Deux sources énergétiques : bois et eau

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27 au 29 novembre 2015

Quand les poules avaient des dents

Rioja, sur les traces de pas des dinosaures

Organisateurs : Mag & Jean-Jacques ; Participants : Anita et Jean-Vincent, Cathy & Jean-Louis, Cathy L., Françoise I., Françoise R., Françoise & Lucien, Jacqueline, Jean-François et Danièle G., Madeleine, Mylène, Charly et Marie-France

La transhumance n’est pas l’unique cause du déboisement de La Rioja. Jusqu’à une période très récente, les deux seules sources énergétiques étaient le bois et l’eau. Les moulins à roue horizontale sur chaque cours d’eau présentaient l’inconvénient d’être immobilisés en période d’étiage, faute de flux suffisant, et de limiter l’emplacement des centres de transformation aux seules berges des rivières ou de leurs canaux de dérivation. Au milieu du XIXe siècle, on comptait 252 moulins à farine (279 moulins en 1876, plus 17 turbines et une machine à vapeur à Calahorra, en substitution des vieux moulins hydrauliques). Il y avait en outre quelques machines hydrauliques à carder, filer la laine et presser les tissus à teindre, et 136 moulins à huile en 1876, dont 78 mus par des animaux et 57 par moteur hydraulique. Un seul en Calahorra était actionné par une machine à vapeur dépendant de la seconde source d’énergie, le bois. Les chaudières à alambic pour la fabrication d’eau de vie, liqueur et eau de Cologne fonctionnaient également au bois (à San Asensio, Haro, Cenicero et Entrena). Ces 105 fabriques étaient réparties sur 36 localités qui transformaient les surplus de vin pour les valoriser et les vendre grâce à l’amélioration du réseau routier de la submeseta nord qui offrait des débouchés sur Madrid, la côte cantabrique et le Pays basque. Les principaux centres de production se trouvaient dans les environs de Logroño, Haro et Arnedo (12 alambics à San Vicente de la Sonsierra et 11 à Quel, près d’Arnedo, qui fabriquaient de l’anisette). Les six tuileries- briqueteries de 1845 étaient souvent tenues par des artisans et spécialistes français (comme à Muro de Aguas). Poterie et faïence, également dépendant de l’énergie- bois, étaient très communes au milieu du XIXe s., avec 8 localités de quelque importance (dont Arnedo) (faïence fine à Haro dans la vallée de l’Ebre). De nombreux fours permettaient la fabrication de plâtre à partir de gypse, de chaux par calcination du calcaire, de charbonnaille et charbon de bois. Enfin, les arbres étaient coupés ou taillés pour fournir directement le bois de chauffage. L’exploitation des mines et le développement de l’industrie métallurgique dans la sierra de la Demanda contribua à la déforestation du dernier bastion que son relief avait épargné des dégradations occasionnées par un élevage trop intensif. – Photos : Moulin à huile (Arnedillo) – Les paniers ronds ou scourtins qui contenaient la pâte d’olive destinée à être pressée pour en extraire l’huile – Collection de meules de pierre (Arnedillo) – Action “Compagnie minière et industrielle de Mansilla”, 1905 – Ci-dessous, Turruncún, village détruit par un séisme et abandonné, dans une zone en cours de reboisement par des conifères –

Je fais un petit aparté sur Turruncún, un village en ruines bien visible depuis la route, et dont les habitants exploitèrent quelque temps le lignite (intermédiaire entre la tourbe et la houille) présent sur la commune. Cette activité s’interrompit lorsque le tremblement de terre du 18 février 1929 détruisit la mine et une partie des maisons. Dans La Rioja, le lignite se trouve dans le facies Utrillas (c’est-à-dire dans des zones géologiques identiques à celle de cette commune de la zone minière de la province de Teruel), en association avec diverses minéralisations ferrugineuses, aux alentours des localités de Turruncún, Villarroya, Haro, Lagunilla de Jubera, Arnedillo et Préjano. Il affleure dans la zone de séparation entre les conglomérats de l’Oligocène et les calcaires, marnes et dolomies du Jurassique. Il s’est donc formé à peu près à l’époque où les dinosaures ont imprimé leurs traces dans la vase du delta qui parcourait alors cette région. Ce mauvais charbon, de faible pouvoir calorifique et polluant, se présente en nombreuses couches d’épaisseur variable pouvant parfois atteindre les deux mètres. Dans les conditions actuelles économiques et environnementales, le lignite n’est plus exploitable. De quelle façon s’est-il formé ? Ces calcaires sont constitués de fragments de charophytes (plantes d’eau douce), de coquilles de gastéropodes et d’ostracodes. On y voit de nombreuses traces de racines et des indices de processus d’édaphisation (de formation des sols). En outre, ils contiennent en inclusion des nodules de gypse. Tous ces indices permettent d’émettre les hypothèses suivantes. Lors de périodes climatiques humides, un éventail de ruisseaux s’écoulait de la Sierra de Cameros et l’eau s’accumulait sur la plaine en lacs de faible profondeur. Il s’y développait une grande quantité de végétation qui, en mourant, s’accumulait au fond. Puis survenaient des périodes plus sèches, au cours desquelles les fines lames d’eau s’évaporaient, tandis que les sels, qui s’étaient dissous dans l’eau durant le processus d’érosion des montagnes, se concentraient et se déposaient sur le fond qui finissait par être exposé à l’air libre et aux intempéries. Au cours du temps, plusieurs cycles climatiques humidité-aridité générèrent ces niveaux successifs de charbon/lignite. L’exploitation passée de ces strates est encore visible dans le paysage qui fut, soit éventré par des carrières à ciel ouvert, soit perforé de tunnels miniers d’où l’on extrayait le combustible qui était emporté, laissant en place des monticules de “stériles”, c’est-à-dire les roches qui entouraient les filons. – Photos : Affleurement des niveaux contenant de la lignite – Chara braunii (Charophyte actuelle) –

Ainsi, selon un document de synthèseétabli à l’issue du troisième inventaire forestier national 1997-2007 et qui a pour titre “La transformation historique du paysage forestier de La Rioja”, l’action humaine est un facteur-clé de compréhension du paysage. La vision finaliste de la Nature qui considère que les ressources qu’elle contient ont été créées pour la jouissance de l’homme et de ses troupeaux a été très dommageable aux forêts. Un passage en vers du XIIIe siècle, extrait de l’introduction aux “Milagros de Nuestra Señora” (Miracles de la Vierge Marie) de Gonzalo de Berceo, premier poète connu de langue castillane, décrit un pèlerinage à travers une région dont le paysage idéalisé est constitué de prés fleuris qui embaument et de vergers croulant sous le poids des fruits. Les premiers sont des pâturages pour le bétail et les seconds offrent de la nourriture aux humains. Pour ce poète, la Nature doit être emplie de plantes utiles et ce paysage est le résultat de sa transformation au bénéfice des humains. Réfléchissant à partir de 1847 sur les conséquences d’un tel comportement durant des siècles, le naturaliste de La Rioja Ildefonso Zubia publiera en 1921 “Flora de La Rioja” (Flore de La Rioja). En voici un court extrait : “Par conséquent, avec ces déboisements et ces coupes effectuées pendant tant d’années dans les diverses régions montagneuses de notre Péninsule, y compris la Sierra de Cameros, sans s’inquiéter de replanter après avoir abattu les pieds, il n’est pas étonnant que la province de Logroño, ainsi que les autres provinces espagnoles, ait eu plus fréquemment à subir des sécheresses, des tempêtes et averses de grêle, ainsi que des inondations et glissements de terrain,…” Constatant la plus grande fréquence et l’ampleur de ces catastrophes naturelles, il souligne la part de responsabilité qui incombe aux humains, coupables d’avoir engendré des déséquilibres néfastes. – Photos : Action “Compagnie française Mines de fer d’Ezcaray”, 1908 – Milagros de Nuestra Señora, Gonzalo de Berceo –

Une étude comparative des surfaces forestières entre 1845 et 1985 présente l’état des lieux en distinguant quatre zones. Premièrement, les communes totalement déboisées, qui avaient déjà une grande extension au XIXe siècle : elles étaient principalement centrées sur la vallée de l’Ebre, plaine convertie à l’agriculture, et Cervera del Rio Alhama, une zone de montagne de climat méditerranéen ayant précocement perdu sa végétation initiale. Deuxièmement, les communes presque totalement déboisées, comportant quelques îlots boisés, montrent une prédominance de l’agriculture et, dans une moindre mesure, de l’élevage. Troisièmement, en zone montagneuse, on constate la déforestation quasi totale de la partie orientale de la chaîne autour de la rivière Cidacos qui arrose la région que nous visitons (Enciso, Arnedillo, Arnedo), ainsi qu’autour de la rivière Alhama et en partie des rivières Leza et Jubera qui irriguent les sierras Cameros. Il demeure encore des communes qui conservent quelques forêts peu étendues. Elles forment un groupe hétérogène et sont situées au pied des sierras ibériques et en bordure de la vallée de l’Ebre. Certains espaces aptes à l’agriculture ont été déboisés, tandis que plus en altitude, l’exploitation se partage entre l’élevage et la forêt. Il s’agit de la zone Leza-Jubera et du haut Cidacos dont le déboisement était déjà très avancé au XIXe, comme Ezcaray (à cause des forges) et la zone des deux Viniegras (servant de pâture aux grands troupeaux transhumants) jusqu’à Ventrosa et Brieva de Cameros. Quatrièmement, il subsiste des communes boisées en zones montagneuses de climat océanique, dans la sierra de la Demanda et San Lorenzo, la sierra de Moncalvillo, la sierra de Urbion et la sierra de Cebollera. – Photos : Potagers en bordure du Cidacos à Arnedillo – Cartes ci-dessous : Situation des forêts selon P. Madoz (1845-1850) – Distribution des forêts selon la carte forestière (1977) –

La comparaison entre les deux cartes de 1845 (ci-dessus) et 1977 (ci-dessous, cette dernière établie à partir de photos aériennes) met en évidence la poursuite du processus de déforestation au XXe siècle, notamment dans la majeure partie des terres basses de la vallée de l’Ebre consacrées à l’agriculture, ainsi que sur d’amples zones de montagne des bassins du Leza-Jubera, Cidacos et Alhama. Par exemple, à Arnedillo (petite station thermale où nous séjournons), suite à la réduction de la transhumance, l’occupation du territoire pour pratiquer l’agriculture en zone de montagne a conduit à un processus d’érosion irréversible et à une déforestation générale. Il en a été de même à Arnedo, Clavijo, où la forêt a été abattue pour cultiver les céréales, ou Ezcaray pour alimenter les nombreuses forges. Une seule de ces dernières, construite en 1778 près de Posadas, subsiste encore de nos jours. La sierra de San Lorenzo qui était couverte de hêtre, yeuse (chêne vert), pin, ne compte plus que quelques bosquets clairsemés. Robres del Castillo (Uñegra), connue comme le Monte Viniegra, fut rasé vers 1950 et postérieurement replanté en pin sylvestre entre lesquels réapparaissent des hêtres. La forêt de Rodezno est détruite depuis la Guerre de l’Indépendance. A Santo Domingo de la Calzada, un garde rémunéré surveille le bosquet “La Carrasquilla” composé de chêne vert haut et bas bien conservé. A Sorzano, le bosquet La Dehesa sous lequel paissaient le bétail de labour et 200 porcs qui se nourrissaient de glands est actuellement totalement déboisé. – Photos : Près du gisement de traces de pas de dinosaures de Valdecevillo, un flanc du vallon semble en voie de récupération de sa forêt originelle, tandis que le flanc opposé montre une tentative de reboisement par plantation de conifères –

A Viguera, la hêtraie a été quasi totalement détruite. A Zensano (Villanueva de San Prudencio), les bosquets ont été détruits par les habitants pour fournir le combustible nécessaire à la fabrication de la chaux, qui finit par être interrompue, faute de bois. La toponymie indique une extension de la hêtraie qui était bien supérieure à l’actuelle (Hayedo, Ayedo) (par exemple à Enciso où le processus de déboisement a été intense). A partir du XIXe s., au fur et à mesure que l’élevage diminuait en haute montagne, le pin sylvestre a profité du déboisement des autres essences pour étendre sa répartition depuis les pinèdes de Soria situées au sud de la Rioja en direction des montagnes les plus élevées du système ibérique (hormis ceux qui ont été plantés). Autrefois, le régime hydraulique irrégulier provoquait des inondations sur les berges qui demeuraient impropres aux cultures et sur lesquelles poussait une ripisylve, naturelle ou plantée. Celle-ci a aussi disparu, du fait de la régularisation des cours d’eau à leur source, la diminution du flux à cause des grands canaux d’irrigation et d’approvisionnement des villes en eau, ainsi qu’à cause de la politique de canalisation et de dragage des lits. Si leurs surfaces boisées se sont manifestement restreintes, les zones de montagne ont bénéficié d’une importante récupération des forêts sur le plan qualitatif, en épaisseur et densité, due à la régression socio-économique qui a induit une moindre charge de troupeaux et une moindre consommation de bois de chauffe et charbon de bois.

A l’heure actuelle, si l’on veut savoir quelles espèces peuvent majoritairement croître ou non dans un lieu donné, il ne suffit plus de déterminer les conditions physiques régnant en vertu de la qualité des sols, l’altitude, l’exposition et le climat. Il ne suffit plus de connaître quelle a été l’évolution paléobiogéographique qui a abouti à la composition de chaque plante ou animal des écosystèmes de La Rioja. Il faut y ajouter le rôle des êtres humains au cours du temps. Les paysages actuels, fruit de conséquences naturelles, sont aussi le résultat de comportements culturels. Sans le rôle de l’homme et de ses troupeaux qui ont par leurs perturbations récurrentes conduit à l’expansion de certaines espèces et l’élimination locale d’autres, on ne peut pas comprendre la composition actuelle, distribution, structure et dynamique des forêts de La Rioja. Depuis l’Antiquité, les habitants ont éliminé les couvertures forestières pour gagner des terres agricoles, toujours convoitées par les classes privilégiées. Les forêts furent utilisées comme source d’énergie, de bois et d’alimentation pour le bétail, elles ont été reléguées dans l’espace communal, le seul qui permette aux plus défavorisés de satisfaire leurs besoins élémentaires. L’histoire des transformations du paysage forestier de La Rioja est une succession de déforestations croissantes qui atteint son maximum dans les premières décennies du XXe siècle. Ensuite, les changements sociaux et économiques du pays provoqueront un virage manifeste par rapport à cette tendance pluriséculaire. L’abandon total ou partiel de l’élevage et de l’agriculture, l’apparition de sources d’énergie alternatives au bois et les changements de gestion des forêts avec le développement de diverses politiques de reforestation permettent, pour la première fois depuis longtemps, d’observer une croissance de la surface arborée dans la communauté autonome de La Rioja. – Photos : Eoliennes sur les montagnes déboisées – Ci-dessous : Aire de reboisement par des conifères près du village abandonné de Turruncún –

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