La mémoire perdue (suite)

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Tenerife 2014
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23 février au 1er mars 2014
Cathy et Jean-Louis

Il faut s’en méfier, me prévient Cédric, ce ne sont pas des animaux domestiques, elles restent toujours un peu sauvages. Il les conduit d’ailleurs avec un grand bâton qu’il frappe à terre pour les impressionner et les faire changer de lieu, puisque ses chiennes ne savent pas l’aider. La parole visiblement ne suffit pas, alors qu’il les a élevées toutes trois au biberon et qu’il est quasiment leur mère adoptive. Les deux autres se dressent sur leurs pattes de derrière pour mieux brouter un buisson de tagasaste en fleurs qui pousse en bordure d’un talus. Il s’agit du Chamaecytisus proliferus ou palmensis, également nommé faux balai, escabon, arbre de Lucerne. Cette légumineuse arbustive est caractéristique des régions tempérées à hiver humide et été sec. – En 1879, les Jardins botaniques royaux de Kew, en Angleterre, en expédièrent des graines aux Jardin Botanique d’Adelaïde en Australie, dont le directeur constata qu’il s’agissait d’un fourrage résistant à la sécheresse et capable de s’adapter à diverses altitudes. Il fut aussi introduit en Nouvelle Zélande où il devient aujourd’hui une plante coupe-vent pour les horticulteurs qui le disposent en cercle autour de chaque jeune arbre (comme le noyer) jusqu’à ce qu’il devienne capable de résister seul aux intempéries -. A Aguamansa, les genêts à balai ont débuté leur floraison, quelques gousses vertes pelucheuses apparaissent déjà et les petites feuilles percent de part et d’autre des tiges anguleuses. Les capucines épanouissent leurs corolles orange vif ou jaune chamarré d’orange à côté du léger feuillage filiforme et très découpé du fenouil. En cette saison, c’est le jaune qui domine autour de la ferme, le long des allées, dans les prés et autour des champs. Sauf erreur, il me semble bien que l’une des espèces tapissantes n’est pas un trèfle, mais une invasive, originaire d’Afrique du Sud, appelée Oxalis pes-caprae L. (O. au pied de chèvre). Ses feuilles sont formées de trois lobes verts mouchetés de brun, chacun partagé en deux par une profonde nervure et ses fleurs sont à cinq pétales jaune vif qui se referment en tube pour la nuit. Son apparence gracile ne doit pas tromper, elle a une grande capacité de reproduction et de diffusion. L’autre, c’est le Souci des champs (Calendula arvensis L.) qui, lui, a bien sa place à Tenerife où il fait preuve d’une précocité de floraison coutumière sous cette latitude. – Photos : Oxalis pes-caprae L. –

Le lendemain, c’est décidé, nous allons à la neige ! C’est ça qui est génial à Tenerife. A mi-hauteur, on est dans les nuages, l’humidité, le froid, et dès que nous montons, c’est le grand soleil. Le Teide est presque entièrement recouvert de neige, et au-dessous de nous, la mer de nuages s’étend à perte de vue et nous ne nous lassons pas de l’admirer. On y remarque des vagues, des rouleaux, des précipices, des geysers, et au cours de la journée, elle envahit sournoisement les flancs qu’elle remonte, telle une marée quotidienne. Les alisés provoquent des phénomènes vraiment particuliers ici. Des familles ont eu la même idée que nous, et l’on voit les enfants glisser sur des “boards” destinées normalement à prendre les vagues et transformées pour l’occasion en luges improvisées. Cédric lui, glisse simplement sur la semelle de ses chaussures qui finissent par être bien trempées, mais il n’en a cure, il s’amuse trop ! Du coup, Jean-Louis s’y met aussi, de même que l’ami brésilien Romi. Nous finissons par arriver bien tard à notre rendez-vous de l’autre côté de l’île, à La Esperanza. Une promenade était prévue avec Brigitte, dont nous avions visité le beau verger l’an dernier, mais étant donné l’heure, elle est remplacée par un goûter dans son petit salon-bureau que nous envahissons avec précaution de peur de salir ou d’abîmer quelque chose. – Photos : Tagasaste (Chamaecytisus proliferus ou palmensis) – Les joies de la neige sur le Teide –

Elle a entrepris une expérience qui nous étonne et nous fait réfléchir : elle en est à son dixième jour de jeûne… Ce n’est pas la première fois qu’elle en fait un. Je crois qu’elle avait déjà jeûné quelques années auparavant. La différence, c’est que, pour celui-ci, elle ne se donne pas de limite. Elle ne sait pas quand elle recommencera à s’alimenter. Cette assertion nous fait peur. Peut-on rester sans manger ? Nous sommes persuadés du contraire et un jeûne trop prolongé nous paraît suicidaire. Pourtant, lorsque nous arrivons, elle nous paraît très bien, calme, concentrée, bien habillée et peut-être légèrement maquillée. Elle s’est donné pour défi d’aller acheter pour nous des beignets qu’elle nous offre avec le thé. Ayant ressenti une petite faiblesse récemment, elle ne sort pas sans quelques morceaux de sucre dans sa poche pour ne pas risquer l’hypoglycémie. Nous voyons bien qu’elle est très raisonnable et qu’il ne s’agit en rien d’un coup de folie ou d’une lubie. Elle n’est pas non plus anorexique, puisqu’elle apprécie au contraire la nourriture, soutient les agriculteurs biologiques et recherche d’ordinaire la qualité dans son alimentation. En fait, elle confiera le lendemain à Jean-Louis qu’elle a subi une intoxication alimentaire et qu’elle souhaite nettoyer totalement son organisme. Cédric nous rapporte aussi qu’il trouve qu’elle est de santé fragile et qu’elle n’a pas beaucoup de force physique. Sa décision n’en est que plus étonnante. Elle surveille attentivement ce qu’elle ressent et nous relate que les toxines sont rejetées par la langue qui passe par trois stades. Je trouve sur un site suisse appelé “Conscience et Action Vaishnava” qui diffuse la pensée des Maîtres de l’Inde la description des symptômes qui permettent de surveiller l’état de son corps. – Photo ci-dessous : La cime enneigée du volcan du Teide dominant la mer de nuages. –

Voici le chapitre en rapport avec la durée du jeûne. “Le jeûne peut être de courte ou de plus ou moins longue durée. Entrepris à des fins thérapeutiques, Carrington et Shelton affirment qu’il ne devrait pas être interrompu prématurément. Mais quelle est la durée que l’on doit observer et sur quoi se baser pour la fixer? Carrington affirme qu’il est impossible de savoir à l’avance combien de temps il faudra observer un jeûne. Il déclare: “Je dois affirmer, et cela avec la plus grande vigueur, que l’interruption prématurée du jeûne est l’expérience la plus imbécile et la plus dangereuse qu’on puisse faire.” En effet, l’organisme indiquera systématiquement le moment où il faut interrompre le jeûne par toute une série de symptômes: le retour de la faim naturelle, indiquant que le système digestif est prêt à assimiler les aliments solides et liquides ; le voile blanchâtre ou jaunâtre qui recouvrait la langue disparaît, le mauvais goût dans la bouche disparaît ; l’haleine, fétide pendant toute la durée du jeûne, se rafraîchit ; la température se maintient à la normale, alors qu’elle a pu subir des fluctuations pendant le jeûne ; le rythme et la fréquence du pouls reviennent à la normale ; les réactions cutanées et autres redeviennent normales ; la sécrétion salivaire devient normale ; la vue s’améliore et les yeux deviennent brillants ; l’urine devient claire et les excrétions perdent leur odeur. Notons cependant que le retour de la faim physiologique est le point de référence le plus important. En effet, il serait dangereux de prolonger un jeûne lorsqu’il y a retour de la faim sous prétexte que la langue est encore chargée. Il faut toujours interrompre le jeûne dans ce cas. Le retour de la faim naturelle est une indication qu’il faut absolument respecter car cela signifie que les réserves sont épuisées. Si l’alimentation n’est pas reprise à ce moment-là, commence alors la période d’inanition proprement dite, avec tous les dangers qu’elle comporte. Il peut se présenter un autre cas de figure: la langue s’est nettoyée et l’haleine est devenue fraîche, mais la faim ne réapparaît pas pour autant. Cela signifie que “le corps s’est nettoyé avant que les réserves du corps ne se soient épuisées; alors que, si la faim revient et si la langue est encore chargée, cela signifie que les réserves ont été épuisées avant que le corps ne se soit complètement nettoyé.” Quand un jeûne est interrompu prématurément, le bénéfice qu’on peut en tirer sera proportionnel à sa durée, voire inférieur, étant donné que ce sont surtout les derniers jours qui s’avèrent les plus bénéfiques. Le Dr. Shelton insiste sur le fait que la durée du jeûne ne peut être fixée d’avance, mais doit être étudiée au cas par cas.” – Photo : Un oranger du verger de Lucie à Güimar. –

Je trouve aussi un chapitre qui précise ce qu’est véritablement un jeûne. “Le jeûne est l’abstention totale ou partielle de nourriture solide et liquide (à l’exception de l’eau), ou uniquement solide, pendant une période déterminée. On confond souvent le jeûne avec une “diète” particulière: on parle ainsi de jeûne de fruits, de lait, etc. Or, dans ces cas, il ne s’agit nullement de jeûnes au sens propre du terme, mais bien de diètes particulières. De même, le jeûne ne devrait pas être assimilé à l’inanition. En effet, ce terme renvoie à une notion en rapport avec une mauvaise nutrition, même quand on mange. L’inanition est l’abstention de tout aliment, accidentelle ou volontaire, alors même que l’organisme réclame de la nourriture. L’inanition est un stade de dépérissement conduisant à la mort. Par opposition, selon la Doctoresse Hazzard, le jeûne “consiste en l’abstinence volontaire de nourriture par un organisme malade et non désireux d’alimentation, jusqu’à ce qu’il soit reposé, désintoxiqué et disposé au travail de la digestion”. Il est important de souligner que pendant un jeûne de longue durée, le risque d’inanition est à écarter absolument. En effet, la faim finit toujours par se manifester, (nous parlons de la vraie faim physiologique), mais elle ne se manifeste que lorsque l’organisme a fini sa régénération ou son nettoyage.” Si le jeûne est pratiqué de tout temps et dans la plupart des civilisations pour des raisons religieuses ou comme discipline mentale et physique, il est aussi parfois considéré comme un moyen de rétablissement d’un corps malade. – Photo : Pin canarien et bruyère arborescente. –

Gandhi (et les membres de sa famille) se soignaient en jeûnant, et le Mahatma pratiquait en outre des jeûnes à des fins autant purificatoires que politiques. Contrairement aux croyances actuelles selon lesquelles un corps malade doit continuer d’être alimenté pour maintenir ses forces, l’auteur du site rappelle que “les animaux, quand ils sont malades, s’abstiennent de toute nourriture et ne se remettent à manger que quand la santé est revenue. Pendant la maladie on peut parfois ressentir de l’aversion pour les aliments, le bruit, la lumière, etc. Ces signes peuvent être considérés comme des messages que le corps malade envoie pour se protéger.” Poursuivant cette comparaison avec les animaux, je pense que notre corps est apte à subir des périodes de disette, à condition d’avoir pu engranger des réserves de graisse dans des périodes plus fastes, tout comme les oiseaux migrateurs ou les animaux qui hibernent. Ce qui n’est pas naturel, sous nos latitudes, c’est justement d’avoir une alimentation identique toute l’année, quant à la qualité et la quantité des nutriments, qui, de surcroît, n’est pas compensée par une activité physique correspondante. La maladie perçue comme un déséquilibre est un concept qui me plaît, bien que je sois un peu dubitative sur la capacité du jeûne à tout soigner, y compris les maux les plus graves, comme le cancer ou des maladies génétiques. Victor, le compagnon de Cédric et Loreto dans la ferme de Feli qu’ils occupaient précédemment, avait jeûné toute une semaine sans faillir pour éliminer un surpoids qui devenait gênant, je crois. Je me souviens aussi que ma grand-mère, devenue centenaire, soignait ses embarras gastriques ou autres par une diète au bouillon clair et un peu de repos, n’ayant presque jamais eu recours, à ma connaissance, aux services d’un docteur ou aux “remèdes”, comme elle disait. Pendant sa vie, elle a vu apparaître les progrès de la médecine, l’instauration de la sécurité sociale, les vaccinations obligatoires et bien d’autres innovations, mais elle conservait ses recettes de grands-mères, les tisanes, infusions, inhalations… Cela ne lui a malheureusement pas permis d’éviter de perdre ses esprits durant les dernières années de sa vie, mais je dois dire que la médecine dite conventionnelle n’a pas su non plus l’aider à conserver sa mémoire et sa tête. La vieillesse est-elle une maladie contre laquelle il faille lutter ? – Photos : Cédric et Loreto – Piscine d’eau de mer près de Tajao. –

Enfin, tout cela ne nous coupe pas l’appétit ! Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. C’est à la mer que nous nous rendons le lendemain pour déjeuner au petit village typique de pêcheurs de Tajao. La côte descend en falaises vertigineuses au pied battu par les vagues. Pourtant, la mer est calme au large, c’est le vent qui la bouscule et la précipite contre la roche volcanique noire. Nous nous trompons de route et descendons jusqu’au village voisin enlaidi par un énorme immeuble touristique construit au ras des flots. Quelqu’un se baigne dans la piscine d’eau de mer à la surface balafrée par une traînée de mousses beiges de mauvais augure. Nous empruntons le sentier pavé qui relie les deux villages, ce qui nous permet de profiter pausément du paysage grandiose. En dépit des embruns iodés, la Dent-de-Lion (Taraxacum, un grand pissenlit) fleurit à côté des verodes (une espèce d’Aeonium) et des tabaibas (Euphorbia balsamifera). Les plages noires sont quasiment dépourvues de sables et de galets : l’érosion n’a pas encore fait son oeuvre pour dégrader cette roche pourtant légère et poreuse. Les tempêtes ont détruit une cabane de pêcheurs et une partie du chemin s’est effondrée, ne laissant qu’un passage à peine large comme le pied. Des nasses bricolées avec un peu de grillage et de fil de fer sont empilées sur la jetée surélevée. Ici, la mer est tellement forte que les barques sont soulevées par un portique pour être entreposées en sécurité sur une petite esplanade. Cet équipement a dû changer la vie des pêcheurs. Derrière nous surgit le Teide, majestueux, émergeant de sa couronne de nuages qui le voile légèrement. Après le repas, Cédric décide de se baigner dans la piscine et Loreto le suit. Enfin, ce n’est pas vraiment le mot. Je m’amuse (gentiment) en voyant le manège du jeune couple. Cédric est très rapidement en caleçon, il descend une ou deux marches, s’étire, bras à l’horizontale, à la verticale, derrière le dos, tâte l’eau. Pendant ce temps, Loreto se déshabille, passe à côté de Cédric, entre dans l’eau continûment, nage et plonge sa tête sous l’eau d’où elle jaillit comme une naïade, cheveux lissés en arrière et hilare ! Du coup, il se décide et descend la rejoindre. Pendant qu’ils se baignent, je fais la chasse (photographique) aux crabes qui se carapatent vite fait et aux vagues qui jaillissent par-dessus la murette du bassin. Ils ressortent en disant que l’eau était bonne, bien sûr ! – Photos : La côte à Tajao. –

Nous avions décidé en début de semaine d’aller passer deux jours dans l’île voisine, histoire de trouver le beau temps, mais comme la météo s’améliore, nous changeons d’avis et partons faire une balade sur la journée en altitude, nous passerons moins de temps dans les transports et profiterons mieux de notre séjour. Il faut dire que ce matin, c’est le grand bleu, nous avons l’impression de pouvoir toucher du doigt le Teide depuis Aguamansa. Je ne crois pas l’avoir jamais vu aussi nettement, à part quand nous étions dessus. D’ailleurs, le canard est de mon avis, il s’est envolé du poulailler pour atterrir sur le toit de la fourgonnette où Loreto fait la grasse mat’. Il est temps de se lever ! Nous avons envie de côtoyer la neige, mais pas de marcher dessus, faute d’équipement adéquat. La solution, c’est la forêt, suggère Cédric, elle nous abritera aussi de la très forte luminosité. Nous nous arrêtons un peu avant El Portillo à l’entrée de Las Cañadas (la caldeira du Teide), en contrebas de la barrière montagneuse de La Fortaleza qui encadre à l’ouest la vallée de La Orotava. Nous nous promettons d’en parcourir un jour la ligne de crête qui doit offrir un panorama magnifique. Nous rejoignons le sentier n° 25, curieusement intitulé Recibo Quemado (Reçu brûlé), qui est un petit tronçon du chemin de transhumance qui montait de la vallée vers les pâturages d’altitude. Les deux chiennes Lua et Pluma sont de la partie. C’est trop drôle de les voir imiter Cédric dans ses glissades en galopant et bondissant derrière lui ! La première boucle terminée, nous changeons d’endroit pour pique-niquer. Nous allons sur un belvédère qui semble avoir subi une tornade : le sol est jonché de branchages. Une partie des rameaux a été broyée par les forestiers, Cédric ne peut résister à la tentation de prendre quelques poches de ce précieux matériau qui sera répandu autour des plantes du petit jardin décoratif à l’entrée de la maison. Au loin, on aperçoit les pans de montagne déboisés sur de grandes surfaces dont il nous a parlé. – Photo ci-dessous : Le Teide vu depuis la ferme de Las Maravillas à Aguamansa.

L’avant-dernier jour, nous avons rendez-vous devant chez l’ami Luis à Arafo en vallée de Güimar, où doit se constituer un groupe pour faire une balade au barranco de Badajoz. Aucune voiture n’est là lorsque nous arrivons, à l’heure, à 10h30. Cédric, parti enquêter, apprend de Luis que la plupart des amis se sont trouvés des urgences qui ne peuvent être reportées. Sur ces entrefaites, Romi, le médecin brésilien, arrive avec Lucie et sa soeur Alix venue de Bruxelles où elle étudie pour lui rendre visite avec une amie. Aucune des trois n’est très motivée pour une marche, en plus, les chaussures de Lucie sont sur le point de rendre l’âme. Elles n’ont bien sûr préparé aucun pique-nique. Heureusement, Loreto a tout prévu, nous avons à manger pour dix ! Après de longues palabres, elles conviennent de faire le début de la balade avec nous. Finalement, la piste sera si facile et si large qu’elles nous suivront jusqu’au bout, un peu honteuses tout de même de profiter de nos victuailles. Contrairement aux histoires que l’on peut lire sur Internet, auxquelles Cédric avait fait allusion lors de notre dernier séjour sur l’île et que j’avais rapportées dans mon précédent texte, le chemin de Badajoz n’a rien de magique, et en plus, il nous a semblé bien court. Déjà, le démarrage est peu romantique, puisque l’aval du barranco (canyon) sert de décharge sauvage aux gens de la vallée. Il commence par une petite route goudronnée qui mène aux villas et vergers entourés de hautes clôtures rébarbatives : la défiance règne décidément partout sur l’île. A ce propos, Cédric rapporte qu’avant l’avènement du tourisme, Tenerife, dont l’économie était essentiellement agricole, disposait de peu de moyens pour maintenir l’ordre, et l’île était plus ou moins la proie de quelques mafias et bandes organisées. Ce serait pour cette raison que les gens auraient gardé l’habitude de clôturer le moindre lopin de terre et d’avoir des chiens de garde même pour une petite maison avec courette. – Photo : Cédric joue avec Lua et Pluma. –

La chaussée se dégrade très vite : un éboulement de terrain a emporté les trois quarts de la route qui s’est effondrée dans le précipice. Le revêtement bitumé ne tient plus que par l’opération du Saint Esprit sur une étroite bande où nous passons précautionneusement pour ne pas l’ébranler davantage. Derrière nous s’étend la zone côtière de Güimar, plutôt sèche, avec ses deux mamelons caractéristiques par lesquels ont dû s’échapper des coulées de lave lors d’une éruption relativement récente puisque la végétation ne les a pas encore colonisés. De vastes surfaces blanches réverbèrent la lumière : ce sont les serres qui abritent du vent les bananeraies ou autres plantations destinées à l’exportation vers la péninsule ibérique. Franchissant le vide, une canalisation d’eau montre la dépendance des activités humaines à l’égard de cette ressource rare et naturellement mal répartie sur l’île, puisque seul le haut volcan du Teide, point culminant de l’Espagne, arrive à stopper les nuages dans la partie septentrionale. Dans la direction opposée, nous apercevons au sommet des parois vertigineuses l’observatoire d’Izaña. Comme partout sur l’île, le figuier de Barbarie est omniprésent. Lucie et Alix s’amusent des formes incurvées prises par les raquettes qui ont malencontreusement poussé dans les mailles du grillage. Au passage, cela montre la plasticité des formes et la capacité du vivant à s’adapter à des conditions défavorables, comme ces goulots d’étranglement inopinés. – Photos : Départ du barranco de Badajoz – Lucie et le figuier de Barbarie –

Cédric fait une démonstration sur l’art et la manière de cueillir et de consommer les figues rouges à l’aspect si appétissant. Sur l’île de Lanzarote, il y a des années, son frère Nicolas avait fait l’amère expérience de leurs fins piquants invisibles et cassants dont les pointes s’insèrent sous la peau et sont très difficiles à retirer. Il faut donc préalablement cueillir un rameau feuillu d’un arbrisseau qui pousse fort opportunément à ses côtés, à l’odeur assez fétide et entêtante qui lui vaut le surnom d’encens canarien (Artemesia canariensis). Ensuite, on balaye avec application toute la surface du fruit, cela suffit à casser les épines à la base, et l’on peut alors le saisir à pleines mains, l’ouvrir en deux et en consommer la pulpe gélatineuse qui contient les graines (à croquer ou recracher). C’est aussi un terrain propice pour la lavandula buchii (ou canariensis ?) dont les bouquets mauves attirent les insectes pollinisateurs. Il en est de même pour les plantes grasses comme les Aenium aux vastes hampes jaunes, les Euphorbes très diversifiées, l’Echium simplex, une plante herbacée géante qui s’élève jusqu’à deux mètres de hauteur et se couvre de petites fleurs sur au moins le dernier tiers supérieur. – Photos : Figuier de Barbarie –

En dépit de l’heure avancée, les gorges profondes de ce relief tourmenté sont plongées dans l’ombre, les nuages traînent sur les crêtes, effectuant une valse hésitation au-dessus de la forêt clairsemée. Même si le climat général de la vallée de Güimar est plutôt sec, la pluie doit parfois tomber dru, car nous voyons les vestiges d’une avalanche de pierres qui a dévalé d’un étroit goulet et s’est répandue, telle les eaux d’un fleuve ou plutôt une coulée de lave en s’évasant largement. La piste que nous suivons en a tranché la base qui fait près de deux mètres d’épaisseur. Miraculeusement, un amandier a survécu et illumine de ses fleurs blanches veinées de rose la traînée meurtrière. Les premiers pins canariens apparaissent dans le vallon, malgré l’altitude encore basse. Sur notre droite s’ouvre une grotte obscure, à moins que ce ne soit un regard vers une conduite d’eau souterraine. En effet, j’apprends que sur le versant opposé a été creusé le Canal des 1000 mètres ou Fenêtres de Güimar, aujourd’hui désaffecté. Construit à une altitude de 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer, il est possible pour quelqu’un d’aguerri et d’insensible au vertige de parcourir ses tunnels parfois d’un kilomètre de longueur pourvus, de loin en loin, de regards (les fenêtres), qui se poursuivent par des canalisations à ciel ouvert accrochées au flanc de la montagne. – Photos : Amandier dans une coulée de pierres – Panneau “Chemin impraticable – Haut risque de chute” –

On y accède à partir du Mirador de Don Martin et il se termine à l’observatoire d’Izaña. Il s’agit d’une balade de 8 heures avec un fort dénivelé et dont une bonne partie doit être faite à la frontale et en se courbant pour ne pas se cogner. Lorsque le canyon se rétrécit, nous nous engageons sur une piste à l’entrée de laquelle un panneau nous prévient de façon explicite des dangers de chute qui nous y attendent (la nôtre, si nous voulons escalader, et les pierres qui se détachent inopinément des parois). Par cette journée calme et ensoleillée, ils paraissent bien peu réels. Plus loin, elle s’élargit pour faire place au lit du torrent à sec encombré de buissons dont la présence atteste de la rareté des écoulements. En ce qui concerne les histoires mythiques qui courent sur Badajoz, je m’efforce de retrouver quelques uns des détails topographiques qui avaient été décrits sur le site que j’avais consulté. En me retournant, j’aperçois en hauteur sur un pan de montagne embrumé une série d’anfractuosités qui ont pu, avec beaucoup d’imagination, passer pour un visage à la bouche béante. En zoomant sur celle-ci, je distingue au-dessus de l’entrée la structure faite de bâtons fins entrecroisés qui avait été décrite. C’était là, théoriquement, que se trouvaient des sépultures guanches. L’endroit paraît pourtant inaccessible. – Photos : La grotte des Guanches –

Nous voyons un autre conduit au diamètre bien plus réduit, également désaffecté, qui court sur notre droite. Il amenait l’eau de la montagne captée à l’extrémité du barranco de Badajoz par des tunnels et canalisations de pierres à même les parois verticales. Je crois qu’il s’agit du Canal de Araya, qui traverse le barranco comme un pont à quelques mètres de hauteur. Sur la structure de béton figure l’inscription “Izaña” 11 Octubre de 1912. L’eau limpide s’en écoule par deux tuyaux dans un réservoir qui n’est plus entretenu depuis longtemps. Plus loin, des bâtiments bétonnés à moitié démolis abritent de vieilles machineries rouillées, sans doute le système de pompage qui permettait de remonter l’eau des nappes phréatiques. Au total, les parois du barranco sont perforées par sept galeries d’extraction de l’eau, c’est dire l’importance de la ressource et la difficulté pour y accéder. Il règne dans ce fond de canyon une ambiance d’ère post-industrielle, avec ces terrils accumulés en son centre, mêlés à des morceaux de murs et des vestiges de tuyaux et de rails tordus qui ne mènent plus nulle part. Le sentier se perd dans les broussailles et butte pour finir sur une paroi rocheuse lisse et suintante au fond d’un goulet sombre où s’accrochent des fougères, infranchissable sans équipement d’escalade. Le barranco se poursuit au-delà, jusqu’à une ultime barrière rocheuse au pied de l’observatoire. C’est sur le plus haut terril, à la surface aplanie, que nous déballons le pique-nique plantureux, avec les tortillas espagnoles de Loreto encore tièdes, des pâtes en salade et quantités d’autres victuailles, pour terminer avec un assortiment de douceurs chocolatées achetées par Cédric qui s’est défoulé en dévalisant le rayon du magasin… C’est la fête ! – Photos : Echium virescens. – Chez Luis à Arafo –

De retour chez Luis, nous sommes accueillis dès l’entrée par une invitation peinte qui reflète tout un état d’esprit. “Les pierres vives” : Merci de dépendre de moi – Moi aussi je dépends de toi – Autosuffisance – Interdépendance – A vendre – Légumes écologiques. La grille, toujours entrouverte, est fixée au mur du voisin qui fait plus de deux mètres de hauteur. On devine derrière un jardin planté de grands palmiers et de bougainvilliers rose vif. Dans le mur du voisin de gauche, d’égale hauteur, sont fichés des tessons de verre dressés pour décourager toute intrusion. Pour faire bonne mesure, il est doublé d’un haut grillage. Enfin, du moment qu’ils tolèrent les activités de Luis et de ses nombreux amis et visiteurs, il ne faut pas se plaindre… L’allée de quelques mètres est barrée par un édifice en construction. C’est le futur magasin communautaire. Il faut entendre par là un lieu de troc et d’échange où il pourra commercialiser ses éventuels surplus agricoles, mais également ceux de ses amis et nombreuses relations, ainsi que des objets d’artisanat, comme les didgeridoos de Cédric par exemple. Lucie a participé à l’élaboration du mur de pisé orné de bas-reliefs sur le thème de l’océan et de bouteilles de verre prises dans la masse. La surface du mur arbore des rondeurs et des irrégularités de surface chaleureuses. Le toit reste encore à faire : de longues cannes sont déjà stockées contre le mur, mais il est prévu de construire préalablement un plafond de ciment, à moins que ce ne soit l’inverse et que les cannes soient cimentées sur le dessus, je ne sais pas. Des palettes clôturent un espace abrité de toile où poussent des semis. De l’autre côté de l’allée s’étend le potager-école à l’aménagement esthétique qui contient une très grande diversité de plantes. Luis, qui a reçu une formation agricole conventionnelle et s’est ensuite converti à l’agriculture biologique, reçoit des groupes en stages dans un tepee central qui vient d’être réalisé avec six poteaux amenés par Cédric et une toile commandée à un ami et cousue sur mesure. – Photos : Chez Luis à Arafo –

Le jardin descend en terrasses et sa maison, accotée à un mur de soutènement, est totalement invisible depuis l’entrée. Bâtie dans le même style que le magasin communautaire, sa façade chaulée est égayée de dessins tout en courbures aux couleurs gaies. Un grand chou trône en façade au milieu d’un parterre d’iris et de capucines. Un avocatier à la ramure généreuse ombrage la terrasse où se dresse sur un côté un petit meuble contenant un récipient de pierre sombre qui filtre l’eau qui s’écoule dans une jarre en terre cuite. L’eau de vaisselle aboutit dans un petit bassin cerné d’un bourrelet de terre, où poussent des cannas et des pieds de lotus. Ils permettent la phytoépuration, ces plantes consommant les composés polluants dissous dans l’eau (azote et phosphore) et servant de support à de nombreux organismes microscopiques (algues et bactéries) qui font le gros du travail. C’est ce qu’on appelait autrefois une lagune, qui fonctionne de manière aérobie et suppose donc l’oxygénation naturelle de l’eau. Celle-ci se fait notamment grâce aux plantes hydrophytes (lentilles d’eau, nénuphars…) qui absorbent les nutriments en excès à travers les parois cellulaires de leurs tiges et de leurs feuilles très ramifiées et produisent de l’oxygène, nécessaire à la décomposition des matières organiques et à l’oxydation de l’azote ammoniacal préjudiciable au milieu aquatique. Son rendement augmente avec la température, ce système est donc parfaitement adapté aux conditions climatiques de l’île. – Photos : Système de purification de l’eau pour la rendre potable –

Nous nous rendons ensuite chez un nouveau groupe de jeunes, belges francophones pour la plupart, qui ont reçu une offre extraordinaire. Un grand-père, voyant qu’aucun membre de sa famille ne reprenait l’exploitation familiale, a décidé de la leur louer pour un prix dérisoire, moyennant sa mise en valeur agricole. Elle se trouve sur les hauteurs d’Arafo, au bas d’un sentier en pente raide, et comporte un bâtiment rectangulaire divisé en plusieurs locaux à usage d’habitation et de remises, à remettre en état. Le terrain est organisé en terrasses plus ou moins larges séparées par des murets. Le tout est exposé au sud-est, face à la côte et l’océan, et nous assistons donc à un merveilleux coucher du soleil derrière les montagnes recouvertes de forêt dans la direction opposée. Le seul problème, c’est que la famille s’est tout d’un coup mobilisée, cherchant à faire croire au notaire que l’aïeul n’avait plus toute sa tête. Inquiété par ces réactions, il a changé d’avis et ils ont dû lui rendre les clés qu’il leur a ramenées le lendemain en s’excusant. Aux dernières nouvelles, il semblerait que “les hippies” aient eu gain de cause, la signature chez le notaire serait valide, et il ne manquerait plus que l’accord de la municipalité. Cédric pense toutefois qu’un seul membre du groupe est véritablement motivé pour persévérer dans ce projet d’agriculture écologique. Quelques uns d’entre eux poursuivront sans doute leur quête ailleurs, après avoir fait un bout de route ensemble et profité de cette expérience exceptionnelle. Il leur a même proposé de leur donner un cheval ! Quand ils ont avoué à Cédric qu’ils ne sauraient qu’en faire, il a sauté au plafond, leur expliquant par le menu tous les bienfaits qu’apportait le crottin pour l’amendement des terres. “Si vous n’en voulez pas, je viendrai le chercher !”, s’est-il exclamé… Nous arrivons à la fin de notre petit séjour. Le lendemain, Cédric profite de la fraîcheur matinale pour bêcher quelques mètres carré de son champ de patates aux sillons rectilignes. Une Piéride vient pondre sur un chou plantureux. Le soleil commence à caresser son potager verdoyant. – Photos : Piéride – Légumineuse – Cédric au champ –

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