Comtat Venaissin – Etang de Courthezon

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Provence
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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

La pluie s’est transformée en bruine, puis en crachin qui s’estompe progressivement. Nous reprenons la voiture pour nous rendre à l’étang de Courthézon. Le rapport d’activité du Conservatoire des Espaces Naturels signale qu’en 2011, première année du nouveau plan de gestion, les travaux de réaménagement de cette zone humide ont porté leurs fruits. La zone légèrement surcreusée s’est mise en eau correctement (malgré un assèchement précoce) et de nombreuses espèces d’oiseaux ont pu faire leur retour sur le site, en tant que migrateurs ou nicheurs. Le parcours pédestre a été ponctué de 11 panneaux explicatifs dont je reprends ici le contenu. De Châteauneuf-du-Pape à Courthézon, les vignes dominent largement le paysage. Exception topographique et paysagère, l’étang de Courthézon s’est formé à la faveur d’une dépression naturelle. La plupart de ses versants ont été plantés en vigne au cours des siècles, mais les terrains communaux abritent toujours de petits ensembles forestiers (sur le Mourre de Gaud notamment) où dominent le chêne vert et le pin d’Alep. Sur les terrains périphériques, une zone ouverte est aménagée en prairie pour le pâturage équin (6 chevaux Camargue). En se rapprochant du centre de la zone humide apparaissent progressivement les roseaux qui forment un ensemble homogène, la roselière. En forme de 8 horizontal légèrement surcreusé, l’étang récolte et concentre naturellement par ruissellement les eaux de pluie. Chacune de ces unités spécifiques abrite une faune et une flore particulière. Cet étang possède à l’origine un fonctionnement peu courant : il ne peut être mis en eau que par les pluies, et toute l’eau qui s’y accumule ne peut le quitter qu’en s’évaporant (c’est un bassin endoréique). Dans cette zone méditerranéenne, il s’emplit avec les fortes pluies d’automne et d’hiver et se vide durant la période sèche estivale. La faune a su s’adapter à ce rythme. Les précipitations hivernales permettent généralement à l’étang d’être en eau au printemps. Les amphibiens et libellules vont alors s’y rendre pour se reproduire et déposer leurs oeufs dans l’eau. Les oiseaux migrateurs s’installent durant toute la bonne saison. Pour eux, l’eau est à la fois une protection contre certains prédateurs et un formidable garde-manger. Une année normale en termes de précipitations permet à l’étang d’être naturellement en eau jusqu’à la fin de la saison de reproduction, soit à peu près le milieu de l’été. Vers la mi-juillet, l’assec naturel intervient avec les fortes chaleurs et le mistral dominant… sans aucun préjudice pour ces espèces, larves et poussins ayant déjà pris leur essor. – Photos ci-contre et ci-dessus : Graminées – Ci-dessous : Busard des roseaux femelle et ballet des hirondelles –

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Cachés dans une cabane, nous observons par les ouvertures mieux conçues que celles de Confines un busard des roseaux femelle, de couleur brune, perché sur un piquet, qui attend placidement une amélioration de la météo. Ce rapace se nourrit de petits mammifères aquatiques, de jeunes poules d’eau, foulques et autres petits oiseaux d’eau ainsi que leurs oeufs, de grenouilles, couleuvres, insectes, d’animaux malades, blessés ou morts. C’est le mâle qui alimente la femelle et les jeunes pendant l’incubation et l’élevage des poussins. Dimitri nous dit que, pour ne pas révéler aux prédateurs l’emplacement du nid caché dans les roseaux, il laisse tomber sa proie que la femelle attrape au vol. Devant elle croisent en un ballet incessant au-dessus de la roselière des hirondelles rustiques, de fenêtre, des rivages, tandis qu’un grèbe castagneux plonge sa tête avec persévérance dans l’eau en quête de sa nourriture. Depuis le faîte de la grande maison construite en bordure criaillent quelques choucas des tours. Les opérations de baguage des passereaux mises en place depuis plusieurs années ont permis de mettre en évidence les distances impressionnantes parcourues par des oiseaux d’une taille bien modeste. L’espèce la plus souvent baguée ici est le Bruant des roseaux, un migrateur qui passe en nombre sur l’étang en automne. Deux bruants bagués ici ont été retrouvés en Espagne, dont l’un en Andalousie, soit à plus de 1 200 km de l’étang. Un autre trouvé ici avait été bagué en Allemagne. Ainsi les oiseaux qui transitent par l’étang sont capables de traverser au cours de leur migration toute l’Europe de l’Ouest ! Enfin, certains individus déjà identifiés ont été observés sur l’étang deux années consécutives, preuve d’une remarquable fidélité au site. L’étang abrite plusieurs espèces d’amphibiens, et pour cause : non seulement ce genre de zone humide est devenu rare, mais en plus, en raison des épisodes de sécheresse estivale naturels, on ne rencontre pas ici leurs principaux prédateurs que sont les poissons. L’espèce la plus connue est la Rainette méridionale, dont le coassement caractéristique est audible de jour. Plus discrets, car moins bavards et ne sortant que par les nuits humides, le Crapaud calamite et le Pélodyte ponctué vivent également aux abords de l’étang qu’ils rejoignent uniquement lors de leur reproduction. Encore plus discret, le Triton palmé. L’eau peu profonde du bord est noircie par la présence de myriades de têtards de crapauds, des centaines réunies en masses compactes. Ces animaux sont de grands consommateurs d’insectes et de limaces et constituent des auxiliaires précieux de l’agriculture. Il en va de même de la guêpe Poliste en train de construire son nid en suspension, accroché à une tige épineuse de Cardère sauvage. Les Polistes sont des guêpes particulières et très peu agressives. Comme les autres guêpes, elle nourrit ses larves de chenilles, moustiques ou mouches. De nature pacifique, elle avertit par ses couleurs jaune et noire qu’elle peut néanmoins piquer pour défendre son nid. La piqûre de son dard qui injecte un venin est fort douloureuse pour les humains -et mortelle pour les insectes de sa taille-. Elle est longue et svelte (12 à 18 mm) et possède des pattes plus longues que chez les autres guêpes, mais elle est toutefois plus petite que le frelon asiatique et de couleur beaucoup plus vive. Elle choisit un endroit « chaud », sous une toiture, un abri, parfois sur des brindilles d’herbes pour la fondation du nid qui débute au printemps lorsque les températures sont plus douces. Réalisé en papier mâché comme chez les autres guêpes et les frelons, il est dépourvu d’enveloppe externe et n’est constitué que d’une seule galette. – Photos : La vigne entoure l’étang de Courthezon – Busard des roseaux femelle – Têtards – Ci-dessous : Nid de guêpe Poliste –

Reprenant notre promenade, nous passons devant un bosquet de sureau noir. En dehors des espèces ornementales (platanes, cyprès), essentiellement visibles près de la ferme, le site a la particularité d’abriter des arbres aux exigences écologiques bien distinctes, selon la distance de l’étang à laquelle ils se trouvent. Deux espèces sont liées à une certaine humidité du sol : le peuplier blanc, qui forme un bosquet bien visible à la lisière des roseaux, et les saules, éparpillés çà et là autour de l’étang. Ce sont des essences à bois tendre et à croissance rapide. Sur les pentes, le sol devient immédiatement plus sec. On trouve alors des espèces communes à toute garrigue, comme le chêne vert (à feuillage persistant). Plusieurs chênes pubescents (à feuilles caduques) sont également présents sur le site, de même que l’orme. Mais l’espèce végétale qui recouvre principalement l’étang est le roseau (encore appelé phragmite), dont les graines forment un plumeau. Par endroits, on trouve une espèce assez semblable, la massette (ou typha), qui s’en différencie par son extrémité en forme de massue allongée. Ces deux espèces, par leurs tiges allongées, forment un biotope particulier qui accueille notamment tout un cortège de passereaux paludicoles, inféodés aux zones humides. Ces petits oiseaux sont étroitement dépendants des roseaux : certains se nourrissent de leurs graines, d’autres des insectes qu’ils abritent, et beaucoup les utilisent comme matériaux de construction pour leur nid. Les espèces les plus fréquentes sur l’étang sont les Rousserolles (turdoïdes et effarvattes) en période de nidification (printemps-été) et le Bruant des roseaux en période de migration (printemps/automne) ainsi qu’en hiver. Dimitri nous fait justement remarquer le chant puissant de la Rousserolle turdoïde, la plus grande des deux espèces, dont les syllabes “craquantes” alternent avec d’autres plus hautes et criardes. Les grandes roselières, comme celles de l’étang de Courthézon, peuvent avoir une autre fonction, celle de dortoir pour des espèces telles que les hirondelles (lors des migrations), les étourneaux ou encore les bruants proyers. On peut observer sur le site trois espèces de libellules : le Leste vert, l’Anax empereur, la Libellule écarlate. Nous entendons tout d’un coup des cris de terreur : c’est un lapin. Est-il accroché à des fils barbelés ou bien attaqué par une belette ? Au bout d’un moment, le silence retombe, il semble qu’il se soit échappé. – Photos : Hirondelles – Têtards – Chêne – Ci-dessous : Vigne –

Le plus ancien témoignage que l’on connaisse à propos de l’étang de Courthézon remonte au IXe siècle. “…Une fille de Boson, roi d’Arles et Comte d’Orange, avait été enlevée par un de ses guerriers, et les fugitifs avaient pris la route d’Avignon qui passait autrefois par Châteauneuf. Mais (…) ils voulurent dépister les gens du roi qui étaient à leur poursuite et ils tentèrent de traverser sur un frêle esquif l’étang que l’on nommait alors le “lac salé”. Un orage fit chavirer la barque et les deux amoureux se noyèrent. C’est pour commémorer ce pénible accident que Boson fit reconstruire la chapelle détruite par les Sarrasins qui fut consacrée à Saint-Georges, l’un des patrons de Courthézon.” Les ruines de la Chapelle St-Georges sont encore présentes sur le site. Ce récit témoigne qu’au Moyen-Age, l’étang était exploité pour en retirer du sel, une activité qui se poursuivit jusqu’en 1805. Un réseau de fossés et une galerie de drainage furent alors aménagés, ce qui provoqua probablement l’évacuation du sel surfacique (l’étang n’est plus salé aujourd’hui). Les parcelles furent mises en culture, souvent fourragère. Au XXe siècle, celles-ci furent progressivement abandonnées, laissant la roselière et ses espèces associées reprendre progressivement ses droits et reconquérir la zone humide… Aujourd’hui, une vanne a été installée à l’entrée de la galerie pour contrôler et réguler le volume d’eau sur le site en fonction des besoins. Fermée, elle permet de retenir l’eau de pluie dans le fond de l’étang. Une faible hauteur d’eau, de quelques dizaines de centimètres, suffit au développement de la biodiversité. Elle permet aussi de retenir les précipitations lors des épisodes pluvieux violents, ralentissant la saturation des fossés et le risque d’inondation pour les zones urbanisées situées en aval. – Photos : Choucas des tours – Hirondelles – Schéma ci-dessous : Mine d’eau –

Je fais un petit aparté sur la galerie de drainage creusée au début du XIXe siècle à Courthézon. Egalement appelée mine d’eau ou, en provençal, “toune”, elle fonctionnait comme un puits horizontal. Il s’agit d’une technique très ancienne (Qanat) qui était maîtrisée dès le 1er millénaire avant notre ère, sous le nom de rhettara ou qanat, par les civilisations arabes du Moyen Orient ou berbères d’Afrique du Nord. C’est un drainqui capte l’eau d’une nappe souterraine profonde de 10 à 20 mètres et l’achemine vers la zone à irriguer en jouant sur la différence entre la pente du drain (1 %), et celle du terrain (3 à 4 %). On peut ainsi avec 5 à 10 km de galeries amener au niveau du sol une eau captée à 10 ou 20 mètres de profondeur. Elle offre l’avantage d’apporter une eau toujours renouvelée, drainée par simple gravité – nul besoin de recourir à des animaux de bâts comme force motrice pour actionner un engin de levage. La terre de la canalisation est évacuée par des puits creusés tous les 15 mètres ce qui donne à la rhettara l’aspect d’une suite de gigantesques taupinières. La rhettara a généralement un débit continu et régulier. Cependant, sous l’effet du ruissellement, la “toune” a tendance à s’obstruer par glissement et déplacement des marnes. La mine d’eau est un ouvrage collectif. En ont l’usage ceux qui ont participé à sa construction et contribuent à son entretien. Ce droit d’usage en Afrique du Nord pouvait être vendu en cas d’impossibilité de participer. Le savoir-faire d’une mine d’eau atteste d’une parfaite compréhension de la typologie et de la nature géologique des terrains. Elle résulte d’une observation attentive des sols, de l’alternance des saisons sèches et pluvieuses et d’une intelligence des phénomènes qui permet de conclure à l’existence à tel endroit d’une couche invisible qu’il suffirait d’atteindre pour drainer les eaux qu’elle contient. Euromed présente ces méthodes d’irrigation dans un document très joliment illustré. Mais nul besoin d’aller à Marrakech ou en Iran pour les observer, cette technique connue des Romains a été employée, par exemple, à Lauris, en Vaucluse où plusieurs mines et bassin ont été mis à jour dans une ancienne ferme convertie en musée. – Schémas : Athènes ou Marrakech présentent des moyennes annuelles de précipitations proches de 300 mm, voire inférieures, alors que les précipitations du Vaucluse avoisinent les 500 mm par an. A Antalaya, au sud de la Turquie, la moyenne annuelle dépasse les 1000 mm. – Photo ci-dessous : Têtards –

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