Un histoire d’orchidées

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8 au 22 mai 2018

Chiayi, ou la douceur des Tropiques

Chiayi, ultime étape avant notre circuit montagnard à Alishan. Son nom chinois historique dériverait du mot Tirosen, transcription hollandaise de son nom aborigène ! Lorsque nous descendons du train en provenance de la ville portuaire de Kaohsiung, nous sommes saisis par la chaleur étouffante. Richard, le nez sur son smartphone, nous assure que nous pouvons nous rendre à pied à l’hôtel “Maison de Chine” (écrit en français !) depuis la gare, mais les bagages nous paraissent bien lourds et le chemin bien long avec cette canicule. Le lendemain matin à 7 heures, il fait déjà très chaud lorsque nous sortons pour une promenade avant le petit déjeuner. Pourtant, la population locale est déjà très active dans le parc à proximité. Trois personnes dansent sur une musique moderne entraînante, un groupe de femmes à teeshirt orange vif exécute une gymnastique rythmique.

Un chanteur amateur sous un petit kiosque
Un chanteur amateur sous un petit kiosque

Sous un petit kiosque, un chanteur amateur – dans le bon sens du terme, pas mauvais du tout – pratique le karaoke grâce à tout un équipement contenu dans une armoire juchée sur de grandes roues pivotantes. Impressionnant ! Il a même pensé à disposer deux parapluies noirs à l’arrière pour atténuer la lumière ambiante, éviter l’éblouissement du soleil levant encore relativement bas sur l’horizon et lire plus distinctement les paroles qui défilent sur l’écran de télévision. Je m’assieds un moment sur un banc pour l’écouter. A deux pas de là, sur l’herbe, un homme fait des étirements : il a un sacré entraînement, il arrive même à faire le grand écart. Richard, sensible à l’ambiance, opte pour la méditation, assis les yeux fermés à l’ombre d’un grand banyan aux racines aériennes qui pendent jusqu’au sol, tandis que Jean-Louis et moi déambulons tranquillement chacun de notre côté.

Un mouvement sur un tronc : c’est un écureuil qui a ramassé quelque chose par terre et le grignote tranquillement, habitué à la présence des humains mais prêt à grimper à toute vitesse en cas d’inquiétude soudaine. Deux femmes, un masque anti-pollution sur le visage, s’entraînent aux agrès urbains installés sur un revêtement synthétique souple comme en sont équipées nos aires de jeux pour les jeunes enfants.

Parmi les grands arbres dont les houppiers s'enchevêtrent, des grappes fournies de fleurs jaunes à l'allure de cytise tranchent sur fond de larges feuilles vert clair au port tombant.
Parmi les grands arbres dont les houppiers s’enchevêtrent, des grappes fournies de fleurs jaunes à l’allure de cytise tranchent sur fond de larges feuilles vert clair au port tombant.
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Grappes fournies de fleurs jaunes d’un houppier

En quittant les lieux, un palmier attire mon attention. C’est sans doute un palmier royal, originaire des Caraïbes et de Cuba, du Mexique et de la Floride, mais utilisé comme arbre d’ornement dans toutes les régions tropicales du monde. Son tronc comporte une anomalie : il est plus fin à la base et cette section semble d’une texture différente de celle du dessus, quant au sommet, il arbore une couleur vert pomme sur les deux mètres précédant le bouquet sommital de feuilles géantes. Que lui est-il arrivé ? Le stipe (ou faux-tronc) est, en botanique, la tige robuste de plantes terrestres comme les palmiers, les yuccas, les dragonniers, les fougères arborescentes ou encore les bananiers. Le stipe n’est pas un véritable tronc. Il s’agit d’un emboîtement de gaines foliaires coriaces, qui se caractérise principalement par l’absence de croissance en épaisseur, contrairement au tronc des arbres dicotylédones. Hormis chez le bananier, la surface du stipe est marquée par les empreintes laissées par la base du pétiole des feuilles tombées et sa coupe transversale ne montre pas de cernes de croissance du bois. Chez les palmiers, en théorie, le diamètre du stipe est constant, du pied de l’arbre jusqu’au bouquet de feuilles terminales. On peut toutefois constater parfois des irrégularités dans le diamètre, mais elles s’expliquent par des variations climatiques qui ont pu affecter la pousse de l’arbre. En l’occurence, je pense que cet arbre est resté longtemps en pot où il a végété, et qu’il n’a pu pousser normalement que lorsqu’il a été mis en terre, ce qui expliquerait ce renflement soudain. Visiblement, ce handicap ne l’empêche pas d’atteindre une belle taille et de garder son équilibre et sa verticalité.

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Marque de thé – Là aussi, affiche sur fond de nature sauvage (montagne, lac, prairie) alors que les plantations de thé (comme toute culture) prennent la place d’une végétation sauvage
Une devanture entièrement transformée en tableau à l'ancienne
Une devanture entièrement transformée en tableau à l’ancienne

Le musée des locomotives du réseau ferroviaire montagnard d’Alishan

Après un copieux petit déjeuner au dernier étage de l’hôtel avec vue panoramique, nous partons explorer les alentours. Il n’y a personne dans la guérite placée à côté du portail d’entrée que nous franchissons. Nous pénétrons dans un endroit fort original. Il s’agit du parc entourant l’atelier de réparation et d’entretien du matériel ferroviaire de la forêt d’Alishan dont Chiayi est la tête de réseau.

Il est sillonné de rails et il fait office de musée à ciel ouvert où se dressent, rutilantes, de vieilles locomotives amoureusement soignées, chacune flanquée d’une pancarte bilingue chinois-anglais donnant la date de fabrication, la période d’utilisation et les renseignements techniques. Nous admirons une locomotive à vapeur spécialement conçue par la société américaine Lima locomotive works pour gravir les pentes raides des montagnes taïwanaises, plusieurs générations de locomotives à moteur diesel, d’anciens wagons en bois de cyprès, etc.

Jean-Louis joue à Tarzan, suspendu aux racines aériennes d'un banyan
Jean-Louis joue à Tarzan, suspendu aux racines aériennes d’un banyan

Après la faillite de la Compagnie Lima à l’issue de la seconde guerre mondiale, les techniciens taïwanais poursuivirent l’entretien des locomotives à vapeur qui fonctionnèrent jusqu’aux années 1970 ! – Il est probable que la vapeur était produite grâce à la combustion du charbon. Les gisements dont l’exploitation a duré jusqu’en 2000 se trouvent dans des strates datées du Miocène situées au nord de l’île (Pingxi district).

Le parc est aussi un jardin botanique où pousse par exemple une espèce au statut de conservation la Liste rouge de l’UICN “quasi menacé”, le longanier (Dimocarpus longan). Son nom vient du cantonais lung ngaan et du vietnamien long nhãn, qui signifient œil de dragon, en raison de la graine noire brillante entourée de chair blanchâtre translucide qui ressemble au globe oculaire d’un dragon légendaire. Le fruit très sucré, appelé longane ou longani, est très proche du litchi, du ramboutan et du quenettier.

Les coques de noix de lavage (Sapindus mukorossi)
Les coques de noix de lavage (Sapindus mukorossi)

Selon le site en lien, “le longane contient une grande quantité de vitamine C, est riche en potassium, fibres, protéines, magnésium, cuivre et contient plus de fer que les épinards. Le fruit frais revitalise le système circulatoire, traite l’insomnie, l’amnésie, l’œdème et des palpitations cardiaques. C’est un excellent antidépresseur. Le fruit séché est utilisé comme remède contre l’insomnie et la défaillance de la mémoire. Les feuilles, aux propriétés anti-oxydantes et antivirales, sont utilisés dans le traitement des allergies, du cancer, du diabète et des maladies cardiovasculaires. Les graines de longane sont administrées pour lutter contre une transpiration abondante.”

Noix de lavage (Sapindus mukorossi)
Photo – Noix de lavage (Sapindus mukorossi)

Dans le parc pousse également un arbre à savon (Sapindus mukorossi) originaire de Chine, du sud-ouest de l’Inde, du Bengale, de l’ouest du Pakistan et du Japon. Comme le longanier, le litchi et le melianthus, il appartient à la famille des Sapindacées. C’est une plante riche en saponine (saponoside) qui remplace avantageusement la plante à savon de nos (arrières) grands-mères. La noix de lavage est d’une utilisation bien moins contraignante que la saponaire. Les fruits se récoltent lorsqu’ils sont noirâtres et ridés. Ils se conservent au sec. Pour en faire une lessive, ils sont coupés en deux pour en extraire les graines. Les coques de noix sont ensuite utilisées dans une nasse, dans la machine à laver avec le linge, à 30 °C. Ces coques seront réutilisables comme lessive naturelle environ 6 fois. Ce savon naturel est aussi utilisé pour laver les mains ou comme shampoing, il est également efficace pour astiquer l’argenterie.

Fruit d'un arbre à savon (Sapindus mukorossi) originaire de Chine, du sud-ouest de l'Inde, du Bengale, de l'ouest du Pakistan et du Japon
Myrica rubra, Chinese strawberry ou fraise chinoise

Ces fruits sont riches en une huile extractible. En Asie, les graines, non toxiques pour l’homme en petite quantité, sont utilisées dans des desserts.

Une dernière description d’un de ces arbres remarquables, pour le plaisir des yeux, faute de pouvoir y goûter, voici le Myrica rubra. En chinois, il est appelé yangmei, prune du peuplier, en japonais yamamomo, pêche de montagne, et en anglais, Chinese strawberry, fraise chinoise ! Ainsi que ces appellations le suggèrent, cet arbre subtropical est apprécié pour ses fruits comestibles, sucrés, de couleur violette à pourpre foncé, qui contiennent un seul noyau, à ne pas confondre avec l’arbouse qui a beaucoup de petits pépins. La consommation des fruits frais se double de la consommation des fruits séchés souvent préparés à la manière Huamei, en conserve, conservés dans le baijiu (alcool chinois), ou fermentés pour fabriquer des boissons alcoolisées. Le jus est commercialisé en Union européenne sous la marque Yumberry. L’écorce de l’arbre est utilisée pour la teinture.

Vers l’extrémité du parc, nous avons la surprise de voir des orchidées (de culture, pas des sauvages) en pleine floraison, magnifiques, fixées à des troncs d’arbre. Elles sont encore dans leur petit gobelet en plastique qui a été éventré afin de mettre la plante en contact avec son support. Celle-ci semble “s’en apercevoir” je ne sais comment, car les racines aériennes qui, chez nous, n’ont pas de comportement spécial, sortent et viennent s’accrocher très fermement à l’écorce, comme si la plante se sentait dans son environnement naturel. En effet, à l’origine, 80 % des quelque 24 000 (ou davantage ?) espèces d’orchidées sont épiphytes, c’est-à-dire qu’elles sont indépendantes de leur arbre-support sur lequel elles se développent et ne lui nuisent pas. Elles produisent une belle coiffe de racines, et disposent d’un velamen blanc qui entoure et protège la véritable racine du dessèchement. Celle-ci absorbe l’humidité de l’air et les éléments nutritifs entraînés par le ruissellement de la pluie le long du tronc. Les racines aériennes, tout comme les feuilles et les tiges, sont aptes à la photosynthèse.

Les orchidées peuvent être soit monopodiales (un seul pied) à pousse unique, soit sympodiales à plusieurs pousses. Les premières poussent en hauteur, tandis que les autres sont plus touffues. Nombreuses sont les orchidées qui forment des pseudobulbes à la base des tiges, organes de réserve de forme sphérique ou ovale, aplatie ou épaisse. Ils servent à stocker l’eau et les éléments nutritifs, leur rôle est d’assurer la nutrition de la jeune tige en attendant que les racines soient formées. Fréquemment, les vieux pseudobulbes ne portent plus de feuilles. Le pseudobulbe permet aussi à l’orchidée de survivre en période plus sèche. Les orchidées sympodiales qui ne forment pas de pseudobulbes, comme les Phalaenopsis par exemple que j’ai prises en photo, ont des racines charnues à la place, ainsi que des feuilles plus tassées et plus épaisses. Leur feuillage est souvent brillant car il est revêtu d’une couche cireuse qui le protège contre le dessèchement. J’imagine que ce climat tropical leur permet bien évidemment de subsister toute l’année puisque la température n’est jamais très basse, mais j’ignore si quelqu’un vient les arroser ou bien si l’humidité de l’air accrue par la transpiration de leur arbre-support suffit à leur bonheur en période sèche. A Taitung, sur le circuit cyclable montagne-océan, nous avions déjà croisé quelques jours auparavant des orchidées fixées à un tronc, mais dont le pied était enserré dans un filet de mailles noires d’où s’échappaient, pareillement, les racines qui venaient s’accrocher à leur arbre-support. Le fournisseur devait être différent.

Le marché des orchidées tropicales

Le docteur Clovis Thorel en train de collecter des orchidées épiphytes pour son herbier (dessin de E. Tournois d'après une aquarelle de M.L. Delaporte)
Le docteur Clovis Thorel en train de collecter des orchidées épiphytes pour son herbier (dessin de E. Tournois d’après une aquarelle de M.L. Delaporte)

C’est en me documentant sur ces orchidées que j’ai découvert l’histoire de ce marché floral qui prit naissance chez nous, en Europe occidentale. L’attrait pour les orchidées exotiques débuta au XVIe siècle lorsque les marins apportèrent les premiers plants à partir des Grandes Découvertes. La plus ancienne à avoir été exportée, diffusée et cultivée à grande échelle fut la vanille dont la gousse n’a cessé d’être une épice appréciée au point que son coût se situe juste au second rang au-dessous du safran. Originaire d’Amérique centrale et du Mexique, comme le cacao dont l’amertume était adoucie par la gousse de vanille au temps des Aztèques, c’est une liane terrestre qui peut mesurer 15 mètres de long. Elle pousse dans les clairières et en lisière de forêt où elle se sert des arbres comme tuteurs pour aller vers la lumière, mais sitôt que celle-ci devient trop forte, elle se met à pendre pour regrimper un peu plus loin. La culture des orchidées épiphytes (qui poussent sur d’autres plantes) a demandé beaucoup plus de temps à être maîtrisée, si bien qu’au XIXe siècle, on en était toujours à leur collecte dans les forêts, généralement très haut dans les arbres que certains ne se gênaient pas pour abattre, étant donné le bénéfice escompté. En réalité les techniques d’hybridation existaient déjà en 1853, mais pendant encore longtemps les collectionneurs considérèrent que les hybrides étaient moins désirables que les orchidées “de race pure” provenant de pays éloignés. L’engouement devint tel qu’il mit en danger l’existence même de ces espèces collectées de façon destructrice et qui subissaient en plus bien des pertes entre la cueillette et le destinataire final.

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 Illustration : Rapides sur le Mékong (Dessin du capitaine de frégate  Ernest Doudart de Lagrée) –
Schéma - L'orchidée est nourrie grâce aux filaments (mycélium) d'un champignon qui relie la fleur à un arbre dont il capte les nutriments - Mycorhize
Schéma – L’orchidée est nourrie grâce aux filaments (mycélium) d’un champignon qui relie la fleur à un arbre dont il capte les nutriments – Mycorhize

L’une des figures françaises de ces botanistes explorateurs est Clovis Thorel. Dans les années 1860, tout en travaillant comme médecin à l’hôpital de Saïgon, il consacre son temps libre à herboriser. En 1866, il est choisi pour ses deux compétences médicale et botanique afin de participer à la mission de reconnaissance d’une possible liaison fluviale entre la Chine du Sud et la Cochinchine par le fleuve Mékong. Le voyage durera deux ans, 8800 km, dont 2400 à pied et même une partie pieds nus, les chaussures étant complètement usées ! Dans ses “Notes médicales du voyage d’exploration du Mékong”, il fait un inventaire des maladies fréquentes dans ces pays et réfléchit aux mesures d’hygiène qu’il faudrait prendre pour améliorer la santé publique. Sa description des plantes exotiques et de leurs propriétés thérapeutiques telles que décrites par les populations indigènes en fait un des pionniers de l’ethno-pharmacopée. Faute de moyens, il doit renoncer à publier la flore d’Indochine qu’il projetait en collaboration avec L. Pierre, le conservateur du jardin botanique de Saïgon. Il fera don de son herbier de 9 volumes manuscrits décrivant 4203 espèces au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris en 1906.

A la même époque, Charles Darwin publie en 1862 « De la fécondation des Orchidées par les insectes et des bons résultats du croisement », ouvrage de référence pour les années qui suivent, traduit en français en 1870. Ses réflexions ont pour point de départ le tube nectarifère excessivement long (30 cm) d’une espèce d’orchidée tropicale. Il en déduit l’existence hypothétique d’un pollinisateur à la langue suffisamment longue pour atteindre le liquide sucré, une prédiction qui sera confirmée en 1903 avec la découverte d’un papillon de nuit de la famille des Sphingidés doté d’un appendice correspondant qui sera nommé Xanthopan morgani praedicta. Au cours du XXe siècle se développe une meilleure connaissance de l’écologie des orchidées. Leurs fleurs produisent des graines parmi les plus petites du monde, à peine plus longues que 50 micromètres, et dépourvues de réserves. Elles sont produites en grand nombre, et chaque gousse peut contenir près de 2000 graines. A maturité, les gousses sèchent et s’ouvrent par trois fentes. Les graines sont ainsi dispersées, le plus souvent par le vent, plus ou moins loin de la plante-mère. Le paradoxe entre le nombre de graines produites et la rareté des orchidées dans la végétation a longtemps étonné, notamment Charles Darwin qui « ne pouvait dire ce qui limitait leur abondante multiplication ».

Une reproduction très aléatoire

La graine d'orchidée (a), le protocorme (b)
La graine d’orchidée (a) est dépourvue de réserves et germe en un massif de cellules hétérotrophes (incapables de synthétiser elles-mêmes leurs composants), le protocorme (b) : noter les zones blanches en croissance et les zones brunes colonisées par le champignon qui nourrit le protocorme avant de former, ultérieurement, les mycorhizes.

Si la plupart des orchidées sont aujourd’hui reproduites par culture in vitro, c’est notamment que la culture dans le sol à partir des graines est longue et aléatoire. Les premiers essais de culture à partir de graine avaient, dès le début du XXe siècle, montré une absence de germination, qui pouvait cependant être permise par l’ajout de sucres au milieu de culture, ou de glutamine. Par ailleurs, des facteurs tels que le froid ou une période de séchage semblaient aussi améliorer cette germination. Néanmoins, le pourcentage de réussite ne dépasse que rarement les 50% sur les premiers mois, sans aboutir nécessairement à une plante adulte. Dans la nature, la germination peut être suivie en enfermant les graines dans de petits sachets de filet de nylon dont la fine maille laisse passer les microorganismes, mais non les graines, qui peuvent ainsi être retrouvées un mois, un an ou plus après la plantation. Sur une année, le pourcentage de germination est généralement de l’ordre de 1% : les graines ont alors gonflé et pris une teinte brune et forment un protocorme. L’observation de ces protocormes révèle non seulement le développement de l’orchidée, mais aussi celui d’une symbiose : la couleur brune provient en effet de la colonisation par des champignons spécifiques (basidiomycètes du genre Rhizoctonia notamment) de l’intérieur même des cellules de l’orchidée.

La diversification du vivant : une histoire de symbiose

Frise
Frise

La découverte de cette germination symbiotique est due à un botaniste français, Noël Bernard (1874-1911). Un an après avoir été reçu major à l’Agrégation de Sciences Naturelles, Noël Bernard est caserné à Melun pour son service militaire lorsque, en mai 1899, il aperçoit au cours d’une promenade dans la forêt de Fontainebleau quelques centaines de graines d’une orchidée terrestre en cours de germination !

Noel Bernard
Illustrations : Rhizoctonia mucoroides, dessin de Noël Bernard – Partie antérieure de la région infestée dans un protocorme de Phalaenopsis : vers le haut, cellules encore indemnes dont plusieurs présentent déjà des noyaux déformés ; au-dessous, différents stades de la digestion des pelotons mycelliens ; à droite, cellules situées vers la face ventrale du protocorme, ayant un noyau normal et incapables de phagocytose

En les observant attentivement, il s’aperçoit qu’elles sont contaminées par les filaments mycéliens d’un champignon et il en déduit que la présence de ce champignon favorise la germination. Il fait immédiatement une communication sur ce sujet à l’Académie des Sciences de Paris. Poursuivant ses investigations, il observe la présence de champignons endophytes* chez toutes les orchidées et il expose le résultat de ses travaux en 1901 lors de sa thèse de Doctorat de Sciences Naturelles intitulée : Études sur la tubérisation (c’est-à-dire la transformation des tiges ou des racines en tubercules). Il est nommé enseignant en botanique à l’université de Poitiers où il travaille principalement sur les mycorhizes** des orchidées.

Basidiomycota
Mycorhize : Association symbiotique entre un champignon et les parties souterraines d’un végétal supérieur (ex. truffe et chêne)

A l’institut botanique du Jardin des plantes de Caen, il démontre (Recherches expérimentales sur les orchidées, 1904) que la germination des graines des orchidées ne peut se produire qu’à la suite de l’infestation de leurs tissus par des champignons symbiotes spécifiques de cette famille (ces champignons sont considérés actuellement comme des basidiomycètes dégradés par la vie parasitaire qu’ils mènent au sein des tissus de leur hôte). “Notons qu’au début de ses travaux, Noël Bernard ne voulait pas croire à la symbiose chez les orchidées. En 1904 il combattait cette version et admettait que les orchidées se comportent comme des plantes normalement intoxiquées par des parasites dont jamais elles n’arrivent à se débarrasser de manière définitive. Il définissait la symbiose comme un état de maladie grave et prolongée.” En 1905, lors d’une conférence au siège de la Société Nationale d’Horticulture, rue de Grenelle à Paris, il fait connaître la technique employée pour le prélèvement du champignon et le semis des graines, montrant qu’un même champignon peut faire germer des espèces différentes d’orchidées, telles que Cypripedium (Paphiopedilum), Cattleya, Laelia etc…, alors que les Phalaenopsis ne germent qu’avec le champignon extrait de leurs racines ou de celles de Vanda. Son intervention n’aura aucun écho en France, par contre, la Belgique sera très intéressée par sa découverte.

Magrou
Magrou

(*) endophytes : organismes (bactéries ou champignons en général) qui accomplissent tout ou partie de leur cycle de vie à l’intérieur d’une plante, de manière symbiotique, c’est-à-dire avec un bénéfice mutuel pour les deux organismes ou sans conséquences négatives pour la plante.

Mycorhize : Association symbiotique entre un champignon et les parties souterraines d'un végétal supérieur (ex. truffe et chêne)
Illustration : Cellule eucaryote – Photo : Dans le livre “Des orchidées à la pomme de terre”, reprise et prolongation des idées de Noël Bernard par son cousin Joseph Magrou

Le premier à utiliser ce terme de Mycorhize fut le biologiste allemand Albert Bernhard Frank (1839-1900) en 1885. Il est surtout connu pour ses recherches sur les maladies de la cerise, du navet, des céréales et de la pomme de terre. Il est reconnu pour avoir rendu ses résultats rapidement exploitables en agriculture et sylviculture.

Ainsi, ces champignons n’attaquent pas la plante, bien au contraire, ils constituent une source de carbone organique et d’autres nutriments pour le protocorme, encore non chlorophyllien et incapable d’exploiter par lui-même le sol puisqu’il est dépourvu de système racinaire. Ils deviendront les partenaires mycorhiziens ultérieurement présents dans les racines de la plante adulte. Étudiant l’infestation des racines des orchidées par les symbiotes, Noël Bernard observe que la vigueur de la plante contaminée est accrue et sa multiplication végétative facilitée. En effet, il constate des modifications cytologiques dans les tissus envahis par le microbe : transformation des structures du noyau et hypertrophie des cellules. Cela explique la tubérisation fréquente (transformation en tubercules) du système radiculaire (les racines) des orchidées. Allant plus loin dans sa réflexion, Noël Bernard défend en 1909 l’idée que le phénomène de tubérisation symbiotique est non seulement très général chez les plantes à fleurs — modifiant les relations entre leur reproduction sexuée, donc la formation des graines, et leur multiplication végétative —, mais aussi d’importance considérable dans l’évolution végétale proprement dite. Deux ans avant sa mort, il défendait cette seconde thèse dans un ouvrage intitulé Évolution dans la symbiose (1909). Son maître J. Costantin et son cousin Joseph Magrou, auteur d’un livre singulier, intitulé Des orchidées à la pomme de terre (1943), devaient reprendre et développer les idées de Noël Bernard avec des arguments intéressants.

Protocorme-de-regeneration
Photo : Protocorme de régénération (Cymbidium)

Ces hypothèses ont retrouvé une actualité certaine depuis la découverte de nombreux autres faits de symbiose, notamment chez les thallophytes (plantes non vascularisées) et même chez les protistes (tous les eucaryotes qui ne sont ni des champignons, ni des plantes, ni des animaux).

Meristeme
Emplacement des méristèmes sur les plantes

Certains auteurs n’hésitent pas à reconnaître la qualité de symbiote aux organites normalement contenus dans le cytoplasme des eucaryotes (à l’intérieur des cellules dotées d’un noyau), mais dont la composition, la structure et le rôle biochimique ne sont pas sans rappeler ceux des bactéries : les plastes et les mitochondries seraient ainsi des symbiotes obligatoires.

La multiplication in vitro

La mise au point de milieux de culture adaptés, stériles, ainsi que la création d’hybrides horticoles moins fragiles, démocratisent la culture des orchidées. La très grande variabilité génétique de ces plantes, source de la richesse naturelle en espèces de ce taxon, les prête d’ailleurs à une hybridation artificielle: plus de cent mille hybrides horticoles ont été créés depuis la mise au point des méthodes de culture. C’est un chercheur de l’INRA, Georges Morel, qui découvre en 1955 le moyen de multiplier les plantes (carotte, topinambour,…) en milieu gellosé à partir des cellules de croissance prélevées sur l’apex, les méristèmes (figure ci-contre), siège de divisions cellulaires rapides et nombreuses. En 1960, il applique ces méthodes aux orchidées Cymbidium, originaires de Chine, puis Cattleya, originaires d’Amérique du Sud. Dès 1964, la maison horticole Vacherot-Lecouffle annonce dans le bulletin de l’American Orchid Society qu’elle maîtrise cette technique. – A la différence de la reproduction par semis qui fait naître des orchidées différentes les unes des autres, la reproduction végétative permet la reproduction à l’identique des plantes sélectionnées. – Cette annonce a un retentissement considérable. Ce sera alors le début de la multiplication clonale industrielle, qui allait remplacer l’obtention longue d’hybrides par graines, entraînant une production en masse d’orchidées à travers le monde.

Martin Johnson Heade (1819-1904), peintre américain, Orchidées et colibri
Martin Johnson Heade (1819-1904), peintre américain, Orchidées et colibri

Boissy-Saint-Léger, en Val-de-Marne, devient alors la capitalede l’orchidée. Chez les Lecoufle, il s’agit d’une production familiale qui se passe de génération en génération depuis le XIXe siècle. Ces horticulteurs très spécialisés, passionnés, font primer la qualité et l’exception avant tout. Cette famille est d’ailleurs à l’origine du « Label Qualité France » créé en 2012, attestant que les orchidées sont cultivées de manière artisanale au sein de notre pays.

Epidendrum phoeniceum illustration pour l'Assiette XLVI de Sertum Orchidaceum, de l'illustratrice botanique anglaise Sarah-Ann Drake (1803-1857)
Epidendrum phoeniceum illustration pour l’Assiette XLVI de Sertum Orchidaceum, de l’illustratrice botanique anglaise Sarah-Ann Drake (1803-1857)

Les artisans producteurs prennent leur temps pour produire leurs plantes, chacune est choyée et a le temps de pousser en suivant son rythme naturel. L’obtention par bouturage ou par division des touffes est privilégiée, mais des croisements sont aussi effectués pour créer de nouveaux hybrides qui feront le bonheur des collectionneurs toujours en mal de nouveautés. Les plantes obtenues de manière artisanale n’ont pas subi le stress d’une croissance et d’une floraison forcée à l’extrême. Elles sont généralement plus vigoureuses et plus aptes à tenir le coup une fois installées chez le destinataire final. – Illustration : Martin Johnson Heade (1819-1904), peintre américain, Orchidées et colibri –

Le clonage des Phalaenopsis, plus difficile à mettre au point, prend réellement son essor au début des années 1980. Auparavant, on ne trouvait pas un pot à moins de 30 euros, cette espèce était chère et fragile, maintenant elle est devenue facile à cultiver. Les Néerlandais sont aujourd’hui leaders dans la production industrielle d’orchidées, dopée par la technique du clonage. La fleur est leur premier produit à l’exportation et ils produisent 85% des orchidées d’Europe. A La Haye, les serres couvrent 15 hectares, il y pousse 150 variétés de Phalaenopsis achetées en Asie, mais aussi en Europe. Toutefois, cette orchidée requiert de pousser à haute altitude avec des nuits fraîches pour une croissance optimale. Pour demeurer compétitifs, les Néerlandais cherchent désormais à installer leurs serres dans des pays tropicaux comme le Guatemala par exemple.

Les chercheurs d'orchidée- une histoire d'aventure et de péril à Bornéo, de Ashmore Russan et Frederik Boyle (1892)
Les chercheurs d’orchidée- une histoire d’aventure et de péril à Bornéo, de Ashmore Russan et Frederik Boyle (1892)

En effet, appâtés par le business, la Chine, la Thaïlande, le Pérou, et d’autres encore, sont aussi devenus producteurs. La France, longtemps royaume de l’orchidée, ne garde plus qu’une poignée de producteurs: Vacherot & Lecoufle en Île-de-France, La Canopée en Bretagne, Les Orchidées de Michel Vacherot dans le Var… – Illustration : Epidendrum phoeniceum illustration pour l’Assiette XLVI de  Sertum Orchidaceum, de l’illustratrice botanique anglaise Sarah-Ann Drake (1803-1857) – B.D.: Les chercheurs d’orchidée: une histoire d’aventure et de péril à Bornéo, de Ashmore Russan et Frederik Boyle (publié en 1892) –

Burbridge
Illustration : Dendrobium Wardianum, Orchidées par Frederick William Thomas Burbridge, un explorateur et botaniste britannique (Illustrations du volume Jennings, S., Orchids and how to grow them in India and other tropical climates, 1875)

Le maître mot de l’industrie est bien sûr la rentabilité. Ces plantes sont devenues de simples biens de consommation jetables. Les orchidées sont produites en laboratoires par clonage, puis elles passeront leur premiers mois dans d’immenses serres à 27-28°C où les conditions de culture parfaites les feront croître très rapidement, boostées par des apports d’engrais chimiques conséquents et un éclairage horticole maximal pour accélérer leur développement. Puis elles seront mises en serre à 18°C. Les plantes obtenues et surtout retenues pour la vente seront calibrées par nombre de tiges, par couleurs et par taille, le but étant de produire un maximum de plantes vendables en un minimum de temps. Avec l’emballage, leur coût de production revient à 5,50 € et elles sont vendues entre 10 et 15 € au rythme de 100 000 orchidées par semaine en jardinerie. Température, arrosage, tout est géré par ordinateur chez le producteur. Même pour la préparation des commandes, tout est automatisé. 15 millions sont vendues chaque année en France, avec une progression de 3 à 5% par an. Des lots sont vendus aux enchères avec d’autres espèces florales et expédiés dans le monde entier. Le transport est parfois bien long, et les conditions de stockage dans les hangars de revente pas toujours idéales. Emballées sous plastique sur d’immenses palettes elles sont serrées et commencent alors un autre voyage vers leurs futurs distributeurs. S’il s’agit de fleuristes, elles tomberont souvent bien, s’il s’agit de groupes de grande distribution, elle seront traitées comme tout autre produit, sans plus d’égard. Certaines se retrouveront ainsi collées au rayon frais dans un supermarché, ou en produit coup de cœur à la caisse d’un magasin de bricolage. Cette augmentation du nombre d’hybrides permettra sans conteste de détourner l’attention des espèces sauvages et réduira ainsi l’arrachage destructeur des orchidées dans leur habitat naturel. Celles-ci sont désormais protégées par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, dite de Washington.

Serre de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco)
Serre de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco)

Si nous avons vu ces orchidées en pot accrochées à des troncs d’arbre dans le parc de Chiayi et à Taïtung, c’est donc que Taïwan a su prendre le train en marche et s’adapter à une vitesse extraordinaire à la technicité de ce produit bien particulier et à se positionner malgré la concurrence sur le marché international. Un article (en anglais, pas en chinois !) relate comment se sont déroulées les prémices sur cette petite île.

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Illustration

Chen Wen-huei [陳文輝] fait ses premières armes dans le domaine des orchidées en tant que chercheur pour la division agroalimentaire de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco, TSC), entreprise publique fondée en 1946, dont le siège est à Taïnan, dans le sud de Taïwan. Il est alors chargé d’étudier la culture de la canne à sucre et des Phalaenopsis, une espèce d’orchidée que Taisuco a commencé à cultiver en 1987, pour devenir l’un des produits les plus importants de la division. – Cette date montre, s’il en était besoin, à quel point les Taïwanais ont été réactifs, puisque nous venons de voir que la reproduction in vitro de cette orchidée n’a été mise au point qu’au début des années 1980. En fait, il s’agit d’une reconversion, car le prix mondial du sucre de canne est en baisse, alors que la vente d’orchidées est hautement profitable. Elle est largement subventionnée par l’Etat qui finance toutes les nouvelles infrastructures, accorde des prêts à bas taux d’intérêt et donne des directives d’orientation à la recherche. Des champs de canne à sucre deviennent progressivement des surfaces de serres, de station de quarantaine, d’usine de conditionnement et d’expédition. – Originaire d’Asie du Sud-Est, l’orchidée Phalaenopsis doit son nom à la ressemblance de ses fleurs avec une espèce de papillon de nuit. Il existe une cinquantaine d’orchidées appartenant à cette famille. Dans la nature, cette plante est épiphyte, c’est-à-dire qu’elle se développe sur d’autres plantes ou arbres. Toutefois, si elle s’en sert comme support, elle ne les utilise pas pour se nourrir. La palette de couleurs de ses fleurs s’étend du blanc au mauve, en passant par le rose. Il en existe aussi dans les tons jaune-orangé. Enfin, la qualité principale de cette plante réside dans sa capacité à fleurir quasiment toute l’année. Qui plus est, ses fleurs tiennent deux à quatre semaines. Quant à son feuillage, il est persistant, vert et brillant.

Serre de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco)
Serre de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco)

Su Chien-yuan [蘇建元], chef de la division, explique que “dans les années 1970, au moment du décollage économique de Taïwan, les cultivateurs amateurs ont commencé à collecter des espèces d’orchidées pour produire, grâce aux techniques de croisement et de sélection, des variétés uniques. Ils se sont organisés en clubs pour partager leur savoir-faire et leurs expériences, avant que des pépinières d’orchidées n’apparaissent dans les années 80 à travers le pays pour commercialiser ces croisements sur le marché local, en petites quantités et à des prix élevés. Dans les années 90, Taisugar introduit à Taïwan des systèmes de serres utilisés aux Pays-Bas, et construit des équipements programmés pour contrôler l’humidité, la lumière et la température. Cela a constitué le socle du modèle de production commerciale de masse suivi par les entreprises taïwanaises spécialisées dans les Phalaenopsis et orientées vers les exportations. Grâce à la grande variété des hybrides et à la longévité de leur floraison, ces orchidées sont rapidement devenues un élément essentiel du commerce horticole. – Photo : Serre de Taiwan Sugar Corporation (Taisuco) –

Taïwan Sugar Corporation, trois stades de production des orchidées Phalaenopsis (en flacon de verre et sous serre)
Taïwan Sugar Corporation, trois stades de production des orchidées Phalaenopsis (en flacon de verre et sous serre)

L’activité de production d’orchidées de Taisugar a véritablement décollé à la fin des années 80, grâce au croisement d’une espèce endémique de Taïwan avec une autre venant du Japon. L’entreprise possède aujourd’hui l’une des plus riches banques génétiques du monde, avec un catalogue contenant 48 espèces endémiques parmi les 63 connues dans le monde. De nouveaux hybrides sont régulièrement créés par Taisugar et mis en production dans les serres de l’entreprise grâce à une procédure de duplication des tissus à grande échelle. La technique, parfaitement maîtrisée, est désormais largement employée, différentes exploitations prenant en charge différentes étapes de la production, lesquelles s’étalent sur plusieurs années. Char Ming Agriculture, par exemple, cultive les plants de grande taille destinés à l’export. Mais l’entreprise n’intervient qu’à la fin d’un cycle de production qui a commencé dans des laboratoires avec la culture de tissus dans des fioles en verre.

Phalaenopsis equestris
Phalaenopsis equestris

Les plantes sont ensuite confiées à des producteurs spécialisés dans la culture en pots souples. L’ensemble du processus peut prendre plus de quatre ans avant que la plante n’atteigne une taille suffisante pour être exportée. Les instituts universitaires ont renforcé les capacités de recherche fondamentale du secteur. Un projet majeur, achevé en 2014 par le centre de la National Cheng Kung University, a consisté à décoder le génome de Phalaenopsis equestris, une orchidée endémique de Taïwan que l’on trouve principalement sur Lanyu, la si bien surnommée île des Orchidées, située au large des côtes sud-est de Taïwan. Cette découverte a permis de cibler les gènes impliqués dans les vulnérabilités des plantes à l’égard des maladies et des parasites. Ainsi, Taïwan est devenue l’un des plus gros producteurs d’orchidées du monde et les deux-tiers des exportations sont des Phalaenopsis. Les grossistes à la recherche de la perle rare viennent à la foire de Taïnan.

Tsai Ing-wen, présidente de Taïwan depuis 2016 (Parti démocratique progressiste)
Tsai Ing-wen, présidente de Taïwan depuis 2016 (Parti démocratique progressiste)

A Taïwan, il y a plus de producteurs et de plants qu’ailleurs et les nouvelles variétés sont issues de ces plants. Une chaîne de production complète, un savoir-faire hors pair en matière de croisements et de sélection : la ville de Taïnan, dans le sud de Taïwan, abrite l’un des clusters de culture des orchidées les plus dynamiques au monde. – Photos : Taïwan Sugar Corporation, trois stades de production des orchidées Phalaenopsis (en flacon de verre et sous serre) – Phalaenopsis equestris –

90% de la production nationale est destiné à l’exportation dirigée principalement en direction des Etats-Unis, du Japon et de l’Union européenne, dans cet ordre. Lors de la foire annuelle de Taïnan, la présidente* Tsai Ing-wen a annoncé la création, prévue pour la fin 2017, d’un Centre de services pour le commerce des variétés d’orchidées de Taïwan. Ce projet collaboratif entre la municipalité de Taïnan et l’Association des producteurs d’orchidées de Taïwan (TOGA) représente un cluster de 60 producteurs installés sur les 175 ha de la Taiwan Orchid Plantation (TOP). Le centre s’appuiera sur les ressources du secteur universitaire régional, à commencer par le Centre de recherche et développement sur les orchidées de la National Cheng Kung University.

Fougère arborescente
Fougère arborescente
Pirolle de Taïwan (Urocissa caerulea)
Pirolle de Taïwan (Urocissa caerulea)

Ce dernier a formé il y a quatre ans l’Alliance industrie-université pour les biotechnologies et la créativité appliquées aux orchidées, laquelle regroupe d’autres établissements tels que l’Université nationale de Taïwan, à Taïpei, l’Université nationale de Chiayi, et l’Université nationale Chung Hsing. La présidente a indiqué que l’Etat allait renforcer sa promotion de la collaboration et des échanges avec ces marchés désormais bien établis, mais aussi avec les marchés émergents, qu’il s’agisse des pays membres de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) ou de l’Amérique centrale et du Sud. Malgré la concurrence accrue des Pays-Bas, 30% des exportations taïwanaises d’orchidées sont à destination des Etats-Unis, où elles couvrent 70% de la demande locale. Jusqu’en 2006, le principal marché à l’export pour les orchidées était le Japon, lequel importe encore depuis Taïwan de grandes quantités de tiges coupées d’Oncidium. Toutefois, depuis que les Etats-Unis ont donné leur feu vert, en janvier 2005, à l’importation depuis Taïwan de plants de Phalaenopsis avec leur milieu de culture, les exportations vers cette destination ont décollé. Cette autorisation a été accordée à la condition que les orchidées soient cultivées dans des serres aseptisées répondant aux normes américaines. Ces règles sont aujourd’hui rigoureusement suivies par des entreprises comme Char Ming Agriculture, l’une des plus grandes implantées au sein de la Plantation d’orchidées de Taïwan (TOP), située dans l’arrondissement de Houbi, à Taïnan, et un membre-clé de la TOGA. Autrefois, dit Chen Wen-huei, les plants de Phalaenopsisdevaient être nettoyés avant transport pour éviter la transmission de maladies phytosanitaires, ce qui avait pour conséquences un faible taux de survie, de longues périodes de convalescence et une baisse de la qualité. C’était encore récemment le cas pour les plants d’Oncidium, jusqu’à ce que les Etats-Unis n’étendent à ces derniers, en mars 2016, les règles prévalant pour les Phalaenopsis. – Photo : Tsai Ing-wen, présidente de Taïwan depuis 2016 (Parti démocratique progressiste) – Fougère arborescente –

Liste des élections présidentielles démocratiques à Taïwan

Ordre Année d’élection Gagnant
9ème 1996 Lee Teng-hui, Lien Chan (Kuomintang) – 54.0%
10ème 2000 Chen Shui-bian, Annette Lu (Democratic Progressive) – 39.3%
11ème 2004 Chen Shui-bian, Annette Lu (Democratic Progressive) – 50.11%
12ème 2008 Ma Ying-jeou, Vincent Siew (Kuomintang) – 58.45%
13ème 2012 Ma Ying-jeou, Wu Den-yih (Kuomintang) – 51.60%
14ème 2016 Tsai Ing-wen, Chen Chien-Jen (Democratic Progressive) – 56.1%

Ce marché mondial des orchidées n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’ingéniosité, de l’énergie et des investissements déployés pour d’abord satisfaire les désirs d’une petite minorité de privilégiés, élargie ensuite à une clientèle certes moins riche, mais infiniment plus nombreuse.

Mur peint d'une petite école à Taitung, sur le circuit cyclable montagne-océan
Mur peint d’une petite école à Taitung, sur le circuit cyclable montagne-océan

Cette dernière, habilement manipulée par des techniques toujours plus perfectionnées de “communication”, de “marketing” (entendre plutôt de propagande), a été convertie insensiblement en société de consommation. Asservie de façon insidieuse, elle est devenue dépendante d’une multitude d’objets, vivants comme des plantes, des animaux de compagnie, ou inertes, ainsi que de produits immatériels, comme les destinations touristiques par exemple. Avons-nous besoin de tous ces produits pour être heureux ? Chacun d’eux, par sa confection, son acheminement, son utilisation, aggrave, même de façon minime, le dérèglement climatique de notre planète, et chacun de nous, par notre comportement, en ne cédant pas à la tentation, peut contribuer à amoindrir ce phénomène, à retarder ou freiner le processus en marche.

L’engouement pour les orchidées a donné prétexte à des recherches scientifiques très poussées qui ont abouti à une meilleure compréhension de la vie, faite de symbiose, d’interdépendance, de coévolution merveilleuse. Ce n’est pas pour autant que ces belles fleurs ont obtenu de notre part le respect. Tout au contraire, nous les avons réifiées, transformées en objets manipulables à loisir. Comme un enfant, insensible et cruel, jouant avec un petit animal, nous testons les limites de leurs capacités végétales extraordinaires de métamorphoses par l’hybridation, de leurs facultés de renaissance, tel le Phénix, à partir de simples fragments, de leur aptitude à se multiplier en clones à l’identique. Elles sont transportées par millions à tous les coins de la planète et mises entre les mains de quidams qui n’ont aucune idée des besoins de ces plantes tropicales ensorceleuses, de leur mode de vie, et les font souvent mourir par simple méconnaissance. Au passage, des entreprises, des Etats se sont enrichis dans ce marché de dupes. Est-ce bien le monde dont nous voulons ? Nous avons vu au cours de ces pages les contradictions qui déchirent ce pays. Son développement effréné a été voulu et impulsé par un Etat dictatorial en mal de revanche. Sa société récemment devenue démocratique rêve d’une économie plus respectueuse de la santé des populations comme de celle de la nature tropicale magnifique qui l’entoure. Aura-t-elle gain de cause ? – Photos : Pirolle de Taïwan (Urocissa caerulea) – Mur peint d’une petite école à Taitung, sur le circuit cyclable montagne-océan – Ci-dessous : Common mapwing (Cyrestis thyodamas), Nymphalidae –

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