La mémoire perdue

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Tenerife 2014
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23 février au 1er mars 2014
Cathy et Jean-Louis

Sur Tenerife, rares sont ceux qui conservent une activité agricole traditionnelle, combinant élevage diversifié et polyculture. Cédric a donc bien du mal à trouver des informations pour mener à bien sa ferme, y compris sur Internet où seuls les théoriciens s’expriment. Certes, bien des personnes ont des idées sur la façon dont il devrait s’y prendre, mais sans les avoir mises à l’épreuve d’une expérience pratique. Par ignorance, il a ainsi perdu toute une portée de lapins, car la femelle avait mis bas dans une cage aux mailles de grillage trop grandes et les minuscules nouveaux-nés sont tombés sur le sol à un mètre au-dessous. La portée suivante a pu croître harmonieusement durant quelques semaines dans le cocon de poils de fourrure maternelle jusqu’à ce qu’il décide d’agrémenter l’ordinaire des jeunes après leur sevrage avec des pommes de terre produites dans ses champs, se disant que ce serait plus simple et plus rapide pour lui que d’aller arracher des herbes sauvages comme il faisait d’habitude. Les lapins se sont jetés dessus et les ont dévorées en deux temps trois mouvements. Il les a ainsi nourris durant quelques jours, sans se rendre compte qu’ils ne les digéraient pas. Ils ont fini par en mourir. Outre le chagrin et la déception, il en a résulté une perte financière et un gros manque à gagner. Il ne lui reste désormais que trois femelles. Quelque temps plus tard, un de ses visiteurs lui a montré précisément l’éventail de plantes qui leur sont bénéfiques et qu’il cueille désormais chaque matin pour être consommées seulement le lendemain. – Photos : Ci-dessus, Tenerife vue d’avion avec la cime enneigée du Teide- Ci-dessous : Lapereau nouveau-né trouvé mort sur la caldeira du Teide, non loin des observatoires astronomiques. –

Les lapins d’élevage sont beaucoup plus gros que les lapins indigènes (Oryctolagus cuniculus). Ces derniers sont grands consommateurs de végétaux herbacés, de graminées, mais ils dévorent aussi des racines, des bulbes, des bourgeons et de l’écorce en hiver. Ils cherchent en priorité les tiges tendres, et peuvent causer des dommages impressionnants aux jeunes plantations. En contrepartie, ils jouent un rôle essentiel dans le maintien des prairies, broussailles et espaces ouverts, même si leur capacité à sélectionner leurs aliments favoris les conduit aussi à consommer les plantes cultivées. Leur reproduction dépend de l’existence de végétaux verts, tendres, à grande teneur en eau et protéines. Les accouplements débutent donc au sud de l’île avec les premières pluies d’octobre et les petits naissent après un mois de gestation en hiver. Selon les conditions climatiques, il peut y avoir trois à cinq portées par an. J’ai découvert avec surprise en me documentant qu’ils présentent une adaptation à l’environnement du même type que la Phalène du bouleau dans l’Angleterre du XIXe siècle. Voici de quoi il s’agit. La Phalène est un papillon de nuit qui présente toujours dans les populations naturelles une forme sombre et une forme claire. Ces formes sont deux phénotypes déterminés génétiquement. Au début du XIXe siècle, ses ailes étaient typiquement de couleur blanche tachetée de noir. Posé sur un tronc de bouleau recouvert de lichens, il était très difficile à repérer. A partir de 1849, il est devenu de plus en plus sombre dans la région de Manchester gravement polluée par l’industrie fonctionnant au charbon. De nos jours, avec la purification progressive de l’air, la fréquence claire augmente de nouveau. Ces deux phénotypes lui permettent ainsi de s’adapter à un environnement changeant, de façon à subir la moindre prédation possible en se rendant presque indétectable. – Photo : Jean-Louis, Romi, Cédric et Loreto euphoriques sur la neige du Teide, au-dessus de la mer de nuages qui occulte le bas de l’île et l’océan. –

Quant aux lapins de Tenerife, ils présentent un pelage au coloris variable : il se produit naturellement des mutations à la fréquence moyenne d’un pour mille, produisant un lapin noir, marron ou blanc (albinos). On constate que dans le sud de l’île, il est majoritairement clair, alors que dans le nord il est sombre. En faisant le parallèle avec la Phalène du bouleau, cela signifie que la prédation s’effectue en priorité sur les lapins dont le pelage ne permet pas un camouflage suffisant. Le sud étant beaucoup plus sec que le nord de l’île, la végétation y est bien moindre et les lapins doivent se fondre dans cette ambiance plus minérale. Par ailleurs, une hybridation a lieu marginalement avec des lapins domestiques échappés de leur cage, ce qui donne des lapins de taille plus grande. Traditionnellement, une chasse se pratique à l’aide du Podenco canarien, un chien de garenne élancé au poil ras à la silhouette de lévrier. Au cours de nos visites, nous avons fréquemment remarqué les aboiements frénétiques des meutes enfermées dans des chenils attenant aux maisons des villages d’altitude. Rendue encore plus efficace par l’usage du fusil, cette chasse a provoqué la raréfaction du lapin en maints endroits de l’île. Il faut y ajouter les facteurs aggravants de la destruction du biotope par l’agriculture intensive et surtout maintenant du fait de l’urbanisation galopante. Ils se réfugient dans les barrancos (canyons) et le parc national du Teide où l’altitude doit leur rendre les conditions d’existence plus rudes, ainsi que nous le constatons en découvrant deux lapereaux nouveaux-nés gisant morts près de leur poche placentaire sur un coin de roche dénudé de la caldeira enneigée, non loin des observatoires astronomiques. – Photos : Cédric adore les glissades dans la neige. Ci-dessous : L’observatoire astronomique de Tenerife. –

Comme notre avion a atterri au sud de l’île, Cédric et Loreto en profitent pour nous emmener rendre visite à leur amie Katia qui habite en vallée de Güimar à l’est, parfaitement symétrique de la vallée de la Orotava située par delà les montagnes (la Cumbre dorsal). Nous nous promettons de parcourir un jour la distance à pied, directement depuis la ferme d’Aguamansa, en empruntant l’ancien chemin de pèlerinage vers Candelaria et en passant par le Mirador de la Crucita à 1980 mètres qui donne sur la vallée de Güimar. Cédric évalue la durée de l’aller simple à une grosse demi-journée. Le circuit complet à partir de la pisciculture d’Aguamansa est décrit avec beaucoup d’enthousiasme et de photos dans le site en lien. Son jeune fils nous fait les honneurs du jardin étagé en terrasses qui s’élèvent progressivement jusqu’au sommet de la colline où se déploie un vaste panorama jusqu’à la côte. Nous demeurons d’abord en arrêt devant deux magnifiques avocatiers aux branches alourdies par d’innombrables fruits à la taille imposante, alors que nous ne sommes qu’à la fin du mois de février, et donc encore en plein hiver. – Le terme espagnol d’aguacateprovient de ahuacatl en langue nahuatl uto-aztèque qui s’est diffusée lors de l’expansion de la culture toltèque en Amérique centrale ; on l’appelle aussi palta en langue quechua, curaavocado ou abacate en portugais -. En échange d’un sac de patates, Katia nous en offre un carton de fruits bien mûrs avec lesquels Loreto confectionnera dès le matin suivant un délicieux guacamole (ahuacamolli, avocat écrasé, en langue nahuatl). En voici la recette : couper en deux chaque avocat et en recueillir la pulpe à la cuillère dans un grand saladier ; ajouter (pour trois gros avocats) deux petites tomates coupées en morceaux, un demi-oignon émincé, sel, poivre ou piment, jus de citron (un demi à un suivant le goût et pour éviter l’oxydation) ; mixer ou écraser à la fourchette et consommer sans modération avec du pain grillé ou pas ! – Photos : Avocatiers et avocat. –

Comme beaucoup de plantes de l’île, cet arbre est donc originaire d’Amérique centrale et, à l’instar du manguier, il s’est adapté aux zones subtropicales comme les Canaries. Il en existe trois variétés selon la provenance, Mexique, Guatemala ou les Antilles, dont les hybrides ont donné deux principales variétés cultivées, Hass et Fuerte. La première a des fruits ovoïdes et rugueux qui s’assombrissent en mûrissant, tandis que les fruits de la seconde conservent une peau lisse et verte. Pour celui qui souhaite les cultiver, il importe de savoir que, bien que la fleur soit hermaphrodite, les étamines et le pistil n’arrivent pas en même temps à maturité, et un arbre isolé ne peut donc pas s’auto-polliniser. Lorsqu’on est au-dessus de 400 mètres d’altitude, c’est la variété Hassqui est la plus rustique, mais il faut planter au moins 10% de la variété Fuerte, en bordure du verger et dans la partie la plus proche du vent dominant, de façon à ce que le pollen s’envole et aille féconder le pistil des fleurs des arbres de la variété Hass.

Sur la terrasse suivante trône un bouquet de bananiers aux feuilles et régimes gigantesques. Je trouve un sitetinerfénien sympathique où est expliqué le cycle de cette plante peu banale. Il ne s’agit pas d’un arbre, mais plutôt d’une herbe qui pousse à partir d’un rhizome souterrain d’où s’échappe une masse importante de racines longues et fines qui courent juste sous la surface du sol. Il produit régulièrement de nouvelles tiges, également souterraines et très courtes. Chaque pseudo-tronc est formé par les pétioles des feuilles qui poussent sur la tige et se recouvrent partiellement hors de la terre pour constituer une structure portante à l’extrémité de laquelle s’ouvrent les grands limbes de plusieurs mètres de longueur soutenus par une forte nervure médiane. La banane sauvage est une baie polycarpique, c’est-à-dire contenant de nombreux pépins anguleux et durs. La pollinisation des fleurs des bananiers Musa acuminata et Musa balbisianas’effectue par l’intermédiaire de chauves-souris. Ils poussent encore à l’état sauvage dans une grande partie du Sud-Est asiatique, de l’Inde à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, en clairières et lisières de forêts. Après sa domestication il y a 10 000 ans sur les hautes terres de Nouvelle-Guinée, le bananier a commencé à se diffuser rapidement dans les régions alentour. Un centre secondaire de biodiversité se trouve en Afrique de l’Est avec le groupe de bananiers triploïdes Mutika/Lujugira qui fut introduit au début de l’ère chrétienne. Le bananier est implanté au début du XVIe siècle aux Canaries par les Portugais et, de là, sur l’île d’Hispaniola aux Antilles. A partir de la fin du XIXe siècle, sa culture devient un enjeu économique influant même des choix politiques internationaux. – Photos : Bananiers et banane sauvage avec des pépins. –

Note (Wikipédia) : La ploïdied’une cellule caractérise le nombre d’exemplaires de ses chromosomes, supports de l’information génétique  : elle est haploïde si elle possède nchromosomes, diploïde si elle possède 2n chromosomes organisés en n paires. Plus rarement, on peut rencontrer des cellules ou des stades de développement triploïdes (3nchromosomes) ou des espèces polyploïdes. Chez les espèces à reproduction sexuée (animaux, plantes, champignons, …), la fusion des deux cellules ou gamètes fournies par chacun des parents lors de la fécondationassemble deux lots morphologiquement identiques de chromosomes, ceux du gamète mâle et ceux du gamète femelle. L’œuf ou zygote qui résulte de la fécondation contient donc deux lots identiques de chromosomes. Ces chromosomes étant appariables, on désigne le nombre de chromosomes de l’œuf, qui est ainsi dit diploïde, par 2n. Les gamètes qui n’ont qu’un seul lot de n chromosomes sont dits haploïdes. Lors du développement d’un organisme, les divisions cellulaires normales ou mitoses conservent le nombre de chromosomes de la cellule : une cellule haploïde donne deux cellules haploïdes, une cellule diploïde donne deux cellules diploïdes. Pour assurer le cycle de vie complet (d’œuf x à œuf x+1), il est donc nécessaire de compenser à un moment ou à un autre le doublement chromosomique de la fécondation par une opération inverse, la méiose, une division cellulaire particulière, qui permet un retour à l’état haploïde. Selon les groupes d’êtres vivants, la place de la méiose et de la fécondation sont variables au cours du cycle de développement. Par exemple, la méiose a lieu au cours de la formation des gamètes chez les mammifères, ce qui fait que toutes les cellules (issues de l’œuf par des mitoses) sont diploïdes et que seuls les gamètes sont haploïdes. Dans d’autres groupes comme certains champignons, la méiose suivant immédiatement la fécondation, toutes les cellules sont haploïdes. – Schéma : Reproduction des angiospermes. –

La triploïdie est associée à la reproduction des angiospermes (plantes à fleurs). Un des noyaux du grain de pollen (haploïde) s’unit à un noyau resté diploïde de l’ovule, et donne naissance à un tissu de réserve de la graine, l’albumen. C’est le phénomène de double fécondation. Il existe aussi des plantes triploïdes comme le cultivar de Bananier utilisé pour la consommation humaine ou certaines variétés de Pommier. Ces plantes sont stériles et ne peuvent être multipliées que par voie végétative. Des huîtres triploïdes sont aujourd’hui produites en modifiant le nombre de chromosomes via des chocs chimiques ou physiques (en général thermiques). Développées par l’Ifremer, elles sont stériles et de ce fait peuvent être consommées en toute saison (pas de périodes laiteuses). Ces huîtres ne sont pas étiquetées sur les étals. – Photo : Amandier. –

Les variétés commerciales actuelles de bananier sont souvent triploïdes stériles et produisent ainsi des baies parthénocarpiques (mot issu du grec et signifiant ‘graine vierge’) formées sans fécondation et ne contenant donc pas de graine (les petits points noirs de la pulpe sont des ovules non fécondés). La parthénocarpie existe à l’état naturel. Par exemple, 20% des fruits du panais sauvage sont parthénocarpiques. Dépourvus de graine, ils sont préférés par certains herbivores qui délaissent ainsi les panais fécondés et permettent la multiplication de la plante. Cette faculté est intéressante commercialement pour éviter les graines dures de la banane ou les pépins de l’orange, de la clémentine ou du pamplemousse. Elle est aussi intéressante pour les fruits difficiles à polliniser ou féconder comme la tomate ou la courge. Le concombre bénéficie d’une parthénocarpie végétative et ne nécessite ni pollinisation ni stimulation. Toutefois, la reproduction par multiplication végétative du bananier présente deux inconvénients majeurs : une faible diversité des variétés cultivées, d’où un risque accru de parasitose, et la propagation par les rejets de parasites (notamment les nématodes – vers ronds).

Cet engouement pour la banane n’est pas neutre sur le plan politique. En 2008, l’Amérique latine exportait 10,3 millions de tonnes de bananes et l’Asie 1,9 million. Le marché mondial est dominé à 60% par trois multinationales américaines, Chiquita Brands International, Dole Fruit Company et Del Monte Foods. La part du prix final payé par le consommateur et qui revient au pays producteur varie de 10 à 20%. Les employés des plantations n’en retirent que 1,5 à 3%. Au Guatemala, la plupart des salariés de cette industrie ne gagne pas le salaire minimum légal de 5 dollars par jour. A côté de ces grandes plantations, il existe une dizaine de milliers de petits producteurs qui fournissent également le marché international. A Tenerife, la part du secteur agricole dans le Produit Intérieur Brut (PIB) est devenue aujourd’hui inférieure à 10%. La culture de la banane arrive en première position et c’est l’île de l’archipel qui enregistre la plus forte production. Celle-ci s’est stabilisée autour de 150 000 tonnes par an après avoir enregistré une production record de 200 000 tonnes en 1986. Près de 90% des bananes sont destinées au marché national espagnol. La surface cultivée représente 4200 hectares. Viennent ensuite par ordre d’importance les cultures de tomates, de pommes de terre, de fleurs et la vigne. – Photo : La “fausse lavande” devant les figuiers de Barbarie. –

Agriculture et tourisme : Autrefois considérée comme exceptionnellement fertile, l’économie de l’île était essentiellement axée sur l’agriculture et la pêche. Puis elle a pris le tournant du tourisme de masse à partir des années 1960. Les premières urbanisations ont été réalisées sur la côte nord (Puerto de la Cruz dans la vallée de La Orotava). Les cultures traditionnelles, amandiers en terrasses, agrumes et surtout bananeraies ont laissé la place à des complexes touristiques et leurs services associés. En 1975, après le retour à la démocratie, Tenerife et les autres îles de l’archipel ont obtenu plus d’autonomie et le tourisme a pris alors de plus en plus d’importance. C’est alors qu’eut lieu, le 27 mars 1977, le pire accident de l’histoire aérienne civile mondiale sur l’aéroport Tenerife Nord TFN – Los Rodeos. Une collision au décollage de deux Boeing 747 des compagnies néerlandaise KLM et américaine Pan Am, en partie due au brouillard, fit 583 morts. Cet accident est connu sous le nom de catastrophe de Tenerife et il a mené à la construction de l’aéroport Tenerife Sud TFS Reina Sofia au sud de l’île, doté d’un climat très sec toute l’année. Son inauguration en 1978 et celle de l’autoroute TF-1 ont contribué au développement touristique du sud. La frénésie immobilière, amplifiée par l’engouement des touristes britanniques et allemands, s’est poursuivie sur la côte sud avec de rares accalmies jusqu’aux années 2000. L’aéroport nord, toujours en service, a une activité réduite, principalement espagnole. Une nouvelle poussée de programmes a bénéficié du boom immobilier qui a soutenu la croissance espagnole au début du XXIe siècle. De nombreuses constructions, mais aussi des ensembles complets, ont ainsi vu le jour sur des sites théoriquement protégés, la lenteur des décisions administratives de classement ne pouvant concurrencer l’efficacité des promoteurs. La région sud-ouest de l’île, proche de l’aéroport international de Reina Sofia, comporte les stations les plus importantes, Los Cristianos et Playa de Las Americas, qui concentrent à elles seules 65% du potentiel hôtelier de l’île. Tenerife reçoit chaque année plus de 5 millions de touristes. Le secteur de l´hôtellerie et des services apporte ainsi plus de 60% du PIB de l´île. Ses autres sources de revenus sont l´activité portuaire – fondamentale pour le secteur du commerce et des services -, l´agriculture, l´élevage, la pêche et, dans une moindre mesure, le secteur industriel qui se limite essentiellement à de petites usines de transformation de marchandises. – Photo : Haricots et courges s’enroulent sur la barrière qui longe l’escalier. –

Parmi tous ces visiteurs, quelques uns, de mentalité différente, choisissent de rester sur l’île à demeure. C’est le cas de l’amie de Cédric et Loreto dont nous découvrons le jardin. Katia, venue d’Allemagne, était devenue l’épouse de José Jaén Otero, natif de Gran Canaria, un homme au parcours original malheureusement prématurément décédé. Professeur d’Education générale basique (ou Primaire) dans un collège pendant cinq ans, il fonda en 1978 l’association écologique et culturelle “Azuaje”, ayant pour objet de propager à travers la musique la prise de conscience de problèmes sociaux et écologiques. Ce nom n’avait pas été choisi au hasard, puisque c’est celui d’un barranco (canyon) de l’île voisine de Gran Canaria dont un tronçon sera intégré en 1987 au Parc Naturel de Doramas et converti en 1994 en réserve naturelle spéciale, car il héberge des habitats menacés et singuliers comme la laurisylve, comporte de nombreux endémismes, ainsi que des restes de fossiles. Il s’y trouvait aussi une flore et une faune liées à la présence d’eau douce car, jusque dans les années 1970, elle courait encore en surface sous la forme d’une authentique rivière aujourd’hui disparue à cause des captages par des conduites et des puits. Ses eaux riches en minéraux qui jaillissaient de la “Sainte Source” étaient suffisamment abondantes pour avoir donné lieu à la construction de la station thermale d’Azuaje désormais désaffectée. José Jaén Otero se consacra ensuite à plein temps à la recherche sur les plantes médicinales. Il parcourut l’archipel pour connaître la flore autochtone et rencontra divers herboristes qui lui enseignèrent leur savoir. En conclusion de ce travail, il publia en 1984 le livre “Nuestras Hierbas Medicinales” et en 1989, Manual de medicina popular canaria – Los secretos de nuestros viejos yerberos (Manuel de médecine populaire canarienne – Les secrets de nos vieux herboristes) qui eut un grand succès. Cédric en possède bien sûr un exemplaire où je puise les exemples suivants pour donner une idée de son contenu. – Photos : Le jardin potager de Katia sur la terrasse supérieure. – José Jaén Otero. –

Au chapitre “Asthme et bronchite” par exemple, on peut y lire que nombreuses sont les personnes qui souffrent de ces maux sur l’archipel canarien, en raison de l’humidité relative de l’air, des vents alizés et des poussières en suspension. Mais il signale en préambule que quelques aliments d’usage commun comme le lait, les oeufs et produits dérivés peuvent engendrer des sécrétions excessives de mucosités à l’origine de blocages respiratoires et de crises d’asthme. Il conseille de remplacer les laitages par des jus de fruits, pommes, papayes, poires, oranges… Il donne ensuite des recettes d’usage populaire dans le traitement de ces affections, à base d’origan, romarin et amandes ou encore thym, violette et bourgeons de pin… A la rubrique cholestérol, albuminurie et acide urique, il écrit que si nous avions demandé à ces petits vieux d’autrefois (et tout particulièrement à ceux qui réussirent à atteindre les cent ans) quelle opinion ils avaient à ce sujet, ils se seraient très certainement mis à rire et n’auraient rien compris à cette question. Et pourtant aujourd’hui, presque tout un chacun se voit frappé tôt ou tard de ces maux dus au continuel déséquilibre alimentaire, au bombardement consumériste et à l’ignorance, faute d’une information adéquate. – Photos : José Jaén Otero. – Page de couverture de son second livre. –

Les graisses d’origine animale (lait, produits laitiers, viande, oeufs, etc.) contiennent une forte proportion d’acides gras saturés, riches en cholestérol, qui obstruent les parois des artères. Les excès en aliments gras aux Canaries se paient très cher, car le climat ne se caractérise pas par des températures froides susceptibles d’éliminer les surplus de graisse dans le corps. Il est donc nécessaire de manger davantage de fruits et de légumes, de céréales, et d’abandonner ces plats gras à la viande de porc. Comme si cela ne suffisait pas, les gens boivent trop de boissons alcoolisées et ils ingurgitent des quantités immenses de protéines : saucisses, hamburgers, oeufs frits, charcuterie, etc. Ils surchargent de travail leurs reins et provoquent la formation d’albumine dans le sang et l’urine. Pour comble de ces maux, ils y ajoutent des excitants : café, thé, chocolat qui intoxiquent le corps avec une grande quantité d’acide urique. Il nous encourage à nettoyer notre organisme par une meilleure hygiène de vie et en consommant des artichauts ou des cardes, ou encore une soupe de céleri, pomme et oignon bien blanchis. Il conseille également la consommation de jus de cresson, chou, pomme, carotte et pomelos cru pour se débarrasser de l’acide urique. – Photo : Page de couverture de son premier livre. –

Le jardin de Katia à Tenerife reflète cet intérêt pour les plantes, l’orientation différente des terrasses permettant une grande diversité. Il ne peut subsister sans irrigation, car la roche volcanique poreuse de l’île ne retient pas l’eau qui s’accumule en profondeur dans des cuvettes imperméables. Une petite canalisation ouverte est reliée à un réservoir que Cédric est récemment venu aider à déblayer des gravats arrachés au terrain lors des dernières pluies torrentielles. Les figuiers de Barbarie envahissent les friches et flancs escarpés. En bordure d’escalier, des haricots et des courges croissent en enroulant leurs vrilles autour d’une barrière basse en bois. Une “fausse lavande” émet lorsqu’on froisse son feuillage une odeur bien différente, pas désagréable, mais bien moins douce que notre lavande aromatique. C’est sans doute la lavandula buchii, endémique de Tenerife, ou bien la lavandula canariensis. Les branches d’un amandier se couvrent de fleurs avant la pousse du feuillage. Un grand arbre aux longues feuilles vernissées en rosettes arbore déjà des hampes florales fanées. Il s’agit peut-être d’un néflier, très commun sur l’île. Après avoir bu une tisane confectionnée avec les herbes du jardin, nous nous rendons au-dessus de la ville chez Lucie. – Photo : Petit canal d’irrigation du jardin. –

Elle a eu le coup de foudre pour l’île lorsqu’elle a rendu visite l’an dernier à son cousin Cédric et elle a quitté Paris sans regret pour mener une vie bien différente. Durant quelques mois, il l’a hébergée, aidée dans son installation, conseillée pour l’achat d’une voiture, le choix d’une assurance, la location d’un terrain avec une petite habitation sommaire, mais disposant de l’eau et de l’électricité. Après l’avoir déblayé des vieilleries et pièces détachées diverses et variées accumulées par le propriétaire, passé le pinceau et un grand coup de balai, elle s’est lancée dans l’expérimentation agronomique ! Il faut dire que son jardin en terrasses contient déjà bon nombre d’arbres fruitiers. Elle a commencé à bâtir avec l’aide de son cousin et des amis un futur poulailler, un espace a été bêché pour y planter des légumes et elle vient juste de monter des buttes très techniques inspirées des principes de permaculture d’Emilia Hazelip. – Née à Barcelone en 1938 et installée en Provence en 1960, elle a développé l’agriculture synergétique après avoir lu le livre “La révolution d’un seul brin de paille” écrit par le microbiologiste japonais Masanobu Fukuoka -. – Photo : Les buttes pérennes de Lucie. –

De quoi s’agit-il ? Sur un terrain nu dont on a retiré la terre végétale, on dispose des troncs d’arbres dans lesquels l’eau (de pluie ou d’arrosage) va s’accumuler. Pour éviter qu’ils ne pourrissent et perdent leur propriété d’éponge, il faut les recouvrir soigneusement de branchages de façon à boucher tous les interstices et en faire un ensemble très compact, bien à l’abri de l’air. La terre végétale est redéposée sur le dessus, et celle du pourtour est également extraite pour renforcer l’épaisseur de la couche nourrissière et tracer une allée en fossé. Enfin, la butte est enfouie sous un tapis de feuilles ou d’aiguilles de pin. Afin de solidifier l’ensemble, des pierres ont été disposées en murets de soutènement. Une telle structure est réalisée pour avoir un système de potager ou de maraîchage à fertilité croissante, sans intrant et sans travail du sol, peu gourmand en eau. Les buttes permettent de gagner en surface, de créer des micro-climats, de conserver l’eau tout en évitant les excès, d’optimiser l’espace allées/surfaces cultivées, de ne pas tasser la terre que l’on cultive. Le mulchage systématique des buttes avec du BRF – bois raméal fragmenté – (ou paille, lin, chanvre, feuille,… mais pas de sciure) permet de limiter l’enherbement, l’évaporation et d’enrichir la terre lors de sa transformation en humus, de protéger la microfaune et mycorhize du gel, du soleil, du dessèchement et de l’érosion. Les allées sont aussi recouvertes de mulch pour éviter toute déperdition d’humidité. Cédric en a fait tout autant chez lui en maintenant sa butte entre des pieds de bruyère arborescente ou de genêt à balai. De retour en France, j’en ai parlé à mon amie Soledad qui a vu des pratiques similaires au Costa Rica, à une altitude où la température était élevée et où il tombait une bonne averse chaque jour de l’année. Les paysans coupaient l’herbe à la serpe et la laissaient sur le sol où elle formait une épaisse couverture. Ensuite, ils semaient le maïs directement dessus et les grains s’enfonçaient naturellement dans la terre où ils germaient, tandis que l’herbe coupée se décomposait progressivement. Evidemment, les conditions ne sont pas les mêmes à Tenerife. Il me tarde de voir les résultats dans quelques mois. – Photo : Pêcher. – Ci-dessous : La vue sur le jardin et le petit cône volcanique sur la côte de la vallée de Güimar. –

Il fait déjà nuit noire lorsque nous arrivons chez Cédric et Loreto, et c’est donc seulement le lendemain matin que nous découvrons les changements opérés dans leur habitation et sur la propriété. Deux fenêtres ont été percées sur la façade sud du bâtiment agricole qu’ils aménagent progressivement pour le rendre plus confortable. Désormais, depuis leur lit qu’ils ont gentiment mis à notre disposition, on peut voir le soleil matinal et la vue sur la caldeira du Teide saupoudrée de neige. Certes, la froidure hivernale à cette altitude de 1000 mètres condense l’humidité de l’air sur les vitres, et, pour bien profiter du paysage somptueux, il faut attendre un peu que la buée s’évapore aux premiers rayons, retardés d’une bonne heure par la présence à l’est de la chaîne montagneuse. Depuis la deuxième fenêtre ouverte dans la partie séjour, j’aperçois un bâtiment en construction. Cédric a décidé de bouleverser l’implantation de ses activités. Il a d’abord procédé à des travaux herculéens, déplacement de grosses roches qu’il a éloignées de la maison en les faisant rouler sur quelques mètres, comblement des vides par de la terre pour aménager une petite terrasse latérale sous les châtaigniers au sud, et même chose côté nord pour pouvoir monter la voiture et la garer le long de la façade opposée. Ensuite, en se promenant, il a vu que les forestiers déboisaient des pans entiers de montagne en amont de la vallée. Bien qu’il déplore de telles pratiques radicales, il s’est renseigné auprès d’eux et il a appris que le gouvernement de l’île avait décidé d’ôter les pins exogènes pour ne conserver que le pin canarien. Seule la partie à fort diamètre des troncs étaient vendus par les forestiers, les pointes étant destinées à être converties en rondins pour la cheminée. – Photo : La vue depuis la fenêtre de la chambre de Cédric et Loreto. –

Ayant fait ses calculs, il a convenu avec eux (ainsi que toutes les autorités municipales et autres qui étaient également présentes) de récupérer gracieusement 80 extrémités d’arbres déjà ébranchés. A raison de 20 par trajet, il les a entassées dans sa petite fourgonnette garée sur la piste forestière pour les emporter jusque chez lui ! Il a en effet le projet de déplacer ses chèvres qui devraient mettre bas au printemps pour les installer dans une bergerie plein sud, contre le muret qu’il vient de surélever et face à ses cultures. Quelques poteaux sont déjà dressés et il a commencé à poser des tôles qu’il recouvrira sans doute de palmes ou branchages pour climatiser l’abri. Les fortes pluies de l’automne ont détruit un muret qui s’est effondré sur les plantes aromatiques. Il a dû le reconstruire plus solidement et plus stable, car son nouveau poulailler s’y adossera, de même que les logements des canards et des lapins. L’idée, c’est d’avoir la litière souillée des animaux près du compost pour faire moins de va et vient avec sa brouette ou ses seaux. En exposant ses projets et le bilan de ses activités, il nous explique que la mise en place d’une ferme autosuffisante et productive demande du temps, de la patience et de la persévérance, d’autant plus qu’il n’a pas fait d’études préalables dans le domaine et qu’il n’a guère encore d’expérience. Il a tout à apprendre, les dates pour semer et récolter, les associations de plantes compatibles ou pas, le comportement des animaux… – Photo : La vue depuis la fenêtre du séjour. –

A ce propos, il a compris qu’il valait mieux éloigner ses semis du poulailler et les remplacer par de bons gros choux, car il y a toujours quelques poules ou canards qui réussissent à s’échapper en s’envolant par une déchirure de la toile qui recouvre leur enclos, et il vaut mieux leur fournir à picorer des plantes qui ne craignent rien et repoussent de plus belle. Ceci dit, je pense que l’enseignement agricole tel qu’il se pratique en France ne lui aurait pas convenu. Je me suis rendue récemment à une sortie organisée par le Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement (CPIE) du Seignanx au lycée agricole d’Oeyreluy, dans les Landes au sud de Dax, où quelques élèves nous faisaient une petite présentation fort sympathique et intéressante sur la relation ancestrale qui existe entre les barthes et l’agriculture. Il y avait une jeune femme compétente de l’association Barthes Nature et quelques jeunes éleveurs de bovins, dynamiques et impliqués dans leur association syndicale professionnelle locale. Par contre, lorsque nous avons visité les installations du lycée, nous avons découvert avec étonnement qu’il était très spécialisé, ne comportant qu’un élevage de bovins. Les élèves n’avaient aucune possibilité de se faire une idée générale de l’ensemble des filières possibles, et encore moins de pratiquer la polyculture et l’élevage diversifié “à l’ancienne” comme le fait Cédric. C’est d’autant plus dommage qu’une des enseignantes qui organisait cette manifestation tient avec son mari une ferme de maraîchage biologique dans le village. Lorsque, dernièrement, la tempête a détruit leurs serres et coupé l’électricité, le maire a fait passer de proche en proche un générateur pour maintenir froids les congélateurs et des familles se sont mobilisées pour les aider à réparer les installations. C’est dire la bonne ambiance qui règne. Quel dommage de ne pas faire profiter les élèves de cette expérience ! – Photos : Loreto ramène les chèvres à l’étable en passant devant le nouveau champ d’avoine. – Le four à pain et les deux tables construits sur la terrasse à l’entrée de la maison. –

Tandis qu’il surveille avec Loreto les chèvres en train de brouter les herbes légumineuses aux jolies grappes de petites fleurs violettes (de la vesce ?) qui poussent au milieu des ronces en bordure de propriété, il nous montre le nouveau champ qu’il a défriché. Le voisin qui devait passer le motoculteur a beaucoup tardé à venir, et il a refusé de passer sur les souches trop fraîches et dures de la bruyère arborescente, du genêt à balai et du tagasaste par crainte d’abîmer ses lames. Tous deux me racontent le plaisir qu’ils ont eu à semer à la volée l’avoine, puisant les graines dans un seau pour les répandre le plus régulièrement possible. On voit déjà poindre ce qui paraît à mon oeil peu averti juste une myriade de brins d’herbe. Elle sera fauchée cet été pour les chèvres qui devraient mettre bas au printemps à une date un peu tardive et auront besoin de verdure pour la lactation. C’est lorsqu’on dépend beaucoup du climat qu’on prend conscience des très grandes variations qui peuvent se produire d’une année sur l’autre. Lorsqu’ils ont pris possession de ces terres, il faisait très chaud et tout était desséché par le souffle brûlant et empli de poussière de la calima exhalée par le Sahara. – Photo : Fleur de chou. –

L’an passé, plus humide, ont apparu en fin de printemps quantités de nouvelles herbes fleuries qui tapissaient de mauve toute l’allée depuis la route jusqu’à la maison, et cette année, c’est toute l’île qui est verte, même le sud, tellement il pleut. La bruyère est presque blanche tant elle est florissante. Les asphodèles dressent leur tige qui se ramifie pour donner plusieurs fleurs pour la plupart encore en bourgeon. C’est aussi la première fois que Cédric et Loreto voient la neige recouvrir ainsi le Teide qui dépasse de la barrière montagneuse de la Fortaleza formant la bordure occidentale de la vallée de la Orotava. Ce premier matin est superbe, et nous pouvons prendre le petit déjeuner dehors, à une heure toujours très avancée puisqu’il faut nourrir les bêtes d’abord. Aujourd’hui, c’est relâche pour Cédric, il nous emmène visiter le MAIT, Museo de Artesania Iberoamericana de Tenerife, aménagé dans un bâtiment magnifique aux pièces construites autour d’un grand patio verdoyant. C’était au XVIIe siècle le couvent de San Benito Abad (abbé Saint Benoît), qui était régi par l’ordre des dominicains (actuellement ex-couvent de Santo Domingo). Au XVIIIe siècle, le couvent devint l’un des plus important de la province du point de vue de la beauté de ses installations (l’arc de pierre de l’entrée, le cloître, les plafonds en boiserie, l’escalier de pierre), en partie grâce à l’architecte, sculpteur et doreur canarien, Antonio de Orbarán. – Photo : Le Teide enneigé. –

Il se trouve dans la ville de La Orotava, à dix minutes en voiture du village d’Aguamansa. Nous sommes bien aux Iles Fortunées, la nature offre un spectacle luxuriant et nous avons vraiment de la peine à nous croire en hiver, si ce n’est la fraîcheur relative de l’air. En nous y rendant à pied depuis l’endroit où nous avons parqué la voiture, je tombe d’abord en arrêt devant un jasmin somptueux, odorant et immense. Un peu plus loin, une sorte de terrain vague en creux est totalement recouvert de bougainvillier rose vif et de lantana orange et jaune : ils sont impressionnants par le volume qu’ils occupent et l’exubérance florale dont ils font preuve. Nous commençons par la salle des instruments de musique où je remarque un pandero de las Nieves qui, malgré son air de ressemblance, n’est pas un tambourin (où l’on fait vibrer une membrane), mais un instrument que l’on secoue en le maintenant à l’horizontale pour faire résonner les clochettes et grelots. A côté, la caisse de résonance d’une guitare est entièrement plaquée d’une marqueterie très fine représentant un village avec sa place, une rivière, des maisons… Un violon à trois cordes résonne dans une courge évidée, sculptée et gravée d’un motif animalier. Une maracas est aussi faite d’une grande courge à la surface incisée, peinte et enserrée dans un filet aux mailles larges orné de graines enfilées aux intersections. Ailleurs, la peau d’un tatou recouvre le fond de caisse d’un instrument à corde. Deux petites flûtes ressemblent, de face, à des têtes de cochon, alors que de profil, il est évident qu’il s’agit d’oiseaux huppés ventripotents. Nous accédons à l’étage par l’imposant escalier de pierre blanche avec sa rampe assortie, surmonté d’une voûte octogonale aux planches rayonnant autour d’une pièce centrale ornée d’un double encadrement également octogonal. C’est l’étage de la vannerie qui comporte quelques pièces exceptionnelles, parmi lesquelles je remarque une barque de roseaux à la ligne très fine, avec sa voile rectangulaire, de style de celles qui étaient fabriquées sur le lac Titicaca. – Photos : “Vent”, Prix 2003 du MAIT, Argent, bois, grenat. Fernanda Silvestre, Argentine. – – Barque à voile du lac Titicaca –

De retour à l’extérieur, c’est encore la végétation “urbaine” qui ne cesse de m’étonner. Sur une placette, un drago a été incliné par le souffle d’une tempête. De fines hampes ramifiées chargées de petites baies vertes, jaune-orangé ou brunes, pendantes comme les boules d’un sapin de Noël, jaillissent de chaque bouquet sommital de longues feuilles aux pointes acérées. Cédric nous avait montré lors d’un précédent séjour l’intérieur d’un tronc brisé, très peu dense, filandreux et apparemment impropre à soutenir le poids d’un houppier si large et haut perché. Aujourd’hui, c’est la base des branches qui m’intrigue. On dirait des pattes d’éléphant à la vieille peau sèche et quadrillée qui se pressent en équilibre instable sur un tronc trop étroit, et font mine de vouloir prendre racine, oubliant qu’elles sont en l’air. Attirés par la vision lointaine d’un autre drago à la ramure majestueuse, nous nous dirigeons dans sa direction et faisons halte devant la maison des Marquis del Sauzal, construite par l’architecte Mariano Estanga en 1910 à l’emplacement de l’ancienne demeure de la famille Franchi, détruite par un incendie en 1905. Elle était célèbre à La Orotava pour ses précieux jardins (qui se visitent toujours) où poussait le légendaire drago de Franchi abattu par un ouragan en 1867. – Photos : Guitare en marqueterie (MAIT) – Drago (détail) – Figuier de l’Himalaya –

Son entrée est ombragée par un presque aussi vénérable figuier de l’Himalaya (Ficus auriculata), appelé aussi figuier à feuilles en oreilles d’éléphant, on devine pourquoi. Répandu dans toute l’Asie où il est pollinisé en Inde, Malaisie et Vietnam par l’insecte Ceratosolen emarginatus (une petite guêpe), il donne des myriades de figues comestibles ayant la forme un peu aplatie des pêches de vigne, et qui poussent en colonies serrées à même le tronc et les branches. Une relation de mutualisme s’est instaurée entre la plupart des espèces de figuiers et le blastophage. Ce minuscule insecte apparenté aux abeilles et aux guêpes a besoin du figuier, plus précisément de la figue, pour se multiplier. À son tour, le figuier a besoin du blastophage pour sa pollinisation. Pour que le système fonctionne, chacune des deux espèces doit “accepter” un compromis. Certains figuiers doivent être sacrifiés pour servir de pouponnières au blastophage et ne pourront jamais produire de semences. Inversement, un certain pourcentage des femelles mourra au cours de la pollinisation sans qu’elles aient pu pondre leurs oeufs, ce qui constitue une perte pour la génération future. Les figues pouponnières (ou caprifigues, littéralement “figues de bouc”), qui servent d’habitat au blastophage et qui sont parasitées par lui, sont immangeables. Les autres, dites “pépinières”, sont comestibles. Comme les unes et les autres poussent sur des arbres différents, on a longtemps cru qu’il s’agissait de deux espèces botaniques différentes, ce qui n’est pas le cas. Seuls certains types de figuiers ont recours à cette stratégie, notamment le figuier de Smyrne, dont les fruits sont particulièrement savoureux. À la fin du XIXe siècle, il fut introduit en Californie, mais, pendant des années, les arbres refusèrent de fructifier jusqu’à ce qu’on découvre le rôle que joue le blastophage dans leur pollinisation et qu’on en importe d’Europe. – Photo : Vannerie (MAIT) –

En réalité, les figues ne sont pas des fruits au sens botanique du terme. Il s’agit en fait de réceptacles charnus, appelés synconium ou sycone, qui contiennent les fleurs et, à maturité, une infrutescence d’akènes éparpillés dans une pulpe comestible – akène : du grec khainein, ouvrir, avec le préfixe privatif a, car ces fruits secs ont un péricarpe incapable de libérer spontanément la graine qu’il contient. Le synconium est d’abord une inflorescence en forme de petit sac qui enferme des centaines, parfois plusieurs milliers de minuscules fleurs unisexuées qui en tapissent l’intérieur. Les fleurs mâles se trouvent près de la petite ouverture (l’ostiole), mais la pollinisation autogame est impossible car leur maturité n’est pas synchrone avec celle des femelles. Une intervention extérieure est donc obligatoire. – Photo : Guitare-Tatou (MAIT) –

Les fleurs de nos figuiers sauvages européens sont pollinisées par la Blastophaga psenes. J’ai plusieurs figuiers dans mon jardin qui se sont développés à partir d’un arbre unique planté par le précédent propriétaire, et cela fait plusieurs années que je m’énerve à cause de l’un d’eux, devenu très grand et très beau, mais couvert en permanence de figues vertes parfaitement immangeables qui semblent ne jamais parvenir à maturité. Il est tellement volumineux que je n’avais jamais remarqué jusqu’à l’automne dernier que l’autre pied mis en terre en même temps arrivait à donner des figues bien comestibles, elles, en étirant ses branches vers le jardin du voisin pour sortir de l’ombre débilitante de son encombrant partenaire. J’ai maintenant la solution à mon problème. Je pensais avoir récupéré des rejets de mon figuier d’origine, mais ce devait être des semis naturels, parmi lesquels se trouvait un figuier “mâle” ou figuier de bouc. Ses figues vertes à l’apparence desséchée qui demeurent en hiver après la chute des feuilles abritent sans doute les larves de blastophages qui donnent naissance, vers la mi-mai, à une première génération d’insectes. Les blastophages femelles s’envolent par l’ostiole, tandis que les mâles meurent à l’intérieur de la figue sans l’avoir jamais quittée. En sortant, les femelles se frottent aux étamines des fleurs mâles disposées au niveau de l’orifice de sortie, et se chargent ainsi de pollen. – Photo : Guitare-Calebasse (MAIT) –

Elles visitent trois types de figues : les figues à fleurs femelles brevi-stylées du figuier de bouc dans lesquelles les femelles blastophages peuvent pondre et qui donneront des galles à la place des graines, au printemps (mamme) ou en été (profichi) ; les figues à fleurs femelles longi-stylées du figuier domestique qui ne permettent pas aux blastophages femelles de pondre mais qui, visitées par ces dernières et donc pollinisées, donneront des figues comestibles produisant des graines ; les figues à fleurs mâles réduites aux étamines. Seule la première option (à galles) donnera la génération suivante de blastophages de printemps qui recommencera le cycle. Comme pour la banane, du fait de l’intervention de l’homme, les formes cultivées du figuier ne portent pas de fleurs mâles et le fruit est obtenu par parthénocarpie (sans fécondation). Originaire d’Asie de l’ouest et du sud-ouest, la figue est considérée à l’heure actuelle comme le plus ancien fruit domestiqué, après la découverte en 2006, dans la vallée du Jourdain en Palestine, de neuf figues parthénocarpiques, c’est-à-dire ne produisant pas de graines et dont la culture nécessitait l’intervention de l’homme, en recourant à des boutures. – Photo : Aeonium à La Orotava –

Elles remonteraient à 9400 – 9200 avant J.-C. et elles auraient donc été domestiquées à la même époque que le riz en Asie, mais 1000 ans plus tôt que le blé, l’orge et les légumineuses. Le fruit défendu de l’arbre de la connaissance du bien et du mal dans le récit du Livre de la Genèse de la Bible est assimilé à la pomme dans la tradition chrétienne, mais à la figue dans la tradition juive. Vers -100 avant J.-C., Pline l’Ancien évoquait la culture de vingt-neuf variétés de figues différentes. Compte tenu de l’ancienneté de sa consommation, la tradition lui attribue une kyrielle de bienfaits thérapeutiques. Riche en vitamine B3 et en fibres, la figue favorise le transit intestinal. Comme le pruneau, elle est recommandée pour lutter contre la constipation. Grâce à une enzyme très active, son suc laiteux réduit les cors, les cals et les verrues, et son fruit chaud est utilisé en cataplasme sur les abcès dentaires. En usage externe, la décoction de figue est excellente en gargarismes contre les irritations de la gorge, la toux, l’enrouement et contre les fluxions dentaires (inflammation douloureuses des gencives ou de la joue due à un foyer infectieux dentaire). Emolliente et adoucissante, la figue sèche fait partie, avec le raisin sec, le jujube et la datte, des “quatre fruits pectoraux” (qui soulagent toutes les maladies atteignant les bronches, les poumons, le larynx). – Photo : Flûte-Cochon (MAIT) –

C’est de l’autre côté de la rue que se trouve le grand drago que je photographie à l’aveugle, bras tendus au-dessus de ma tête pour que mon objectif dépasse de la haute clôture opaque. Il est sans doute dans un parc contigu à l’Ermitage de Franchi, un petit temple construit au XVIe siècle et dédié à Nuestra Señora del Carmen. Un peu plus loin, un papayer (originaire du Mexique) présente une silhouette plus gracile, mais assez semblable au drago et au palmier avec sa structure en bouquets de feuilles assemblées à l’extrémité de branches clairsemées et peu ramifiées, guère moins épaisses que le tronc principal. Les gros fruits encore verts sont réunis à la base des longs pétioles des grands limbes découpés en lobes semblables à la feuille du figuier. Même la surface du tronc, marquée de cicatrices foliaires, a un aspect similaire de parchemin ridé. Les Aeoniums, plantes grasses aux feuilles en artichauts épanouis au milieu desquelles se dressent des hampes couvertes de fleurs jaunes en grappes, s’échappent des gouttières et des tuiles, donnant l’impression qu’elles se contentent de l’air du temps pour vivre. – Photo : Drago (La Orotava) –

L’après-midi, malgré la bruine persistante en altitude, nous ne résistons pas à l’envie de faire une balade en forêt. Dans l’humus noir recouvert d’un tapis roux d’aiguilles de pin prospèrent des champignons odorants. Les fougères adorent cette atmosphère humide, où leurs frondes découpées contrastent avec des plantes basses aux larges feuilles molles en forme de coeur au bord crénelé dont le dessus est vert tandis que la face inférieure arbore un beau mauve veiné de violet. C’est toujours un plaisir de marcher dans ce sous-bois à l’atmosphère ouatée, aux sons estompés, où le temps paraît suspendu. Les arbres sont envahis de lichen gris-vert suspendu aux branches tendues, telles des bras empêtrés dans des toiles d’araignées dont ils ne sauraient se défaire. Les longues aiguilles souples de pin canarien se sont accrochées dans leur chute aux rameaux où elles forment aussi des masses pendantes. Le menu feuillage de la bruyère arborescente ajoute à cette impression de flou permanent qui met en valeur la masse imposante et sombre de quelques uns des pins canariens dont le diamètre du tronc n’a rien à envier à celui de nos vieux chênes ou des séquoias légendaires. De retour à la ferme, Cédric apprend à son père à récolter les radis. Ils sont tout en longueur, il faut tirer ferme sur la plante en la maintenant à la base des feuilles pour dégager la racine pivot de sa gangue de terre ! Alentour poussent des petits pois, des blettes rouges, jaunes ou blanches, des choux, de la roquette, des poireaux, des pommes de terre bien sûr, mais aussi de la fève, du maïs et j’en oublie sûrement. – Photos : Pin canarien – Radis d’Aguamansa –

Le lendemain matin, c’est grand bleu et grand soleil sur Puerto de la Cruz où j’aperçois depuis ces mille mètres d’altitude la traînée blanche des vagues qui viennent se fracasser sur la côte rocheuse. Au-dessus d’Aguamansa, c’est toujours la danse des nuages parmi lesquels les rayons s’insèrent dans un ballet mouvant. Dès que les rayons atteignent la forêt ou la prairie, leur chaleur provoque un dégagement de vapeurs translucides. Cédric attend toujours ce moment pour emmener ses chèvres brouter sur les marges de sa propriété. Il dit qu’elles se rendraient malades en consommant une herbe gelée ou trop fraîche. Pareillement, il faut se garder de leur proposer de manger aux heures de forte chaleur. Il les empêche de bifurquer vers ses plantations où elles se dirigent, l’air de rien. Celle aux oreilles blanches semble intriguée par ma présence. Elle s’approche et je fais mine de la caresser, mais elle baisse la tête pour me défier. Mon pull s’accroche à sa corne effilée, j’ai à peine le temps de m’inquiéter que Cédric intervient. Il craint qu’elle ne m’abîme mon appareil photo que je tiens en bandoulière en me le cognant de son front dur. A la vérité, a posteriori, je me dis qu’elle aurait pu surtout me faire bien mal au ventre, peut-être même m’endommager un organe à l’intérieur, même si elle n’avait guère de recul pour s’élancer. Je me souviens du fracas qui résonnait dans la montagne, lorsque nous avions assisté au combat de deux béliers en début d’ascension du pic d’Anie dans les Pyrénées. C’était impressionnant et j’en avais mal à la tête, rien que de les voir et de les entendre ! – Photos : Chèvres de Cédric sur le tagasaste et dans la calendula –

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