PACA, des côtes aux cimes, Briançon 4

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Vue depuis le col du Galibier

Col du Galibier

La niverolle alpine

La niverolle alpine
Un panneau très prisé pour les photos

A la fin de l’aller-retour sur le sentier des Crevasses au col du Lautaret (2058 m), nous reprenons la voiture pour nous rendre au col du Galibier (2642 m). Là, nous y trouvons une foule de visiteurs venus en voiture, en moto ou à vélo. Des motards issus de toute l’Europe “font” les 80 cols des Alpes en quinze jours. De jeunes cyclistes valeureux, encore adolescents, se regroupent gaiement devant le panneau indicateur, fiers d’avoir gravi ce flanc de montagne. Il règne une ambiance bruyante, sympathique, agitée. En marge, nous nous postons devant la murette qui borde le précipice et offre une vue panoramique vers la vallée d’où nous venons. La face nord du Mont blanc se devine derrière un piton rocheux, un peu cachée par des nuages. Nous faisons face au grand pic de la Meije et au massif des Écrins. Ici, Yves souhaite nous montrer une espèce propre à ce milieu minéral d’altitude: la niverolle alpine. Cousine du moineau, c’est l’un des oiseaux qui vit le plus haut au monde. Étonnamment, elle est sédentaire et elle subsiste en se nourrissant d’insectes, de vers, d’escargots au moment du nourrissage des jeunes et de graines le reste du temps, ce qui explique la forme conique de son bec. Sans cesse en mouvement, elle arpente le sol en picorant ici et là, puis elle volette pour aller prospecter un peu plus loin. Il y en a une bonne dizaine, visibles surtout lorsqu’elles se déplacent, car leur plumage est très cryptique et se fond dans le paysage. Quelques touffes de doronic à grandes fleurs au jaune éclatant égayent la caillasse – à ne pas confondre avec l’arnica dont la fleur est souvent solitaire et les feuilles sur la tige sont opposées -. Aux Écrins, le doronic pousse entre 2 et 3000 m et il fleurit en juillet-août. Il est, paraît-il, utilisé pour parfumer les fromages et ce serait un succédané du tabac.

Doronic à grandes fleurs
Chocard à bec jaune
Traquet motteux ?

Des chocards à bec jaune viennent virevolter au-dessus des niverolles, acrobates des airs à leur habitude. Ils atterrissent et marchent à grands pas en quête d’insectes. J’adore leurs trilles rapides et aigus, plus agréables à l’oreille que le croassement de leurs congénères corvidés. Je me souviens qu’au sommet du pic d’Anie, des chocards étaient fort attirés par les reliefs de nos piques-niques, ce qui les rendait effrontés, n’hésitant pas à nous approcher de fort près. Par contre, nous n’en voyons aucun lorsque nous prenons notre déjeuner en contrebas du col, plus au calme. Un vautour fauve plane paresseusement dans le ciel limpide. Il est capable de rester à jeun des jours et des jours en attendant l’aubaine d’un cadavre de grand herbivore à dépecer.

Le trolle d’Europe et Chiastocheta

Trolle d’Europe
Hermine blanche, Robert Hainard

Pendant que nous découvrons le contenu du festin que nous a préparé Luc, Yves nous parle de l’hermine qui fréquente ce paysage plus avenant de prairie alpine parsemée de gros blocs rocheux. Très vive, le corps tubulaire souple prolongé d’une longue queue qui se termine par un pinceau noir, il est rare qu’on puisse l’observer car ce petit carnivore prédateur de campagnols est fort discret. Rassasiée, je m’éloigne du groupe qui s’installe pour la sieste, marchant lentement, attentive à mon environnement. Qui sait ? Peut-être se montrera-t-elle ? A tout hasard, j’emporte mon appareil photo en bandoulière. Des touffes de trolles d’Europe (Renonculacées) arborent leurs fleurs harmonieusement sphériques, comme une rose ou une fleur de camélia qui tarderait à s’ouvrir. Leur présence est l’indice que nous nous trouvons sur une prairie humide.

Chiastocheta sp, une petite mouche en relation mutualiste avec le trolle d’Europe

Une relation mutualiste s’est instaurée entre le trolle d’Europe et une petite mouche (Chiastocheta sp, famille des Anthomyiidées). Au printemps, les adultes Chiastocheta émergent. Le jour, ils volent de fleur en fleur à la recherche d’un partenaire sexuel et de nectar, la nuit et par mauvais temps, ils restent à l’intérieur de la fleur. La fleur du trolle est leur milieu de vie : c’est par ce biais que la plante est pollinisée, passivement. Les femelles pondent leurs œufs sur les carpelles, à l’éclosion les larves percent la paroi des carpelles et se nourrissent des graines en développement. Au bout de trois semaines environ, elles tombent au sol et s’empupent. En fonction du nombre de larves présentes dans une fleur, une proportion variable de graines échappe à la prédation et est dispersée. Ces interactions mutualistes sont toujours obligatoires du point de vue de l’insecte, dont l’intégralité du cycle de vie dépend de la plante hôte. Du point de vue de la plante, la relation peut être obligatoire (figuier, yucca), ou quasi-obligatoire (trolle, cactus senita) lorsque d’autres pollinisateurs minoritaires peuvent être présents. Quoi qu’il en soit, dans la nature, l’un des deux partenaires n’est jamais observé sans l’autre.

Trolle d’Europe

Le bénéfice net que tire la plante de la présence des insectes dépend de la taille de leur population. D’une part, plus les insectes adultes sont nombreux, plus la pollinisation est efficace. D’autre part, plus les larves sont nombreuses, plus la pression de prédation est importante. Si le bénéfice net est positif, l’interaction est dite mutualiste, s’il est négatif, elle est qualifiée de parasitaire. Si le bénéfice net de la plante dépend de la taille de la population d’insectes, à l’échelle évolutive les plantes pourraient être amenées à contrôler leur dynamique en ajustant la densité en mouches. La plante attire l’insecte par des composés volatils dont la composition dépend d’un équilibre entre la production de pollen et celle des graines. En effet la plante doit attirer suffisamment l’insecte pour être pollinisée mais ne pas en attirer trop pour que ses graines ne soient pas toutes dévorées par les larves. Outre cette sorte de “réglage” de la pollinisation par les composés volatils, la plante dispose d’un composé toxique qui empêche les graines d’être dévorées. Mais si aucune graine ne peut être dévorée, l’insecte disparaît. Aussi la toxicité n’apparaît qu’au fur et à mesure de la consommation des graines, évitant une trop grande consommation tout en nourrissant suffisamment les larves !

Un magnifique cirse épineux
Les marmottes créent un impressionnant réseau souterrain.

Par ailleurs, à l’instar de la niverolle alpine, cette plante affectionne l’altitude et réside entre 1000 et 2500 m, sa floraison s’étalant de mai à août. Comment cette plante d’apparence fragile et délicate se défend-elle face aux dures conditions de vie que lui impose la haute montagne ? Je trouve une description très intéressante et bien complète des qualités qu’elle a dû développer. L’air des montagnes contenant moins de gaz carbonique CO2 et moins de vapeur d’eau, l’effet de serre s’y fait moins sentir, ce qui accentue le froid par rapport à Bordeaux par exemple, qui est à la même latitude de 45°N. Par conséquent, plus on monte, et plus la durée de gel augmente (en commençant par les gelées nocturnes). Celui-ci a pour conséquence de rétracter le sol, déchaussant les racines qui ne peuvent plus s’abreuver. En outre, la moindre épaisseur de la couche d’atmosphère expose davantage aux rayons lumineux, et particulièrement aux UV. Les plantes s’en défendent par la concentration des pigments, donc une exaltation des couleurs, ce qui entraîne une nutrition chlorophyllienne plus importante. Les sucres produits en surplus s’accumulent sous l’effet du froid dans les cellules qu’ils protègent du stress hydrique. Ces facultés de résistance au froid et surtout à la sécheresse font l’objet de recherches assidues, notamment dans le pourtour du bassin méditerranéen menacé de désertification.

L’hermine

Gentiane jaune ou grande gentiane
Gentiane de Koch
Hermine, Robert Hainard

Alors que je photographie quelques grands bouquets de gentiane jaune qui ressortent spectaculairement au milieu d’un épais tapis d’herbes fines, je perçois soudain un mouvement dans un chaos de blocs rocheux. Je m’immobilise et concentre mon regard. Non, je rêve ! Mais oui, c’est bien elle, cet animal correspond exactement à la description qui nous en a été faite il y a un petit moment. L’hermine me regarde, je regarde l’hermine. Elle ne bouge pas, moi non plus. Je ne songe même pas à esquisser un geste vers mon appareil photo de peur de la faire fuir et de gâcher cette rencontre rare. Elle avance un peu sur le rocher, puis le parcourt, me permettant ainsi de la voir en entier. Elle fait mine d’entrer dans une cavité, puis reparaît, curieuse. Enfin, elle décide peut-être que je présente un risque et plonge définitivement dans les entrailles du sol. Je me hâte lentement pour contourner le rocher, au cas où elle serait simplement cachée derrière, mais j’ai beau m’approcher à pas de loup, me contorsionner pour voir dans les interstices, elle est décidément invisible. Quelle émotion ! C’est à peine si mes compagnons me croient lorsque je leur raconte ce qui m’est arrivé.

Gentiane de Koch

L’autour des palombes

Joli papillon d’altitude
Les chenilles bravent la toxicité des plantes.

L’après-midi est à peine entamé, il nous reste encore du temps pour aller voir sur notre chemin du retour vers Briançon un site où Yves a repéré le nid d’un rapace, l’autour des palombes. Nous reprenons donc la voiture et Yves profite du trajet pour nous faire part d’une activité étonnante qu’il a pratiquée étant plus jeune, dans les années 1980. Cherchant à arrondir ses fins de mois de guide de haute montagne, il a découvert une “niche” professionnelle, celle de cueilleur de glands et de cônes en automne. Il les vendait dans un premier temps à la sécherie de la Joux (Office national des forêts). Ensuite, il a livré directement des pépiniéristes. Par dérision, il disait de son travail: “Je glandouille et je déconne” ! Il se souvient encore du prix: 25 Francs le kilo, autant que les haricots verts, nous dit-il ! Il ramassait deux à trois tonnes de graines par automne. En quoi son travail consistait-il ? Il posait une bâche au sol sous un chêne et, à l’aide d’une gaule, il faisait tomber les glands. Puis il les triait en les mettant dans l’eau: tout ce qui flottait était jeté. Changeant de sujet, il nous rapporte qu’il y a deux ans, la moitié des bouquetins sont morts car il y avait trop de neige. Une autre année, beaucoup sont morts de faim car les moutons avaient tout pâturé…

Géranium des marais, une des plantes hôtes de l’Argus de la sanguinaire (Eumedonia eumedon)
Un paysage fleuri qui me plaît bien davantage que les cimes minérales.
Recherche du cincle plongeur

Nous faisons halte dans un des hameaux de la vallée de la Guisane. Nous nous postons un moment sur le pont dans l’espoir d’apercevoir le cincle plongeur: cet oiseau marche sur le lit à contre courant, ce qui le plaque au fond, en quête de larves de phrygane dont il se nourrit (c’est un concurrent de la truite). Il n’apparaît pas, mais nous observons une jolie bergeronnette des ruisseaux. Nous quittons le torrent pour longer un pré fleuri et nous empruntons un sentier pentu à travers la forêt.  Yves marche d’un bon pas et nous peinons derrière. Soudain, un chevreuil passe à même pas cent mètres de nous et disparaît en un rien de temps dans les fourrés. Enfin, nous faisons halte sur le chemin. Nous observons un grimpereau des bois, une fauvette à tête noire, mais c’est très fugace, comme d’habitude, nous avons à peine le temps de fixer dessus les jumelles que les voilà partis. Il y a quelque temps, Yves a découvert ce nid d’autour des palombes dans un arbre, un gros amas de branchages solidement coincé assez haut dans la ramure. Bien sûr, il est trop tard dans la saison, la nichée s’est envolée.

Une symphonie de couleurs vives
Le nid de l’autour des palombes
Des plumes de l’autour

Mais comme cet oiseau demeure dans le secteur, il est possible que nous l’apercevions. Pour forcer un peu la chance, il utilise la “repasse”, c’est-à-dire qu’il sélectionne le cri de l’oiseau sur son téléphone qu’il actionne avec le son au maximum de son volume. Au bout d’un moment, nous avons une réponse: un autour se déplace d’un arbre à l’autre au-dessus de nous, cherchant l’intrus. L’autour et l’épervier ont comme point commun des ailes courtes et rondes, et une longue queue pour slalomer entre les arbres. 80% des perdrix bartavelles sont la proie des autours. Le mâle est surnommé le tiercelet, car il fait le tiers du poids de la femelle. Yves descend entre les arbres pour tournicoter autour de l’arbre où est perché le nid. Il trouve des plumes, l’une de poitrail, une plume de couverture du dos (unie) et du ventre (rayée). Il n’y a pas de restes de proie: les parents doivent plumer et dépecer la proie en un lieu éloigné pour ne pas laisser d’indices de présence, selon un principe de précaution compréhensible. Un bouvreuil chante, invisible dans la ramure.

Le circaète Jean-le-Blanc

Lac de retenue de Pont-Baldy au-dessus de Briançon
Digitale jaune
Grive litorne

Nous reprenons la voiture pour faire halte très rapidement: Dimitri a aperçu des grives litornes dans un pré récemment fauché. Elles sont arrivées depuis peu dans la région et marchent tout en picorant des insectes, trop facile après les foins ! Un bruant jaune vient se poser parmi elles, attiré par leur agitation fébrile. Ensuite, nous nous rendons au lac de retenue de Pont-Baldy au-dessus de Briançon sur la route des Fonds de Cervières. Le premier jour, le groupe avait observé de loin un couple de circaètes Jean-le-Blanc en train de se relayer pour nourrir leur petit. Jean-Louis s’étant blessé, nous n’avions pas pu en profiter. Il y a peu de chance que nous puissions faire la même expérience, mais Dimitri veut quand même nous présenter le belvédère. Nous descendons jusqu’à un petit promontoire où deux jeunes sont déjà installés sur un banc. L’eau de la Cerveyrette stockée derrière le barrage permet une bonne réponse à la demande locale d’énergie électrique, mais c’est aussi un joli fond de vallon, avec une vue vers les montagnes qui environnent Briançon. Le circaète niche toujours dans les arbres, surtout des résineux. C’est un spécialiste du vol stationnaire qu’il pratique couramment, même par vent fort, pour repérer ses proies. En effet, le couple et leur petit consomment environ 700 serpents en moyenne en une saison de nourrissage.

Une forêt accrochée aux pentes escarpées qui bordent la Cerveyrette
Une plume usée, tombée lors de la mue

En 30 à 40 jours, ils migrent en Afrique jusqu’au Sahel, à 3500 km de distance. Le jeune au nid peut être la proie du grand corbeau, du geai (si l’œuf est laissé sans surveillance), et le petit risque un coup de soleil. A cette date-ci, le jeune a déjà la taille d’un adulte, avec lequel il ne diffère que par son œil jaune pâle, qui deviendra jaune d’or à orangé avec le temps. Il n’effectuera son premier envol que vers la deuxième quinzaine d’août et partira en migration en septembre. La découverte d’une grande plume par terre permet à Dimitri de nous expliquer les problèmes d’usure. Les deux principaux mécanismes provoquant l’usure des plumes sont le frottement et l’action de la lumière. Les plumes des ailes voient leur rigidité et la portance diminuées suite à cette usure. La couverture thermique est également moins bonne. La lumière agit sur la kératine et le pigment des plumes. Comme les rémiges se recouvrent partiellement, les extrémités qui sont exposées au soleil s’usent plus vite. Elles se décolorent d’abord, puis la structure des barbules se détériore et celles-ci se séparent. Les rachis finissent par se casser. Les rectrices s’écartant les unes des autres pour fonctionner, ce mécanisme use beaucoup les plumes. L’étude de l’usure des plumes permet de connaître la période du cycle de mue de l’oiseau. Les espèces migratrices ont souvent des plumes plus usées.

Des plantes qui poussent à même le rocher

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