À la recherche de l’ours

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Cet article fait partie d'une série de publications appelée Ossau
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5 mai 2016
Jean-François Gl. et son fils Hugo, Jacques, Pascal, Cathy

« Je suis né en ville, c’est la nature qui était une conquête… Que des êtres très différents de nous vivent en dehors de notre volonté et de nos systèmes, voilà ce qui m’a toujours émerveillé… Pour moi, voir un ours était à la fois un rêve fabuleux et une nécessité de l’existence normale, dans un monde auquel je me sens rattaché et que je ne peux croire révolu à jamais… Je ne voyage pas pour me dépayser, mais pour retrouver ma patrie, plus authentique, sans les ravages d’une industrialisation excessive. Sachant fort bien que ce besoin de nature sauvage est un besoin de civilisé, son recours contre un milieu dont le schématisme l’écrase, comme le primitif échappe, par le feu et la hache, à la forêt dont l’immensité l’étouffe… », fragments extraits de « Chœur de loups et autres histoires d’ours », de Robert Hainard. – Illustration : Ours (Robert Hainard, gravure, Retezat) –

A deux reprises Jean-François m’a proposé de m’emmener sur un secteur fréquenté par l’ours, mais à chaque fois l’excursion a dû être différée, pour une raison ou une autre. Alors, quand il m’a de nouveau contactée, je n’ai pas hésité. Cette fois, je suis disponible, la météo favorable, Jacques a répondu présent, et Pascal s’est libéré de son travail, décidément trop tenté par l’aventure. En dernière minute, un cinquième randonneur s’est joint au groupe, le jeune Hugo, douze ans, fils de Jean-François, qui s’avèrera un excellent compagnon et un très bon marcheur, vaillant et autonome, galopant même parfois comme un jeune chiot de ci, de là, avec un dynamisme que je lui envie. Jacques est passé me prendre à 5 heures du matin, nous avons rejoint à Bayonne le reste de la troupe et transféré nos affaires dans la voiture de Jean-François. Dès 7h30, nous sommes à pied d’œuvre au petit hameau de Goust, situé juste après Laruns et les Eaux-Chaudes, dans la vallée d’Ossau surtout connue des randonneurs pour son pic bifide se reflétant dans un chapelet de lacs. – Photos : Panneau figurant l’ascension jusqu’à la cabane de Besse – Ci-dessous : Des sommets enneigés entourent la vallée d’Ossau –

Le soleil commence à peine à éclairer les cimes des premiers contreforts pyrénéens qui nous entourent. Jean-François nous a avertis que le démarrage de la balade serait un peu rude, mais qu’ensuite la pente se ferait plus douce. Une difficulté imprévue nous oblige à faire quelques détours : le petit bois au-dessus de la dernière ferme de Goust a été passablement bouleversé par des travaux forestiers et Jean-François ne reconnaît plus le chemin. Peu importe, après une demi-heure de va-et-vient, nous finissons par rejoindre le bon sentier et il peut se détendre et profiter de la vue magnifique. En dépit du printemps bien avancé, les plus hauts sommets découpent encore sur fond de ciel bleu leur silhouette coiffée de blanc. A nos pieds, des parterres d’oxalis petite oseille forment un tendre écrin vert pâle constellé de blanc à la lathrée clandestine qui n’offre au regard qu’un groupement serré de fleurs violettes plus ou moins ouvertes. Durant la nuit ou en cas de pluie, les feuilles et les fleurs de l’oxalis se referment et adoptent un port tombant qui se remarque encore en cette heure matinale. – Photos : Balisage du sentier – Oxalis petite oseille –

Cette élégante petite plante vivace et comestible tapisse les sous-bois humides ombragés jusqu’à 1800 mètres d’altitude. Symbole de la Trinité, elle est l’emblème de l’Irlande, on l’appelle “trèfle irlandais” ou “shamrock” en anglais. Incorporée dans les mayonnaises, les vinaigrettes ou ajoutée aux salades, elle amène une touche acidulée agréable. En petite quantité, elle relève les potages, les omelettes et s’accommode très bien avec les poissons. Riche en acide oxalique et oxalate de potassium, il faut toutefois la consommer avec modération et la déconseiller aux rhumatisants et aux personnes sujettes aux calculs rénaux, tout comme les épinards et l’oseille. Une seconde floraison a lieu l’été, donnant de nombreuses fleurs sans pétales qui produisent des fruits ovales à 5 angles. A maturité, ils éclatent brusquement en dispersant leurs graines. Ce curieux système de reproduction existe également chez la violette odorante. – Photo : Lathrée clandestine –

Quant à la lathrée clandestine, elle pousse au pied des arbres, souvent en bordure des cours d’eau. On la rencontre dans toute la France, avec une prédilection pour l’ouest, le massif central et le sud-ouest. J’en ai repéré en aval de chez moi, en pleine ville d’Anglet, en bordure d’une portion non (encore) busée d’un ruisseau. L’absence totale de couleur verte indique qu’il s’agit d’une plante parasite (sur la photo ci-contre, les feuilles appartiennent à d’autres plantes)  : elle plonge dans les racines de peupliers, saules, aulnes ou même chênes pédonculés des “suçoirs” proches de ceux du gui. Ils vont constituer de petites canules par lesquelles la sève va passer de la plante hôte au parasite et le nourrir, un peu comme une transfusion… Ses feuilles écailleuses sont souterraines et son réseau de racines suceuses très développé, dont le poids peut atteindre plusieurs kilogrammes, enserre étroitement les racines de l’arbre hôte en un rhizome imposant. Toutefois, l’arbre hôte ne souffre aucunement de sa présence, contrairement à d’autres parasites suceurs comme le gui lorsqu’il prolifère… Les fleurs de la lathrée, pollinisées grâce à l’action du vent ou suite à la visite d’une abeille, produisent des graines que la plante, comme l’oxalis, est capable de projeter à quelque distance. Elles tombent alors souvent dans l’eau et, emportées par le courant, elles finissent par s’échouer sur un site favorable. Elles peuvent aussi être disséminées grâce à l’action d’un oiseau ou même se retrouver au cœur d’une fourmilière, emmenées par une ouvrière. Dans tous les cas, si l’humidité le permet et si la racine d’un arbre hôte se trouve à proximité, une nouvelle clandestine va pouvoir pousser. Mais il faudra toutefois attendre dix ans avant qu’elle produise la moindre fleur ! – Photos : Vert printanier des jeunes feuilles de la hêtraie – Vue sur Goust et, tapi dans l’ombre, le village des Eaux-Chaudes bâti en bordure du gave d’Ossau –

A chaque halte, Jean-François nous fournit quelques informations pour nous faire comprendre la situation de l’ours dans les Pyrénées, actuelle et passée, ainsi que la mission qu’il a remplie en tant que bénévole au sein du Réseau Ours Brun (ROB), chapeauté par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS)*. Après la rude montée dans la forêt, nous débouchons sur le plateau de Lusque, vaste pâturage encore fréquenté l’été par des troupeaux qui le maintiennent en l’état. Une sente en pente douce le longe à flanc de colline ; elle fut très probablement tracée initialement par les ours, nous dit Jean-François, pour devenir à partir du Néolithique un chemin de transhumance des troupeaux menés par les humains. – Photo : Quelques arbres majestueux ont été épargnés par les forestiers –

(*) Créé en 1972, l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage est un établissement public sous la double tutelle des Ministères chargés de l’Ecologie et de l’Agriculture. Il remplit cinq missions principales répondant aux axes majeurs de la dernière Conférence environnementale, dans la suite du Grenelle de l’Environnement :

  • la surveillance des territoires et la police de l’environnement et de la chasse,
  • des études et des recherches sur la faune sauvage et ses habitats,
  • l’appui technique et le conseil aux administrations, collectivités territoriales, gestionnaires et aménageurs du territoire,
  • l’évolution de la pratique de la chasse selon les principes du développement durable et la mise au point de pratiques de gestion des territoires ruraux respectueuses de l’environnement,
  • l’organisation de l’examen et la délivrance du permis de chasser.

Le domaine vital de l’ours brun a-t-il toujours été cantonné aux montagnes ? Pas du tout ! Voici un extrait de l’historique présenté par Ferus, association pour la conservation de l’ours, du loup et du lynx. “L’Ours brun (Ursus arctos) est apparu en France il y a environ 250 000* ans. Depuis, il n’a jamais disparu de notre pays. A l’époque romaine, il était encore présent partout en France, en plaine comme en montagne. En quelques siècles, la chasse et le déboisement déciment les populations de plaine. Dès le Moyen-Âge, l’ours ne se rencontre plus que dans les massifs montagneux de l’Est, du Sud et du Centre de la France. Ensuite, le déclin de l’ours se poursuit à cause de la chasse, du braconnage, du poison, de la dégradation et de la destruction de son habitat, au point de conduire l’espèce au bord de l’extinction (en France). A l’aube de la seconde guerre mondiale, l’ours n’est plus présent en France que dans la chaîne pyrénéenne… Dans les années 1950, on estime qu’il y a encore 70 ours, répartis sur l’ensemble des Pyrénées. En 1960, la population pyrénéenne d’ours bruns se fragmente en deux noyaux, l’un dans les Pyrénées occidentales et l’autre dans les Pyrénées centrales. En 1984, 15 à 20 ours sont encore présents dans les Pyrénées occidentales et 5-6 dans les Pyrénées centrales. Au tout début des années 1990, le dernier ours des Pyrénées centrales disparaît. Il reste alors 7 à 8 individus dans le noyau occidental, entre les vallées d’Aspe et d’Ossau. En 1995, l’effectif de la population pyrénéenne (française) n’a jamais été aussi faible, avec 5 individus dont une seule femelle. Face à ce constat dramatique, il est décidé de procéder au renforcement de la population d’ours bruns des Pyrénées, notamment grâce à l’association Artus (devenue depuis Ferus, après sa fusion avec le Groupe loup France). L’idéal aurait évidemment été de renforcer le noyau occidental. Cependant, face à une opposition politique forte, il a été choisi de réintroduire l’ours dans la partie centrale des Pyrénées.” – Photo : Gentiane de Koch –

Le premier ours, l’hémicyon, est apparu il y a environ 20 millions d’années. Les évolutions successives ont fait apparaître l’ancêtre de l’ours brun, il y 8 millions d’années : l’ours d’Auvergne ou ours étrusque. C’est de cette branche que descend le célèbre ours des cavernes (Ursus spelaeus) dont les premières traces remontent à 1,5 millions d’années. Très répandu en Europe, il disparaît à l’époque aurignacienne (- 30 000 ans env.) qui coïncide avec l’explosion démographique humaine. À la fin de l’ère tertiaire, les ours d’Auvergne et étrusques se répandent sous différents climats et donnent naissance en Chine, à l’ours brun actuel, il y a 600 000 ans environ. Ses plus anciens fossiles remontent à 500 000 B.P. (years Before Present, années avant aujourd’hui). L’ours brun parvient en Europe autour de 250 000 B.P. et peu après en Afrique du Nord. Au Pléistocène (2,58 Millions d’années – 11 700 B.P.), soit jusqu’à la fin de la dernière glaciation, les ossements d’ours brun sont communs dans les Iles britanniques où il aurait évincé l’ours des cavernes. Il pénètre en Alaska vers 100 000 B.P., mais ne se déplace vers le sud qu’à partir de 13 000 B.P., après l’extinction du bien plus grand Arctodus simus. – L’auteur de l’article en lien dit toutefois que l’Arctodus simus, essentiellement carnivore, était un charognard, plutôt qu’un prédateur, d’après la conformation de sa mâchoire courte et puissante, plus comparable à celle d’une hyène que d’un lion. Il rappelle que l’extinction de la grande faune du Pléistocène (dont les mammouths en Sibérie) coïnciderait avec l’expansion de l’Homo sapiens qui aurait chassé jusqu’à l’exterminer une faune raréfiée et affaiblie par cette dernière période de glaciation peut-être plus sévère et éprouvante que les précédentes -. L’ours brun occupe le plus large éventail d’habitats, du niveau de la mer jusqu’à une altitude de 5 000 m (Himalaya), avec une préférence pour les paysages semi-ouverts, se mettant à couvert pour son repos diurne en Amérique du Nord, tandis qu’il occupe plutôt un habitat forestier et/ou montagnard en Europe où il a davantage été pourchassé. De même, il est relativement diurne en Amérique et plutôt de moeurs nocturnes ou crépusculaires en Europe. C’est aussi l’espèce la plus omnivore, ce qui lui a permis de survivre dans l’hémisphère nord malgré les profonds changements climatiques qui se succèdent (cf. schéma ci-dessus). – Schémas : Dimensions comparées de l’arctodus simus et d’un humain de taille 1,80 m – Ci-dessous : Population d’ours brun dans les Pyrénées en 2015 – Photo : Plateau de Lusque –

Autrefois indigènes en Asie, en Europe et en Amérique du Nord, les ours bruns sont maintenant éteints dans de nombreuses régions et ont vu leur nombre considérablement réduit dans d’autres. L’espèce se maintient essentiellement dans certains massifs montagneux. La population totale des ours bruns est estimée à environ 250 000 sur l’hémisphère nord. Les plus grandes populations vivent en Russie, avec 120 000 ours, aux États-Unis avec 32 500 ours et au Canada avec 21 750 ours. En Europe, il y en a environ 14 000, répartis très inégalement sur l’ensemble du territoire. Ainsi, la Slovénie compte aujourd’hui une population d’ours importante tandis que l’Autriche voisine est en train d’assister à la disparition, peut-être définitive, de l’espèce. Les effectifs les plus importants sont en Roumanie, et en Suède. Les populations les plus menacées se trouvent à l’ouest (Autriche, France, Espagne, Italie) mais la situation est fragile également en Serbie, au Monténégro, en Macédoine, en Albanie, en Ukraine, en Lettonie et en Biélorussie.

Son comportement alimentaire varie en fonction des ressources du territoire. Ainsi, l’ours brun vivant en Suède est essentiellement carnivore alors que l’ours de moyenne montagne (Pyrénées, Monts Cantabriques ou encore Slovénie) est essentiellement végétarien. Les ours bruns d’Europe sont plus discrets et plus nocturnes que les ours bruns américains. D’une façon générale les ours préfèrent les couverts forestiers où ils trouvent refuge et protection, et évitent les milieux ouverts (prairies, landes, zones rocheuses). Chez les ours bruns de souche pyrénéenne, la fraction d’aliments d’origine végétale représente 80 % des composants des crottes. Elle comprend plus d’une trentaine d’espèces. Les baies jouent un rôle important ; elles représentent ici, à elles seules, plus de 30 % des restes retrouvés annuellement dans les excréments. Les ours bruns de souche slovène réintroduits dans les Pyrénées centrales ont un comportement alimentaire semblable à celui des ours autochtones. La part des végétaux constituant leur régime alimentaire est toutefois plus faible puisqu’elle représente 68 %, au profit des composants animales, et notamment des insectes, qui représentent au moins 20% des aliments consommés. La fraction animale issue des mammifères est quant à elle à peu près équivalente (environ 14%). – Photo : Oursons –

Evolution de la population mondiale depuis le néolithique
Evolution de la population française sur le long terme (source Wikipédia)
Evolution de la population de 1815 à 2000 en Autriche, Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni
Evolution de la population française de 1800 à 2000

La réduction de la biodiversité en France mise en évidence par la quasi-disparition de grands prédateurs comme l’ours, le loup et le lynx au cours des derniers siècles est inversement proportionnelle à la croissance démographique humaine, un phénomène qui n’est ni local ni propre à la France, mais mondial. Les deux premiers schémas ci-dessus montrent en effet la similitude des courbes où l’on observe depuis la fin du Moyen-Age, et surtout depuis le début de l’ère industrielle, une augmentation du taux de croissance des populations humaines qui s’accentue considérablement. Les deux schémas suivants illustrent la relative homogénéité de cette évolution parmi cinq pays européens, à l’exception de l’Autriche. En ce qui concerne la France, l’accélération s’intensifie encore après la Seconde Guerre mondiale. – Gravure : Egypte ancienne, traite d’une vache –

Mais je pense que cette courbe démographique humaine est la conséquence d’un phénomène plus ancien qui a profondément influé sur le comportement de l’humanité à l’égard de la nature et sa biodiversité : il s’agit de l’avènement du Néolithique après la dernière glaciation. Cette ère se caractérise par l’invention de l’agriculture et de l’élevage, souvent accompagnée d’une sédentarisation des populations. Ce nouveau mode de subsistance apparaît indépendamment en plusieurs endroits dans le monde. En Europe, il se propage à partir du Moyen-Orient. Des études très récentes de séquencement du génome humain effectuées à partir des années 2000 sur des ossements remontant à diverses époques de ces derniers 10 000 ans montrent que des groupes humains auraient migré, avec leurs semences et leur bétail, et auraient remplacé en Europe les populations de chasseurs-cueilleurs. Grâce au style distinct des poteries qu’ils fabriquaient, on peut suivre leur expansion à partir des Balkans selon deux itinéraires, l’un par la côte nord-méditerranéenne et l’autre par la vallée du Danube. Voici les liens vers les publications scientifiques mentionnées en références de l’article sur l’Europe néolithique de Wikipédia : dans le journal d’Oxford, “A common genetic origin for early farmers from Mediterranean Cardial and Central European LBK cultures (Une origine génétique commune pour les premiers fermiers des cultures caractérisées par la céramique méditerranéenne cardiale et la céramique danubienne rubannée)”, sur le site Biorxiv, “Eight thousand years of natural selection in Europe (8000 ans de sélection naturelle en Europe)” et le site Eurogenes blog, “ASHG 2015 abstracts : Genome-wide data on 34 ancient Anatolians identifies the founding population of the European Neolithic (Des données sur le génome de 34 anciens Anatoliens permettent d’identifier la population fondatrice de l’Europe néolithique)”. – Photos : Habitations mises au jour à Skara Brae (Orcades, Écosse), le village néolithique le plus complet d’Europe – Ci-dessous : Reconstitution d’un village néolithique (Musée de Wels, Autriche) – Schéma : Expansion néolithique (exprimée en BCE, before Christ era, années avant Jésus-Christ) –

En février dernier, un cours dispensé au Muséum national d’histoire naturelle de Paris (Jardin des Plantes) avait pour thème : “Du Paléolithique au Néolithique, impact des activités humaines sur le milieu végétal”. En effet, si les activités des chasseurs-cueilleurs ne modifiaient pas le milieu végétal dont l’évolution ne dépendait que des variations climatiques, à partir du Néolithique, agriculture et élevage vont interférer avec la dynamique naturelle de la végétation. C’est pendant le réchauffement climatique holocène (depuis 10 000 ans) que s’enregistre cette transition. Les nouveaux comportements de subsistance des sociétés préhistoriques vont modifier durablement les paysages en surimposant l’impact de l’anthropisation aux effets du réchauffement climatique global consécutif à la dernière glaciation de Würm. Les cultures pratiquées et/ou les phases de déforestation sont visibles sur les diagrammes polliniques (analyse des pollens préservés dans les tourbières). Ainsi, la palynologie permet de dissocier l’influence du climat de la pression anthropique pour analyser l’origine des changements environnementaux au cours de l’Holocène. – Schémas ci-dessous : Etude de Didier Galop ” La conquête de la montagne pyrénéenne au Néolithique : Chronologie, rythmes et transformation des paysages à partir des données polliniques ” –

Diffusion des activités agro-pastorales sur le versant nord-pyrénéen supposée à partir de l’apparition des indices polliniques d’anthropisation

Voici des témoignages bien plus récents sur les conséquences de l’élevage sur le paysage montagnard. Martel (1930), explorateur de la France souterraine, cité par Claude Dendaletche dans son Guide du naturaliste dans les Pyrénées – La vie sauvage et celle des hommes en montagne [Delachaux et Niestlé, 1997], n’est pas tendre avec le pastoralisme ovin au Pays Basque :
«À Sampory-Eraycé, nous avons pris sur le fait les ravages que les moutons espagnols perpètrent dans le peu de forêts qui subsistent. Ils viennent tondre notre territoire. Et la responsabilité de ceux qui le lui abandonnent, au lieu de reconstituer nos forêts, est écrasante. Dans toute la région d’Arlas-Eraycé, où la carte ne marque rien de tout ce qui vient d’être énuméré, nous constatâmes donc, en dix jours, l’existence insoupçonnée de trente gouffres, trois pertes actuelles, un grand lapiaz et une zone absorbante de plus de 20 km². On ne sait pas où reparaissent les pluies perdues, ni la fonte lente de ces inutiles emmagasinements de neige ! Et le mouton achève d’arracher le dernier brin d’herbe, le dernier terreau végétal, décoiffant toujours de nouvelles crevasses sur cette surface grêlée de trous. C’est d’autant plus grave que dans les Pyrénées basques, la limite des arbres est exceptionnellement basse (1 500 m au lieu de 1 800 m), parce que les troupeaux enlèvent tout, les jeunes pousses, l’herbe et la terre végétale ; le calcaire engloutisseur d’eau, vient alors offrir aux pluies l’insatiable écumoire de ses milliers de crevasses et abîmes. Et c’est l’effroyable fléau de la dessication progressive, – de la “fin du monde par la soif” -, de la terrible marche “à la lune” que j’ai prédite dès 1902. On est prévenu ! » 
– Schéma : Martel, Rapport sur l’exploration souterraine hydrologique des Pyrénées en 1908 –

De même, Michèle Evin, géologue, professeur des universités à la retraite et botaniste, écrit dans son introduction à un article consacré à l’érosion et au surpâturage dans les Alpes du Sud.
«On appelle surpâturage le fait de mettre plus de bêtes sur un pâturage que le territoire ne peut en supporter sans dommages. Il peut survenir à toutes les altitudes. Les dégradations sont toutefois plus importantes en montagne en raison de la pente, de la nature des terrains et de la fragilité de certaines formations végétales. Le surpâturage occasionne des transformations dans le cortège floristique : les plantes “refusées” par le bétail prennent le pas sur des espèces plus diversifiées et fragiles. Il génère aussi des effets mécaniques qui, en se cumulant dégradent le couvert végétal et favorisent à terme l’érosion et la torrentialité. [La Garance voyageuse, n°68, dossier spécial Surpâturage, hiver 2004.]» 
– Illustration : Expédition Martel I, Juillet – Aout 1908 –

Le Conservatoire des Espaces Naturels (CEN) a mené, de 2000 à 2006, un inventaire des milieux humides dans les Pyrénées-Atlantiques, et il anime une cellule d’assistance technique pour les zones humides (autrefois appelée réseau SAGNE). C’est ainsi qu’il a une très bonne connaissance de ces milieux, aussi bien en plaine qu’en montagne. Dans le cadre de diagnostics de massif sur le pays de Cize au Pays Basque, le Conservatoire assiste techniquement la Commission syndicale du Pays de Cize, maître d’ouvrage. Le constat général, en montagne, est un surpâturage localisé aux zones d’abreuvement ou de reposoir. Ainsi, dans le massif de Cize, il a été constaté un surpiétinement de massifs de sphaignes* des tourbières (exemple, celle d’Arxilondo, commune de Lecumberri) et des risques d’eutrophisation liés aux déjections animales. Face à cette menace sur des milieux humides exceptionnels, et arguant des risques réels d’enlisement du bétail bovin, il a été proposé la mise en défens totale ou sélective (on ne laisse passer que les ovins) sur certains sites. Cette mesure expérimentale couvre par exemple 5% de la superficie du site d’Arxilondo. Toutefois, Thierry Laporte le rapporte, «la réduction de la pression du pâturage en montagne est difficile à mettre en oeuvre», d’autant que le problème est la concentration du pâturage sur certains espaces plus riches en herbe. Une autre conséquence du surpâturage est la colonisation des estives par le gispet (Festuca ekia), une plante endémique des Pyrénées que les animaux mangent quand elle est tendre puis délaissent plus tard lorsqu’elle est rêche. C’est donc typiquement une plante «refusée» qui prend la place d’autres espèces.

* Les sphaignes lorsqu’elles meurent donnent naissance à la tourbe. Un certain nombre de ces espèces est menacé. On en compte plus de 15 espèces sur la tourbière citée. – Photo ci-dessous : Tourbière d’Archilondo (CPIE Pays basque) avec ses plantes carnivores (Drosera) –

L’archéologue Jean Guilaine, dans son dernier livre, “La seconde naissance de l’Homme au Néolithique”, montre que le rapport aux animaux s’est fortement modifié entre espèces élevées et espèces chassées. Par ailleurs, l’homme a été obligé de composer avec ses contemporains; de nouvelles règles de sociabilité sont apparues. L’appartenance à une communauté, la propriété d’un espace ou d’un troupeau vont modifier complètement le comportement de l’espèce humaine. C’est probablement de cette époque que datent les premières “guerres”. Dans ce contexte, la disparition ou raréfaction de l’ours dans les pays européens apparaît comme un signal d’un phénomène plus large : la destruction d’une portion toujours plus importante de la nature sauvage prendrait les proportions d’une crise biologique* tendant vers des extinctions de masse comparables à celles qui résultèrent de la chute d’une météorite s’ajoutant à un volcanisme dévastateur qui mit fin au règne des dinosaures. Selon certaines sources (WWF), les populations d’animaux vertébrés auraient chuté de 58% entre 1970 et 2012. Ainsi, la démarche de protection de l’ours brun dans les Pyrénées peut aussi être envisagée sous un autre angle de vue : considéré comme une “espèce-parapluie”, sa protection sur l’étendue de son territoire ou de sa niche écologique permettrait la protection d’un grand nombre d’autres espèces dont l’existence est également mise en péril par l’extension des activités humaines.

* Une extinction massive ou grande extinction, appelée aussi crise biologique, est un évènement relativement bref à l’échelle des temps géologiques (quelques millions d’années maximum) au cours duquel au moins 75 % des espèces animales et végétales présentes sur la Terre et dans les océans disparaissent.

Si manifestement le Néolithique a offert une certaine sécurité alimentaire qui s’est traduite par un taux de croissance démographique supérieur aux périodes antérieures, une réflexion se développe de nos jours sur les problèmes sanitaires soulevés par ce nouveau mode de subsistance. J’avais lu il y a quelques années “De l’inégalité parmi les sociétés : Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (Guns, Germs and Steel: The Fates of Human Societies)”, de Jared Diamond, qui décrivait notamment comment les populations indo-américaines avaient été davantage décimées par les germes dont étaient porteurs les Européens, du fait de leur contact étroit avec le bétail (variole, peste, tuberculose), que sous le coup des armes plus meurtrières dont ceux-ci étaient équipés. Dans un autre ordre d’idée, une équipe de scientifiques s’est interrogée sur l’existence d’une coévolution éventuelle entre, d’une part, la pratique de l’élevage laitier initiée il y a quelque 12 000 ans et, d’autre part, la mutation d’un gène permettant la tolérance au lactose* chez l’adulte, qui serait apparue il y a 5 à 7 000 ans. Ces deux facteurs se seraient mutuellement renforcés et répandus, donnant un avantage compétitif aux éleveurs par rapport aux chasseurs-cueilleurs. Avant l’apparition de cette mutation génétique qui offrit un confort digestif aux consommateurs de laitages frais, le lait était probablement stocké dans un estomac de vache (brebis, chèvre, chamelle) où il caillait. Après égouttage du petit-lait à travers une passoire en céramique, le fromage était obtenu par affinage de la pâte grâce aux ferments naturels du lait. Ce produit était presque exempt de lactose, mais conservait les avantages nutritionnels du lait. Cette coévolution de l’élevage laitier et de la tolérance au lactose semble être avérée dans les zones rouge à jaune du schéma ci-dessous, soit globalement la péninsule arabique, le Pakistan et Nord-Ouest de l’Inde, l’Europe et l’Afrique de l’Ouest. Un contre-exemple a été trouvé en comparant le taux de présence du gène mutant chez des éleveurs kazakhs d’une part et des agriculteurs Uzbek-Tajiks d’autre part. Les individus tolérants sont légèrement plus nombreux chez les éleveurs nomades (31,3%) que chez les agriculteurs (21.8%), mais la différence n’est pas très significative. On explique cela par le fait que les éleveurs consomment surtout du lait fermenté qui ne nécessite pas de posséder la lactase (une enzyme) puisque le lactose est déjà hydrolysé par les bactéries du lait. Néanmoins, cette étude met en évidence l’adaptation remarquable d’une grande partie de la population européenne adulte à la consommation de lait non transformé. – Le pourcentage d’adultes intolérants au lactose se répartit ainsi dans les populations actuelles mondiales : Asiatiques 90 %, Africains 80 %, Autochtones d’Amérique 62-100 %, Hispaniques 53 %, Caucasiens 15 %, France : nord 20% sud 50%.– Photo : Tesson de passoire utilisée pour produire du fromage ou du yaourt –

* Nota : On parle d’intolérance lorsque le corps présente une difficulté à digérer ou absorber un composé. Dans ce cas, le corps ne possède pas suffisamment d’enzymes nécessaires à la digestion du composé (lactose, gluten, protéines bovines, saccharose, etc.), ce qui peut provoquer des crampes d’estomac, des ballonnements, des nausées (voire des vomissements) ou encore des diarrhées, mais également des maux de tête et une grande fatigue. Une intolérance n’implique pas forcément une exclusion (sauf cas du gluten), le corps est simplement carencé en enzyme, il peut donc digérer la substance, mais à petite dose. La plupart des intolérants au lactose peuvent manger un yaourt ou boire un verre de lait sans que cela pose de problème. Ce qu’il faut éviter serait plutôt d’enchaîner des pâtes à la crème, un fromage, un yaourt et une crème brûlée. Toutefois, le lactose est le principal nutriment énergétique des nourrissons. Il doit être hydrolysé par la lactase intestinale pour pouvoir être digéré. Chez la majeure partie des humains, l’expression du gène codant la lactase décline avec l’âge et les adultes ne l’expriment pratiquement plus. L’adulte intolérant au lactose ne peut donc le dégrader que dans une limite maximale de 7g/jour. En cas de dépassement, le lactose est transformé par les bactéries intestinales en hydrogène, produits de fermentation et agents toxiques comme l’acétaldéhyde, l’éthanol, l’acide formique, le méthane. Ces toxines peuvent agir sur le système nerveux, le système cardiovasculaire, les muscles et le système immunitaire. – Schéma : Persistance de la lactase chez les adultes en pourcentage de la population –

Deuxième remarque : Les teneurs en lactose varient selon les produits laitiers. Ainsi, les fromages affinés ne contiennent plus de lactose et le beurre non plus. La crème fraîche en contient un peu, mais comme on n’en consomme en général qu’une petite quantité, cela n’aura pas d’incidence digestive. Seul le lait, les fromages frais (faisselle, fromage blanc…) et autres produits laitiers frais contiennent du lactose. Les yaourts, aussi bien nature qu’aromatisés, en contiennent également, mais la présence des ferments lactiques favorise la digestion du lactose chez les personnes qui le digèrent mal.

Poursuivons sur ce thème des bouleversements alimentaires engendrés par la révolution du Néolithique. On parle d’allergielorsque le corps apporte une réponse immunitaire en présence d’un composé. Dans le cas de la consommation de laitages, une allergie peut apparaître à la caséine, l’α-lactalbulmine, la ß-lactoglobuline (qui sont des protéines de lait), etc. Une allergie implique une réponse du système immunitaire : le corps considère la substance comme du non-soi, un ennemi en quelque sorte. Il sécrète alors un type d’anticorps bien particulier, les immunoglobulines E (IgE), qui vont aller attaquer la substance. La “force” de l’allergie va dépendre de la quantité d’IgE produite. La réaction allergique peut se présenter sous plusieurs formes :

  • Réaction cutanée : plaques rouges, boutons, démangeaisons, gonflements. Si l’allergie est très violente, la réaction peut aller jusqu’à l’œdème de Quincke.
  • Réaction respiratoire : asthme, toux, râles, éternuements, nez qui coule.
  • Réaction gastro-intestinale : crampes d’estomac, diarrhées, vomissements, ballonnements.
  • Dans les cas les plus graves, la réaction peut aller jusqu’au choc anaphylactique (tachycardie, hypotension).

Les produits contenant naturellement de la caséine sont les suivants : beurre non clarifié, crème, fromages, laits animaliers (vache, chèvre, brebis, bufflonne, jument, etc.), viande de bœuf, viande de veau. Voici une liste indicative de produits à base d’aliments contenant de la caséine : plats préparés, biscuits, gâteaux, pâtisseries, pâtes à tartes (feuilletée, sablée, brisée), yaourts, margarines, chocolat au lait et blanc (seuls certains noirs sont garantis sans caséine), sauces/soupes toutes prêtes (ketchup et mayonnaise compris! Seule la moutarde fait exception), charcuteries industrielles. Le lait contient plus de trente protéines, toutes potentiellement allergisantes. Les caséines et la β-lactoglobuline sont le plus souvent en cause, mais toutes les protéines peuvent être incriminées. La caséine est impliquée dans les allergies durables. Les signes cliniques sont variés : digestifs (50 à 60% des cas), cutanés (10 à 39% des cas) ou respiratoires (20 à 30% des cas). Bibliographie : “Le lait et la santé – Ce qu’en disent aujourd’hui des chercheurs indépendants” – Par Ane Bodil Søgaard, Karen Østergaard, Troels V. Østergaard – Photos : Jean-François inspecte les marques sur un tronc – Leur convergence montre qu’elles ont été creusées par l’homme, et non par l’ours –

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