les préoccupations à l’égard de l’environnement ont gagné un très large public et sont aussi entretenues au quotidien par de nombreuses associations non gouvernementales. Le respect des mesures draconiennes mises en place par les autorités pour la collecte des ordures et le recyclage des déchets montre à quel point le public assume dans ses gestes quotidiens sa part de responsabilité et lie son confort à des enjeux plus vastes… La nature sauvage peut être une spectatrice silencieuse de l’histoire, mais elle dépasse l’histoire, en restant imperturbable et en suivant sa propre évolution. Cette propriété devient dans l’imaginaire taïwanais une source de réconfort, alors que le destin de la nation est, lui, susceptible de changer. Si bien que se référer à elle, s’y réfugier symboliquement, c’est en quelque sorte toucher au rythme immuable des choses et atténuer ses inquiétudes face à l’avenir.

Jean-Louis cheminant sur la passerelle à côté d'un arbre géant (cyprès rouge de Taïwan)
Jean-Louis cheminant sur la passerelle à côté d’un arbre géant (cyprès rouge de Taïwan)

Et ce ne sont pas seulement des mots, nous ressentons véritablement une ambiance particulière sur cette île de taille comparable à la Suisse. Un exemple parmi d’autres : le camion-poubelles qui collecte les ordures ménagères avertit les habitants de son passage par une petite mélodie aux notes claires. En un ballet bien coordonné, chacun sort de chez soi le sac à la main et le jette lui-même dans la benne. Ainsi, sur les trottoirs, pas d’ordures, ni sacs, ni containers ! Par contre, il nous faut parfois contourner les plantes en pots qui ponctuent chaque pas de porte, que ce soit d’une entrée d’immeuble, d’un commerce, d’un restaurant, d’un garage à scooters ou de toute autre activité d’artisanat ou de service. Les grands hôtels se contentent souvent d’un ou deux arbustes à feuilles persistantes dans des bacs, alors que des devantures plus modestes déploient des compositions florales magnifiques. A trois reprises, j’ai même vu des pots faisant office de bassin où nageaient deux ou trois poissons rouges entre les tiges de mini-nénuphars, et parfois des plantes de prix comme un précieux bonsaï en fleurs soigneusement taillé ! Certains disposent des assortiments extraordinaires de plantes grasses inconnues et j’ai noté souvent une recherche certaine d’esthétique et d’équilibre dans les compositions de plantes. Quelle différence avec nos haies, parterres, ronds-points standardisés dans toute la France, si ce n’est l’Europe ! Si les gens peuvent investir ainsi la rue, cela signifie implicitement qu’il y a non seulement l’accord au moins tacite de la municipalité, mais également un respect de la part des passants qui se traduit par l’absence de toute dégradation ou vol. J’ai aussi remarqué que des robinets extérieurs sont installés aux murs des immeubles.

Près de leurs pots, les habitants laissent le tuyau d’arrosage, l’arrosoir, le balai. Et je ne parle pas des grands arbres dont les racines à la base du tronc recouvrent le trottoir, ou bien débordent des parcs ou jardins en enjambant les murs jusqu’à en englober une portion ! Nous sommes sous les Tropiques où la nature peut se déployer avec exubérance, pour peu qu’on lui en laisse le loisir. Enfin, les temples à flanc de colline sont souvent entourés de parcs où il fait bon se promener à l’ombre des arbres et de leur sous-bois touffu le long de dédales de sentiers tortueux (et d’escaliers !).

La passerelle prend une élégante forme galbée rappelant celle d'un navire
La passerelle prend une élégante forme galbée rappelant celle d’un navire

Jusqu’à ce que l’abattage des vieux arbres soit proscrit en 1990, le Conseil (Ministère) de l’Agriculture organisait l’exploitation des anciennes forêts de Taïwan et il continue de gérer de larges plantations d’arbres exotiques. La déforestation massive de l’île s’amorça avec la colonisation japonaise au début du XXe siècle et s’accéléra sous le régime nationaliste chinois après 1945. A l’époque, le bois était la principale ressource à l’exportation. Toutefois, l’argent ainsi gagné couvrait à peine les pertes économiques occasionnées par les dommages causés par les coupes à blanc, flancs de montagne déstabilisés, glissements de terrain et réduction de la durée de vie des réservoirs, sans parler de la perte de biodiversité comme l’extinction officiellement reconnue en 2013 de la panthère nébuleuse de Taïwan dont la dernière observation remonte à 1983. Pour le peuple aborigène Rukai, chasser la Panthère nébuleuse était tabou. La tradition orale en faisait un animal psychopompe, qui accompagne et dirige leurs ancêtres décédés ; tuer ce félin attirait le malheur non seulement sur le chasseur, mais également sur tous les membres de la tribu. A l’inverse, pour d’autres tribus aborigènes de l’île, les peaux servaient à fabriquer des habits de cérémonie. Le chasseur capable de tuer ce félin était considéré comme un héros. Avec la conversion au christianisme, cette importance s’était amoindrie, cependant posséder une peau de Panthère nébuleuse reste un attribut de pouvoir et montre un certain statut social.

Panthère nébuleuse de Taïwan (Neofelis nebulosa brachyura), éteinte depuis 1983
Panthère nébuleuse de Taïwan (Neofelis nebulosa brachyura), éteinte depuis 1983

Alishan était à l’origine le lieu de vie des Tsou, une des peuplades aborigènes de Taïwan, avant de devenir une exploitation forestière japonaise de cyprès (檜木, ou hinoki en Japonais) dans les années 1900. Deux étymologies sont proposées pour son nom : 1) il proviendrait du mot Alit, qui signifie en plusieurs langues indigènes taïwanaises « montagne ancêtre » ; 2) il dériverait du vocable aborigène Jarissang qui désignait cette région. L’épuisement des ressources forestières dans les années 1970 amena à remplacer progressivement leur extraction par leur mise en valeur à des fins touristiques. Le développement de cette nouvelle industrie s’accéléra à compter de l’achèvement de la construction de la route d’Alishan dans les années 1980, qui en vint à remplacer le rail comme mode de déplacement principal en montagne. De nouveaux problèmes apparurent alors, liés aux foules croissantes de touristes, ainsi qu’à l’expansion des plantations de thé et de wasabi dans les zones déforestées. Pour y remédier, la région fut transformée en “zone panoramique nationale” en 2001 et bénéficia d’aménagements spécifiques.

Par exemple, nous avons été étonnés de cheminer sur une passerelle en bois de bonne longueur lors de notre visite d’une zone forestière où des arbres géants* avaient été miraculeusement préservés aux alentours du temple Shouzhen , le plus haut de l’île en altitude (environ 2200 m).

Ce lieu fut le cadre d’événements dramatiques qui sont retracés dans le livre très original Les Survivants, édité en 1999, dont j’ai beaucoup aimé le style d’écriture de l’auteur taïwanais Chen Guocheng (nom de plume Wuhe, “La Grue qui danse”).

Les Survivants

23,40  in stock
4 new from 23,40€
2 used from 43,84€
Free shipping
Voir sur Amazon
Amazon.fr
as of 18 février 2020 23 h 18 min

Features

AuthorWuhe
BindingBroché
CreatorAngel Pino; Isabelle Rabut; Esther Lin-Rosolato; Emmanuelle Péchenart
EAN9782742798001
EAN ListEAN List Element: 9782742798001
ISBN2742798005
Item DimensionsHeight: 575; Length: 941; Width: 83
LabelActes Sud
ManufacturerActes Sud
Number Of Items1
Number Of Pages294
Package DimensionsHeight: 150; Length: 953; Weight: 128; Width: 591
Product GroupBook
Product Type NameABIS_BOOK
Publication Date2011-06-04
PublisherActes Sud
Release Date2011-06-04
StudioActes Sud
TitleLes Survivants

Plus récemment, un film taïwanais est paru en 2011 sous le titre Warriors of the Rainbow: Seediq Bale. En 1927, des bûcherons taïwanais employés par les colons japonais étaient en train d’abattre des cyprès rouges lorsque des aborigènes surgirent et coupèrent leurs têtes. Ce fut un des événements précurseurs de la rébellion Wushe (ou Musha) qui débuta en octobre 1930 et fut l’un des derniers soulèvements contre les forces coloniales japonaises. En réponse à une oppression qui durait depuis la prise de possession de l’île en 1895, les indigènes du groupe Seediq de Wushe (situé à quelques kilomètres de la ferme Qingjing sur la route de province n°14) attaquèrent le village, tuant plus de 130 Japonais. En représailles, ces derniers exécutèrent plus de 1000 Seediq. Les fortes critiques qui s’élevèrent alors amenèrent les Japonais à changer de politique à l’égard des aborigènes. Quelles étaient les causes de ces dissensions ? L’autorité impériale japonaise avait réussi à venir à bout des résistances taïwanaises, mais depuis sa montée au pouvoir sur l’île, elle traitait différemment les aborigènes qui étaient désignés sous le terme de “seiban”. Pour accéder aux ressources naturelles des montagnes et aux zones forestières contrôlées par les indigènes, Sakuma Samata, Gouverneur Général de 1906 à 1915, date de son décès, adopta une politique plus agressive sur le terrain, tentant de pacifier ou d’éradiquer les groupes aborigènes dans les zones prévues pour l’exploitation forestière dans les cinq ans; en 1915, cette politique avait été largement couronnée de succès, bien qu’il subsistât encore de la résistance dans des zones reculées.

“La plate-forme ne peut supporter qu’au maximum 100 personnes (6600 kgs) à la fois. S’il vous plaît ne la surchargez pas”

Les Tribus furent “apprivoisées” à travers leur assimilation, le processus de désarmement des chasseurs traditionnels et leur relocation forcée dans les plaines pour y mener une existence agraire. Les poches de résistance furent réduites par des campagnes militaires, l’isolation et le confinement.

(*) L’idée même de civilisation sous la Chine impériale (Zhongguo, l’état central) impliquait nécessairement l’existence de barbares à sa périphérie. Certains de ceux-ci étaient divisés en “Crus” et “Cuits”. La vaste expansion de l’état impérial l’amena à incorporer un bon nombre de ces anciens étrangers, mais dans certains cas, les gens continuèrent à être divisés entre ceux amenés à devenir d’authentiques sujets chinois (“liang”, bons) et les autres qui demeuraient encore au-delà (ou plutôt en deçà) de la civilisation (“Crus”). A noter que ces derniers demeurèrent des “Crus” en dépit de leur intégration dans le royaume civilisé, cette persistance du terme montrant combien ce concept était précieux et intimement ancré dans le fondement même de la souveraineté impériale.

Le papillon Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii, Taïwan
Le papillon Brahmane Insulata Inoue, Brahmaea wallichii, Taïwan

Il n’était pas question de demander au gouvernement japonais la construction d’un temple (pour obtenir une protection divine contre la colère des aborigènes et les accidents de travail), car celui-ci se méfiait de ces lieux susceptibles de former des foyers de sédition et il poursuivait plutôt une politique de construction de temples japonais (qui furent ultérieurement détruits par le Kuomintang !). Il fallut donc attendre 1948 pour que Shouzhen soit construit. La légende raconte que chaque mois de Mars du calendrier lunaire, au moment de la célébration de l’anniversaire du dieu Xuan Wu, le temple est soudainement visité par des papillons étonnants qui se perchent sur sa statue. Les fidèles croyaient que des créatures célestes célébraient ainsi l’anniversaire du dieu.

Le pont ne peut avoir de charge supérieure à 140 personnes (9300 kgs). S'il vous plaît ne le surchargez pas
“Le pont ne peut avoir de charge supérieure à 140 personnes (9300 kgs). S’il vous plaît ne le surchargez pas”

Revenons à la construction de la passerelle : elle fut entreprise lorsque, en 1998, l’arbre sacré d’Alishan tomba naturellement, terminant ainsi sa vie légendaire. Elle se compose de deux tronçons dont le point de jonction est le pont Shenyi qui enjambe la rivière Alishan : le premier débute près d’un cyprès rouge de Formose (Taïwan) de 1000 ans d’âge pour aboutir à la souche de l’arbre sacré en longeant 20 arbres géants de la même espèce, le second, ouvert en 2001, passe devant 21 arbres géants, également des cyprès rouges de Formose. Les panneaux bilingues chinois – anglais que j’ai photographiés sur place témoignent de la fréquentation de ce site très prisé. En voici la traduction : “La plate-forme ne peut supporter qu’au maximum 100 personnes (6600 kgs) à la fois. S’il vous plaît ne la surchargez pas.” et “Le pont ne peut avoir de charge supérieure à 140 personnes (9300 kgs). S’il vous plaît ne le surchargez pas.” J’imagine les gens en train de se compter pour s’assurer que la structure ne risque pas de se rompre, c’est plus compliqué que dans un ascenseur !… En réalité, il s’agit essentiellement d’un tourisme de masse chinois (du continent) formé de grands groupes accompagnés par des guides, donc il suffit que les guides, qui connaissent leurs effectifs, s’entendent entre eux. Fort heureusement, nous nous sommes trouvés tout à fait par hasard en dehors de ces périodes d’affluence qui doivent beaucoup ôter au charme de cette forêt magnifique. Les gestionnaires expliquent ailleurs que ces passerelles permettent d’éviter qu’un trop important piétinement du sol et des racines n’endommage les arbres géants devenus, par un heureux retour des choses, précieux non comme bois d’oeuvre mais comme merveille naturelle à contempler plutôt vifs que morts (!).

L’évolution des Cyprès rouges “géants” de Taïwan :

circonférence
hauteur
âge
n°23
7,3 m
20,5 m
environ 1100 ans
n°24
5,7 m
25,5 m
environ 900 ans
n°25
6,2 m
24,5 m
environ 1000 ans
n°26
5,0 m
28,6 m
environ 800 ans
n°27
8,6 m
28,3 m
environ 1300 ans
n°29
5,7 m
24,4 m
environ 900 ans
n°30
5,4 m
23,4 m
environ 800 ans
n°31
5,8 m
27,4 m
environ 900 ans
n°32
7,1 m
27,1 m
environ 1100 ans
n°33
9,5 m
25,2 m
environ 1500 ans
“Douche verte et Respiration verte”
Deux sportives en action portant chacune un masque - Collection de petits personnages sur les panneaux pédagogiques
Deux sportives en action portant chacune un masque

L’objectif pédagogique de ce lieu est manifeste. Voici l’un des textes que j’ai aimé :

“Douche Verte et Respiration Verte !” “Les forêts sont surnommées “les poumons de la Terre”. Elles absorbent le gaz carbonique, l’air chaud, le bruit, émettent de l’oxygène et un air rafraîchi, filtré et nettoyé de ses particules de poussière. Vous pouvez vous baigner dans cet air empli d’effluves odorants de Phytoncide et vous vous sentirez très bien et relaxé.”

Ce message a d’autant plus d’impact sur les populations asiatiques que celles-ci, très exposées à la pollution urbaine, ont pris l’habitude de mettre systématiquement un masque devant la bouche et le nez. Des entreprises opportunistes ont intégré cet accessoire aux vêtements, le convertissant en article de mode porté même en l’absence de toute pollution !… Quant à savoir s’il est vraiment efficace, c’est une autre affaire…

Les cèdres japonais entre lesquels nous cheminons furent plantés au mois de juillet 1947 sur 20,64 hectares. Initialement destinée à fournir du bois d’oeuvre, cette forêt est désormais appréciée pour elle-même. De loin en loin, des souches monumentales d’arbres géants sciés dans le passé font office de sculptures naturelles dont nous admirons les formes, racines géantes sortant du tronc à un ou deux mètres au-dessus du sol, diamètres impressionnants, coques creuses et biscornues, arche sous laquelle nous passons sans baisser la tête, réserve alimentaire nourrissant d’autres essences végétales… La nature considérée comme un musée, ou plutôt comme un temple, où les arbres ont été sacrifiés au dieu avide du Commerce. C’est bien triste de contempler ces vestiges de forêts entières disparues, de pair avec leur cortège floristique et la faune associée… Certes, une nouvelle forêt l’a remplacée, mais il s’agit d’une plantation aux arbres tous du même âge, poussés à partir d’un sol nu. Rien à voir avec tout ce qui fait la richesse d’une véritable forêt équilibrée. Enfin, dans 700 ans, si on n’y touche pas entre temps, la forêt primaire se sera reconstituée si l’on en croit le botaniste spécialiste des arbres tropicaux Francis Hallé dans le film “Il était une forêt”.

Au bord de l’étang de la Jeune Soeur

Au bord de l’étang de la Jeune Soeur (Meimei), un autre panneau indique en chinois et en anglais qu’il s’agit “d’un produit de la nature” (sic).

En été, il est plein d’eau, alors qu’en hiver, le niveau peut être beaucoup plus bas. L’étang n’est pas seulement un lieu où s’abreuvent les animaux, les plantes et les micro-organismes, c’est aussi une composante importante de l’écosystème forestier.Panneau à destination des visiteurs

Bien entendu, il est interdit d’y nager, jouer ou pêcher. Le deuxième étang de la Soeur aînée (Jiéjie) est encore plus beau. Au centre, une énorme souche à demi-immergée se reflète dans le miroir d’eau paisible. J’adore les petits dessins humoristiques au moyen desquels les Taïwanais interdisent les mauvais comportements et éduquent le public et je les collectionne en les photographiant. Poursuivant notre chemin, une pancarte indique une souche en forme de cochon (les Taïwanais semblent très friands de ces silhouettes où chacun peut imaginer une similitude selon son inspiration).

Feuilles de l'arbre aux roues (Trochodendron aralioides)
Feuilles de l’arbre aux roues (Trochodendron aralioides)

Un arbre est signalé à l’attention du public : l’arbre aux roues (Trochodendron aralioides). Il est endémique à Taïwan, la Corée du Sud, les îles Ryukyu et le Japon. Ses feuilles persistantes et ses étamines sont disposées comme des rayons de roue, d’où son appellation. A Taïwan, on le trouve entre 2 et 3000 m d’altitude dans la chaîne centrale de montagnes et entre 500 et 1250 m dans le nord de l’île.

Ne pèle pas mon écorce !

Affiche : "Ne pèle pas mon écorce !" 
Affiche : “Ne pèle pas mon écorce !”

Ses fleurs petites, sans sépales ni pétales, seulement composées de pistils blancs et d’étamines, ainsi que la structure de son bois dépourvu de vaisseaux, à l’instar d’un conifère, font penser qu’il s’agit d’une plante à fleurs primitive, mais des recherches ont montré que ces caractéristiques sont apparues à un stade évolutif ultérieur. Au Japon, l’arbre aux roues est utilisé comme bois d’oeuvre, sa résine sert d’adhésif, et de la glu était autrefois fabriquée à partir de son écorce pour la capture des oiseaux. Parmi les six ou sept espèces du genre Trochodendron, une seule subsiste de nos jours: Trochodendron aralioides Siebold & Zucc. Les autres espèces ont été retrouvées en tant que fossiles dans tout l’hémisphère Nord, y compris aux États-Unis dans l’État de Washington. La famille était très répandue à l’ère Tertiaire, alors qu’aujourd’hui elle s’est à la fois amenuisée en diversité et en distribution. Les plus anciens fossiles apparaissent dans les strates du Crétacé (Albien, -113 à -100,5 Millions d’années) dans le Groupe Potomac sur les côtes de l’est de l’Amérique du Nord. La température était alors plus élevée à l’échelle du globe, aussi bien celle de l’atmosphère que des océans. Trochodendron aralioides survit toutefois aux glaciations qui ponctuent l’ère Quaternaire, c’est donc une plante relictuelle ou “fossile vivant”. De loin en loin, des pancartes préviennent de ne pas escalader la rambarde et d’autres de ne pas peler les troncs (!) des vieux arbres à portée de main depuis la passerelle : quelques uns sont d’ailleurs entourés d’une “couverture” de joncs ou de cannes à hauteur d’homme, afin de les protéger des touristes dépourvus du respect que les Taïwanais éprouvent envers ces “vieillards” végétaux.

J’apprécie les explications données au public à propos des souches :

Bien que les troncs soient tombés, les vieilles souches se cramponnent encore fermement au sol avec leurs grandes racines. Elles ont une fonction écologique importante, car elles aident à empêcher l’érosion du sol. La conservation des vieilles souches est bonne pour l’écologie. Elles sont les témoins vivants de l’histoire de la forêt d’Alishan.Explications données au public

 La teneur du panneau intitulé “Love forever” est par contre plus romantique – ou comique (selon l’humeur du lecteur) – qu’instructive (si ce n’est du point de vue de l’anthropologue mentionnée plus haut). “Le symbole original en forme de coeur est composé de deux vieilles souches de cyprès rouge taïwanais ; il fut le meilleur témoin de l’amour éternel entre les innombrables amoureux qui se tinrent devant lui. Toutefois, cette beauté naturelle a vécu pendant un nombre incalculable de saisons, année après année, jusqu’à l’écroulement – pour causes naturelles – de ses branches pourries. Elles se transformeront en sol pour nourrir leur amour et, – ce qui est encore plus crucial -, ce leurre d’amour liera nos coeurs pour l’éternité.

La Tour 101

La Tour 101 (台北101), le plus haut gratte-ciel du monde jusqu'en 2010, et sa sphère de stabilisation en cas de cyclones ou de séismes
La Tour 101 (台北101), le plus haut gratte-ciel du monde jusqu’en 2010, et sa sphère de stabilisation en cas de cyclones ou de séismes

Ainsi, depuis quelques dizaines d’années, les municipalités de Taïwan commencent à accorder de plus en plus d’attention à la conservation et l’entretien de leurs arbres. Par exemple, en 2003, le gouvernement urbain de Taipei a promulgué une loi pour protéger des arbres d’au moins 15 mètres de hauteur ou âgés de 50 ans ou plus. La législation sauvegarde aussi tout arbre dont le tronc a un diamètre de 0,80 mètre ou une circonférence de 2,5 mètres mesurée à 1,30 mètre au-dessus du sol, ainsi que les arbres réputés importants sur le plan culturel. En 2015, un comité a été mis en place pour identifier les arbres à protéger et examiner les plans de conservation soumis par les développeurs. Il est composé de fonctionnaires du gouvernement de la ville, de scientifiques de l’Institut Forestier de Recherche de Taïwan (TFRI) sous l’égide du Conseil de l’Agriculture, et des savants.

Mieux encore, depuis janvier 2016, un récent article mentionne l’amendement du Code forestier de façon à inclure sur les listes de préservation des arbres ayant poussé en zones non forestières, y compris sur terrain privé. Parmi les critères, on peut mentionner l’âge, supérieur à 100 ans, l’ombre portée de plus de 400 m², les plantations ayant une importance régionale ou dont l’existence est considérée comme avantageuse pour la biodiversité locale. Il y a aussi les plantations ayant une valeur importante sur le plan esthétique, historique ou éducatif, de même que les arbres en lien avec des communautés locales ou religieuses.

Jean-Louis

Les arbres le long des routes et dans les jardins privés peuvent aussi bénéficier d’une protection si des résidents déposent une demande auprès des gouvernements locaux pour inclure les arbres au recensement qui sera renouvelé tous les cinq ans. Des arbres protégés ne pourront pas être retirés de la liste sauf s’ils présentent un risque pour la sécurité publique ou s’ils sont malades. Ces amendements furent annoncés, suite aux protestations émises contre la manipulation controversée d’arbres, particulièrement l’arrachage d’arbres autour du complexe du Dôme de Taïpei qui furent l’objet d’une vague de manifestations en 2014 et 2015. Selon le Code forestier, la manipulation d’arbres sans autorisation est passible d’une amende maximale de NT$ 600 000 et les représentants du gouvernement qui ne reconnaissent pas un arbre digne de protection seront punis. 

Mur végétalisé à Taipei
Mur végétalisé à Taipei

(*) Cajeput : C’est un arbre de la famille des Myrtaceae, originaire de l’Asie du Sud-Est et du nord de l’Australie. Il semble que la production d’huile de cajeput commerciale vienne à l’origine d’arbres de la sous-espèce M. cajuputisubsp. cajuputi, croissant dans l’archipel des Moluques (en Indonésie). Le commerce des épices (clou de girofle, poivre, muscade) attire les musulmans au XVe siècle, les Portugais au XVIe et les Néerlandais au XVIIe. C’est au début du XVIIIe siècle que la culture du cajeput se répand en Indonésie et en Asie du Sud-Est, puis dans toute l’Asie tropicale, pour la production d’huile essentielle médicinale aux propriétés antiseptiques, également utilisée en parfumerie. Elle est extraite des feuilles par distillation. Les fleurs sont butinées par les abeilles qui produisent un miel apprécié. C’est aussi un arbre d’ornement.

Taipei, une ville aérée, prêt de vélos et mur végétalisé
Taipei, une ville aérée, prêt de vélos et mur végétalisé

(**) Bischofia javanica, cèdre de Java, toog ou koka : Il pousse depuis l’Inde et la partie basse de la chaîne himalayenne jusqu’au nord-est de l’Australie et au Pacifique, en passant par la Chine, le sud du Japon et l’Asie tropicale. Le bois de Bischofia javanica est utilisé en construction sous forme de solives, de poteaux, de jetées, de ponts et de planchers, ainsi que pour la parqueterie, la menuiserie, les finitions intérieures, les étais de mine, les traverses de chemin de fer, le mobilier, les revêtements, les ustensiles agricoles, la sculpture sur bois, les crayons et les talons de queues de billard. Il pourrait être une source de fibres longues pour la production de pâte et de papier, tout en se prêtant aussi à la production de placages et de contreplaqué. S’il ne fait pas un bon bois de feu, il convient en revanche à la fabrication de charbon de bois. En Polynésie, on extrait un colorant rouge de l’écorce qui contient également des tanins dont on se sert pour durcir les filets et les cordes. Les jeunes feuilles tendres sont cuites et consommées en tant que légume. Dans le sud du Laos, on les mange après les avoir trempées dans une sauce au piment. L’huile des graines sert de lubrifiant. En Inde et dans le Pacifique, Bischofia javanica passe pour un excellent arbre d’ombrage, par exemple dans les plantations de caféiers et de cardamome. Il a été largement planté comme arbre d’alignement et pour l’aménagement des paysages, mais ses racines superficielles pouvant soulever les trottoirs, cet usage est désormais découragé dans certains endroits. En Chine, les racines soignent les douleurs rhumatismales et le paludisme. In Inde, on utilise l’écorce dans le traitement de la tuberculose, des douleurs corporelles, des ulcères de l’estomac et de la bouche, et des inflammations.

Poster un Commentaire

avatar
  S’abonner  
Notifier de