Coutumes gasconnes venues d’ailleurs

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8 janvier 2014
Association Aci Gasconha : conférence de Cathy Constant-Elissagaray
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Aci Gasconha

Coutumes gasconnes venues d’ailleurs

La culture gasconne s’est enrichie d’apports divers en provenance du monde entier, sans pour autant perdre son âme.

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Marché médiéval sur la place Montaut à Bayonne, 12 juillet 2003, avec le stand de jeu de quilles gasconnes tenu par les membres d’Aci Gasconha
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Place Montaut

Bonjour à tous,
Avant toute chose, je souhaiterais que nous ayons une pensée pour Xavier Cenderent, qui a longtemps été l’un des piliers d’Aci Gasconha et un grand défenseur de la langue et de la culture gasconne. J’ai retrouvé dans mes fichiers quelques photos de 2003 où on le voit au marché médiéval sur la place Montaut de Bayonne, qui tient un stand de jeu de quilles gasconnes avec d’autres membres de l’association. C’était sur son invitation que j’avais été intégrée comme alto à la chorale dont j’ai été amenée à devenir le chef de chœur pendant quelques années.
Aujourd’hui ce sont Francis Garey et Amédée Baris qui me donnent une nouvelle occasion de venir parmi vous. Lorsque j’ai demandé à Amédée si le sujet devait être impérativement en rapport avec les Gascons, il m’a dit que je pouvais également traiter un sujet historique. Cela m’a fait penser à un musée fort intéressant que j’avais visité il y a quelques années, et qui était installé dans une ferme spécialisée dans la production de foies gras de canard (à Souleilles, entre Quercy et Agenais). C’est la raison pour laquelle j’avais proposé en juin de parler des « Coutumes gasconnes venues d’ailleurs ». Mais lorsque j’ai commencé à me documenter, mon sujet m’a entraînée beaucoup plus loin que je ne l’avais imaginé au départ.
Avant de vous le présenter, je voudrais d’abord vous demander de me pardonner si, malgré mon initiation au gascon en chantant, je n’ai pas réussi à acquérir suffisamment de connaissances pour le parler. Vous savez également que ce n’est pas ma culture maternelle et que donc mon exposé sera seulement basé sur des recherches documentaires.

D’où vient le « Gascon » ?

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Remploi d’autel gallo-romain au dieu Abellio (église de Saint-Aventin, vallée du Larboust, Haute-Garonne)
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Langues paléo-hispaniques

J’ai commencé par un constat tout simple. Si je veux montrer que des coutumes viennent d’ailleurs, je dois d’abord décrire en quoi consiste la culture gasconne actuelle, repérer ce qui la différencie de la culture française dans laquelle elle est plongée ou de la culture basque à laquelle elle semble parfois s’opposer. Mais je me suis trouvée dans l’incapacité de répondre simplement à cette question. Puisque je n’arrivais pas à définir le présent, j’ai décidé de me tourner vers le passé, de revenir au commencement de l’histoire, et j’ai effectué une sorte d’enquête documentaire pour déterminer la date d’apparition du terme « gascon ». Ce faisant, je me suis demandée si ce terme était attaché essentiellement à une langue, ou à une population ou à une région déterminée, ou bien alors à l’ensemble des trois.

Une langue « aquitanique »

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Autel votif découvert en remploi dans l’église de Garin (Haute-Garonne). La dédicace est adressée au dieu Iscittus (ou Iscitto) par Hunnus, fils de Ulohox (ou Ulohoxsis).

Cela m’a fait remonter à la préhistoire récente, peu avant notre ère, à l’époque des premiers comptoirs commerciaux fondés sur la côte méditerranéenne de la péninsule ibérique par les Carthaginois, les Grecs, puis les Romains. A partir des informations succinctes extraites des textes qu’ils ont rédigés, une carte a été dessinée pour représenter la répartition approximative des langues paléo-hispaniques. On remarque en vert foncé une langue propre à l’« Aquitaine », qui désigne une région située de part et d’autre des Pyrénées occidentales et centrales, globalement entre la Garonne et l’Ebre. Ce terme d’Aquitaine dérive du latin « aqua » (eau) et signifie le pays des eaux. Il figure sur des documents romains, et il se rapporterait au nom antique de la cité de Dax, Aquæ (Tarbellicæ), Eaux du peuple des Tarbelles. Pour les Romains du 2ème siècle avant notre ère, l’Aquitaine, c’était donc la région autour de Dax où l’on parlait une même langue.

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Répartition linguistique basée sur la toponymie

Une deuxième carte, représentant également la répartition linguistique, est basée, elle, sur la distribution des toponymes (c’est-à-dire des noms de lieux) et des inscriptions. On voit que ces deux cartes coïncident à peu près pour déterminer une aire spécifique rose pâle notée A1, et jaune pâle notée A2, A signifiant de nouveau « Aquitaine ». Ainsi, les témoignages archéologiques, la toponymie et l’histoire semblent suggérer qu’il existait à cette époque (au deuxième siècle avant notre ère) un dialecte ou un groupe de dialectes d’une langue bien repérable parlée en « Aquitaine ».
Les preuves les plus importantes sont des séries de textes votifs et funéraires en latin qui contiennent environ quatre cents noms personnels et 70 noms de dieux. Cette langue, dont on sait peu de choses, était une forme ancienne du basque et un substrat du gascon. En effet, le gascon, bien qu’étant considéré comme un parler roman (c’est-à-dire issu du latin vulgaire, de la langue latine parlée), contient un lexique, une grammaire et une syntaxe qui ne peuvent s’expliquer que par l’origine aquitanique. Par analogie, le basque actuel a permis d’identifier un certain nombre de mots d’origine aquitanique dans le gascon. Cependant plusieurs mots gascons d’origine aquitanique ne se retrouvent pas dans le basque moderne. Le languedocien méridional possède certaines singularités identiques au gascon qui s’expliqueraient par l’influence aquitanique.

Une loi, des coutumes et une apparence physique

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Peuples de langue aquitanique en 59 avant J.-C., en rose – Vert : Celtes – Fond jaune : colonies romaines.
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Trésor de Barcus, 1750 deniers ibériques

Qu’en est-il des gens qui parlaient cette langue aquitanique en 59 avant notre ère ? Selon les témoignages romains, elle était utilisée par une bonne quinzaine de peuples répartis de part et d’autre des Pyrénées. Sur la carte, les peuples celtes que Jules César (-100, -44) surnommera les Gaulois sont inscrits en vert. Dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules (De Bello Gallico), il relate que les Aquitains se différenciaient des Celtes non seulement par la langue, mais également par leurs coutumes et leurs lois. Ils étaient maîtres de places fortes installées sur des hauteurs naturellement protégées puis aménagées de main d’homme : fossés, talus, murs en assuraient la défense sans toutefois, en cas de siège, enfermer les habitants qui avaient recours à des galeries creusées dans les profondeurs de l’oppidum pour sortir à l’air libre par des poternes, loin des murailles. Les chefs de guerre, entourés d’un groupe de guerriers dévoués, étaient aussi les maîtres des forges et les possesseurs de grands troupeaux de chevaux.

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Poignard à antennes (Tombeau G. de Pujaut, à Mios. Forgerons du pays de Buch : alliage de bronze et de fer assemblé par des rivets).

Des routes reliaient les Aquitains avec les peuples voisins tant au nord qu’au sud et permettaient un trafic soutenu comme en témoigne le trésor de Barcus (près de Mauléon), composé de 1750 deniers ibériques (émis vers 70 avant J.-C.). Le géographe grec Strabon (-64, 25) les décrira un peu plus tard comme un peuple absolument à l’écart, reconnaissable aussi à son apparence physique, qui vit sur des terres où poussent le millet, le blé et d’autres céréales, ainsi que des pommiers. Sur le littoral aquitain est pratiquée la pêche. L’or des rivières, le cuivre, le fer (des métaux mémorisés dans la toponymie) concourent à la renommée de la région. Les archéologues ont découvert des vases polypodes, des poignards à antennes et des bijoux sertis dans le cuivre qui caractérisent la production artisanale. Il y a une intense production de sel marin et de sel gemme. Prévenu par Jules César de la combativité des Aquitains, Publius Licinius Crassus leur livre bataille en deux points stratégiques, le premier loin de la montagne, au Nord, où il fait le siège de l’oppidum de Sos (entre Nérac et Saint Justin) pour empêcher la jonction des Aquitains et des Celtes, et le second sur l’Adour. Il n’y a pas d’information sur l’organisation sociale des peuples aquitaniques.

Une localisation autour des Pyrénées centrales et occidentales

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Extension du mégalithisme préhistorique en Europe et en Afrique du Nord (en rouge) et de la zone de construction de mur cyclopéen (en vert)

Enfin, les récits relatifs à cette époque indiquent la présence d’une population localisée de part et d’autre des Pyrénées centrales et occidentales, et encadrée par des voisins celtes et ibères, juste avant la colonisation romaine. Toutefois, les recherches archéologiques les plus récentes effectuées au Guipuzkoa et se rapportant à cette période juste antérieure à l’arrivée des Romains font état d’une population apparemment scindée en deux aires culturelles distinctes : l’une reconnaissable à ses cercles de pierres, ou cromlechs, de caractère funéraire, l’autre à ses villages fortifiés situés sur des hauteurs dominantes, les castros.

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Répartition approximative des peuples celtes aux environs de -400

Certains chercheurs supposent que la première correspondrait au peuple des Vascons dont le territoire pyrénéen s’avançait en pointe jusqu’à la côte, alors que la seconde émanerait des Vardules et des Caristes dont les villages, situés aussi bien au Guipuzkoa qu’au Labourd, en Basse-Navarre et en Soule, semblaient occupés par des agriculteurs-éleveurs qui connaissaient le travail du fer et possédaient des éléments de mobilier caractéristiques du monde celte-ibère. Toutefois, d’autres sources indiquent la présence d’oppidums également en Béarn (Asson, Bougarber, Labastide-Cérézacq, Lacq) et plus au Nord jusqu’à la Garonne.

Conclusion de cette première partie

Pour résumer cette première partie, on peut donc penser que le gascon est dérivé d’une langue aquitanique parlée par une quinzaine de peuples sur une aire située de part et d’autre des Pyrénées centrales et occidentales juste avant l’invasion romaine. Les Aquitains ont un mode de vie distinct des peuples alentour, mais ils ont toutefois été influencés par des apports plus anciens, les civilisations mégalithiques qui se sont répandues à partir du Ve millénaire avant notre ère, et la civilisation celtique qui s’est développée du VIIIe siècle au IIIe siècle avant notre ère.

L’influence de la culture romaine

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Provinces romaines

Le premier ensemble de coutumes qui vient transformer cette « Aquitaine » provient de Rome. La Guerre des Gaules, où s’est illustré Jules César, s’est soldée par la prise de 400 000 à un million d’esclaves, et il y a eu à peu près autant de morts. Ensuite, la colonisation s’est effectuée grâce à un quadrillage du territoire pour en exploiter les richesses et engranger des revenus. Toutefois, il ne faut pas croire que l’acculturation subie par les peuples vaincus se soit toujours imposée par la force.
Une illustration de ce paradoxe se trouve à Irun, où sont étudiés depuis leur découverte en 1968 les vestiges de la cité romaine d’Oiasso que je suis allée visiter. Cet emplacement est doublement intéressant, car il remet en question l’idée que les actuels bascophones aient été, tel le mythique village gaulois d’Astérix, d’irréductibles Aquitains passés au travers de la colonisation et ayant maintenu l’intégralité de leur culture ancestrale. Les vestiges mettent également en évidence l’irrésistible attrait produit par la culture romaine sur des populations pourtant bien excentrées et étrangères, avant la scission de l’Aquitaine linguistique entre gascons et basques. Je vais seulement en donner quelques exemples, car le sujet est très vaste et je ne voudrais pas trop centrer mon exposé sur cette période cependant cruciale.

La langue latine, un vecteur de communication internationale

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La cité romaine d’Oiasso à Irun, en bordure de la Bidassoa

Un peu comme l’anglais aujourd’hui et même bien plus encore, le latin était, à l’apogée du rayonnement romain, un vecteur de communication orale et écrite à l’intérieur de chaque province romaine et dans les relations entre les diverses provinces. Il restera d’ailleurs vivace durant des siècles après la décadence et la chute de l’empire romain.
Les villes étaient les principaux agents de transmission des modèles romains puisque y étaient  centralisées les fonctions administratives des colonisateurs. Les indigènes enrôlés dans les troupes légionnaires, une fois licenciés après 25 années de service, contribuaient au développement de la vie urbaine de leur lieu d’origine. En architecture, on voit s’étendre l’usage de la brique et de la tuile, des bétons, des mortiers spécialisés, de la voûte et de l’arc. La construction en bois s’améliore également. La forge fournit clous et goujons, ainsi que les outils de chantier. Les bâtiments sont construits en plan régulier le long du réseau de voirie, autour de la place ou de l’espace public et ils sont ceinturés d’une palissade ou d’une muraille. Les voies sont empierrées.

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Provinces de l’empire romain en 210 après J.-C.
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Oiasso, débouché sur la mer du conventus Caesaraugustanus

Oiasso couvre une surface d’environ 12 à 15 hectares, la cité possède des thermes et des entrepôts autour du port aménagé sur la Bidassoa. Les fournitures d’huile, de céréales et de vin deviennent indissociables de la vie urbaine et proviennent ordinairement des contrées viticoles de la Gironde (Bordeaux), des zones productrices d’huile de l’Èbre, et des grandes plaines à grain de l’Adour, de la Garonne et de l’Èbre. A l’occasion, on fait venir l’huile, très appréciée, de la Bétique (Andalousie), le vin du Golfe de Rosas (en Catalogne) et, très exceptionnellement, des produits de Méditerranée orientale.
L’évolution de la nourriture est manifeste, si on la compare au texte de Strabon : « Les montagnards se nourrissent de gland les deux tiers de l’année ; après avoir fait sécher ce fruit, ils le font moudre et en pétrissent un pain qui se conserve assez longtemps. Ils boivent une espèce de bière (sans doute le cidre) ; pour le vin, ils n’en ont guère, et le peu que produit leur pays est bientôt consommé dans les festins de famille. Au lieu d’huile, ils emploient du beurre. » Toutefois, cette description caricaturale se rapporte aux bergers qui suivent les troupeaux transhumants, mais les populations des collines et des plaines cultivaient de nombreuses céréales et bénéficiaient d’une alimentation bien plus diversifiée avant même l’arrivée des Romains.

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Empreintes de l’occupation romaine (-52 à 486) – Madiran – Val d’Adour – Musée Archéologique de Maubourguet : Mosaïque romaine du dieu Océan
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Monnaie romaine sous l’Empereur Domitien (1er siècle)

Les habitants d’Oiasso observent les us et coutumes romaines, les habitudes de toilette, d’habillement et de loisirs; ils partagent les rites funéraires et les fêtes religieuses; ils connaissent l’écriture latine et se dédient au commerce et à l’artisanat, sans oublier l’extraction minière, la pêche et les activités dérivées de sa situation stratégique dans le réseau des voies. On a récemment découvert les restes d’un pont qui reliait les deux rives de la Bidassoa, ce qui confirme sa condition de nœud de communications dans l’antiquité, mettant en rapport les deux grandes provinces romaines, l’Aquitaine qui n’est plus la région de langue aquitanique mais une circonscription administrative qui s’étend des Pyrénées à la Loire, et la Tarragonaise qui s’étend d’Oiasso à Barcelone. La condition portuaire d’Oiasso lui confère, par ailleurs, une position importante sur la route du cabotage entre les ports de Bordeaux (Burdigala) et Santander. On situe l’âge d’or de cette cité entre les années 70 et 150 de notre ère.
La généralisation des paiements en monnaie, la standardisation des poids et mesures illustrent les profondes transformations qui s’opèrent à partir du changement d’ère. Strabon rapporte que « ceux qui sont le plus avancés dans l’intérieur des terres trafiquent par voie d’échange au lieu de se servir d’argent monnayé, ou ils ont des lames de ce métal qu’ils coupent par morceaux à mesure qu’ils en ont besoin pour payer ce qu’ils achètent ».

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Villa gallo-romaine du Gleyzia d’Augreilh dans la plaine entre Adour et Gabas, en direction de Toulouzette

Les modèles antérieurs d’autoconsommation et de subsistance se diluent dans une société urbaine qui base son existence sur des activités économiques opérant à des échelons, non seulement locaux et régionaux, mais également jusqu’aux confins de l’empire. Le droit romain commence à s’implanter à partir de l’année 74, Oiasso doit donc avoir une organisation municipale qui rend la justice en première instance, recouvre l’impôt et maintient le culte impérial. En tant que ville frontalière entre Aquitaine et Tarragonaise, elle doit disposer en outre d’un portorium (c’est-à-dire d’une douane) pour la gestion des droits de péages et de transport.
Le système économique romain est basé sur l’esclavage. Non seulement les esclaves sont préposés aux tâches les plus ingrates, agricoles et minières, mais ils sont également introduits dans le reste des occupations habituelles qui vont de la sphère domestique au commerce, en passant par l’éducation.

Les divisions administratives romaines

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Stèle d’Hasparren : Flamen item /du(u)mvir qu(a)estor/ pagiq(ue) magister/Verus ad August/um legato mu/nere functus/ pro novem opt/inuit populis se/ iungere Gallos/ Urbe redux ge/nio pagi hanc/ dedicat aram
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Montmaurin, villa gallo-romaine (près de St Gaudens)

Dès la conquête des Gaules par Jules César, le territoire des peuples de langue aquitanique est scindé en deux. Le nord des Pyrénées est inclus dans un premier temps au sein d’une vaste province qui va jusqu’à la Loire et prend ce même nom d’Aquitania, Aquitaine. Partout, les installations romaines se multiplient, les villae urbanae campagnardes, qui sont de vastes domaines agricoles, et les cités dont Lectoure devient la métropole. Vieil oppidum du peuple des Lactorates, elle se situe sur une grande voie de communication, au sud d’Agen. Il faut noter ici que dans ce puissant cadre administratif, le nombre des peuples de l’ancienne Aquitaine de César s’accroît, indice d’une fragmentation des groupements autochtones. La romanisation s’étend dans les campagnes, les oppida perdent de leur importance, certains peuples disparaissent, comme les Tarbelles après le IIe siècle, supplantés par la colonie romaine dacquoise.
Une inscription sur une pierre des fondations de l’autel de l’église d’Hasparren, découverte en 1660, illustre la partition ultérieure de cette vaste Aquitania romaine en trois circonscriptions, sous le règne de l’empereur Dioclétien qui débute en 284. En voici la traduction :
“ Flamine, duumvir, questeur et magister du canton (ce sont ses titres), Verus ayant accompli la mission qui lui avait été confiée auprès de l’empereur, obtint pour les Neufs peuples qu’ils se séparent des Gaulois ; à son retour de Rome il dédie cet autel au génie du canton ”.
29- Le texte est gravé sur un bloc de marbre des Pyrénées. En réalité, il ne s’agit pas de la satisfaction d’une revendication locale (suite au concile des Neuf Peuples de langue aquitanique vivant au nord des Pyrénées), mais d’un vaste programme de réformes qui morcelle les grands ensembles territoriaux pour former des diocèses dans un but de meilleur contrôle politique et fiscal. Les Neuf Peuples constituent, depuis cette réforme,  une province séparée de l’Aquitaine première qui a pour capitale Bourges et de l’Aquitaine seconde ayant pour capitale Bordeaux. Un texte du Ve siècle mentionne dans cette Novempopulanie douze cités dont la métropole est Eauze (ou Auch selon les époques) : Dax, Lectoure, Saint Bertrand (en Comminges), St Lizier dans le Couserans, la cité des Boïates au sud de Bordeaux, Lescar, Aire (sur Adour), Bazas, Tarbes, Oloron, Auch.

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Diocèses de l’empire romain en l’an 400

Le christianisme

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St Sébastien, né à Narbonne vers 250, martyrisé à Rome vers 288. Chef d’une cohorte prétorienne (à la garde de l’empereur). Il est dénoncé comme chrétien et percé de flèches
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St Sébastien

J’en arrive ici au troisième volet des changements opérés dans les mœurs des futurs Gascons, mais bien entendu aussi de leurs alter ego (à cette époque), les anciens Aquitains d’Ibérie qui ont été intégrés avec un ou deux siècles de décalage à l’empire romain. Il s’agit de la religion chrétienne qui se répand progressivement à partir du Moyen-Orient.

Dans le même temps, l’insécurité croît aux frontières. Jules César avait saisi le prétexte des incursions germaniques pour envahir la Gaule, et depuis ce temps les peuplades extérieures, dites barbares, avaient été maintenues vaille que vaille hors de l’empire. Mais à partir  du IIIe siècle, la pression s’intensifie de nouveau. En conséquence, le pouvoir se durcit à l’intérieur. L’empereur est de plus en plus fréquemment appelé dominus (seigneur) et ce qualificatif sacré est aussi appliqué à la Cour ou au Conseil impérial. Dioclétien ajoute au diadème d’Aurélien le manteau brodé de pierreries, il remplace le siège curule des magistrats par un trône richement orné qui est séparé du public par un rideau avant toute audience et il impose à partir de 291 le rite de l’adoration (c’est-à-dire le baiser du bas du manteau impérial et la génuflexion). Cette reconnaissance du principe divin de la fonction d’empereur devient vitale et toute remise en question est perçue comme un acte de trahison.

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St Sébastien

Cette adoration est jugée blasphématoire autant par les juifs que par les chrétiens, et les persécutions redémarrent à partir de 303, précédées en 297 par celles opérées contre les manichéens, dans le cadre de la guerre de l’Etat romain contre la Perse. Les auteurs antiques parlent de milliers de victimes, surtout dans la partie orientale de l’Empire (ce qui révèle que la part des chrétiens dans la population de l’Empire s’est considérablement accrue). Ces mesures extrêmes n’ont que peu d’effet sur les chrétiens qui persistent dans leur foi et leur refus de vénérer l’empereur. En outre, elles offrent une mauvaise image de l’empereur qui est discrédité par un bon nombre de païens indignés par ces exactions. Par conséquent, un édit de tolérance finit par être signé en 311. Après 324 le christianisme devient la religion dominante de l’Empire sous son premier empereur chrétien, Constantin.

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Empereur Constantin – Mosaïque dans l’église Sainte-Sophie à Constantinople

Dans le grand Sud-Ouest, seule l’Eglise de Toulouse a un évêque au milieu du IIIe siècle (Saturninus), car le christianisme progresse par capillarité le long des grands axes de communication à partir des ports méditerranéens. Des populations orientales et grecques, tôt installées et nombreuses, aident à la mise en place des premiers établissements chrétiens de la région. Le trésor d’Eauze révèle l’importance à la fin du IIIe siècle des rapports avec l’Orient : il comprend des monnaies d’Antioche, des bagues à l’effigie du dieu oriental Soleil, un couteau évoquant les mystères bachiques durant lesquels se produisaient des sacrifices en l’honneur du dieu Dionysos. Au IVe siècle, les relations avec l’Orient se maintiennent, comme le montre un itinéraire routier rédigé en 333, permettant d’aller de Bordeaux à Jérusalem à travers une province de Novempopulanie accueillante aux pèlerins chrétiens qui cheminent par Bazas, Eauze, Auch, sans compter les multiples relais en zones rurales tous les quinze kilomètres (comptés en lieues gauloises en Novempopulanie, puis en milles romains à l’Est de Toulouse).

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Trésor d’Eauze

Les communautés chrétiennes s’organisent dans les villes ou bien au sein des anciens vics (ou pays). Au concile tenu en 314 en Arles est mentionnée la présence d’Orientalis de Bordeaux et de Mamertinus, évêque d’Eauze (qui n’en est pas le premier) accompagné de son diacre Léonce. Vers 350, l’évêque Hilaire de Poitiers écrit aux différents évêchés et désigne non seulement Eauze, mais toute la province chrétienne des Neuf Peuples. En 362, il installe dans une villa à Ligugé un de ses disciples, Martin, qui y fonde la première communauté monastique d’Occident. Le nombre d’évêchés se multiplie, et il y a des communautés chrétiennes partout, de Dax à Auch, où s’élèvent les premières cathédrales. Phoebadius d’Agen s’illustre contre l’hérésie arienne au concile de Rimini en 359, et Paternus de Périgueux est destitué au concile de Paris en 362 pour avoir soutenu cette même hérésie. En 392, l’empereur chrétien Théodose Ier supprime complètement les cultes païens et la liberté de les pratiquer. Le début du Ve siècle va voir ainsi le doublement des sièges épiscopaux en Gaule.

Conclusion sur l’influence romaine

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Un sanctuaire souterrain dédié au dieu Mithra découvert à Bordeaux – Religion venue d’Orient depuis l’Inde – où elle est pratiquée encore de nos jours – en passant par l’Iran ancien et l’Asie Mineure, avant d’être importée en Occident à l’époque romaine. Mithra symbolise la victoire du Bien sur le Mal.
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Autel de Mithra léontocéphale, coll. Musée d’Aquitaine – Mithra Chronos du musée d’Aquitaine

En un peu plus de quatre siècles, la colonisation romaine induit de profonds changements dans la culture aquitanique, avec la centralisation du pouvoir, la construction de cités, l’introduction du latin et de l’écriture, une économie basée sur les échanges commerciaux, l’introduction de nouvelles religions et tout particulièrement du christianisme. Elle marque aussi le début de la scission des peuples de langue aquitanique en deux groupes de part et d’autre des Pyrénées. Ceux qui se situent au nord des Pyrénées sont immédiatement intégrés dans une province nommée par extension Aquitaine et qui va jusqu’à la Loire. Au IVe siècle, celle-ci se scinde en trois circonscriptions, celle des Neuf Peuples au Sud de la Garonne, et au Nord, l’Aquitaine 1 et 2.

L’influence des Barbares

Des recherches récentes sur l’évolution du climat ont mis en évidence que la période de stabilité sociale et de prospérité qui a permis l’ascension de l’Empire romain entre 300 avant J.C. et 200 après J.C. a correspondu avec des étés chauds et plutôt humides idéaux pour l’agriculture. A contrario, au IIIe siècle de notre ère, des sécheresses prolongées ont concordé avec des troubles politiques et des invasions barbares qui déboucheront à terme sur la chute de l’Empire romain. Toutefois, des paramètres démographiques ou économiques ont pu aussi engendrer les « bagaudes ». Ce mot, selon une étymologie celtique, proviendrait de « baga », lutte, guerre, et du suffixe « -auda », ce qui se traduirait par « les guerriers ». Ces bandes armées ont sévi dans le Nord-Ouest de la Gaule à partir de l’Armorique. Certains auteurs les ont dénigrées en disant qu’elles étaient composées de brigands, de soldats déserteurs, d’esclaves et de paysans sans terre. Parallèlement, les invasions barbares qui ont frappé les mémoires n’ont pas été le principal moyen de franchir les frontières. La migration des peuples, majoritairement germaniques, s’est plus souvent effectuée sous la forme d’infiltrations au sein de l’empire romain où ils se sont progressivement acculturés. Voyons comment cette conjoncture a influé sur l’émergence des gascons.

Les Wisigoths et la ligne de démarcation langue d’oc – langue d’oïl

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Le poète Sidoine Apollinaire (430 – 486), devenu évêque de Clermont en 472 – Vitrail de la cathédrale de Clermont-Ferrand.

En 418, l’Etat romain, incapable de maîtriser l’agitation croissante qui se produit dans l’Empire, accepte l’installation de 100 000 Wisigoths sur une vaste région allant de Narbonne à Nantes afin qu’ils y maintiennent l’ordre et qu’ils empêchent l’intrusion des autres peuples barbares. A partir de cette date, les documents juridiques ne mentionnent plus que deux groupes linguistiques et culturels dans cette vaste province d’Aquitaine : les Goths et les Romains. Ces derniers sont les autochtones, la population locale intégrée depuis quatre siècles à l’Empire. Les Wisigoths sont originaires de Scandinavie d’où ils sont partis au 1er siècle de notre ère. Ils ont contourné l’Empire romain par l’Est et ils ont été imprégnés du christianisme prôné par l’Alexandrin Arius qui voyait en Jésus seulement un humain doté d’une parcelle de divinité. Lorsque le premier empereur chrétien, Constantin 1er, convoque en 325 un concile des évêques qui se réunit à Nicée, ceux-ci considèrent comme hérétique la religion arienne, mais les Wisigoths ne se convertissent pas pour autant au catholicisme. Cependant, bien qu’ils ne soient donc pas de même obédience chrétienne, Goths et Romains deviennent très rapidement bilingues, à tel point qu’un intellectuel comme le poète auvergnat Sidoine Apollinaire n’hésite pas à railler les Romains qui connaissent si parfaitement la langue gothique que les Barbares ont peur de faire des barbarismes dans leur propre langue barbare ! Ce qui n’empêche pas le même Sidoine Apollinaire de fréquenter assidûment la cour gothique (donc barbare !) de Toulouse, d’où il retire des avantages non négligeables pour lui-même, sa famille et sa classe sociale !

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Plaque en bronze doré, décorée de dix grenats, avec sa boucle. Elle représente un oiseau de proie stylisé – gypaète ? – très finement ciselé. Tombe – Valentine, Haute-Garonne (St Gaudens).

Inversement, les Wisigoths se sédentarisent, adoptent le mode de vie des Romains, et transfèrent leurs techniques germaniques qui sont rapidement assimilées par les artisans locaux. Les Romains sont impressionnés par la science militaire, la « morale rigoureuse » et la modération des impôts des Goths. Il s’ensuit que de nombreux habitants des provinces romaines voisines se détournent de l’Empire en pleine décadence pour soutenir la province wisigothique. La Toulouse gothique devient aussi le centre de ralliement des poètes de cour romains et de l’aristocratie locale.
Cette période s’étend de 418 à 466, puis, de 466 à 507, les Wisigoths fondent le royaume autonome de Toulouse qui devient une superpuissance occidentale et s’étend de la Loire à Gibraltar. Ils créent de nouvelles frontières administratives, accentuent la gothisation, imposent leur religion chrétienne, d’obédience arienne.

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Royaume des Wisigoths (475 à 507)

Dans ce royaume de Toulouse, les Wisigoths imposent également leur langue, leur juridiction et leur mode de vie. Les évêchés sont supprimés ou mis en attente, les provinces ecclésiastiques démantelées, les cités, fondées par les Romains, abaissées et supplantées par de nouvelles places fortes. Ils font construire la forteresse royale de Begora à quelques kilomètres en aval de Tarbes. Ils réaménagent l’ancien château romain de Lapurdum (à Bayonne). En amont de Dax, le château de Palestrion dans les Landes est fortifié par Théodoric Ier. La forteresse du Mas, un palais et une église arienne sont construits sur les hauteurs d’Aire-sur-Adour. C’est là que sera rédigée en 506 la Loi romaine des Wisigoths avec son préambule, connue sous le nom de Bréviaire d’Alaric qui restera en vigueur bien après la chute des Wisigoths jusqu’au XIe siècle et sera étendue à toute la Gaule. De nouveaux duchés sont créés (de Poitiers, d’Auvergne). Celui de Bordeaux s’étend jusqu’à Pampelune et Oviedo (dans les Asturies), et la forteresse de Labourd (Lapurdum, Bayonne) est renforcée pour repousser les flottes saxonnes, hérules et vandales.

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Bréviaire d’Alaric (Clermont)
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Novempopulanie

Cette période est cruciale, car c’est à partir de ce moment que la Loire commence à devenir une limite de démarcation entre les futures langue d’oïl, au nord, et langue d’oc, au sud. Parallèlement, au cours de ce même siècle, 200 à 300 000 Barbares immigrent paisiblement et s’installent dans le sud de la Gaule, rapidement acculturés et assimilés au sein de cette population beaucoup plus nombreuse.

Les Francs et l’avènement des Gascons

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Une Europe occidentale presque entièrement germanique, avec les Francs, Burgondes, Wisigoths et Ostrogoths qui se partagent l’Empire romain d’Occident.

C’est une immense partie de billard qui se joue entre les peuples germaniques qui se disputent l’hégémonie sur le territoire de l’ancien Empire romain d’Occident. En 507, au Champ de Vouillé, Clovis (ou plus exactement Chlodowig, prononcé [xlod(o)wiç]) et ses Francs (des païens germaniques ayant longtemps servi comme troupes auxiliaires de l’Empire romain) prennent l’ascendant sur les Wisigoths et occupent le Rouergue, l’Albigeois, l’Auvergne et le nord de la Narbonnaise. En 508, ils prennent Bordeaux et Toulouse. A la mort de Clovis en 511, les Ostrogoths basés en Italie viennent prêter main-forte aux Wisigoths qui conservent le sud de la Novempopulanie jusqu’en 531, puis ils déplacent leur aire d’influence du Lauragais au Rhône et des Cévennes aux Pyrénées, plus l’Espagne. Ils sont talonnés par les Francs qui s’emparent de Pampelune et saccagent la vallée de l’Ebre en 542, mais les Francs repassent les Pyrénées après avoir perdu la bataille à Saragosse.

gasconsJe vais maintenant évoquer une thèse qui m’a paru intéressante, mais qui est contraire à l’opinion généralement répandue. Je me fonde sur les recherches de Renée Mussot-Goulard, qui fut une historienne médiéviste (spécialiste du Moyen-Age) et une archéologue, ancien professeur à l’Université Paris IV – Sorbonne, décédée en 2011. Un de ses livres s’intitule « Les Gascons (VIe-VIIe-VIIIe siècles) », et sa teneur a soulevé quelques polémiques lors de sa parution. L’exemplaire que j’ai consulté provient de la bibliothèque d’Aci Gasconha et il est dédicacé aux membres de l’association. Un autre exemplaire se trouve à la bibliothèque de Bayonne. Cette historienne a particulièrement étudié l’Aquitaine dont elle est originaire. Lisant couramment les langues anciennes, au moins latine, et sans doute grecque et germaniques, elle a repris avec un regard neuf et sans a priori tous les textes où le mot « Gascon » ou « Gascogne » apparaissait.

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Cosmographie de l’Anonyme de Ravenne (Italie), géographe ostrogoth du VIIe siècle

C’est sur des écrits du premier tiers du VIe siècle, à l’époque où les Wisigoths défendent encore la Novempopulanie contre les intrusions franques, qu’elle a trouvé les plus anciennes mentions de la Gascogne par deux géographes gothiques, Heldebald et Athanarid. Le premier donne le nom et la description de la Guasconia (au Nord de la Garonne), et le second de la Spanoguasconia (au Sud de la Garonne et au-delà des Pyrénées). A la fin du VIe siècle, l’évêque Grégoire de Tours rédige en latin une Histoire des Francs, où il mentionne la Wasconia. Dans son ouvrage, Renée Mussot-Goulard conteste fermement l’idée que les Vascons, peuple de langue aquitanique mentionné au Ier siècle avant J.-C. par Tacite, aient été identiques aux Wascons décrits par Grégoire de Tours huit siècles plus tard. Elle insiste sur le fait qu’il n’y a pas de définition intemporelle des peuples. Les Wascones des temps mérovingiens doivent être étudiés dans ce contexte historique. Cette Wasconia envahie par le roi Pépin le Bref en 761 comprend le Limousin et l’Auvergne et Charlemagne, en 778, détruit les murailles de Pampelune et soumet les Wascones. Le Cosmographe de Ravenne (VIe, VIIe siècle), qui vit dans une Italie dominée par les Ostrogoths, rédige un traité de géographie dans lequel il décrit une Wasconia qui jouxte au Nord les confins bretons et ligériens (la Loire) et qui possède Bourges, Poitiers, Bordeaux, Bigorre et Toulouse par exemple.

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Le royaume des Francs en 567 – Chilpéric, Neustrie : orange – Gontran, Bourgogne : vert – Childebert, Austrasie : bleu.

Ce terme de Wasconie apparaît donc sous les rois Francs mérovingiens, lorsque Grégoire de Tours relate que Chilpéric (561-584), roi de Neustrie (en orange sur la carte), lance des agressions contre les possessions de son frère Gontran, roi de Bourgogne (en vert), et celles de son neveu Childebert, roi d’Austrasie (en bleu). La Gascogne est l’enjeu et le champ de leurs batailles. Chilpéric envoie le duc Bladaste qui pénètre en 581 en Gascogne où il perd la plus grande partie de son armée. En 587, les Wascons réapparaissent dans le récit qui les décrit ravageant vignes et champs, incendiant les maisons, enlevant de nombreux captifs et des troupeaux et mettant en échec le duc Austrovald envoyé cette fois par Gontran. Les voisins Goths font de même en Septimanie (en jaune pâle, c’est la partie gauloise du royaume wisigothique) pour se venger d’une invasion de l’armée du roi Gontran sur leurs terres.

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Le royaume des Francs en 581 – Chilpéric, Neustrie : orange – Gontran, Bourgogne : vert – Childebert, Austrasie : bleu.

Selon Renée Mussot-Goulard, les Gascons, durant ce VIe siècle, sont un peuple nouveau, au moins dans la façon de le nommer. Si son aire d’influence varie, on peut tout de même la situer au sud de la Loire, où précisément s’affrontent les rois mérovingiens. Elle note que les textes mentionnent alternativement Gascons et Goths. Les noms gothiques portés par les princes gascons sont en rapport avec les dynasties gothiques des anciens reiks, les princes wisigothiques qui ont survécu à la bataille de Vouillé qui a scellé la suprématie franque en 507. Les comtes, les gardiens de places-fortes et les évêques portent aussi des noms gothiques. Leur aptitude à la guerre, leur stratégie, leur endurance, ainsi que l’organisation de l’ensemble de la société portent les vestiges de celles des Goths.

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Le roi Chilpéric face à Grégoire de Tours et Salvius, évêque d’Albi

L’historienne relève que la société gothique reflétée dans le miroir gascon n’est pas celle des Wisigoths d’Espagne, contemporains de cette Gascogne, mais celle du royaume gothique perdu depuis 507 et dont de nombreux héritiers ont gardé plus que le souvenir, la référence. Il s’agissait d’une société fortement aristocratique dont le représentant caractéristique était le Godakunds, le noble, au sein d’une communauté habituée à confier à un roi écouté et héréditaire la paix et la survie de ses familles. Renée Mussot-Goulard décèle dans les sources documentaires que cette société gothique reste encore intacte, malgré sa conversion de l’arianisme au catholicisme en 511, et malgré son appartenance au territoire franc.

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Le roi Chilpéric et la reine Frédégonde

Des habitudes sont conservées (Rogations, Pénitents encagoulés, droit balthe etc.). Son action politique (réunion de conciles, conseil royal, conseil princier, rôle des comtes, etc.) est à peine profilée dans les écrits francs. Toutefois, l’historienne souligne que le VIIe siècle représente sinon l’apogée, du moins la plénitude du concept de Gascogne mérovingienne. Divers textes confirment qu’il s’agit de la plus vaste terre princière du royaume franc, dans laquelle les chroniqueurs Frédégaire et le Ravennate reconnaissent une patrie. Cette vaste principauté correspond à l’ancien royaume des Goths Balthes (c’est-à-dire des anciens Wisigoths battus par les Francs sous la direction de Clovis).

 

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Wisigoths, croix votive

L’historienne cherche le sens de cette nouvelle dénomination dans le langage des Goths qui marquent ainsi leur différence. Elle découvre que « Gascons » provient de deux mots. Le second désigne un peuple, « Kunds » (49), un nom devenu adjectif en perdant son d, Kuns (50). Le K dur, initiale du premier mot, est rendu par l’Andalou Mas’Udi, au milieu du Xe siècle, par ‘Washkons (51). Un document catalan de 927 s’intéresse à la terre des Wasqones (52). Le premier mot qui a servi à désigner les Gascons, responsable des deux graphies initiales Gu ou W (53), commence par un son qui n’appartient qu’aux Goths et qui est une spirante sourde prononcée presque Kw (54), le K étant très guttural, proche du G. C’est l’adjectif Kwass (55) qui signifie rude, farouche, à part. Les Gascons sont le peuple impétueux et austère, tranchant, qui, au milieu du monde franc se veut d’exception parce qu’il a hérité des souvenirs balthes (Wisigothiques). Gascons est donc la transcription de Kwasskuns (56), dans une langue aujourd’hui disparue.

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Wisigoths, couronne

Mais si les Goths sont là comme une référence, la population tout entière du Sud-Ouest n’est cependant pas constituée uniquement des descendants des Goths du Ve siècle, déjà très mêlés à d’autres peuples. Les plus anciens occupants connus n’ont pas disparu, les nombreux peuples recensés par Pline forment, avec quelques Romains plus tard venus, l’ensemble des Provinciaux dont une partie réputée gallo-romaine se distingue, quoique largement mêlée aux Goths et vice-versa.

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Bataille de Poitiers, Charles Martel repousse l’avancée musulmane.

Des colonies d’Orientaux grecs, syriens, chrétiens et juifs se maintiennent en bien des cités. Enfin, parmi les peuples barbares, on reconnaît des établissements de Vandales hasdingues, d’Alains, de Gépides, de Taïffales, d’Ostrogoths, de Saxons, et aussi de Francs à vrai dire peu nombreux encore. Dans une ville comme Auch, ce mélange de peuples ne l’empêche pas de se dire gasconne. Toutefois, après d’incessantes luttes pour préserver les prérogatives gasconnes dans ces royaumes francs perpétuellement changeants, un nouveau facteur vient changer la donne.

 

Depuis 632, l’expansion de l’Islam déstabilise tout le Bassin méditerranéen. En 711, l’avènement du prince Eudes-Yon à la tête du duché de Gascogne coïncide avec l’incursion des Arabo-Berbères en Espagne. En 721 il les stoppe à Toulouse, mais leurs attaques persistent et c’est Charles Martel, duc d’Austrasie et souverain du royaume des Francs, qui restera pour la postérité leur vainqueur en 732 à Poitiers. La nouvelle dynastie franque qui débute avec son fils, Pépin le Bref, réduit considérablement le pouvoir de la Gascogne. Encore entière en 752, elle n’est plus, dix ans plus tard, que l’Aquitaine, une référence religieuse, chrétienne, attribuée par les Francs pour gommer des siècles d’histoire et dont la capitale est Bourges. Bordeaux, métropole religieuse, n’en fait pas partie et la Gascogne se réduit à l’ancienne province des Neuf Peuples au Sud de la Garonne. Après la mort de Charlemagne en 814, le pouvoir des rois francs s’affaiblira considérablement et se limitera au nord de la Loire à partir de la seconde moitié du IXe siècle.

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Les Vikings

Une stratégie cohérente à l’échelle européenne

Après les Wisigoths et les Francs, voici les Vikings qui entrent en lisse. Les historiens français n’ont retenu d’eux que leurs raids dévastateurs jusqu’à l’attribution de la Normandie. Mais deux auteurs proposent un nouvel éclairage sur cette période, l’historien et ethnographe de Bilbao Anton Erkoreka avec son livre « Los Vikingos en Euskal Herria » et Joël Supéry, gascon et normand par son père, et de mère scandinave, avec ses livres intitulés « Le secret des Vikings » et « Les Vikings au cœur de nos régions ». Les recherches qu’ils effectuent les amènent au constat suivant : partout où ils sont allés, les Vikings se sont installés, en Russie, en Angleterre, en Irlande, en Frise, en Normandie, en Islande, au Groenland, et même en Bretagne qui connut un épisode colonial de 913 à 939. Anton Erkoreka découvre qu’il y a eu des bases permanentes sur la côte basque et Joël Supéry défend la thèse d’une présence continue des Vikings en Gascogne pendant près d’un siècle et demi. Avant de rechercher leur héritage éventuel, je vais donc faire un petit retour historique. – Schéma ci-dessous : Vikings : en vert, les zones soumises à de fréquents raids du 9e au 11e siècle. –

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Balance viking

Les invasions et l’effondrement de l’empire romain ont détruit l’essentiel du commerce européen. Les routes du Rhône, du Danube, de la Volga sont coupées. Les Francs parviennent à restaurer et protéger la route occidentale entre Méditerranée et Mer du Nord, qui devient l’axe commercial principal sur le continent. Les marchandises arrivent à Marseille et Venise, remontent vers le Rhin et la Meuse, puis rejoignent Dorestad, la principale place commerciale franque sur la mer du Nord. Dans l’incapacité de vaincre les Saxons et de conquérir le Danemark, Charlemagne décide d’organiser une sorte de blocus commercial sur les marchandises provenant de Méditerranée. Cela est aisé puisque la route Rhône-Meuse traverse l’Empire. Une telle pression est insupportable pour les Scandinaves, menacés d’asphyxie économique.

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Représentation de Vikings datant du IXe ou du Xe siècle

Très tôt, ils essaient de créer leurs propres routes commerciales. Les Svears traversent la plaine russe pour atteindre la Mer Noire. Les Danois font leur chemin le long des côtes atlantiques. Normalement, pour atteindre la Méditerranée, les flottes vikings auraient dû contourner la péninsule ibérique, puis traverser Gibraltar. Mais c’est dangereux. Passer le Cap Finistère en Galice dans une des mers les plus dures du monde représente une grande difficulté. Ensuite, naviguer le long d’une côte où aucune île ne peut servir de refuge constitue une deuxième difficulté. Enfin, l’émir de Cordoue n’a aucune envie de voir ces commerçants prospérer et court-circuiter son royaume. Dès 845, il met à l’eau une flotte destinée à contrer les Danois.  La route par Gibraltar reste praticable pour une flotte de guerre mue par de puissants avirons capable d’échapper à des poursuivants, mais certainement pas pour une flotte de commerce dépendant des vents pour progresser. La route commerciale par Gibraltar est virtuellement impraticable.

La Gascogne, un enjeu stratégique

Alors, le clan décide d’atteindre la Méditerranée par l’isthme pyrénéen. Les convois marchands arrivent à la ria de Mundaka, près de Bilbao, ils longent le versant sud de la chaîne pyrénéenne, traversant Pampelune, Huesca, Lérida et atteignent Tortosa, la principale place commerciale, à l’embouchure de l’Ebre. Cette route explique la présence viking à Pampelune en 816 où on les voit combattre aux côtés des Pampelonais contre les Sarrasins. En 825, leur comptoir de Mundaka est anéanti par les Sarrasins. La route est coupée. Il leur faut créer une nouvelle route, plus sûre. Ce sera l’Aquitaine, dans l’Empire carolingien dont le dernier empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, est en train de s’éteindre.

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Isthme pyrénéen traversé par les commerçants vikings. Jusque vers 825, ils passent au sud des Pyrénées ; après 840, ils passent par la Gascogne. Ils franchissent les Pyrénées par les cols de Bonaigua et de Puymorens qui ouvrent sur Barcelone et Tortosa.

63- Il faut préciser un paramètre important. Les Vikings achètent à Tortosa soieries, parfums, bijoux, épices. Ils proposent en échange de l’ivoire, des fourrures, de l’ambre, du miel, mais ces marchandises intéressent peu leurs clients et ne suffisent pas à équilibrer la balance commerciale. Ils doivent trouver autre chose. Or, dans l’Empire franc, la christianisation se poursuit. Charlemagne et son fils Louis le Pieux ont multiplié les interdictions de la traite des esclaves, contraire au dogme de l’Eglise. Bientôt, avec la fin des guerres carolingiennes, ce commerce fructueux disparaît de l’Empire. C’est un grand succès pour le monde chrétien, mais cette politique ouvre les portes à l’ère viking. En effet, les Sarrasins ont toujours besoin d’esclaves. Joël Supéry écrit que les Scandinaves récupèrent ce marché et se procurent la marchandise en effectuant des raids.

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Sergei Vasilyevich Ivanov (1864-1910): Marchands vikings en Russie vendant un esclave entravé par un joug.

En 835, ils s’emparent de Dorestad à l’embouchure du Rhin, ils brûlent Anvers sur l’Escaut et Witla sur la Meuse, les trois principales places commerciales franques. Ils prennent position à l’embouchure de la Tamise, attaquent le sud de l’Angleterre en 836 et fondent Dublin en Irlande. Pépin Ier d’Aquitaine, incapable de contrer les Scandinaves, ordonne l’évacuation des îles de Noirmoutier, Ré, Oléron. La guerre commence, non pas sur la Seine, mais sur le fleuve le plus excentré de l’Empire, l’Adour en Gascogne.

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Broche en or trouvée au Danemark et datée de l’an mil (Musée historique national de Stockholm)

Nicolas Bertrand, avocat au parlement de Toulouse et professeur de droit, rédige en 1515 La Geste des Toulousains dans laquelle il confirme la date d’une importante incursion normande « la vingt-huitième année du règne de Totilon, comte de Bordeaux, la quatrième année de l’indiction, où une éclipse de soleil s’est déroulée le 5 des nones de mai », soit l’année 840. Il cite neuf cités ravagées par les Normands lors de cette attaque : Bazas, Sos, Aire sur Adour, Lectoure, Dax, Tarbes, Bayonne, Oloron, Lescar. Le Bréviaire de Lescar –texte désormais perdu- mentionnait que les Vikings venaient d’une mer enfermée au milieu des terres et arrivaient à Mimizan d’où, plus cruels que des bêtes féroces, ils ravageaient, selon leur habitude, toute la Vasconie. Ce texte mentionne quelques cités supplémentaires prises par les Vikings, Eauze, Auch, St-Bertrand-de-Comminges et St-Lizier. En 841, les Vikings s’engagent pour la première fois sur la Seine et prennent Rouen. L’année suivante, ils mettent à sac l’un des plus grands ports francs, Quentovic, sur la Canche. En 843, ils ne rencontrent aucune résistance pour prendre Nantes.

La présence danoise que les Maures appellent “Madjus” est attestée aussi par le géographe arabe Al Himrayi qui décrit l’Adour comme “un grand cours d’eau que les Vikings remontent dans leur navires pour attaquer les gens et la région”. »  En 844, les Danois réalisent une seconde offensive. Les Annales de saint Bertin évoquent l’épisode en ces termes : « Les Normands s’étant avancés par la Garonne jusqu’à Toulouse pillèrent impunément tout le pays mais s’en retournèrent sans prendre la ville. » Par contre, l’abbaye de Saint-Sever, la forteresse de Tarbes, les monastères de Bigorre et les sièges épiscopaux de Gascogne, Saint-Bertrand-de-Comminges en particulier, sont pillés, rasés, les reliques enlevées.

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Fortifications en ruines pour repousser les Vikings sur la rivière Ulla, en Galice

En 845, ils font irruption sur l’Adour et sur la Charente. Ils remontent également la Seine cette année-là et assaillent Paris. Contraint de négocier, le roi achète leur départ et leur verse sept mille livres d’argent. Les expéditions menées en Gascogne sont d’une violence et d’une ampleur sans précédent, mettant à sac les villes, forteresses, monastères, rasant tous les édifices religieux. A la suite de ces attaques, la totalité des sièges épiscopaux de Gascogne va rester vacante (cas unique dans l’histoire des invasions). Les textes n’évoquent pas de prises d’otages, de demandes de rançons ou de Danegeld –de l’argent extorqué-, les exactions qui accompagnent habituellement les raids vikings. Ils décrivent autre chose, une attaque générale et massive pour détruire toute résistance organisée.

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Taillebourg (Charente), Fouilles archéologiques, Vestiges vikings, Tralliburgo = Traelleborg, Le château des esclaves.

Depuis 2001, des archéologues travaillent dans le lit de la Charente à Taillebourg, un toponyme qui apparaît dans les textes sous la forme Tralliburgo, une transcription, nous dit Joël Supéry, de Traelleborg, le château des esclaves… Dans ce fleuve, l’équipe du professeur Mariotti a découvert plus d’objets vikings qu’en 150 années de fouilles en Normandie… Ces trouvailles donnent de la consistance aux textes, puisque la jetée et la digue sur lesquelles on a trouvé des objets scandinaves ont été en activité entre 850 et 920. Or, les Vikings s’emparent de Saintes en 845 et sont chassés d’Oléron seulement en 928.

Profitant des dissensions dans l’Empire franc, les Scandinaves, après avoir annexé le Bordelais, s’entendent, selon Joël Supéry, avec Pépin II, roi d’Aquitaine destitué en 848. Les Vikings lui proposent, comme ils le feront par la suite en Angleterre, leur force armée en échange d’un partage de légitimité. Ils prennent Périgueux en 849, Auch, dernier bastion gascon, en 850, et ils tissent un réseau militaire et commercial sur l’ensemble de son royaume durant 16 années, jusqu’à la capture de Pépin II. En 855, ils lancent une offensive générale contre la Francie occidentale qui comprend la Neustrie, la Bretagne et l’Aquitaine, et ils reprennent Bordeaux.

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Camp viking de l’Anse aux Meadows sur la côte de Terre-Neuve

Jean Renaud, professeur de langues, littérature et civilisation scandinaves à l’université de Caen, auteur d’un livre qui s’intitule Les Vikings en France, relate qu’à partir de cette date, ils commencent à aménager de véritables bases fluviales, leur servant de mouillage et leur donnant plus facilement accès à l’arrière-pays. Ils établissent leurs camps en fonction de critères stratégiques, mais aussi des possibilités de stockage des vivres, du fourrage – ils ont de plus en plus recours à la cavalerie, ce qui leur permet d’allonger leurs itinéraires terrestres. C’est la fin des simples expéditions saisonnières ; dès lors, ils sillonnent le pays de façon permanente et accélèrent le rythme de leurs déprédations.

Aucune région n’est épargnée. En 856, Paris tombe pour la deuxième fois. Son vainqueur est Björn, fils de Ragnar. Les Vikings, partis de Saintonge à cheval, atteignent et prennent Clermont en plein cœur du Massif central. Deux ans plus tard, ils ravagent les côtes du Roussillon, prennent Narbonne et hivernent en Camargue avant de remonter le Rhône. Ils pillent Arles et Nîmes, puis ils parviennent jusqu’au confluent de l’Isère. Girard, le comte de Vienne, s’oppose à eux et les empêche de naviguer en amont de Romans. En 858, après avoir laminé la Francie occidentale, Björn se rend à Verberie en Picardie et fait “sa soumission” au roi de Francie occidentale, Charles le Chauve, qui doit logiquement lui accorder une terre. Or, la seule terre qui ne sera plus jamais évoquée comme terre carolingienne après cette date, c’est la Gascogne. Cette même année, les Scandinaves, partis de Gascogne, capturent le roi de Pampelune et le retiennent prisonnier pendant un an pour le relâcher enfin contre rançon et promesse de paix. Pour preuve supplémentaire d’une présence viking, en 892, le pape sollicite Léon, évêque de Rouen parlant le norois, la langue des Danois, pour venir évangéliser en Gascogne. Il sera martyrisé à Bayonne. Selon Renée Mussot-Goulard, ces 130 ans représentent la plus longue occupation d’un territoire français par les Scandinaves. C’est seulement en 985 que le Duc de Gascogne Guilhem Sants s’entoure d’une “église séculière” composée d’évêques sans évêché et d’abbés sans abbaye pour reconquérir son pays. Il court-circuite à cette occasion la papauté, encore une curiosité gasconne héritée des Wisigoths ariens. Vers 988, les Vikings sont vaincus à la bataille de Taller par les Gascons.

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Barque à clin de Nydam Mose (310-320 après J.-C.) : Planches assemblées avec des clous de fer, quille réduite, pas de mât.

Après ce retour historique qui montre les indices d’une longue présence scandinave en Gascogne, voici l’héritage viking décrit par Joël Supéry.

Prélude aux grandes découvertes

Navigation

De nouvelles analyses historiques montrent que les invasions scandinaves, présentées comme une période de régression dans l’histoire de l’Occident, ont en fait réveillé l’Europe atlantique pour la lancer sur les mers à la conquête du Monde. Joël Supéry, qui a travaillé en tant qu’ingénieur au Danemark, a remarqué que les pinasses du Bassin d’Arcachon ont une allure bien à elles… dont la structure est identique à celle des drakkars exposés au musée danois de Roskilde. De même, la nef bayonnaise avec son bordage et son mât central, proue et poupe relevées, porte la marque du kauskip scandinave. Les gabares et caboteurs médiévaux construits le long des rives de la Gironde ou de la Garonne suivent également une architecture à clin, une technique connue des différents peuples du Nord.

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Dans le golfe de Gascogne, de longues barques “pinaza” servaient à la pêche à la baleine. Cette pinasse de Mimizan qui revient de la pêche au début du 20e s avec son mât rabattu, son bordage à clin, ses proues et poupes symétriques, ressemble à s’y méprendre à un Ferja scandinave.
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Barque à clin / à carvel

En effet, si les Scandinaves utilisent une grande diversité de navires, ils sont cependant tous semblables sur le plan de leur conception générale : ils sont bordés à clins, c’est-à-dire que leur coque est constituée de planches qui se chevauchent et qui sont assemblées par des rivets de fer, leur conférant une certaine flexibilité et permettant des réparations plus faciles. L’étrave est faite d’une seule pièce de bois sculptée.
Vers 650, les Scandinaves y adjoignent une voile carrée qui  permet de remonter au vent, ce qui les oblige à ajouter une quille à section en T qui réduit la dérive et à laquelle est fixé le mât unique, facile à dresser et à abattre. L’aviron-gouvernail est situé à tribord. Leur principe central est l’alliance de la flexibilité à la légèreté. C’est à l’opposé de la conception de l’Europe méridionale où la rigidité de la coque rend l’embarcation plus lourde. Si on les comparait à des animaux aquatiques,  ce serait le requin fin, souple, rapide, à la peau pourvue d’écailles, face à la baleine, ample, lourde, lente, à la peau lisse doublée de graisse. La proue et la poupe des bateaux vikings sont aussi de facture quasiment symétrique par rapport au mât, ce qui permet à l’embarcation d’évoluer indifféremment vers l’avant ou l’arrière. Sa quille en un seul tenant nécessite de très grands arbres pour sa fabrication.  Son fond plat et son faible tirant d’eau lui permettent également de naviguer par petits fonds et de s’échouer directement sur une plage lors d’un raid.

Les navires de Gascogne, de Biscaye, des Asturies sont construits à clin comme ces navires du Nord. En 1863 une grande barque à clin conçue pour 30 rameurs fut découverte dans les marais de Nydam Mose au Danemark. Elle a été datée par dendrochronologie et remonterait à 310-320 après J.-C. C’est le plus vieil exemple de ce type de construction, entièrement en bois de chêne, dont les bordés se recouvrent et sont maintenus par des rivets de fer. Autre indice de filiation, les linguistes remarquent que les marins basques utilisent un vocabulaire basque pour la navigation côtière, mais un vocabulaire d’origine nordique pour la navigation en haute mer et il en va de même en Gascogne.

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La flotte normande se dirige vers l’Angleterre (Tapisserie de Bayeux)
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France et Angleterre entre 929 et 1223

Pour étayer l’idée d’un héritage viking de la construction maritime en Gascogne, Joël Supéry rappelle l’épisode suivant. Lorsque le Duc de Normandie Guillaume le Conquérant, descendant des Vikings, envahit l’Angleterre et en devient le roi en 1066, il décide d’imposer sa marque : l’abbaye de Westminster, la Tour de Londres et quelques autres bâtiments prestigieux sont délibérément construits avec de la pierre venant des carrières de Caen. De même, les navires qui feront le lien avec le continent seront construits en Normandie et pilotés par des Normands. Guillaume veut de la sorte sécuriser sa conquête.

Ainsi, lorsque Henri Plantagenêt hérite de l’Angleterre en 1154, l’Angleterre ne dispose non seulement d’aucune flotte, mais d’aucune tradition navale. Par contre, l’épouse de Henri Plantagenêt, Aliénor d’Aquitaine, possède des flottes. Elle a aussi des chantiers navals à Bayonne et en Saintonge, ainsi que des marins. Encore deux siècles plus tard, au début de la Guerre de cent Ans, lors de la terrible bataille de l’Ecluse en 1340, les Français ont des armateurs de Dieppe, Honfleur, Harfleur, du Conquet et les Anglais, principalement des armateurs aquitains de Bayonne, Capbreton et la Rochelle.

Chasse à la baleine

En l’absence de sources écrites, il semble que la pêche à la baleine n’apparaisse de façon organisée que vers le XIe siècle sur les côtes du golfe de Gascogne, alors qu’elle est pratiquée en Manche et sur les côtes de Flandres dès le IXe siècle, avant même la fondation de la Normandie en 911. Bernard Saint Jours, ancien capitaine des douanes, historien et géographe du littoral gascon (décédé en 1938), relate que « la plus ancienne charte concernant les droits octroyés aux Bayonnais remonte à 1059. C’est l’ordonnance du Vicomte Fortunio Sanche, premier seigneur héréditaire qui paraît à Bayonne après l’occupation des Normands ». Il note que, « entre autres concessions faites aux habitants de cette ville, on trouve que le marché de Bayonne a été déclaré privilégié et exclusif pour la vente des baleines, thons, créacs, lamproies et autres poissons pêchés dans le Gave, l’Adour et la Nive, jusqu’à Sorde, Hourgacve et Villefranque et le long de la Côte depuis Cap-breton jusqu’à Fontarabie ». A l’évidence, la chasse à la baleine est pratiquée de manière régulière dès 1059 dans la région. On remarque que la baleine arrive en tête de liste, montrant bien l’importance économique et politique de cette chasse.
Il consigne également que « Bertrand Compaigne (Chronique de la ville et du diocèse de Bayonne des Romains à Louis XIV, Pau, 1663 ) cite un acte d’après lequel l’abbaye de Lahonce était gratifiée d’une baleine à prendre chaque année sur celles qui seraient capturées au port de la Pointe (à l’embouchure de l’Adour près de Capbreton). Cet acte de donation était du vicomte Bertrand qui exerçait sa domination de 1137 à 1170 ». Il y a donc une communauté de chasseurs de baleines à Capbreton en 1170 et peut-être déjà en 1137.

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Baleine échouée

Droit de Varech

En Gascogne, comme en Normandie, il existait un « droit de Varech », appelé aussi droit de bris. Le seigneur pouvait revendiquer la propriété de toutes les épaves arrivant sur ses plages. Le mot varech vient du scandinave vagrek, désignant les choses apportées par les vagues ou de vanrek, la chose qui flotte sans contrôle. Condamné par le concile de Nantes en 1127, il fut aboli par Henri II sur les côtes d’Angleterre, du Poitou, de l’île d’Oléron et de Gascogne en 1174 et remplacé par une taxe, le système des brefs. En France, au XVe siècle, Louis XI le revendiqua comme droit régalien, mais en Bretagne, il demeura une prérogative ducale. Sous Louis XIV, ce droit fut limité par l’ordonnance de 1681 aux biens non réclamés dans un certain délai.

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Guillaume le Conquérant, Construction de la flotte de guerre (Tapisserie de Bayeux)

Architecture, maisons de bois longs

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Maison landaise

Dans le domaine architectural, Joël Supéry trouve des similitudes entre la ferme scandinave et la maison landaise traditionnelle à colombage, dont les supports verticaux espacés de plusieurs mètres partent d’un seul bois du sol jusqu’à la charpente. Cette technique dite « de bois long » est la plus ancienne. Elle nécessite un maître d’œuvre hautement qualifié : le charpentier. Elle trouve son apogée en Norvège au XIIe siècle dans les églises en bois debout. Elle est employée dans le reste de l’Europe du XIIe siècle jusqu’au milieu du XVIe siècle, mais elle est progressivement remplacée à partir du XIIIe siècle par la technique à bois courts, lorsque les bois de grande longueur et de forte section deviennent rares. D’autres motifs poussent à cette désaffection, comme la fragilisation du bois qui pourrit facilement en étant directement en contact avec le sol, et la difficulté à construire en hauteur avec cette technique dans les villes moyenâgeuses aux rues étroites.

Toponymie et structure sociale

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Ferme, Fionie XIXe siècle, Danemark

Enfin, Joël Supéry consacre une bonne partie de son ouvrage à examiner la toponymie gasconne qu’il fait remonter à l’époque d’occupation viking. Il trouve également des similitudes avec l’organisation sociale scandinave. Il retrace le système original de gouvernement basque. Les chefs de famille des Etchea se rencontraient après la messe sous un porche accolé à l’église où ils résolvaient les problèmes de la communauté. Prêtres et nobles, qui par définition n’étaient pas des hommes libres, ne pouvaient assister à ces réunions. Chaque année, ces assemblées envoyaient des représentants à la haute assemblée, à Ustarits dans le Labourd et Guernika en Biscaye. Là, on votait les taxes, les lois et on rendait la justice. Selon Joël Supéry, de telles structures, dans le passé, existaient dans toute la Gascogne. Elles étaient appelées Jurades ou Juntes. Henri de Navarre gouvernait la Gascogne non pas en donnant des ordres, mais en passant des contrats avec ces assemblées. Cette façon « démocratique » de procéder est complètement originale dans une Europe marquée par la féodalité, mais elle n’est pas unique. Cet auteur remarque que de telles assemblées existaient ailleurs, en Scandinavie, un parallèle qui est également relevé par Anton Erkoreka, le second auteur auquel je me réfère.

Conclusion sur l’influence barbare

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Figure de proue

Cet héritage germanique, qu’il soit wisigoth, franc ou viking, a longtemps été gommé de l’histoire officielle qui a surtout retenu l’influence romaine, jugée plus valorisante. Elle a laissé entendre que ces peuples énergiques n’avaient eu qu’une envie, celle de se fondre dans un Empire romain disparu pour le faire revivre en niant leurs propres coutumes et en adoptant les siennes. Si effectivement la langue latine et la religion chrétienne ont globalement survécu à ces bouleversements, ce ne sont pas les seuls facteurs à prendre en compte dans l’évolution de la culture gasconne et même européenne en général. Je ne suis pas qualifiée pour juger si les analyses de Renée Mussot-Goulard, Joël Supéry ou Anton Erkoreka sont plus proches de la réalité que celles qui ont été présentées jusque là par les chercheurs universitaires. Mais ce qui m’a plu, c’est leur courage et leur ténacité pour reprendre les sources traditionnelles et les réexaminer d’un œil neuf. Qui plus est, ils en ont compulsé d’autres, comme les sources documentaires arabes, germaniques ou scandinaves, et ils ont élargi leur champ d’études à l’Europe entière. Ils ont ainsi offert une vue d’ensemble cohérente et originale.

CONCLUSION

Depuis l’ère aquitanique, mille ans ont passé. Mille ans d’une histoire riche où l’on a vu une large frange de la population passer sans état d’âme au latin, puis au germain des élites dirigeantes. La région a subi de nombreuses vagues de coupes sombres, morts violentes, mises en esclavage, enrôlements dans les armées, et inversement des peuples divers sont venus s’installer, orientaux et nordiques, finissant par se mêler plus ou moins intimement. La religion officielle a changé plusieurs fois, au gré des gouvernants, dieux aquitaniques, romains, orientaux, culte de l’empereur, christianisme catholique, arien, culte d’Odin et autres dieux scandinaves… L’organisation sociale a été bouleversée, subissant la centralisation étatique romaine, les divisions administratives, les regroupements de peuples disparates, les lois changeantes, romaines, wisigothes, franques et peut-être vikings. De nouvelles coutumes, de nouvelles techniques se sont implantées, influant sur les modes de vie. Dans un tel maelström, peut-on parler de stabilité d’une culture donnée ? Même si la majeure partie de la population était dépourvue d’éducation scolaire et vivait de la terre, elle a forcément dû s’adapter et évoluer avec son temps.

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Blason gascon

Comme vous l’aurez compris, je ne crois pas à l’intangibilité d’une culture primordiale. Pour moi, une culture, c’est un mouvement, une évolution, une adaptation permanente en fonction d’influences diverses, et qui se module aussi bien à l’échelle mondiale qu’européenne, régionale, voire micro-locale. Pour revenir au gascon, nous avons vu émerger ce terme dans un contexte très particulier de révolte des nobles Wisigoths face à l’occupation franque à l’époque mérovingienne. Il est bien évident que le contexte actuel a totalement changé, et que les gascons d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec ceux de cette époque révolue. Mille autres années ont passé, avec une histoire tout aussi riche et mouvementée. Elle s’est inscrite dans la mémoire collective, et elle continue d’influer sur notre manière d’être, de vivre et de penser. J’espère vous avoir convaincus de l’ampleur de notre héritage.

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