Annexe – Les agriculteurs

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26 avril au 2 mai 2015

Annexe : Les agriculteurs (selon Mireille Gravier)

“Ceux qui exploitent le fonds de commerce d’une Provence folklorisée scient, sans en avoir conscience, la branche sur laquelle ils sont assis, par le jeu de la spéculation foncière, immobilière et de la surexploitation touristique.” Le Centre Méditerranéen de l’Environnement a confié à Mireille Gravier, géographe, fille de paysan, l’étude de l’évolution du paysage de l’Arc Comtadin sur plus d’un siècle…

De l’agriculture autarcique fondée sur la trilogie méditerranéenne (les céréales, la vigne et l’olivier) jusqu’à aujourd’hui avec l’urbanisation galopante, le Comtat Venaissin dessine et redessine ses paysages. 1) Plantation de mûriers pour le ver à soie, la garance, création du canal de Carpentras et réseau de voies ferrées. 2) Quelques gelées excessives, le Phylloxera, les crises économiques et la pression démographique. La plaine comtadine, avec ses haies de cyprès et ses canaux, est totalement artificielle. Ce bocage est à la fois une oasis créée de toutes pièces sur des garrigues arides grâce à l’eau de la Durance venue du canal de Carpentras et une zone d’assèchement sur les anciens palus des Sorgues. Idem sur les collines aujourd’hui plateau calcaire couvert d’une immense garrigue parsemée de chênes verts, de pins ou de forêts de cèdres, on découvre cachés par les broussailles, envahis par les ronces, des murets de pierre sèche, des bories encore préservées, des terrasses où faïsses et murets se succèdent, aiguiers des sources canalisées, galeries drainantes ou mines.

L’auteur a extrait quelques passages de ce livre “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin” (Edisud – épuisé) pour les intégrer à la brochure déposée dans les chambres d’hôtes :

Entre 1970 et 2000, l’Arc Comtadin a perdu la moitié de ses exploitations agricoles. En 1970, la zone comprenait 3223 exploitations pour 48 207 habitants, soit en moyenne une exploitation pour treize habitants. En 2000, la zone ne comprend plus que 1387 exploitations pour 74 623 habitants (une pour 47). La population a augmenté de moitié quand le nombre d’exploitations s’est divisé par deux. Le pin envahit les anciennes zones de cultures. Les oliviers gelés en 1956 sont remplacés par la vigne et les vergers.

Etalement urbain. En 30 ans (1970/2000) l’arc comtadin a perdu plus du quart (26,4%) de sa superficie agricole. Ce chiffre global cache quelques extrêmes mais aussi des situations très diverses où sont imbriqués plusieurs facteurs. Certaines communes connaissent peu de changement, d’autres au contraire ont vu leurs superficies agricoles diminuer de plus de moitié. Il y a d’abord la chute du nombre d’exploitations agricoles. Ces départs se compensent un peu par l’agrandissement des propriétés restantes : la taille moyenne d’une exploitation passe de 6,45 ha en 1970 à 9,66 ha en 2000. Néanmoins, dans certaines communes comme à Carpentras ou à Pernes, beaucoup d’exploitations sont absorbées par l’accroissement urbain. Vers un reboisement lent et naturel des collines et des terrasses aujourd’hui abandonnées : ‘Les cultures dans la plaine, avec le maraîchage, étaient plus rentables et il y a eu de nouveaux combustibles, on n’avait plus besoin d’aller s’approvisionner en bois dans les collines.” – Schéma : “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin”, Mireille Gravier –

L’évolution de l’agriculture et des paysages depuis bientôt 200 ans.

Vers 1850… Agriculture de subsistance et cultures de rente (début et milieu du XIXe siècle). Entre le milieu du XVIIIe siècle et 1830, la pression démographique est très forte sur les campagnes. Les moindres parcelles sont cultivées. L’essentiel de la population est rural et vit de la terre. Les champs grimpent à l’assaut des collines à grand renfort de murets en pierre sèche. Les paysans visent d’abord l’autosubsistance de la famille. L’autarcie est la règle. La culture des céréales, surtout du froment, est capitale. S’y ajoutent la vigne, l’olivier et l’élevage ovin, que complètent la basse-cour, la chèvre et le cochon. Dès qu’un filet d’eau est disponible, la famille irrigue un petit jardin potager. Aux abords des ruisseaux locaux (Nesque, Auzon, Mède…) on a développé de petits réseaux d’irrigation, souvent pour arroser des prairies, mais l’eau fait cruellement défaut en été. Au pied des collines, quelques mines (ou galeries drainantes) captent l’eau du sous-sol pour remplir de petits bassins d’arrosage ou pour alimenter la population. On adapte des cultures de rente pour de petits ou gros compléments financiers. On implante d’abord, dans le Comtat le safran et le mûrier (pour l’élevage du ver à soie). Vient ensuite la garance (pour l’alizarine, la teinture rouge des pantalons de l’armée) qui fait la fortune de quelques uns et assure la survie pour d’autres. – Schéma : “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin”, Mireille Gravier –

Vers 1920… Crises et progrès techniques (fin du XIXe siècle – Première Guerre mondiale) : c’est l’époque de toutes les mutations. Les crises agricoles se succèdent… C’est l’exode rural. Les pertes humaines de la guerre 14/18 se cumulent à ce phénomène et amènent à des résultats catastrophiques sur la démographie de nos campagnes. Entre 1911 et 1921, le canton de Mormoiron enregistre 20% de perte de population. Irriguée par le canal de Carpentras, la plaine résiste mieux. La ligne de chemin de fer est construite pour écouler les productions agricoles. Les cantons de Carpentras et de Pernes connaissent des taux inférieurs de l’ordre respectivement de 9% et 10 à 12%. Dans la plaine, au fur et à mesure de l’avancée des travaux du canal de Carpentras, les garrigues évoluent en prairies verdoyantes. 30 ou 40 ans plus tard, elles se transforment en champs pour les cultures de primeurs. Pour les zones à l’amont du canal, la viticulture progresse petit à petit, pour le raisin de cuve, mais aussi pour le raisin de table. Après la Première Guerre mondiale s’y associera l’arboriculture fruitière avec les cerisiers et les abricotiers, même si certains secteurs comme Caromb, les cultivent depuis déjà longtemps. – Schéma : “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin”, Mireille Gravier –

Vers 1960… L’âge d’or de l’agriculture comtadine (Première guerre mondiale – 1975) – L’agriculture comtadine dès 1930 s’est spécialisée dans la culture des primeurs qui verra son apogée dans les années 60. Cette époque sonne aussi le glas des derniers chevaux au profit du motoculteur puis du tracteur. Viendront quelques années après les tracteurs enjambeurs. La montée en puissance des plastiques va permettre une démocratisation de la culture primeur. La serre fait son apparition et deviendra bien vite une des principales méthodes de culture. Les modes d’irrigation vont aussi évoluer. On passe du gravitaire (arrosage à la raie selon la pente du terrain) au goutte à goutte. Les zones irriguées connaissent des densités de population( 80 hab./km² en 1962) 3 à 4 fois supérieures à la densité rurale française. A l’opposé, les communes des collines et des terrasses du Ventoux n’ont plus que des densités très faibles (Méthamis 10 hab./km², Bédoin 17,7 et Villes/Auzon 28 en 1968). En 1970, le système maraîcher requiert 230 jours de travail par hectare, le système arboricole 100 jours par hectare, le système arbo-maraîcher 140 et le système légumier 70. De façon plus suggestive, un hectare de tomate Marmande requiert 3000 heures de travail contre 35 heures pour un hectare de blé. Claudine Durbiano dans “le Comtat et ses marges : crises et mutations d’une région agricole méditerranéenne”, publication de l’Université de Provence : Le paysan quitte le bourg ou la ferme jugée trop vétuste au profit de villas qui désormais parsèment le territoire. Les paysans se sont raccrochés une dernière fois à leur terroir de collines pendant la Deuxième Guerre mondiale (en particulier pour l’huile d’olive), mais dès les années 50 et surtout après le gel destructeur de 1956, ils les abandonnent au profit des zones plus favorisées. Après avoir subi un lent abandon au cours de la première moitié du XXe siècle, ces terroirs connaissent une accélération du processus. Les vieux mas, perdus au fond de vallons devenus économiquement moins rentables, sont abandonnés. – Schéma : “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin”, Mireille Gravier –

Vers 2002… Aujourd’hui. La dernière étape de notre machine à remonter le temps est arrivée. Les agriculteurs de ce tournant de millénaire se retrouvent face à une nouvelle crise. Crise économique liée aux concurrences internationales, mais aussi une crise identitaire. Jusqu’à aujourd’hui, l’agriculture et ses paysages ont été l’affaire de ruraux. Désormais, notre espace de vie devient aussi un paysage touristique, un lieu de loisirs pour les urbains. La pression démographique actuelle sur le Sud de la France a entraîné une sur-prolifération de l’urbain dans le rural que les spécialistes ont baptisé “rurbanisation”. Les fermes considérées comme trop vétustes par les paysans dans les années 70, en particulier dans les collines, s’arrachent à prix d’or par des urbains fortunés. Les paysages de terrasses aux vieilles bories écroulées sont devenus un véritable enjeu stratégique immobilier. Dans une étroite et difficile imbrication entre liberté individuelle et paysage d’autrui, les agriculteurs comtadins apprennent à jouer de ce nouveau créneau pour leurs produits agricoles. Les labels en faisant référence à la qualité des produits induisent une réalité paysagère : “les Côtes du Ventoux”, “Le Val de Nesque”… – Schéma : “Paysans et paysages de l’Arc Comtadin”, Mireille Gravier –

Vers 2030… Et si on en arrivait là ? Centre historique folklorisé de nos villages entouré d’un boulevard périphérique. Nos centre-villes deviendront-ils des ronds-points géants d’un genre nouveau, à l’image des ronds-points paysagers actuels ? Urbanisation compacte (habitat dense en lotissements organisés). Rurbanisation “comtadine” : colonisation des espaces ruraux par les urbains qui réinventent un habitat pavillonnaire standardisé : maison, piscine, pelouse, olivier. Zones artisanales et industrielles. Infrastructures routières et voie ferrée entre Avignon et Carpentras. Aéroport de Carpentras. Carrières de gypse. Carrières de sable. Cultures commémoratives entretenues par quelques agriculteurs reliques : Vigne, serres, maraîchage, chênes truffiers, oliviers. Terrasses réhabilitées, ou le miracle du mur en béton : les anciennes terrasses de culture ne sont plus que des jardins d’agrément à l’éclat rehaussé par d’authentiques bories, emprisonnés pour quelques yeux privilégiés.

Activité agricole de Mireille Gravier

Sur cette même brochure figure l’histoire de son exploitation agricole familiale dont j’extrais les quelques passages suivants. “Nos 800 oliviers sont sur la commune de Pernes les Fontaines. Ils sont répartis sur quatre parcelles. Les plus anciens ont connu les deux autres siècles ; les plus jeunes ont quelques mois… Nous avons acheté à l’automne 2012 un moulin à huile, ce qui nous permet de proposer un vrai “produit maison”. Avril-mai, nous taillons les arbres. En 2012, l’hiver a été particulièrement rude en février avec des températures autour de -15°C. Quelques oliviers sont morts. Nous avons dû les couper. Les oliviers repoussent spontanément par leur “matte” (leur pied ou souche). Après un incendie, une forte période de gel, ils se régénèrent toujours. Dans nos collines, vous pourrez voir des oliveraies abandonnées depuis longtemps. Les troncs se sont multipliés. Pour faire redémarrer une production, il faut sélectionner deux ou trois rejets et supprimer les autres. Les “souquets” prélevés serviront à enrichir une nouvelle parcelle. Saison 2014-2015 : La récolte a été très faible, vente seulement d’huile d’olives en bouteilles, pas en bidons, et, accessoirement, de sachets de feuilles d’oliviers pour tisane, miel toutes fleurs, lavande, châtaignier. – Durant l’Antiquité, on employait les feuilles d’olivier pour désinfecter les blessures cutanées. Les Anciens leur attribuaient des vertus antiseptiques et la propriété de combattre toutes sortes d’infections. Au XIXe siècle, on s’en servait pour combattre le paludisme (malaria). Les antibiotiques les ont fait tomber en désuétude. En Europe, les herboristes recommandent la feuille d’olivier pour améliorer la circulation sanguine, ainsi que pour prévenir et traiter l’hypertension et l’artériosclérose. Préparation : mettre 15 à 20 feuilles à bouillir dans environ 800 ml d’eau, faites réduire de moitié, laissez infuser dix minutes, filtrer. – Des truffes sont disponibles en fonction de la saison : Tuber mélanosporum ou noire du Périgord récoltée dans les parcelles autour de notre maison : c’est une truffe de garrigues aux formes souvent irrégulières et aux arômes puissants. Tuber brumale : c’est une truffe aux arômes plus “puissants” que tuber mélanosporum, dite aussi truffe “musquée”. Elle est moins fine de goût, cependant ses arômes résistent mieux à la cuisson. A utiliser de préférence en terrines, pâtés, farces… Tuber aestivum, truffe d’été du 1er mai au 14 juillet. Son arôme est moins puissant. Elle se consomme essentiellement crue.”

Livres écrits par Mireille Gravier, seule ou en collaboration : Paysans et paysages du Ventoux (Editions du Toulourenc) – Lavande – Paysans et paysages de l’arc comtadin – A la rencontre de Jean-Henri Fabre – A la découverte du mont Ventoux – Les carnets du Ventoux – Sur Les Pentes Du Mont Ventoux –

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