L’Ile-Verte (suite)

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1-2 juillet 2016
Séjour guidé par Dimitri Marguerat – Participants : Cathy, Jean-Louis, Pascal, Nicole, Laurence

Le lendemain, nous retournons au Musée du Squelette qui est notre point de départ pour un nouveau circuit de découverte de l’île. Dimitri en profite pour nous commenter le crâne qui trône sur une remorque à l’entrée. C’est celui d’un rorqual commun. Il nous rappelle que ce mammifère est issu d’un tétrapode (un animal à quatre pattes) terrestre qui est progressivement devenu marin. L’étude des fossiles montre que ses prédécesseurs étaient des ongulés artiodactyles, c’est-à-dire qui marchent sur des sabots et qui ont un nombre pair de doigts (2 ou 4). Ils étaient beaucoup plus petits (de la taille d’un loup). Des transformations successives du squelette au cours  du temps témoignent d’une adaptation progressive à la vie aquatique. C’est seulement à l’Éocène (55 millions d’années) que les premiers cétacés apparaissent (les Archéocètes). Aujourd’hui, les membres antérieurs sont très réduits et les postérieurs pratiquement absents. Seul subsiste un vestige du bassin (os iliaque), qui n’est même plus articulé avec la colonne vertébrale et qui ne sert que d’armature génitale chez le mâle. Alors que les cétacés primitifs comme <Pakicetus avaient les orifices nasaux au bout du museau, ces orifices ont ensuite commencé à migrer vers le sommet du crâne. Chez Rodhocetus, ils ont déjà substantiellement amorcé cette migration nasaleLes narines des cétacés modernes ont atteint le sommet du crâne et se sont modifiés en Évent, qui leur permettent de seulement effleurer la surface pour expirer, inspirer et replonger avec facilité. A l’inverse, les os de la face se sont étirés et télescopés. Pierre-Henry Fontaine (et Dimitri à son exemple) compare les squelettes d’un pélican et d’un rorqual : les têtes ont une grande similitude de forme. Le pélican a un grand sac sous la gorge et la partie supérieure de son bec est hypertrophiée, il en est de même chez le rorqual (nom issu du norvégien “ror”, plis et “hval”, baleine). Quand le sac de sa gorge est plein, le rorqual remonte vers la surface et chasse l’eau à travers ses fanons (ou les commissures des lèvres pour le pélican) en un temps très court. Cette expulsion se produit, soit grâce à l’élasticité des muscles de la poche ventrale, soit grâce à la langue. Seules les baleines franches sont très rondes, toutes les autres sont beaucoup plus allongées lorsqu’elles sont vivantes – alors que, mortes, les gaz de putréfaction font gonfler leur corps -. Dimitri nous montre l’orbite de l’oeil et nous explique que le canal auditif se situe dans la partie interne et arrière du crâne très aplati surmonté d’une crête sur laquelle vient se fixer la musculature très puissante qui lui permet de relever cette lourde tête. Le trou occipital**, chez le pélican comme chez le rorqual, est situé à l’arrière du crâne, ce qui donne une plus grande amplitude aux mouvements de la tête. – Photos : ci-dessus, crâne de rorqual (avant) – ci-contre, ancien fumoir* (boucanerie), patrimoine culturel de l’île – Pakicetus inachus (un ancêtre des baleines vieux de 53 millions d’années) – Vestiges des pattes antérieures chez un rorqual actuel (museum de Toulouse) –

Boucanerie : Les fumoirs traditionnels de l’Ile-Verte, aussi appelés boucaneries, ont une valeur historique et patrimoniale importante. C’est sur l’Ile Verte que l’on trouve la plus grande concentration du Québec (18 sur une superficie de 11,53 km², dont 13 auraient été construits avant 1980). Ils sont les derniers vestigesd’une activité de pêche à la fascine sur l’île. Les poissons que l’on boucane ne doivent pas être trop gras ; autrement, en les fumant, la chair risque de rester molle. Le meilleur moment pour capturer le poisson propre à être fumé, c’est environ huit jours après son arrivée : quand le poisson va frayer il est gras ; quand il en revient il est maigre. On le pêche et on le met dans une saumure de 75 à 80% pendant environ six heures ; on le recouvre de sel ; il ne faut pas qu’il soit trop salé, autrement en le fumant, le sel sortirait et le poisson blanchirait. Une façon de voir si le poisson est assez salé, c’est de lui regarder les ouïes ; quand elles commencent à blanchir, c’est bon. Ensuite, on enfile le poisson par les ouïes, en commençant par l’ouïe gauche, sur les broches que l’on suspend sur des baratons. On le laisse enfermé pendant 10 jours consécutifs à peu près. Le feu doit être fait de combustible qui ne brûle pas vite et qui laisse échapper beaucoup de fumée ; on emploie à cet effet de la souche humide qui commence à pourrir ou du “brin de scie” (sciure). Le feu ne doit pas dégager beaucoup de flamme. Dans les grands bâtiments, la ventilation du bâtiment se fait par une série d’ouvertures munies de panneaux de bois coulissants sur les façades latérales. Elle se fait aussi par le chapeau, une ouverture sur le faîte de la toiture, qui laisse sortir la fumée, et la seule issue dans les petites cabanes. – Photo : Pêche à la fascine sur l’Île-Verte – Ci-dessous, crâne de rorqual (face arrière) devant le Musée du Squelette –

** Le trou occipital (ou foramen magnum) est l’orifice par lequel passent les artères spinales, les artères vertébrales, les racines spinales, les nerfs crâniens, la moelle épinière et l’axis. La position du trou occipital par rapport à l’ensemble du crâne donne des informations sur la position générale du corps. Chez les quadrupèdes, le trou occipital est en arrière de la tête, dans le prolongement de la colonne vertébrale. On constate chez les hominidés que, plus la bipédie s’affirme, plus le foramen magnum se déplace vers le centre, sous le crâne. L’homme est le seul animal à posséder une colonne vertébrale formant un angle droit avec l’arrière du crâne. A quatre pattes, un humain qui lève la tête pour regarder devant est bloqué dans son mouvement par la saillie de l’occiput qui approche de trop près les vertèbres du cou. A l’inverse, s’il baisse la tête, c’est le front ou le sommet du crâne qui touche le sol, puisque son trou occipital est placé au centre de la base du crâne et non dans la partie postérieure comme la plupart des animaux. – Chez les oiseaux, qu’on peut considérer comme bipèdes, le foramen magnum se trouve à l’arrière du crâne. La grande souplesse et amplitude des mouvements de la tête des oiseaux sont encore accentuées par le nombre supérieur de vertèbres qui varie de 39 à 63 selon la longueur du cou (seulement 24 vertèbres indépendantes chez l’humain, dont 7 cervicales). – Photo : Crâne d’oie – Schéma : Position de l’orifice occipital chez le gorille et trois espèces successives d’humains –

Nous traversons la route et empruntons un chemin dans la forêt. Il est fréquenté par l’orignal, ou élan d’Amérique, dont nous observons les “fumées” sur le sol, vocabulaire de chasse qui désigne les excréments des cerfs (ou arses). Les fumées varient avec l’âge, le sexe des animaux et avec la saison. Elles sont aiguillonnées, déliées, dorées, en bousard, en chapelet, en plateau, entées, en torches (ou troches), formées, nouées, ridées, vaines. Ce terme ne doit pas être confondu avec le “fumet”, qui est l’odeur laissée par le gibier sur son passage ou, par extension, le goût particulier du gibier. Dans la boue du sentier qui longe un ruisseau, Dimitri nous montre des traces de pas d’orignaux mâle et femelle, similaires à celles des sabots de cheval. Il nous dit que leurs dents s’usent moins que celles des vaches, car ils se nourrissent essentiellement de feuilles d’arbres et de jeunes rameaux qui contiennent moins de silice que l’herbe. Un peu plus loin, c’est une empreinte plus petite de cerf de Virginie que nous observons. Les Québécois l’appellent un chevreuil. Des parulines chantent, regroupées en “floc” avec des sittelles et autres petits oiseaux. – Photos : Fumées d’orignal – Empreintes –

Dimitri attrape d’une main preste une grenouille des bois (Lithobates (Rana) sylvaticus). Elle demeure immobile, stoïque, entre ces doigts qui la maintiennent sans la comprimer. Elle est commune et répandue au Québec où elle affectionne les milieux forestiers et la toundra. La coloration de sa peau est très variable ; les femelles sont plus grandes que les mâles. La grenouille des bois est la seule du genre à survivre en hiver… congelée ! Pour passer la saison froide, elle s’enterre et se laisse littéralement congeler, jusqu’à la suspension de toutes les fonctions vitales (respiration et circulation sanguine). Son sang ne circule quasiment plus, mais il est chargé de glucose, un sucre qui agit comme un cryoprotecteur, qui évite la dégradation des cellules au moment de la cristallisation de l’eau et, à la décongélation, lorsque ces cristaux fondent. Les grenouilles des bois qui vivent en Alaska sembleraient plus résistantes au froid, capables de survivre à -16 °C, alors que celles du centre des États-Unis ne sauraient s’adapter à de telles conditions. Une équipe américaine a cherché à déterminer ce qui permettait aux populations d’amphibiens les plus septentrionales de mieux supporter le froid. D’après leurs résultats, publiés dans The Journal of Experimental Biology, les grenouilles d’Alaska stockent beaucoup plus de glycogène dans leur foie. Ce glycogène est une forme de polymère du glucose, et constitue un moyen de stockage compact. Son accumulation hivernale rend tout de même le foie de ces grenouilles jusqu’à 1,5 fois plus gros que la moyenne. Le glucose est distribué à toutes les cellules lorsque la température s’abaisse. Les grenouilles des bois d’Alaska accumulent également près de trois fois plus d’urée, élément aussi cryoprotecteur. L’équipe mentionne une troisième substance encore non identifiée, que seules les grenouilles du nord détiennent. – Photos : Empreintes – Grenouille des bois –

Nous marchons sur le chemin du portage, qui relie les rives opposées de l’île. Nous nous arrêtons près d’une orchidée (Platanthera huronensis ?) aux longues hampes bien fournies de petites fleurs dont les pétales verts des boutons joignent leur pointe en une coupole aérée qui s’ouvre à maturité. Le genre Platanthera comprend environ 200 espèces de plantes terrestres qui poussent généralement dans les régions tempérées nordiques, à part quelques unes en régions tropicales. Comme cette région du Québec fut recouverte de glaciers au Pléistocène, une grande partie de sa flore est de colonisation récente, depuis la fin de la dernière glaciation (moins de 20 000 ans). Sur les 32 espèces de Platanthera indigènes à l’Amérique du Nord, 13 se retrouvent au Québec, plus deux hybrides. Leurs racines sont des tubercules fasciculés et charnus que se régénèrent pendant la période de croissance et forment un nouveau tubercule et un bourgeon qui, la saison suivante, donne naissance au nouveau rejeton. Cette reproduction asexuée est le principal mode de perpétuation des populations établies. Les pousses végétatives se développent à partir du bourgeon et émergent du sol vers la fin du printemps, entre la fin avril, pour les plantes les plus au sud, et la fin mai, pour les plantes les plus au nord. Il faut environ deux mois de croissance végétative avant que l’inflorescence se développe et que les fleurs s’épanouissent. La biologie de la reproduction de Plantanthera hyperborea (à laquelle est apparentée la Platanthera huronensis) fait l’objet d’études depuis le XIXe siècle, notamment par Darwin en 1890 qui notait qu’elle était capable de s’auto-polliniser : “les masses de pollen tombent la plupart du temps sur les cellules d’anthère alors que la fleur est très jeune ou en bouton, et ainsi le stigma est auto-fertilisé”. Cette aptitude à l’auto-pollinisation a fait l’objet de nombreuses études récentes qui l’ont mise en évidence dans le groupe d’espèces étroitement apparentées des Platanthères aux fleurs vertes. – Photos (ci-contre et ci-dessous) : Platanthera huronensis ? –

Une fougère à larges feuilles découpées nous fait penser à la fougère-femelle de chez nous : c’est peut-être une Athyrie fougère-femelle, mentionnée sur un site des végétaux du Québec. Toujours d’une manière fugitive, nous apercevons beaucoup d’oiseaux : un pic mineur, de remuantes parulines à collier, flamboyante, à tête cendrée, à gorge orangée, à gorge noire, un merle d’Amérique, un viréo aux yeux rouges. Bien évidemment, c’est Dimitri qui nous lance les noms que je saisis à la volée, c’est bien difficile de les distinguer sans entraînement (à part le merle plastronné d’orange vif). Nous voyons aussi un écureuil gris, un lièvre d’Amérique. La flore de l’Île Verte n’a pas fait l’objet d’un inventaire détaillé, mais une résidente commence à la répertorier. Elle a par exemple établi des fiches sur les arbres, les conifères (sapin baumier, genévrier commun, mélèze laricin, épinette noire, épinette blanche) et les feuillus (érable à épis, camarine noire, peuplier faux-tremble, viorne cassionïde ou alisier, viorne comestible, viorne trilobée). Nous avons aussi vu le thuya du Canada. À l’exception de quelques champs, la partie nord de l’île, très boisée, a surtout servi à l’exploitation forestière, dont le bois de chauffage à des fins domestiques. Les insulaires avaient tous leurs terres à bois, situées en général du côté nord. Par ailleurs, depuis les années 80, la nature reprend ses droits sur la partie sud, défrichée au 19e et au début du 20e siècle. Aujourd’hui, l’île dans son ensemble est en grande partie boisée, à l’exception de grands champs sur la partie ouest. Chemin faisant, je fais une collection photographique de feuillages. Si je ne me trompe pas, il semble que j’aie immortalisé un noyer cendré (Juglans cinerea). Au Québec, sa présence a été signalée dans 378 forêts, où il constituerait au moins le quart du couvert forestier dans 39 de ces peuplements. C’est un arbre à noix à croissance rapide, mais à vie relativement courte, rarement jusqu’à 75 ans. Il vient d’être récemment classé dans les espèces en voie d’extinction. Sa noix est un délice (d’après l’auteur du site où je me documente), elle est douce, légèrement sucrée et huileuse, sa traduction de l’anglais ‘Butternut’ l’exprime très bien : noix de beurre. Elle est, paraît-il, bien supérieure en saveur aux noix de Grenoble et contient 20 % de protéines. Elle est utilisée en pâtisserie et confiserie ; elle fait aussi l’objet d’un petit commerce local. C’est l’un des aliments préférés des écureuils et des tamias, tandis que plus d’une douzaine d’espèces d’oiseaux se nourrissent des fragments qui tombent à terre. – Photos : Athyrie fougère-femelle ? – Ci-dessous : Thuya du Canada – Noyer cendré ? – Sapin baumier – Papillon (mite) ? –

Thuya du Canada
Noyer cendré ? (feuille : 11 à 17 folioles sessiles (sans pédoncule) et finement dentés, contrairement au frêne, 5 à 11 folioles)
Sapin baumier

Notre marche nous a conduits sur l’autre rive, tout près du phare. Il fait tellement chaud que nous nous réfugions sous un sapin isolé au milieu d’une clairière pour pique-niquer et faire une petite sieste, en gardant les jumelles à portée pour mieux observer les oiseaux plus visibles ici, qui volent d’une lisière à l’autre. Sur la plage rocheuse, il nous avertit d’avancer avec précaution : il vient de repérer en marchant en tête un chevalier grivelé femelle avec son poussin. “Pied de l’homme blanc”, disaient les Amérindiens pour désigner le plantain majeur. Il serait arrivé en Amérique avec les colons français et anglais, ses semences voyageant clandestinement sous les semelles de leurs chaussures, et il se serait implanté dans les chemins qu’ils empruntaient. Il existe plus de 200 espèces de plantain, et le genre est répandu un peu partout sur la planète. Le plantain maritime, aux feuilles en rosette, pousse sur les rivages rocheux – calcaires ou granitiques – de l’estuaire et du golfe Saint-Laurent. C’est peut-être celui-ci qui a attiré l’oeil attentif de Dimitri. – Photos : Bruant à gorge blanche (Frédéric ?) – ?

http://www.dfo-mpo.gc.ca/Library/240989.pdf

http://www.matamec.org/wp-content/uploads/2011/02/Panneau-sapini%C3%A8re-Web.pdf

http://www.lapresse.ca/voyage/destinations/quebec/bas-saint-laurent/201207/04/01-4540598-ile-verte-notre-dame-des-sept-bonheurs.php

Le phare – qui figure au palmarès des 100 plus importants du monde – offre une vue fabuleuse. Le long de l’escalier, des maquettes, des outils d’époque et des panneaux explicatifs nous font remonter dans le temps.

La cabane du criard voisine offre une autre exposition très bien faite. On y apprend beaucoup sur les naufrages, la vie des gardiens, et les différentes méthodes utilisées pour éclairer ou percer le brouillard.

école Michaud

L’unique chemin de terre qui relit les deux bouts de l’île (celui «d’en haut» et celui «d’en bas») et fait 13 km.

https://ici.radio-canada.ca/actualite/semaineverte/ColorSection/Foresterie/030511/cedre.shtml

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