Démographie, enseignement : exemple d’Igea

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27 au 29 novembre 2015

Quand les poules avaient des dents

Rioja, sur les traces de pas des dinosaures

Organisateurs : Mag & Jean-Jacques ; Participants : Anita et Jean-Vincent, Cathy & Jean-Louis, Cathy L., Françoise I., Françoise R., Françoise & Lucien, Jacqueline, Jean-François et Danièle G., Madeleine, Mylène, Charly et Marie-France

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Je reviens à mon interrogation du début : comment se fait-il qu’il ait fallu attendre près d’un siècle après la parution, en 1859, du principal livre de Darwin “On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life” (“De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la Préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie”), pour que les traces de pas de dinosaures soient reconnues comme telles, répertoriées, étudiées et, pour finir, protégées et intégrées pour certaines d’entre elles dans des sites aménagés sur le plan à la fois pédagogique et touristique ? salariesC’est une étude démographique maintenant qui va nous fournir quelques clés de compréhension. La Rioja a donc vu péricliter au cours du XIXème siècle, pour cause de concurrence internationale, sa principale activité traditionnelle, la réduction de l’élevage n’étant que partiellement compensée par une croissance d’autres secteurs de l’économie comme l’agriculture, l’artisanat, le commerce, l’industrie et les services. Une première conséquence, bien visible sur les schémas ci-dessous, a été un exode rural qui se poursuit encore aujourd’hui. Il a conduit à la réduction du nombre de communes de 184 à 174, ainsi qu’à l’augmentation du nombre de communes de petite taille, plus de 80% d’entre elles comptant moins de 1000 habitants en 2007 (alors que le pourcentage est de 60% au niveau national – 73% pour la France en 2015 -). Le flux s’est principalement dirigé vers la capitale de la communauté autonome, Logroño, qui passa de 19 237 habitants en 1900 (8,6% de la population de La Rioja) à 133 272 en 2000 (50%) et 151 444 en 2014 (48%), soit une multiplication par 8 de sa population en 115 ans à un rythme moyen d’un peu plus de 1000 habitants supplémentaires par an.

Dans le même temps, La Rioja a enregistré un recul de son poids relatif par rapport à l’Espagne, passant de 1,01% en 1900 à 0,68% en 2001, ce retard tendant à se réduire durant la dernière période de 2001 à aujourd’hui. L’étude ne dit pas quelle en est la cause, mais elle peut être de deux ordres, soit un accroissement démographique net moindre que la moyenne espagnole, soit un exode d’une partie de la population hors de cette région. La pyramide des âges montre un très net vieillissement de la population, la proportion des moins de quinze ans se réduisant à moins de la moitié de ce qu’elle était en 1900 pour atteindre un taux de 13,5% de la population totale (14,3% à niveau national). Cela pourrait être un indice du départ d’une partie de la population active hors de La Rioja pour chercher du travail dans des régions plus dynamiques sur le plan économique. Le graphique ci-contre fournit une information supplémentaire sur le changement considérable des structures économiques, puisque, en 1960, seulement la moitié de la population active était salariée (63% en Espagne), et ce taux est passé en 2001 à 80% (82% en Espagne). Ces chiffres sont le reflet du passage de la proportion d’agriculteurs de 67,7% en 1900 à 7,6% de la population en 2001 (en Espagne, 71,4% à 6,4%), les services évoluant au contraire de 17,2% à 52% (15,1% à 63,5% pour l’Espagne) et l’industrie de 15,1% en 1900 à 40,4% (dont 10,1% dans la construction) en 2001. – Graphique : Proportion de salariés par rapport à la population active (1960-2001) – Cartes ci-dessous : Variation en valeur absolue de la population des communes (1900-2001 et 2001-2007), avec en ocre, la variation négative et en bleu foncé, une augmentation dépassant 50 000 habitants –

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analphabetismeetudes superieuresUn deuxième phénomène entre en ligne de compte, l’éducation. Au début du XXème siècle, la population avait une qualification très faible et la femme occupait une position très inférieure dans les diverses classes sociales. Le graphique ci-contre montre qu’en 1900, 52,8% de la population de La Rioja de plus de 10 ans était analphabète ou n’avait pas fait d’études, pourcentage qui montait à 61,8% dans le cas des femmes de la région. Toutefois, ce caractère était moins prononcé qu’au niveau national où ces taux étaient respectivement de 66,4% et 74,8%. En un siècle, la situation s’est considérablement améliorée, l’avance étant maintenue par rapport au niveau national. Ainsi, en 2001, 9% de la population de dix ans et plus était encore analphabète ou n’avait pas fait d’études, à comparer avec 15,3% pour l’Espagne. De plus, l’écart entre hommes et femmes s’est considérablement réduit, 1,9% dans la région autonome pour 3,9% dans l’ensemble de l’Espagne. Quant aux personnes ayant suivi des études supérieures, la proportion était de 1,13% dans La Rioja (0,88% pour l’Espagne) en 1960, avec seulement 0,13% des femmes pour 2,17% des hommes (il n’y a pas de données en 1900). En 2001, la situation s’est métamorphosée : 12,52% de la population bénéficiait d’une formation supérieure (12,61% pour l’Espagne), les femmes ayant accompli un bond considérable, puisque 13,65% des femmes de La Rioja de dix ans et plus avaient fait des études universitaires (11,36% pour les hommes) et elles dépassaient la moyenne nationale qui était de 12,96%. – Schémas : Graphique 11, Population analphabète et sans études – Graphique 13, Population avec études supérieures – Photo ci-dessous : Igea, Palais du Marquis de Casa Torre du XVIIIème siècle et Eglise de Nuestra Señora de la Asuncion –

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igea poblacionrDSC04322aCes performances éducatives m’amènent tout naturellement à parler de la belle histoire d’Igea. Ce petit village par lequel nous avons initié nos visites compte aujourd’hui 612 habitants, soit un peu plus du tiers de la population qui s’était maintenue durant un siècle, vaille que vaille, de 1857 à 1950, en dépit de toutes les vicissitudes qui ont été relatées plus haut. Dans les années 1970, il y en avait encore plus d’un millier, et le village bénéficiait de la présence d’un établissement scolaire, l’ancienne “Educación General Básica” (EGB) – cursus qui regroupait école primaire et collège -, où enseigna durant quelque vingt ans Ángel Gracia. Grand amateur de sciences naturelles, ce professeur eut vent des découvertes paléontologiques effectuées dans la Rioja. A partir des années 1980, aidé de son épouse Elena Torrijos, il se mit à parcourir les montagnes avec ses élèves, à la recherche de fossiles et de minéraux pour compléter leurs travaux scolaires. Il éveilla ainsi en eux le goût de la découverte et de la protection de leur riche patrimoine paléontologique. Bien mieux, il suscita tout un cortège de vocations chez ces jeunes, quelques uns étant devenus de grands prospecteurs et explorateurs, comme Pachi, découvreur de multiples vestiges de valeur, uniques en leur genre, tels que la patte de Baryonyx et une nouvelle espèce de tortue (Camerochelys Vilanovai). Avec grand enthousiasme, les jeunes poursuivirent les prospections jusqu’à ce que fussent découvertes les premières ichnites ou traces de pas de dinosaures,rDSC04202le tronc fossilisé de grande taille d’Igea, de multiples restes de mollusques, des restes osseux et des dents. Ces pièces permirent d’amorcer la constitution d’un modeste musée scolaire, dont les jeunes assumaient la charge des visites guidées, au cours desquelles ils présentaient le matériel qu’ils avaient préalablement localisé et classé. – Schéma : Courbe démographique d’Igea – Photos : Professeurs et élèves, un grand travail d’équipe – Excavation du tronc d’Igea, 1985 –

L’Association Culturelle d’Igea fut fondée par un groupe de personnes passionnées et décidées à préserver le patrimoine naturel de leurs montagnes. En 1983, elle décida de proposer la création d’un Centre d’interprétation grâce à la collaboration de l’équipe de recherche formée par D. Luis Ignacio Viera Ausejo et D. José Angel Torres Saenz de la Société des Sciences Aranzadi. Cette dernière, chargée de la conception et de la contribution technique et scientifique du centre, travailla de concert avec des équipes de professionnels qui prirent en charge la conception graphique et interactive, celle de films, audiovisuels et multimédia, ainsi que la réalisation de sculptures et maquettes. Le financement fut assuré par le Gouvernement de La Rioja. Petit détail qui a son importance, c’est Pedro María Sanz Alonso qui était alors à la présidence de la communauté autonome. Natif d’Igea et fils de l’ancien maire du village, Jesús Sanz Jiménez, qui fut à ce poste de 1974 à 1999, il était enseignant dans le primaire avant d’entrer dans la politique, et il devint le vétéran, en 2015, des présidents de communautés autonomes, son mandat ayant été renouvelé sans interruption depuis 1995. C’est le 15 mai 2005 que fut inauguré le Centre d’Interprétation Paléontologique de La Rioja, aménagé à l’étage d’un bâtiment dont la mairie occupe le rez-de-chaussée. Dix ans plus tard, Sanz accomplit son ultime acte public comme président de La Rioja en se déplaçant à Igea où il visita le Parc de las Hacillas et la signalétique murale qui montre la Route des Dinosaures de la Vallée de l’Alhama. Ensuite, il se rendit au nouvel édifice multiusage de la localité qui héberge un cabinet de consultation médicale et la bibliothèque. – Photos ci-dessous : Professeurs et élèves, un grand travail d’équipe – Préparation des pièces pour le musée –

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Dans l’entrée du Centre d’Interprétation, un panneau rappelle cette collaboration originale, devenue historique ; il s’intitule “Professeurs et élèves : un grand travail d’équipe”. On y lit que, très vite, ceux-ci se rendirent compte de la richesse de la biodiversité préhistorique inscrite dans les roches de ces montagnes aujourd’hui si inhospitalières et dépeuplées. rDSC04182cL’abondance de fossiles de mollusques, coquillages et escargots qui tapissaient les pentes et les gorges témoignaient d’un passé lointain où l’eau était bien plus abondante, il y avait de grands fleuves, des lacs, et où, de surcroît, parvenaient les eaux marines. Mais comment avait pu se produire un changement si énorme, alors que personne ne se souvenait de l’existence de lacs ni de rivières abondantes dans la région et que la côte la plus proche se trouvait à plus de 180 km à vol d’oiseau ? rDSC04200aToutes ces inconnues les obligèrent à se poser beaucoup de questions, à approfondir et pénétrer peu à peu dans le petit monde de la géologie et de la paléontologie. Pour cela, les élèves bénéficièrent de la collaboration exceptionnelle de quelques professeurs avides de transmettre toutes ces connaissances, et d’un terrain d’expérimentation également franchement exceptionnel. Leur travail s’intensifia quand ils découvrirent les premières “ichnites” (traces de pas fossilisées de vertébrés) dans leur propre village. L’excitation fut indescriptible. Ainsi, professeurs et élèves explorèrent par monts et par vaux, découvrant de nouvelles surprises à chacune de leurs sorties, des traces du passage de dinosaures de différentes formes et tailles, des restes d’ossements et de troncs pétrifiés. Quant aux paléontologues d’Aranzadi, outre l’examen des gisements d’ichnites, ils étudièrent des fossiles de plantes et diverses faunes de vertébrés et d’invertébrés qui vécurent dans cet écosystème deltaïque. Parmi ceux-ci, on peut noter la découverte de la fougère arborescente Tempskya riojana et d’Aracauryoxylon Riojense, un conifère apparenté à l’araucaria, ainsi que celle d’un nouveau mollusque, le Paraglauconia Vierai. Pachi Sáez-Benito, voisin de la localité et érudit en la matière, ainsi que Félix Pérez Llorente, responsable du groupe de Géologie et Paléoichnologie de l’Université de La Rioja, centrèrent leurs études fondamentalement sur les ichnites. Une partie de ce matériel collecté et classé se trouve exposé au Centre d’Interprétation Paléontologique de La Rioja à Igea.– Photos : Une des élèves du collège d’Igea piquée par le virus de la paléontologie inoculé par ses professeurs a trouvé un emploi de guide (très enthousiaste et passionnée) au Centre d’Interprétation du village – Elèves sur l’un des gisements d’ichnites –

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