Baronnies – Flore-Faune

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Provence
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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

Nous partons sur la crête. Une fauvette grisette pépie en ritournelle aiguë. Les pierres bousculées par nos pas s’entrechoquent avec un son de verre ou de faïence brisée. Les buis arborent toutes les couleurs, du vert foncé au jaune-orange en passant par les brun-rouge. Beaucoup de flambés volettent, très reconnaissables aux grandes bandes noires longitudinales qui tranchent sur le blanc crème de leurs ailes. Je ne sais pourquoi, j’ai toujours l’impression qu’ils volent à reculons, peut-être à cause de la forme curieuse de leurs ailes antérieures. Les plantes hôtes de la chenille sont le prunellier, les cerisiers dont le cerisier à grappes, les aubépines et aussi les pêchers et les amandiers. Nous admirons une belle Erèse cinabre. Sur un blog, je lis que cette araignée a une identification changeante : on l’appelle aujourd’hui Eresus kollari, une appellation pas forcément encore acceptée par la communauté. Une publication récente fait état de plusieurs espèces potentiellement présentes en France, il y en aurait au moins deux, E. kollari et E. sandaliatus, et peut-être trois avec une nouvelle espèce décrite dans les pays de l’Est, E. moravicus… Un professeur de collège apporte, avec humour, les précisions suivantes que je complète à d’autres sources. “Cette charmante bébête a 8 pattes, et pas d’antennes : ce n’est évidemment pas un insecte. Les araignées sont à part, caractérisées par leurs “chélicères”, sortes de crochets placés à l’avant de la bouche leur servant à mordre. La femelle creuse un terrier en forme de tube dont l’entrée est recouverte d’une soie particulière émise par des filières spécialisées (le cribellum). Cette tanière est difficile à détecter. Le tissage de la toile prend plusieurs nuits pour être achevé, mais celle-ci ne lui sert pas à capturer les insectes qu’elle attrape avec ses pattes lorsqu’ils passent à proximité de son trou. On distingue très facilement le mâle de la femelle : le mâle est petit (1 cm) et très coloré, alors que la femelle est deux fois et demie plus grosse, et entièrement noire. Elle n’est mature qu’au bout de 3 ans, et ne procèdera qu’à une seule ponte. Une fois arrivé à maturité, en automne ou au printemps, le mâle quitte son trou et se met à la recherche d’une femelle qui, elle, reste sédentaire. Les femelles peuvent vivre quatre ans et ne quittent pas leur terrier où a lieu l’accouplement. Les femelles ne mangent pas le mâle. Notre érèse pond ses oeufs dans un cocon qu’elle cocoone (!) jusqu’à la naissance des petits : elle le porte à la surface durant la journée pour le réchauffer et la nuit, elle le cache à nouveau dans son terrier. Le cocon est constitué d’une enveloppe interne, blanc nacré, qui contient les œufs et d’une enveloppe externe, épaisse et plus sombre à laquelle s’accrochent des débris. Mère attentionnée, après leur éclosion, elle gardera ses petits durant une longue période : ils peuvent muer six fois avant de sortir. Si la mère meurt de vieillesse, elle peut être mangée par ses enfants ! Mamans, retenez la leçon…: ne négligez pas le goûter de nos collégiens !! Comme chez beaucoup d’animaux, le mâle est donc plus vivement coloré et paré que la femelle : ceci joue un rôle lors de la reproduction. Chez ces espèces, la femelle “choisit” le mâle avec lequel elle acceptera de s’accoupler. Ceux-ci déploient alors tous leurs charmes pour séduire ces dames, et les couleurs en font partie puisqu’elles sont souvent associées à un bon état de santé du prétendant, qui sera donc un bon reproducteur… Il est fréquent que la femelle choisisse le mâle le plus coloré, le mieux paré, bref, le plus séduisant… A sa façon, notre mâle sur la photo est donc un Brad Pitt !!…” – Photos: Aurore de la Cardamine immobilisée quelques secondes dans un sachet transparent par Dimitri pour nous permettre de l’observer pausément – Erèse cinabre (Eresus kollari) – Ci-dessous: Arbre brûlé lors d’un incendie au milieu des buissons de buis et amélanchiers qui ont repoussé –

Nous nous trouvons tout près du Diois que Dimitri nous avait fait connaître en septembre 2010. Une orchis pourpre porte haut sa grappe de fleurs dont le casque rouge-brun contraste avec le labelle clair ponctué de pourpre. La roche que nous foulons recèle un fossile d’ammonite d’un diamètre de 2 cm. Les premiers fossiles de ces mollusques céphalopodes apparaissent dans les strates du Dévonien (419,2 – 358,9 Ma) et ils disparaissent peu après la crise K-T Crétacé-Paléocène (65 Ma). La taille de leur coquille va de quelques millimètres à plus de 2 mètres de diamètre ! Leur nom est lié à la forme spiralée de leurs coquilles fossilisées qui évoquait pour l’écrivain et naturaliste romain Pline l’Ancien (23-79 ap. J.-C.) les cornes d’Ammon, le dieu égyptien, généralement représenté portant des cornes de bélier et une autre corne droite et perpendiculaire au milieu du front. C’est aussi pourquoi le nom de genre des ammonites se termine souvent en «ceras», du grec κέρας, la corne (Exemple : Pleuroceras). Nous nous promenons toujours au milieu de grands buissons d’amélanchiers aux fleurs blanches, entourés de thym et de genêt épineux aux fleurs jaune vif. Dans la hêtraie en contrebas, une chouette de Tingmalm fait entendre son pou-pou-pou-pou doux et répétitif. Elle niche dans les trous d’arbre, sa préférence allant aux anciennes loges creusées par un pic noir. La vue porte jusqu’au Devoluy enneigé, au sud de Grenoble. Un circaète Jean-le-Blanc fait du sur-place en un “vol de saint-esprit” caractéristique ; il descend dans le verger, puis reprend son poste dans les airs avant d’effectuer un élégant glissé pour changer de terrain de chasse. Ses proies préférées sont les grandes couleuvres (à collier ou d’Esculape). Une telle spécialisation est un phénomène assez rare chez les rapaces. Les serpents et les lézards sont avalés entiers si bien que l’on peut voir la queue du reptile dépasser du bec alors que l’oiseau est déjà en train de digérer la tête ! Une Vanesse du Chardon, ou Belle Dame, est en migration. Contrairement à l’Aurore, elle est polyvoltine, sans diapose, elle vole toute l’année mais change de domaine de résidence. En Europe et Amérique du Nord, suivant le lieu où elle réside, il y aura une à trois générations, la dernière migrant vers le sud, Mexique ou Afrique du Nord où les Vanesses auront jusqu’à quatre générations, avant de repartir vers le nord, parfois en faisant le trajet en deux générations. Les plantes-hôtes sont variées, grande ortie, chardon, mauve sauvage, tussilage, bardane, artichaut, lavande, cirse. – Photos : Fossile d’ammonite – Ammon-Râ, relief, Temple d’Ammon, Kawa, Ancienne Nubie (Soudan) – Ammonite, reconstitution avec une tête inspirée de celle de son cousin le nautile aujourd’hui bien vivant –

Le tout petit Argus frêle vole en une ou deux générations d’avril à septembre, sans migration, et pond sur sa plante hôte, l’anthyllide vulnéraire, une fabacée (légumineuse) à fleurs jaunes. Ses chenilles sont soignées par des fourmis, en particulier Lasius alienusLasius niger, Formica fuscaFormica rufibarbis et Myrmica rubra, grâce auxquelles il hiverne au stade de chenille mature bien au chaud et à l’abri dans une fourmilière. Dimitri nous montre encore un calosome. C’est un carabe, insecte coléoptère, vivant ordinairement sur le sol et dont les élytres ont des reflets verts métalliques. Sa larve, ressemblant quelque peu à une chenille, est le plus grand prédateur des chenilles processionnaires qu’elle va parfois chercher en grimpant aux arbres. Si l’étude des migrations de papillons a débuté dès le XIXe siècle en Angleterre, il a fallu attendre le XXe pour que les entomologistes néerlandais et allemands, suivis par les suisses et les danois, constituent également un réseau d’observateurs. La France est encore à la traîne, le premier suivi national de la migration automnale du Vulcain ayant été organisé pour la première fois en 1998 avec très peu de participants, une quarantaine de personnes y prenant part l’année suivante. Sur ces entrefaites a été créé l’Office pour les Insectes et leur Environnement (OPIE) dont le premier objectif est de constituer un réseau d’observateurs suffisant pour la collecte d’informations. Selon les termes d’Antoine Lévêque, entomologiste coordinateur OPIE-Insectes migrateurs, “en effet, tout migrateur, oiseau, poisson, baleine ou papillon, suggère la notion de ressources naturelles partagées et rappelle que la protection de l’environnement est devenue un enjeu commun à tous les peuples. En ce sens, qui du Vulcain ou de la Belle Dame deviendra, à l’instar du Monarque du Nouveau Monde, notre emblème européen ?” – Photo (ci-contre et ci-dessous): Belle-Dame – Carte : Migrations de la Belle-Dame en Europe –

Photo ci-dessus de g. à d. et h. en b. Homme-enfant, bondrée apivore ?, buse variable, milan royal ; aigle royal, vautour fauve ; percnoptère, grand corbeau, vautour moine ; gypaète barbu – Ci-dessous: Les 3 petites silhouettes à droite, Grand corbeau, buse variable, milan royal ; à gauche, aigle royal, vautour fauve ; en bas, percnoptère, gypaète barbu –

Chemin faisant, nous admirons trois espèces d’orchidées, une orchis pourpre, une orchis militaire et une ophrys bécasse. Dimitri dépose à ses pieds des silhouettes d’oiseaux : Gypaète, percnoptère, vautour fauve, vautour moine, grand corbeau… pour nous apprendre à les reconnaître, aussi bien de dessus qu’en contre jour par dessous (angle de vue beaucoup plus fréquent). Il nous fait remarquer la queue cunéiforme (en forme de coin, étagée) du gypaète, du percnoptère et du grand corbeau. L’aigle royal a une envergure de 195 à 227 cm pour 3,5 à 6,5 kg, le vautour fauve est plus imposant, 240 à 280 cm pour 9 à 10 kg, le vautour moine est le plus grand et le plus lourd, 250 à 295 cm pour un poids allant jusqu’à 13 kg. Le gypaète barbu immature a un plumage sombre jusqu’à 5-6 ans et ses proportions diffèrent de l’adulte : il est plus étendu en longueur qu’en largeur pour éviter les chutes. A ce propos, je rappelle que le livre “La pompe à Jules” de Michel Mouze offre des descriptions d’anthologie totalement hilarantes sur les premières expériences de vol des jeunes vautours fauves. Le gypaète est adapté pour évoluer en haute et très haute montagne où il se nourrit de bouquetin, chamois, isard. Ses pattes sont emplumées pour être protégées du froid. L’aérologie y est très complexe, dans sa quête d’animaux morts, il rase le relief, ce qui nécessite un vol très technique. Par contre, le vautour fauve plane au-dessus des montagnes basses où les courants aériens sont beaucoup moins perturbés. Il n’empêche que je me souviens d’une balade accompagnée par Dimitri aux Peñas de Itsusi, par grand vent, où les parents vautours fauves devaient faire preuve d’une véritable virtuosité pour ne pas aller se fracasser contre la falaise où les nids étaient dispersés sur toutes les corniches disponibles. – Photos : Orchis pourpre – Orchidée ? –

Lorsqu’une brebis vient à mourir, les corbeaux et les pies sont aux premières loges, mais ils sont incapables de la manger – si ce n’est les yeux -, car leur bec est pointu et non crochu. Ils attendent donc que les vautours fauves aient repéré leur manège pour accourir en troupe nombreuse. Ceux-ci entaillent le cuir par les orifices naturels, sortent les viscères, les muscles, mangent très rapidement les parties molles : en une demi-heure, le cadavre est dévoré jusqu’à l’os, la peau retournée comme une chaussette. Les corbeaux profitent de la curée pour tâcher d’en chiper quelques miettes. Ensuite, c’est le tour du vautour percnoptère qui se charge de picorer le caillé de sang, les ligaments, les restes entre les vertèbres. Le vautour moine mange aussi les fragments durs, peau, cartilages, tendons, peu de viande molle. Enfin, le gypaète, surnommé le casseur d’os (Quebranta huesos en espagnol), arrive après la curée pour avaler les os : il est capable d’ingurgiter d’un coup des tarses de 20 à 25 cm ou le bout d’une patte avec son sabot ! Bien sûr, les poils et sabots ne sont pas digérés, il les recrache sous forme de pelote, par contre, les os sont dissous par les sucs digestifs, les plus gros étant emportés dans les airs pour être précipités sur un pierrier où ils se brisent. Les vautours sont complémentaires et non concurrents. Petit aparté: Eschyle (526-456), le plus ancien des trois grands dramaturges de l’antiquité grecque, aurait péri, selon la légende, du choc causé par la chute d’une tortue jetée depuis une grande hauteur par un aigle royal qui pensait fracasser la carapace sur une pierre ! C’était à Gela, sur la côte méridionale de la Sicile… – Photo ci-dessous : Détail du labelle de l’Orchis pourpre ? –

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