Tourisme et captation de l’eau

[tp-single-map]
Cet article fait partie d'une série de publications appelée Rioja
Vois plus d'articles
14 min - temps de lecture moyen
Print Friendly, PDF & Email
27 au 29 novembre 2015

Quand les poules avaient des dents

Rioja, sur les traces de pas des dinosaures

Organisateurs : Mag & Jean-Jacques ; Participants : Anita et Jean-Vincent, Cathy & Jean-Louis, Cathy L., Françoise I., Françoise R., Françoise & Lucien, Jacqueline, Jean-François et Danièle G., Madeleine, Mylène, Charly et Marie-France

Lorsque notre parcours de visite, initié à Igea, nous amène à Enciso, je suis étonnée du changement qui s’y est produit depuis mon premier séjour en 2001. A l’orée du village dominé par l’église de Santa Maria de la Estrella se trouve un parc d’attraction de “paléoaventure”, “El Barranco Perdido”. D’un coût de 8 à 10 millions d’euros (3,5 millions d’euros pour la première tranche inaugurée à l’été 2009), c’est un produit touristique voulu et financé par la province de La Rioja dont le président du gouvernement, Pedro Sanz Alonso, est venu inspecter en mars 2009 les travaux en cours, en compagnie de la conseillère du tourisme Aranzazu Vallejo, les maires d’Enciso, Rafael Lafuente, et d’Arnedo, Juan Antonio Abad, le projet étant présenté par son responsable, l’architecte Mariano Esteban. Outre des divertissements aquatiques, dont une “plage crétacique” (du Crétacé), ce parc thématique contribuera, dit Sanz, “à convertir le patrimoine paléoichnologique (c’est-à-dire les traces de pas de dinosaures) de La Rioja en une ressource touristique majeure qui sera reliée au sentier thermal de Grávalos, Arnedillo et Cervera del Río Alhama, ainsi qu’à la Réserve de la Biosphère *”. L’architecte souligne “le respect de l’environnement quant à l’approvisionnement du matériel qui sera réutilisé pour la deuxième tranche des travaux et quant au traitement durable de l’espace” (j’adore cette langue de bois). La Conseillère du Tourisme a fait faire une étude hydrogéologique pour déterminer la quantité d’eau nécessaire au fonctionnement du parc et garantir l’approvisionnement d’Enciso (encore heureux !). La désinfection de l’eau des piscines s’effectuera grâce à un système de pointe, le rayonnement ultraviolet, qui évitera que les yeux soient irrités après le bain et cette technologie d’avant-garde facilitera l’épuration et le traitement postérieur de l’eau. Toute l’eau éliminée lors du renouvellement des bassins sera traitée et réutilisée pour l’arrosage des espaces verts, 33 mètres cubes étant ainsi récupérés sur les 43 nécessaires au bon fonctionnement du parc (on ignore si ce cubage est à l’heure, au jour, au mois ou à l’année !). Il est prévu d’établir un ticket unique qui donnera accès au Centre d’Interprétation d’Enciso, situé en bas du village, dans une ancienne fabrique de sandales réhabilitée, aux visites guidées des gisements d’ichnites (traces de pas fossilisées des dinosaures) et au parc en construction (je constate qu’ici aussi la concurrence entre villes voisines fait rage : quid du superbe musée d’Igea ?). Le maire d’Enciso se réjouit de ce projet qui contribuera au maintien de la population dans le village et favorisera le développement économique et touristique de la zone. Sanz Alonso rappelle que ce parc se différencie des autres espaces thématiques car il est conçu comme un parc de paléoaventure qui permettra aux visiteurs de se transformer en paléontologues, géologues ou archéologues amateurs, à la recherche de restes, fossiles et ossements dans une excavation, pour les identifier, classer les diverses traces ou aider à reconstituer des squelettes.” – Photos : ci-dessus, le village d’Enciso – ci-dessous, que pensent ces bovins de toute cette agitation humaine ? –

(*) En effet, les vallées des rivières Leza, Jubera, Cidacos et Alhama ont été déclarées Réserve mondiale de Biosphère par l’UNESCO le 9 Juillet 2003. En voici la définition : “C’est un territoire inscrit au Programme Homme et Biosphère de l’UNESCO qui recherche le développement de la population dans le respect de son environnement et dans une relation équilibrée avec la nature. Ce type d’espace se distingue des autres espaces protégés par le rôle reconnu à l’être humain ; la nature, aujourd’hui, est le produit d’une évolution conjointe de l’homme et du milieu naturel, d’une évolution qui a été harmonieuse pendant des millénaires mais qui s’est infléchie avec la Révolution Industrielle dans le sens d’une rupture de l’équilibre. (Je suis très étonnée de ce diagnostic : il y a deux poids, deux mesures, la dévastation de la forêt amazonienne – par exemple – est vilipendée – à juste titre -, mais les forêts de la péninsule ibérique sont au contraire sacrifiées sur l’autel du sacro-saint pastoralisme, le paysage dévasté étant qualifié de “résultat d’une interaction culturelle” avec la nature). Les objectifs des réserves sont les suivants : Promotion du développement économique et social durable, en fonction des besoins de la population. Application de modèles de développement durable, contribution à la formation, à l’éducation environnementale et à la recherche scientifique. Conservation des paysages, des espèces, des écosystèmes et de la diversité biologique (ce qui implique le gel de la situation actuelle et l’impossibilité de restaurer les milieux par un reboisement naturel ou des plantations ?). Activités humaines : la population exploite les ressources naturelles de la zone de façon traditionnelle : élevage extensif (brebis, vaches et juments) sur les hauteurs ; céréales, oliviers, amandiers, vigne, cultures maraîchères et fruitières dans les zones humides des fonds de vallées. Plus récemment, un secteur services basé sur le tourisme thermal traditionnel (Arnedillo et les thermes de Cervera et de Grávalos en cours de restauration) prend de l’ampleur – cela signifie que des hôtels, comme en Galice, captent et s’approprient les sources d’eau chaude qui étaient auparavant en libre accès -. Ces activités sont complétées par un tourisme rural naissant et lié au patrimoine naturel et culturel (gisements fossiles, randonnée, monuments, artisanat..). L’activité industrielle est peu présente sur la réserve et se concentre dans les communes périphériques en communication avec le couloir de l’Èbre. L’activité éolienne est très présente. La fabrication artisanale d’espadrilles et de laines “de berger” existe toujours. Caractéristiques écologiques : la réserve est située au centre de la zone sud-est de La Rioja. Dans cette zone de montagne ibérique méditerranéenne, les sommets dépassent rarement les 1600 mètres au dessus du niveau de la mer. On y trouve des écosystèmes méditerranéens précieux tels que les buissons de substitution (maquis de romarin, thym, cistes, ajoncs) – les seuls à avoir résisté à la dévastation due au surpâturage -, chênes-lièges (Quercus ilex), bois de chênes tauzin (Q. Pyrenaica), chênes rouvres (Q. Faginea et Q. Humilis) et des hêtraies n’ayant pas connu le passage de l’homme (Fagus silvatica). – Photo ci-dessous : Barrage sur la rivière Cidacos à quelques centaines de mètres du village et du parc “El Barranco perdido” –

Comme preuve supplémentaire du traitement “durable” de l’environnement sur la commune d’Enciso, un barrage dit “de régulation” de la rivière Cidacos est en cours de construction depuis 1997 (presque 20 ans!). Il a été commandité par le Ministère de l’agriculture, de l’alimentation et de l’environnement, la Confédération hydrographique de l’Ebre (CHE) et les Eaux des rivières d’Espagne (ACUAES). Son budget est de 98,3 millions d’euros (61,5 millions à l’origine), auquel il faut ajouter 7,8 millions d’euros de “mesures préventives et correctrices de l’impact environnemental” (c’est moi qui souligne), plus les travaux de renforcement des talus de la route LR-115 qui a dû être déplacée à cause du barrage. Selon l’article en lien, le lac de retenue permettra d’améliorer l’approvisionnement en eau pour un usage domestique, agricole et industriel. C’est l’infrastructure hydraulique la plus ambitieuse qui se construit à l’heure actuelle dans la Communauté autonome, avec une capacité de 46,5 hectomètres cubes. Elle bénéficiera à 63 000 habitants, permettra d’irriguer presque 5 500 hectares sur les communes d’Arnedillo, Santa Eulalia, Herce, Arnedo (15 000 hbts), Quel, Autol et Calahorra (25 000 hbts), qui pourront s’étendre à 8 000 hectares après l’exécution du plan d’irrigation. (On peut lire entre ces lignes que l’Espagne poursuit la captation de toutes ses ressources hydriques pour développer l’agriculture “industrielle” par irrigation intensive, une eau qui ira essentiellement sans doute dans les plaines riveraines du Cidacos autour d’Arnedo et de l’Ebre autour de Calahorra, où sont concentrés les deux tiers de la population visée). L’exécution de cet ouvrage a généré de nombreuses “difficultés” (détaillées un peu plus loin), les travaux se trouvant même paralysés pendant un temps. De ce fait, le budget initial a largement été dépassé (de plus de moitié), mais les travaux devraient se conclure à la fin 2016. Le barrage fait quasiment 62 mètres de hauteur et a nécessité 457 500 mètres cubes de béton, appliqué par couches successives. – Photo : Bassins publics d’eau thermale à Arnedillo, testés par Mylène (eau à 40°C dans le bassin de droite, en amont des trois autres bassins), Anita et Jean-Vincent ont préféré tester les thermes de l’hôtel situé un peu en amont sur le Cidacos – Schémas ci-dessous : Chevauchement de Cameros en relation avec la position du barrage d’Enciso – Carte de localisation des anciens séismes –

La mise en route se fera sur plusieurs mois, car le remplissage s’effectuera par cote avec vidange partielle pour observer le comportement des versants. L’association Ecologistes en action s’oppose à cet ouvrage en mettant en avant les risques de glissements de terrain et de sismicité. Voici la traduction de leur étude. “Ce haut bassin de la rivière Cidacos est situé dans la zone centrale du bassin de Cameros, constitué de roches du Crétacé composées de grès, argiles et calcaires. En raison de la tectonique compressive durant le Cénozoïque, le bassin s’est déplacé vers le nord à la faveur d’une grande faille ou chevauchement qui se situe à une moyenne de 5 km de profondeur sur une grande partie de son étendue. L’activité de cette grande faille se poursuit à l’heure actuelle par une sismicité relativement importante attestée par les tremblements de terre répertoriés d’Arnedillo (1817), Turruncun (1929) et Inestrillas (1961), avec des intensités maximales qui atteignirent le niveau 5 sur l’échelle de Richter, sans parler d’autres séismes de moindre ampleur mais de plus grande fréquence.” – L’activité thermale de Gravalos et Arnedillo est due aux remontées d’eau chaude par ce réseau de failles. De même, le nom de Turruncún, petit village précédemment évoqué pour ses mines de lignite, proviendrait du basque “iturri” (source, fontaine), car il y jaillit aussi des eaux thermales, mais celles-ci à température ambiante. Turruncún eut jusqu’à 300 habitants au début du XXème siècle. Le tremblement de terre de 1929 eut son épicentre sur la commune et fut ressenti dans tout le quadrant nord-ouest de l’Espagne et jusqu’au sud-ouest de la France. Il engendra de graves dégradations dans le village et les mines de lignite dont l’exploitation dut cesser. Le village périclita peu à peu et, en 1965, il y fut construit le dernier édifice public du village, l’école, qui, selon la chronique, n’entra jamais en service, faute d’élèves. La population aurait principalement migré à Arnedo pour servir de main d’oeuvre dans l’industrie de la chaussure. – Après cet aparté, voici la suite de la traduction. “Ce sont probablement les effets de ces tremblements de terre qui auraient fait apparaître des fissures sur les tours de la paroisse de San Servando (Arnedillo) ou de Santa Maria de la Estrella (Enciso). A l’emplacement du vallon et du barrage, la structure géologique montre une inclinaison des strates plus ou moins constante vers le NE qui induit des glissements de terrain sur les versants, comme l’ont révélé quelques exemples caractéristiques à l’aval du barrage d’Enciso. Le risque de glissement de terrain a pu paraître anecdotique au début parce que le cours du Cidacos a une orientation NE-SO, mais les nombreux méandres qu’il décrit sur toute cette zone rendent plus important le risque d’instabilité.” – Photos : Bassins publics d’eau thermale à Arnedillo, testés par Mylène (eau à 40°C dans le bassin de droite, en amont des trois autres bassins) – Ci-dessous : Le nouveau tronçon de la LR-115 dont une bretelle mène au barrage : ce bout de montagne est tellement érodé qu’on ne peut même pas dire que la route y creuse une balafre ! –

L’association “Ecologistes en action” souligne que “Le cas le plus spectaculaire est le mouvement intervenu durant la construction du nouveau tracé de la route entre Enciso et Yanguas, sur la partie haute qui domine le futur lac de retenue, et qui a longtemps empêché la poursuite des travaux. Le reste du vallon est aussi affecté par des glissements de ce type qui deviendront plus graves lorsque le bassin sera rempli, en raison de l’effet négatif de la pression de l’eau sur la stabilité des versants. Etant donné la hauteur de l’eau à l’intérieur de la retenue, le déclenchement de glissements de terrain dans le lac aura des effets catastrophiques, avec la génération de vagues et l’inondation en aval du village d’Enciso et du parc de paléoaventure El Barranco Perdido. Arnedillo et ses thermes, un peu plus bas, pourraient aussi en pâtir. Par ailleurs, un changement de mode de construction s’est produit “de façon improvisée” (disent les opposants), avec l’ouverture d’une carrière à 17 km du barrage, nécessitant la construction d’une route asphaltée pour s’y rendre, ce qui a contribué à augmenter considérablement le budget initial. Cette décision a été prise après avoir envisagé des alternatives plus “viables” (selon la Confédération Hydrographique de l’Ebre qui devrait veiller à la santé de nos rivières), comme de démanteler les berges du Cidacos entre Enciso et Peroblasco pour en extraire les matériaux des terrasses fluviales. Le résultat, c’est que le matériau de construction est peu adéquat et il a nécessité des modifications successives pour obtenir une composition de béton compatible avec l’édification du corps du barrage. La réponse de ce matériel expérimental à la présence de l’eau de retenue et d’eau souterraine est une inconnue qui donnera probablement lieu à de nouveaux changements et improvisations lors de l’exploitation du barrage”, toujours selon l’association “Ecologistes en action”. – Photos : Vieil olivier isolé – Ancien pont près de l’église à pilier extérieur ? –

Pour lever toute velléité d’opposition, je lis que le Ministère de l’environnement, du milieu rural et marin, uni à la Confédération hydrographique de l’Ebre, consacre un budget additionnel de 132 987 Euros (une paille par rapport à l’investissement réalisé) à la réalisation d’un parc municipal près du barrage. En effet, il a été prévu un Plan de restitution territoriale qui comprend l’amélioration, par des plantations, du parc existant à l’entrée d’Enciso, la création d’un nouveau réseau d’irrigation, la réfection du chemin autour du village, la construction d’un parking et la fermeture d’une parcelle adjacente au cimetière municipal. Le parc municipal se trouvera à un emplacement “stratégique” par rapport à la nouvelle portion de route en construction et au barrage d’Enciso. Il faut y ajouter la stabilisation du versant gauche (2,7 millions), la réfection de la LR-115 dont le tronçon entre Arnedillo et Enciso a été endommagé par la noria de camions (2,1 millions), l’amélioration de l’approvisionnement en eau de Yanguas (281 731 €), la construction d’un sentier fluvial piétonnier sur la rive droite du Cidacos à Enciso (175 300 €), la réfection du réservoir d’eau d’Arnedillo (237 195 €) et le pavage du “Camino de la Nevera” de Yanguas (212 870 €). La Confédération Hydrographique de l’Ebre promet enfin de réparer toutes les chaussées qui auront eu à souffrir du fait des travaux, notamment pour accéder à Yanguas… Enfin, pour clore la liste de tous ces grands travaux “durables” (le terme s’impose désormais), le groupe CEOSA Construction se réjouit d’avoir emporté le marché du parc éolien de Préjano et Enciso pour le Grupo Eólicas Rioja, d’un budget de 1,5 million d’euros. Elle devient ainsi une des premières entreprises à entreprendre la construction d’aérogénérateurs sur La Rioja. Sur le site, on peut lire que la société relève un véritable défi, car il s’agit d’un grand ouvrage public avec des mouvements de terrain, des installations et urbanisation… – Photos : Traces de pas de dinosaures – Ci-dessous : Eoliennes – Un paysage aussi pelé que si l’altitude moyenne était de 4000 mètres, alors qu’elle n’est que de 600 mètres –

S’abonner
Notifier de
0 Commentaires
Inline Feedbacks
Voir tous les commentaires
0
Que pensez-vous de ce récit ? Donnez votre avisx