PACA, des côtes aux cimes, Briançon 1

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Randonnées naturalistes dans le Briançonnais

Le vallon de Cervières

Quelle chance ! Pour notre séjour avec Rando Oiseaux à Briançon, notre petit groupe réside toute la semaine dans un joli appartement loué à un jeune couple avec enfants, au Paradis (cela ne s’invente pas !). Depuis quelques années, pour la France, Dimitri Marguerat est assisté de Luc Médrinal qui nous régale avec des repas originaux et copieux ; il est aussi artiste photographe et botaniste, entre autres compétences. Yves Zabardi, ancien accompagnateur de haute montagne et fondateur de l’agence Rando Oiseaux, nous offre sa compagnie pour nous guider dans “son pays” et fournir tous les “tuyaux” à Dimitri qui ajoutera par la suite cette destination à son programme de randonnées naturalistes.

Les trois compères, Dimitri Marguerat, Yves Zabardi, Luc Médrinal
Cône de pin à crochets

Le lendemain de notre arrivée, nous prenons le petit déjeuner à 6h30, départ à 7h30 dans le véhicule à neuf sièges conduit par Dimitri. Yves indique la direction, vers le col de l’Izoard, puis Cervières, et nous prenons la route des Fonts où nous nous garons. Au programme, un petit circuit pédestre au nord du vallon. Un petit accident viendra ternir la journée: Jean-Louis, en chutant, s’ouvre la lèvre. Yves nous accompagne aux urgences à Briançon où le médecin le recoud avec plusieurs points de suture. Sitôt qu’il nous a déposés, Yves repart et rejoint le groupe qui pique-nique. Quant à nous, nous gagnons à pied l’appartement, tout proche de l’hôpital, pour que Jean-Louis se repose et récupère.

Cônes modifiés en “baies” du genévrier commun

A quelques kilomètres à vol d’oiseau, au nord-ouest des Fonts de Cervières, s’élève le mont Chenaillet (2650m), massif des sources de la Durance, près de Montgenèvre à la frontière italienne. C’est un ancien volcan sous-marin où l’on peut observer notamment des pillow-lavas, boules de basalte en coussins formées par les éruptions sous-marines de lave. Deux espèces de conifères poussent à l’altitude de 2000 mètres et quelques où nous marchons, le pin sylvestre dont j’admire toujours le tronc orangé qui prend des couleurs chaudes au coucher du soleil, et le pin à crochets ou pin de Briançon (Pinus uncinata Ramond), reconnaissable à son port un peu torturé et ses cônes asymétriques brun jaunâtre, luisants, à écailles recourbées en crochets, qui peut vivre jusqu’à 2 000 ans. C’est ce dernier qui orne les pentes de la station de ski La Pierre Saint Martin et celles du pic d’Anie dans les Pyrénées.

Les fermes de la Reconstruction

Cervières, démographie
Joubarbe des montagnes: plante succulente très résistante à la sécheresse et au froid, elle se plaît dans tout sol bien drainé, même sec et pauvre.
Raiponce à feuilles de bétoine ?

Avant d’arriver à notre destination, Yves fait arrêter la voiture à Cervières où il nous relate un pan de son histoire récente des années 1940-50. Un article très complet de la revue du patrimoine In Situ me permet de la placer dans son contexte. Construit à 1 620 m d’altitude, au pied de hautes montagnes marquant la limite entre le Briançonnais et le Queyras, le village doit son nom à la présence ancienne de cerfs (cervier: adjectif “propre au cerf”) et de lynx (loup-cervier) dans une forêt qui a subi bien des vicissitudes. La forte croissance démographique de la première moitié du XIXe siècle avait donné lieu à une exploitation intensive de l’espace disponible et à la multiplication des habitats saisonniers à tous les étages de la montagne. – J’ai beaucoup aimé la lecture du témoignage très vivant d’une habitante sur cet ancien mode de vie, qui figure au paragraphe 5 de l’article en lien -. Le patrimoine bâti qui subsiste aujourd’hui résulte de ce double mouvement d’exploitation et de construction intenses, suivies d’un abandon progressif entre 1850 et 1970 sous les effets conjugués de l’exode rural et du sur-pâturage engendrant la dégradation des sols. La déprise des terres agricoles a permis à la forêt de regagner du terrain, soit naturellement, soit par plantation sur les versants acquis par l’État à partir des années 1880 pour ralentir l’érosion.

Criquet jacasseur: il crisse par friction avec la cuisse
Dompte-venin
Vélar de Provence

Contrastant avec l’urbanisation désordonnée qui a gagné les vallées alpines après la Première Guerre mondiale, les hameaux d’altitude offrent au regard leur apparente unité architecturale. Elle résulte de plusieurs facteurs : l’emploi exclusif de matériaux prélevés localement, des techniques constructives simples, la répétition de quelques modèles ancrés dans la tradition, la lisibilité de la fonction de chaque terroir (champs, prés de fauche, alpages, forêts), l’opposition entre la montagne jardinée et la montagne sauvage qui en constitue l’écrin naturel. Alors que l’exode rural se poursuivait, la loi de 1930 sur les sites permit de protéger dans les années 1940 un grand nombre de hameaux d’altitude en raison de leur caractère “pittoresque”.

Lepture bifasciée (longicorne) sur une achillée millefeuilles
Linaire commune

Campé face à l’église Saint Michel qui remonte au XVe siècle et surplombe le village, Yves nous relate la destruction des habitations pendant la dernière guerre et leur reconstruction dans un style qu’il ne trouve pas très heureux. Il regrette encore plus que le classement au titre du patrimoine de ces “fermes de la Reconstruction” impose la conservation de cette architecture peu locale, avec le maintien de toits de zinc, au lieu du bardeau de bois traditionnel. Une soixantaine de villages ont été sinistrés au cours de la bataille des Alpes, en juin 1940, puis lors du repli de l’armée allemande, en 1944-1945. Les combats ont été particulièrement violents sur la frontière avec l’Italie et plusieurs villages hauts-alpins en pâtirent, parmi lesquels Cervières, Abriès et Ristolas (Briançonnais/Queyras). Les maisons à pans de bois et les stocks de fourrages alimentèrent le feu provoqué par les bombes incendiaires lancées depuis les crêtes, qui détruisirent 90 % des habitations.

Lychnis visqueux ?

Lorsque la reconstruction fut planifiée, en 1945, ses promoteurs souhaitèrent dans le même temps améliorer les techniques de culture et d’élevage et moderniser l’habitat. Placés sous la tutelle du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), les architectes en charge de la reconstruction des villages sinistrés développèrent ainsi en montagne les principes de l’urbanisme moderne formulés pendant l’entre-deux-guerres. Ils mirent à profit la situation de “table rase” pour restructurer les bourgs (voirie, orientation des bâtiments) et réorganiser les fermes selon de nouveaux principes agricoles et hygiéniques (séparation des hommes et des animaux, circulations intérieures, stockage du foin, etc.). De nombreux villages hauts-alpins en bénéficièrent : Villard Saint-Pancrace, Puy Saint-Pierre, Abriès… A Cervières, 130 familles d’agriculteurs furent ainsi relogées.

Le Pic du Vallon Crouzet (2728 m) s’élève presque verticalement de 700 mètres au-dessus des Fonts de Cervières
Calament népéta

Au Moyen-Age, Cervières était initialement installé sur les hauteurs, peut-être en raison des inondations. Du XIVe siècle au XVe siècle, les habitants se rapprochèrent de la Cerveyrette à cause du manque d’eau. Situé en 1940 à l’ubac, sur la rive gauche de la Cerveyrette, il fut reconstruit en plein adret sur la rive droite du torrent pour bénéficier d’un ensoleillement maximal, selon un plan destiné à le préserver de l’incendie : les maisons bien séparées (individuelles ou jumelées) et bâties le long des courbes de niveau. En 1957, encore une trentaine d’anciennes maisons furent anéanties par une inondation. Il subsiste toutefois sur la rive gauche de la Cerveyrette quelques maisons à pans de bois datant du XVIe siècle.

Une vallée convoitée pour le ski alpin

Joubarbe des montagnes

Dès 1961 des projets de station de ski alpin furent envisagés pour la Haute Vallée de la Cerveyrette. C’était l’époque du mythe de l’«or blanc» et le domaine skiable était considéré comme une source potentielle de gros profits. De 1967 à 1969, un groupe financier belge voulut acheter les terres de la haute vallée à des prix dérisoires, ce que les Cerveyrins refusèrent, malgré des pressions politiques. En 1970, l’État établit le plan Neige dans lequel était prévue une station de 15 000 lits pour Super Cervières. Sur certains documents on envisagea même d’aller jusqu’à 40 000 lits par une extension jusqu’aux Chalps et aux Fonts. On parlait d’un lac, d’un héliport, de terrains de golf… L’Association d’Étude et de Sauvegarde de la Vallée de Cervières (AESC ), créée en 1969, contribua grandement à l’échec de ce projet. De nouveaux projets de liaison à la station de ski de Montgenèvre en 1985, 1995 et 2015 furent pareillement rejetés.

Le vallon des Fonts au petit matin, avec quelques anciens chalets d’alpage
Épine-vinette (Berberis vulgaris): arbuste “le plus persécuté” d’Europe car sensé être porteur de la rouille du blé

En 1969, l’AESC établit un contre projet, celui de “la première station de randonnée d’Europe”. Il comportait trois volets inséparables: la protection du site naturel, le maintien et le développement des activités agricoles et de la forêt, la création d’une station de randonnée sans remontées mécaniques. Parallèlement fut créé en 1971 le sentier de grande randonnée GR58 (tour du Queyras) qui passe par le hameau des Fonts. L’un des chalets d’alpage typiques remontant à 1770 a été aménagé en refuge sur ce lieu devenu touristique.

Parnassie

La vallée de Cervières est donc devenue l’une des rares vallées des Alpes encore préservée des équipements lourds. Elle s’est ouverte dans les années 1970 au tourisme d’hiver via la voie plus légère du ski de fond. Les pistes se répartissent entre le hameau du Laus, avec l’itinéraire de montée au col d’Izoard, et la plaine des Fonts reliant les différents hameaux d’alpage. Au total, il y a 42 kilomètres de pistes qui, l’été, sont fréquentées par les promeneurs. D’autre part, de nombreuses démarches pour la préservation du massif du Chenaillet ont été entreprises de 1990 à 2007 par l’Association Arnica Montana qui œuvre pour la création d’une réserve naturelle, compte tenu de son intérêt botanique et écologique. En 2003, Arnica Montana constata à Montgenèvre la destruction par nivellement de pistes de ski d’une espèce végétale protégée (Aquilegia alpina) et la destruction par drainage de zones humides aux sources de la Durance. Elle demanda par courrier au préfet des Hautes Alpes de relancer le dossier de protection du Chenaillet qui est la principale source d’alimentation du marais du Bourget sur la commune de Cervières. Depuis 2006, 69% du territoire de la commune de Cervières fait ainsi partie de la zone Natura 2000 “Rochebrune-Izoard-Vallée de la Cerveyrette” gérée par le parc naturel régional du Queyras et le marais du Bourget est classé en zone prioritaire.

Cervières, un vallon très convoité par la station de ski de Montgenèvre

Une riche biodiversité

Hélianthème alpestre
Terrier de marmottes: un cri, danger dans le ciel, plusieurs cris, danger à terre !

Nous quittons le vallon ombragé pour nous engager sur le versant ensoleillé. Quelques arbres et de nombreux buissons commencent à envahir les pâturages moins fréquentés. Outre le genévrier commun, fort piquant, dont les feuilles épineuses sont rayées d’un trait blanc longitudinal, on trouve aussi le genévrier sabine, au port plus rampant et très doux au toucher car ses feuilles sont plaquées contre les rameaux souples. A notre passage, les marmottes invisibles poussent des cris d’alarme. L’air est empli des crissements caractéristiques du criquet jacasseur et d’innombrables sauterelles jaillissent de toutes parts. La végétation est encore très fleurie: c’est le charme des balades estivales en altitude où le rythme saisonnier est décalé par les froidures hivernales prolongées.

Coléoptère: ??
Bruant fou ?

Le papillon: ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur…“, écrit Jules Renard. Yves nous présente une classification simplifiée des papillons en quatre familles: les moirés (marron brun), les mélités et nacrés (orangés), les azurés et les hespéries (des petits papillons qui ressemblent à des papillons de nuit). En France, il y a plus de cent espèces de papillons de jour (et beaucoup plus de nuit), quoique cette distinction soit désormais obsolète, puisqu’il existe des papillons dits de nuit qui vivent le jour, comme le moro-sphinx par exemple. Dimitri nous montre à la lunette un bruant fou perché à la cime d’un pin. Cet oiseau a une prédilection pour les pentes ensoleillées et escarpées, les versants exposés des hautes vallées alpestres, les zones rocailleuses et les vignes. Il se nourrit de graines décortiquées, de chenilles et de sauterelles: il ne va pas mourir de faim ici ! Tandis que nous l’observons, un grand corbeau prospecte un large secteur, passant d’un versant à l’autre.

Oups ! L’oiseau s’est envolé…

Certains oiseaux difficiles à voir à basse altitude sont communs ici où ils nichent. C’est le cas par exemple de la pie-grièche écorcheur qui, en dépit de son nom peu avenant, est un très joli passereau. Son habitat de reproduction présente toujours deux caractéristiques indispensables. Il doit être pourvu d’arbustes ou de buissons touffus favorables à la nidification (épineux comme les prunelliers, aubépines et églantiers, ou alors jeunes conifères). D’autre part, l’environnement doit être assez ouvert, avec un accès au sol facile, pour la chasse. Son régime est constitué de gros insectes, particulièrement coléoptères, orthoptères, lépidoptères, mais aussi de petits vertébrés (jeunes campagnols, petits lézards, jeunes anoures à l’émergence, etc.). Elle chasse essentiellement à l’affût depuis un perchoir dégagé et capture ses proies au sol. Elle poursuit aussi fréquemment de gros insectes (hyménoptères, odonates) au vol. Les jours fastes, quand les proies abondent, elle a l’habitude de se constituer des réserves. Pour ce faire, elle empale sur une épine ligneuse ou un fil barbelé les proies non consommées en vue des jours d’intempéries où la nourriture se fait rare.

Criquet jacasseur sur un genévrier sabine

Nous contemplons le vaste paysage en direction de l’Italie. Interrogés sur la présence du loup, nos deux guides nous disent qu’en raison de la peur et des querelles qu’il suscite, peu d’informations sur ses effectifs et sa répartition filtrent. Pour 2019, l’État a publié un tableau affichant le nombre de loups “détruits” (sic), 63, ceux “détruits volontairement hors protocole”, 2, et le nombre de loups retrouvés morts, 17. Un article signale qu’à Cervières en 2017, un “canidé” et un loup ont été abattus (“prélevés” selon les termes cynégétiques et officiels), et que 39 agneaux ont été retrouvés égorgés (et deux brebis) cet été-là. Certains scientifiques estiment que l’augmentation des “prélèvements” de loups générerait une augmentation des attaques sur les troupeaux de 4 à 6 % l’année suivante. En effet, les tirs – à l’encontre d’un mâle alpha – peuvent provoquer l’éclatement des meutes qui se dispersent, gagnent du terrain et rencontrent inéluctablement les troupeaux. Les experts encouragent donc le gouvernement à adopter des approches complémentaires pour assurer la coexistence du prédateur et du pastoralisme.

Pastoralisme, transhumance et services environnementaux

Les transhumances ovines de la Provence aux Alpes
Film La Trace

Les montagnes n’ont jamais été un obstacle à la circulation, nous dit Yves. C’était le fond des vallées qui était impraticable en hiver. Un film sorti en 1983 rend bien l’ambiance qui régnait autrefois : La trace, de Bernard Favre, avec Robin Renucci, Richard Berry, Bérangère Bonvoisin. En 1859, dans le Royaume de Savoie qui devient un an plus tard la Savoie française, c’est l’histoire de Joseph, un colporteur, qui, durant l’hiver, quitte son village de haute montagne pour parcourir le Nord de la péninsule italienne afin d’y vendre coton, fils à broder, dentelle et colifichets. A l’époque, les paysans vivaient de polyculture et polyélevage, avec de petits troupeaux locaux. Les montagnes étaient entretenues, couvertes d’herbe, sans buissons ni arbres. Maintenant le milieu se ferme, le genévrier devient envahissant en dépit du pastoralisme encore vivace. C’est parce que les conditions d’élevage ont changé. La transhumance depuis la Provence a pris beaucoup d’ampleur, des milliers de moutons se concentrent sur les estives, les troupeaux sont très grands (1500 à 2000 bêtes) et les bergers viennent d’ailleurs. Ils n’ont ni le temps ni l’envie de maintenir les pâturages. En plus, il y a le loup qui s’était maintenu en Italie et se répand sur la France. A cause des risques, les bergers préfèrent les prairies de haute altitude dont, en raison du surpâturage, la biodiversité se réduit et le risque d’érosion augmente.

Orpin des Alpes

Ce diagnostic est confirmé par un article de 2015 intitulé “La dynamique ovine dans les Alpes de Haute-Provence” à la rubrique Quel équilibre entre services environnementaux et qualités des produits “viande” ? Je reproduis ci-dessous cette réflexion qui se rapporte au département englobant Manosque, Digne et Sisteron, car elle me semble pouvoir s’appliquer également au département des Hautes Alpes (Gap, Briançon). Cet article décrit en outre l’évolution de l’élevage depuis le XIXe siècle dans ce département, tandis qu’un article intitulé “Évolution récente de la transhumance ovine dans les Alpes de 1964 à 1976” offre une vision plus large sur le plan géographique, mais seulement sur une période clé de transition.

Ombellifère

“Le diagnostic de l’impact environnemental de l’élevage ovin au cours des deux dernières décennies – en termes d’ouverture des milieux et d’entretien de la biodiversité – n’est pas simple à établir, du fait de la multiplicité des critères et de la diversité des milieux et des pratiques. Combinées à l’évolution des statuts fonciers, à la diffusion de techniques et d’équipements pastoraux et, pour la période plus récente, à la hausse des prix des aliments, les aides du second pilier de la PAC (Politique Agricole Commune) ont bel et bien permis de promouvoir le pastoralisme dans la région étudiée. Celui-ci concerne les estives, dont la fréquentation s’est accrue et dans une moindre mesure les zones de plus basse altitude. Sur ces dernières, le pâturage concourt efficacement à la réouverture de milieux embroussaillés et à l’entretien de pare-feux, mais il est concentré sur les quelques espaces contractualisés. Il est donc loin d’être généralisé et, ailleurs, l’enfrichement se poursuit. Sur les espaces que l’élevage ovin contribue à entretenir, la question des modalités de cohabitation entre brebis et prédateurs se pose par ailleurs avec force depuis le retour du loup, et reste actuellement sans réponse. Il y a d’ailleurs là un cercle vicieux puisque c’est précisément dans les zones boisées et embroussaillées que les attaques de loup sont les plus difficiles à maîtriser pour les éleveurs.”

Rhinanthe crête-de-coq

“Comme pour la plupart des élevages allaitants français, les subventions, qui représentent ici entre 130 et 170 % du revenu agricole, sont déterminantes dans la rémunération des éleveurs ovins des Alpes-de-Haute-Provence. Celles accordées dans le cadre du premier pilier de la PAC, qui avaient pour objectif initial de compenser la baisse des prix, sont attribuées par tête de brebis et encouragent ainsi l’agrandissement du cheptel de brebis mères. Elles sont donc favorables aux grands élevages qui ne sont pas plus pastoraux que les petits. Les primes du second pilier de la PAC (prime herbagère agro-environnementale, indemnité compensatoire des handicaps naturels, etc.), qui représentent un peu plus de la moitié des primes perçues par les éleveurs étudiés, sont quant à elles favorables aux éleveurs plus pastoraux mais n’autorisent l’obtention que de revenus modérés au regard de la quantité de travail investie. Elles ne permettent pas non plus un véritable rééquilibrage des niveaux de revenus entre les éleveurs français, comme cela avait été constaté dans les années 1990.”

Dimitri joue avec une fleur de rhinanthe

“Il est certain qu’en l’absence de ces subventions, l’élevage ovin aurait au cours des dernières décennies presque entièrement disparu de la région étudiée et avec lui les espaces pastoraux à l’entretien desquels il participe. Force est néanmoins de constater qu’en l’état actuel des choses, les subventions accordées aux éleveurs ovins des Alpes-de-Haute-Provence ne permettent d’enrayer totalement ni les processus de déprise agricole et de concentration des activités sur certaines terres, ni la fermeture des milieux qui en découle. La rémunération des qualités de produits constitue-t-elle une forme complémentaire de viabilisation de l’élevage ovin ?”

Chicorée sauvage

“Dans un milieu peu favorable à l’engraissement mais qui présente l’avantage d’être situé à proximité d’un grand bassin de consommation de viande ovine, on observe qu’une importante diversité de produits s’est maintenue, voire développée. Entre l’agneau maigre d’export, l’agneau de Sisteron, l’agneau de bergerie standard, l’agneau d’herbe halal ou issu d’un abattage classique et les pièces et préparations de viande pour la vente directe, le secteur ovin des Alpes-de-Haute-Provence est doté de toute une gamme de produits “viande”, considérés comme étant “de qualité” par leurs consommateurs respectifs. Cette diversité, cette reconnaissance des qualités de produits, ainsi que la structuration des filières autour d’un abattoir performant comme celui de Sisteron constituent des atouts certains pour l’élevage ovin du département, par rapport notamment à d’autres régions de montagne françaises. Les filières n’en restent pas moins soumises à la concurrence des produits ovins d’autres régions françaises et pays du monde (Nouvelle-Zélande, Irlande, Royaume-Uni).”

Aster des Alpes

“Si l’agneau de Sisteron bénéficie d’une image “pastorale” qui semble quelque peu paradoxale pour un agneau de bergerie, que dire de l’agneau label de contre-saison, dont la production nécessite de rentrer les brebis en bergerie l’été pour la mise bas ? On retrouve ici une ambiguïté inhérente à la construction de la filière agneau de Sisteron qui, à l’origine, caractérisait plus un savoir-faire de chevillards qu’une production du terroir. L’agneau d’herbe est probablement le produit le plus pastoral de la gamme du secteur ovin des Alpes-de-Haute-Provence. Pourtant, quand il est destiné aux filières halal, ce caractère pastoral et l’impact potentiellement bénéfique qu’il a sur l’environnement ne sont que très peu mis en avant. En effet, le critère de qualité qui prédomine est le respect des règles de l’abattage rituel, pour lequel il semble exister une forte confiance dans l’abattoir de Sisteron.”

Molène sur une pente très érodée

“L’élevage ovin apparaît, peut-être plus que jamais dans l’histoire, comme étant au cœur de la dynamique agraire du territoire des Alpes-de-Haute-Provence. Pour aborder l’avenir, nul doute que son caractère agro-pastoral, qui diminue ses coûts de fonctionnement et participe à l’entretien de l’espace, et sa gamme diversifiée de produits de qualité distribués par différentes filières dans l’un des plus gros bassins de consommation français, constituent des atouts indéniables. Cette dynamique ovine présente néanmoins plusieurs limites : tout d’abord, même soutenus par l’aide ovine, les revenus des éleveurs sont plutôt faibles, et ne permettent donc pas d’enrayer la déprise agricole en cours depuis plus d’un siècle.

Ononis du Mont-Cenis

Même si les systèmes d’élevage sont assez économes en intrants et vendent des produits de qualité, les prix de vente de l’agneau ne permettent pas de bien rémunérer la grande quantité de travail investie dans l’atelier d’élevage. Ce sont aujourd’hui les subventions qui assurent tant bien que mal la viabilité économique de ces élevages, mais le maintien de leur versement n’est pas garanti au niveau européen. À la faiblesse des revenus s’ajoute un impact environnemental qui, s’il est plutôt positif dès lors qu’un espace est pâturé, est localisé dans certaines portions du territoire et laisse le reste s’enfricher. À ce titre, il apparaît que la recherche de débouchés plus rémunérateurs à travers certaines qualités de produits n’est pas toujours compatible avec la mise en œuvre des services environnementaux attendus dans le territoire. L’élevage ovin survivra-t-il à ces compromis ?”

Les chiffres du CERPAM

Molène

La situation actuelle du pastoralisme en région PACA figure sur le site du CERPAM (Centre d’Etudes et de Réalisations Pastorales Alpes-Méditerranée). La part des surfaces pastorales sur le territoire régional PACA est de 27%, soit 876 000 hectares, qui sont consacrées à 87% à l’ovin viande. 600 000 brebis-mères fournissent une production d’agneaux de boucherie. La transhumance, c’est une part importante de l’alimentation des troupeaux : si elle atteint facilement 30 à 50 % pour une exploitation de montagne connaissant un long temps en bergerie l’hiver, elle peut aller jusqu’à 90 % des besoins des animaux pour les exploitations méditerranéennes au pâturage toute l’année. Le troupeau ovin transhumant depuis PACA représente 80% du bétail, soit 600 000 ovins – pour 18 000 bovins -. La surface d’estive pâturée par des ovins est de 70%. 62% de l’estive est pratiquée avec un mélange de troupeaux ovins. 84% de l’estive ovine est gardée par un berger salarié. A l’inverse, 100 000 ovins viennent depuis la montagne hiverner en basse Provence.

Des espaces protégés très pâturés

Aster des Alpes

35% des espaces protégés* sont des surfaces pastorales en PACA, 75 % des surfaces d’alpage sont sur des espaces protégés*, 57 % des parcours sont sur des espaces protégés*, 65 % des surfaces pastorales sont sur des espaces protégés**Espaces protégés : ce terme rassemble ici les sites Natura 2000, les territoires de Parcs Naturels Régionaux et de Parcs Nationaux -. 69 % des surfaces des Parcs Naturels Régionaux de PACA sont des surfaces pastorales. Ainsi, si les campagnes françaises se sont dépeuplées sur le plan humain, en ce qui concerne les estives, la pression d’élevage s’est maintenue, même – ce qui me paraît étonnant – sur les espaces protégés.

Hélianthème alpestre

Nota. Le CERPAM a été créé en 1982 sous la forme d’une association loi 1901. Il constitue le service spécialisé en pastoralisme pour la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dont il couvre les six départements. Il est géré de manière partenariale. Ainsi, sont réunis au sein de son Assemblée Générale comme au sein de son Conseil d’Administration des représentants de la profession agricole (les 6 Chambres départementales d’agriculture Paca, Chambre régionale d’agriculture, Frsea, Ja Paca), des groupements d’éleveurs pastoraux et leurs fédérations (Alpage et Estivalp), des représentants des filières régionales d’élevage, des bergers salariés, des institutions de recherche (Inra, Irstea, Institut de l’Élevage), des gestionnaires d’espaces naturels (Union régionale des communes forestières, Crpf, Dt Onf Méditerranée, Parcs Naturels régionaux).

Cette composition explique que la voix de la nature sauvage soit totalement minoritaire. Il n’y a également guère de possibilité de critiquer les éleveurs et de questionner leurs pratiques. Pourtant, parmi les missions du CERPAM figurent celles d’expertiser et proposer. “A la demande des collectivités locales ou de gestionnaire, le CERPAM réalise des diagnostics prenant en compte les enjeux environnementaux et les usages multiples de l’espace pâturé, en concertation avec les partenaires territoriaux.”

Très haut et très loin, des chamois (des femelles avec leurs petits) paissent sur une crête.

Un rejet total du loup

En page d’accueil du site du CERPAM figure un article sur un film produit par la MSA Alpes du Nord, “La montagne en sursis”, du réalisateur David Le Glanic. Il a été présenté en mai dernier, à l’initiative de la députée de Savoie Emilie Bonnivard, à l’Assemblée nationale devant un large public composé de députés, sénateurs, élus des territoires et responsables professionnels. J’ai été très choquée, non par le sujet, relatif à la colère des bergers suite à des attaques de loups sur leurs troupeaux, mais par la façon dont il a été traité qui correspond à une véritable manipulation des esprits. Tout d’abord, le titre ne correspond pas du tout au contenu puisqu’il s’agit en réalité d’un réquisitoire contre le loup.

Le discours est souligné par des techniques cinématographiques destinées à atteindre directement la corde sensible des spectateurs. Il n’y a aucune objectivité dans le traitement du sujet où seuls sont mis en exergue les récits des éleveurs dont le troupeau a été attaqué par un loup. Le choix des éleveurs est aussi tendancieux, ils sont jeunes, pour moitié des femmes, et tous apparemment propriétaires de leurs bêtes. Aucune étude comportementale du loup n’est proposée, aucune comparaison internationale n’est faite avec des pays qui tolèrent la présence du loup, aucune mention n’est faite de la réintroduction du loup au parc de Yellowstone (USA) qui a été un succès pour la biodiversité aussi bien animale que végétale…

Démographie et sédentarité

Gentiane fanée

A l’inverse, je trouve un autre site où le ton des propos ainsi que les caricatures pour critiquer la politique gouvernementale française à l’égard du loup dessert plutôt le propos par sa partialité excessive. A mon avis, l’extrémisme, dans un sens ou dans l’autre, ne peut pas favoriser le dialogue. Qui plus est, de part et d’autre, le vrai problème me paraît éludé. Premièrement, personne ne semble s’inquiéter sérieusement de la démographie humaine. Jusqu’en 1700, la France avait 20 millions d’habitants, pratiquement tous vivant de la polyculture et du polyélevage. Ils étaient répartis dans des myriades de fermes et des petits villages.

Azuré porte-queue ?

En trois siècles, nous sommes passés à près de 70 millions d’habitants, la population continue de croître et elle vit désormais à 80% en ville. La moitié du territoire est consacrée à l’agriculture – et l’élevage -, un tiers supplémentaire étant occupé par la forêt dont seulement une fraction est exploitée. L’autre question qui se pose, c’est la façon dont nous nous alimentons. Bien que notre mode de vie soit devenu majoritairement sédentaire, avec peu d’activité sur le plan physique, notre alimentation est demeurée très riche, ce qui induit une foule de maladies que nous pourrions éviter par une alimentation plus adaptée. Est-il vraiment nécessaire de consommer autant de viande – et, par voie de conséquence, de produits laitiers – ?

Une zone humide

Pédiculaire

Comme souvent, nos guides détectent un oiseau à son chant (ou son cri). Ils entendent ainsi la caille des blés, la grive draine qui fréquentent les milieux ouverts, la fauvette babillarde et le merle à plastron aiment les buissons, tandis que la grive musicienne et la grive litorne préfèrent la forêt. Nous voyons des clapiers, tas de cailloux ou vestiges de murets qui montrent que cette pente herbeuse était autrefois cultivée et la terre débarrassée des trop gros cailloux. Yves nous fait apprécier le dénivelé du pic du Vallon Crouzet qui s’élève presque verticalement des Fonts de Cervières à 2000 mètres pour culminer à plus de 2700 mètres.

Dactylorhiza

Nous parvenons à une petite mare entourée d’une zone tourbeuse, dont l’eau s’échappe entre les herbes en un ruisseau qui dévale en cascades sur les rochers mis à nu. C’est le domaine de la linaigrette aux touffes cotonneuses et de la dactylorhiza, une orchidée délicate à identifier plus précisément, dont les grappes fleuries se dressent fièrement au-dessus du couvert herbeux. Cette dernière se plaît sur les sols riches et meubles car elle exige de la fraîcheur et de l’humidité. Durant l’hiver, elle persiste sous forme de tubercules souterrains. Cette orchidée vivace est très résistante face au froid. Les nouvelles pousses émergent dès le mois d’avril et étalent leur feuillage au cours du printemps. Les fleurs apparaissent à la fin du printemps (mai, juin). Après la floraison, le feuillage jaunit puis disparaît complètement pendant la période de dormance hivernale. Au fil des années et des cycles successifs de croissance et de dormance, la plante se fortifie mais également se multiplie grâce à l’apparition annuelle de nouveaux tubercules. Les Dactylorhiza ne produisent pas de nectar, mais elles ressemblent de près à des fleurs nectarifères. Elles leurrent ainsi un grand nombre d’insectes qui les visitent, croyant récolter les substances nourricières, mais qui repartiront avec des pollinies.

Linaigrette
Grenouille rousse
Grassettes des Alpes

Cette eau stagnante et tiède est propice à la reproduction d’insectes aux larves aquatiques qui font le bonheur des têtards. Sitôt pourvus d’ailes, ils s’élèvent dans les airs pour devenir la proie des hirondelles de fenêtre qui chassent à grande vitesse. D’autres prédateurs les guettent, comme cette petite grenouille presque indécelable à l’ombre d’une touffe d’herbe. Dérangée, elle quitte son poste et nage à découvert, faisant une pause dans le courant pour évaluer le danger. Des plantes ne dédaignent pas de corser leur repas à l’occasion en dissolvant de leurs sucs digestifs les insectes imprudents qui se posent sur leurs feuilles vert pâle couvertes de pustules gluantes: ce sont les grassettes. La grassette des Alpes a une floraison blanche, au lieu des fleurs violettes de la grassette commune ou à grande fleur que j’observe habituellement.

Grenouille rousse

 

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