Dentelles de Montmirail – Flore-Faune

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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

Les dentelles de Montmirail sont bien connues des sportifs qui pratiquent l’escalade, mais pour Dimitri, ce site est surtout remarquable car il abrite le seul couple reproducteur de Vautour percnoptère en dehors du Lubéron et des monts de Vaucluse. Tout en suivant le sentier qui longe le Clapis, la première des trois séries de crêtes orientées Est-Ouest, nous examinons avec lui la moindre cavité de la première paroi sur notre droite, dans l’espoir de voir déborder les rameaux et brindilles de l’aire, car il ne se souvient plus bien de l’emplacement qu’il avait repéré quelque temps auparavant. En raison de sa taille plus réduite, ce vautour n’a guère besoin de larges corniches ou de vastes renfoncements comme le vautour fauve, il se contente d’une fente un peu large. Il y a également un couple nicheur de hibou Grand-Duc d’Europe. Faisant une pause, nous observons un ciste fleuri dont les délicats pétales roses légèrement froissés donnent une fausse idée de fragilité. En réalité, grâce à ses graines minuscules, légères, facilement disséminées par le vent, cette plante peut coloniser en peu de temps les sols dégradés qu’elle couvre d’un fourré dense qui enraye l’érosion. C’est une plante pionnière, particulièrement efficace après un incendie qu’elle a contribué à attiser par les substances aromatiques très inflammables contenues dans son feuillage et par l’abondance de ramilles mortes et desséchées sous le couvert végétal qui alimentent le brasier. Ses fruits se présentent sous forme de capsules ignifugées, car cette plante peut s’enflammer spontanément quand l’air ambiant dépasse 32°C. C’est une plante dite pyrophyte (qui résiste aux incendies, voire les met à profit). Chaque fleur ne dure qu’une journée, voire une demi-journée. Cette floraison éphémère permet à la plante d’économiser de l’eau en ce climat méditerranéen aux étés chauds et secs. Elle est aussi liée à l’activité des insectes pollinisateurs, la chute des pétales ayant lieu après la pollinisation de la fleur. Selon cette même stratégie d’adaptation à la sécheresse, les feuilles sont poilues, comme sur le ciste blanc (à fleurs roses, mais aux poils blancs) pour mieux capter l’humidité ambiante la nuit, ou bien elles “pèguent”, comme chez le ciste de Montpellier ou le ciste ladanifer, car une “résine” protège les feuilles de la transpiration. – Photos : Dentelles de Montmirail (le Clapis) – Ciste blanc – Genévrier cade –

La Fumana laevipes est caractéristique des garrigues et coteaux calcaires du pourtour méditerranéen. De la famille des cistes, cette plante a l’apparence d’une callune (bruyère), à part ses fleurs, jaunes, encore en boutons. Le genévrier cade se reconnaît aux deux traits clairs longitudinaux qui divisent les feuilles épineuses. Le genêt scorpion (ou épineux) ressemble aux ajoncs du Pays basque, tous deux appartenant à la famille des légumineuses (Fabacées), le premier poussant sur sol aride avec une floraison seulement printanière et l’autre sur sol siliceux acide avec des fleurs toute l’année. Un pigeon ramier roucoule non loin de nous. Une crotte sur le chemin indique la présence d’un animal, lequel ? Longue de 2-3 cm et large d’un demi centimètre, luisante, c’est celle d’un hérisson, d’aspect assez semblable à celle d’un crapaud. En voici la descriptionpour affiner la détermination de ces animaux nocturnes rarement rencontrés durant nos randonnées : “Crotte cylindrique et longiligne qui peut comporter plusieurs renflements, mais jamais vrillée et enroulée comme les crottes de mustélidés. Diamètre constant, l’une des extrémités peut être pointue, l’autre légèrement arrondie. De couleur noire et relativement brillante, on y distingue les restes durs des insectes, souvent des élytres de coléoptères. La crotte forme ainsi un agglomérat d’éléments qui lui confèrent un aspect rugueux, granuleux. Elle est déposée sans volonté de marquage dans tous les milieux occupés par l’insectivore. Dès le crépuscule, celui-ci cherche sa nourriture composée d’insectes, de vers, d’escargots, de limaces, d’œufs, de fruits et de baies. Il s’attaque parfois aux serpents, lézards, rongeurs, batraciens, oiseaux nichant à terre. Le hérisson commun mesure environ 20 à 30 cm de long sur 12 à 15 cm de haut, alors que le crapaud commun ne mesure que 5 à 9 cm de long pour le mâle et 8 à 11 cm pour la femelle. Egalement nocturne, ce dernier se nourrit principalement d’insectes divers et de petits animaux (limaces, vers de terre, chenilles, cloportes, mille-pattes, petits coléoptères, scolopendres, mouches etc.) qu’il chasse à l’affût et attrape avec sa langue collante sitôt perçu un mouvement. Il mastique sa proie en l’écrasant avec le palais car il ne possède pas de dents. Etant donné la similitude de leur alimentation, j’imagine que la différence entre les excréments du hérisson et du crapaud réside principalement dans la taille de ceux-ci (je n’ai pas trouvé de description détaillée de ceux du crapaud). – Photos : Dentelles de Montmirail (le Clapis) – Fumana laevipes – Fèces de hérisson – Escargot sur une plante de rocaille – Ci-dessous, Cuscute –

Sur cette façade Sud pousse une bonne variété de plantes de rocailles envahies par la cuscute, une plante qui ne produit pas de chlorophylle et qui  parasite de nombreux arbustes des landes européennes (bruyères, ajoncs, myrtilles). Selon François Couplan (Les plantes et leurs noms: histoires insolites), son nom latin du Moyen Age, “Cuscuta”, aurait été emprunté à l’arabe “kouchouth” qui dériverait du grec “kadytas”. Il existe près de 150 variétés de cuscutes, principalement en zone tropicale ou équatoriale. En Europe occidentale, on n’en compte que 4 variétés, cousines du liseron. La cuscute d’Europe (Cuscuta europaea), encore appelée grande cuscute, parasite la luzerne. Considérée comme envahissante et néfaste pour les cultures, elle est systématiquement arrachée, mais on n’en vient jamais à bout. Ses innombrables petites graines, disséminées par les déjections animales, peuvent survivre dans le sol entre 10 et 40 ans. La cuscute du lin s’intéresse au lin. La cuscute du thym, de taille plus petite, est la plus courante : elle parasite le thym et se plaît sur certaines landes à bruyère ou à genêts (au Pays basque, elle parasite les ajoncs), ainsi que diverses légumineuses. Très utilisées en médecine populaire il y a une centaine d’années, les cuscutes sont aujourd’hui complètement oubliées par la phytothérapie européenne. Cholagogue, hépatique, hémostatique et carminative, la cuscute soignait les problèmes de foie, de vésicule biliaire et de gaz intestinaux. Dans les anciens écrits, il était mentionné que la cuscute prend aussi les propriétés médicinales de la plante à laquelle elle s’attache: c’est sans doute la raison pour laquelle la cuscute du thym était considérée comme la meilleure, ses fleurs pouvant être récoltées aux mois de juillet et d’août (les vertus résidant dans les graines pour la Cuscute chinoise). – Photo : Psoralée bitumineuse – Muscari à toupet –

Nous humons l’odeur des feuilles froissées de la Psoralée bitumineuse (Trèfle bitumineux) qui sentent le goudron. Un “parfumeur du dimanche”, a essayé de décrire ses sensations olfactives. “- Une facette verte herbacée, que je rapprocherais de la feuille de tomate. Cette facette est plus perceptible lorsque l’on hume la bituminaria au petit matin, à la fraîche. En effet, il me semble que le parfum de cette plante se radicalise à mesure que l’atmosphère se fait chaude et sèche, il prend alors toute son ampleur bitumineuse. – Des facettes d’agrumes (ou hespéridées comme on dit en parfumerie), quelques aspects de pamplemousse, de mandarine, d’orange. Mais il ne s’agit pas là du côté frais et juteux de ces fruits, mais de leurs aspects froids et métalliques, aldéhydés et terpéniques. – D’autres aspects de l’odeur de la bituminaria me rappellent les côtés les plus rugueux de ces bois ambrés synthétiques tels que le Cedramber, ou peut-être l’Ambroxan. – Il est vrai que l’impression olfactive d’ensemble est celle d’un bitume chaud et âcre (cependant sans effet fumé ou pyrogéné), mais avec cette facette hespéridée sèche assez marquée. L’odeur s’avère d’autre part plutôt volatile, puisqu’une fois coupée, la plante perd rapidement sa senteur. – Des scientifiques universitaires italiens ont trouvé dans cette essence une proportion non négligeable de furocoumarines (psoralène, bergaptène, agélicine…), des substances phototoxiques qui disqualifieraient d’entrée la bituminaria d’un hypothétique usage en parfumerie.” Cet exercice de style me fait penser au livre “Le parfum”, de Patrick Süskind, dont j’ai un souvenir impérissable et que je relirai certainement une troisième fois, un de ces jours. Au milieu de ses explications botaniques, Dimitri s’interrompt pour nous montrer un monticole bleu, vision toujours furtive et à contrejour. Insensibles aux circonvolutions rapides des hirondelles de rocher et à notre présence en contrebas, deux Grands Corbeaux se perchent à la cime d’un arbre mort enraciné dans la falaise. Peut-être s’agit-il d’un couple, car ces oiseaux vivent ensemble toute l’année, et probablement toute leur vie. Sont-ils en train d’examiner la possibilité de bâtir un nid en cet endroit inaccessible, bien que très en vue, même si d’ordinaire le même nid est souvent réutilisé avec un apport de nouveaux matériaux à chaque printemps ? – Photos : Grands Corbeaux –

La formation des Dentelles de Montmirail remonte au début de l’ère secondaire (Trias-Jurassique), il y a deux cent millions d’années. Une mer vint recouvrir cette région qui subissait un effondrement progressif de l’écorce terrestre appelé “subsidence”. – La cause de ce phénomène peut être tectonique (par exemple quand l’amincissement crustal est à l’origine du bassin sédimentaire), ou thermique (par exemple à la suite d’une orogenèse, la montagne en se refroidissant se rétracte et s’effondre).- La faible profondeur de cette mer, son isolement et le climat très chaud et sec qui régnait à cette époque engendrèrent pendant 10 millions d’années (de 205 à 195 millions d’années) une énorme accumulation (400 m) de gypse et de sel gemme dont les strates furent entrecoupées de dolomies et de marnes colorées (actuellement situées à 6000 m de profondeur dans le Vaucluse). Progressivement, de -195 à 118 millions d’années, cette petite mer s’ouvrit vers la mer Alpine, et s’approfondit de manière notable au droit de Carpentras, Nyons et Die, pour donner une grande mer profonde, la fosse vocontienne. Au cours de nombreux millions d’années, 8 000 à 10 000 mètres de sédiments parvinrent à s’y accumuler, issus de l’érosion du Massif Central et de dépôts coquilliers d’animaux marins ! A cette époque vivaient les Mégalosaures, Diplodocus et Stégosaures, ainsi que les ammonites, mollusques nageurs de haute mer, associés à de nombreuses variétés de bivalves sur le littoral. Neustosaurus gigondarum était un reptile marin qui vivait au Crétacé inférieur, il y a environ 140 à 136 millions d’années. Ce saurien carnivore marin du valanginien appartenait à l’ordre des crocodylomorphas et ses restes fossiles furent trouvés dans les Dentelles de Montmirail sur la commune de Gigondas en 1842. Le nom neustosaurus, qui lui a été donné par Eugène Raspail, son inventeur, signifie lézard de natation, et est dérivé du grec ancien neustos (natation) et sauros (lézard). Il n’existe qu’une seule espèce décrite et seulement dans sa partie postérieure (tronc et queue) qui seule a été retrouvée. En 2009, Young et Andrade, dans une nouvelle étude sur le Geosaurus et la validité des espèces regroupées dans ce genre, ont conclu que Neustosaurus serait le synonyme plus ancien de Cricosaurus. Au Crétacé, le processus se poursuit, la fosse se comble, les terres émergent. Lors de l’orogenèse des Alpes et des Pyrénées, la couche de sel gemme remonte à la faveur de la fracture appelée faille de Nîmes et propulse en les basculant à la verticale les couches calcaires du tithonien (150 à 145 Ma) qui deviennent en s’érodant les Dentelles de Montmirail.– Photos : Grand Corbeau – Fossile – Ci-dessous : Coupe géologique –

Rebroussant chemin après avoir bien observé les Grands Corbeaux, nous nous penchons sur un beau pied de Rue dont il existe plusieurs centaines d’espèces dans les régions tempérées et subtropicales. Unique représentante indigène de la famille des agrumes, ces plantes sont originaires du pourtour méditerranéen et du Moyen Orient mais elles ont été acclimatées dès le Moyen-Age dans les régions tempérées plus froides de l’Europe. Les Espagnols et les Portugais les ont introduites au XVIe siècle en Amérique du Sud. En effet, les rues sont des plantes médicinales traditionnelles en Europe depuis l’époque gréco-romaine. Désormais un peu délaissées en phytothérapie moderne car considérées, à juste titre, comme potentiellement trop toxiques, seule la Rue fétide (Ruta graveolens) reste encore utilisée en homéopathie pour soigner les affections suivantes : Agitation, courbature, entorse, kyste osseux, kyste synovial, luxation, prolapsus rectal, sommeil, tendinite, verrues des mains. Elle agit sur les tissus fibreux, la peau, les tendons. On l’utilise aussi pour les rhumatismes, les aménorrhées, les syndromes grippaux. Les feuilles de rue présentent par transparence de nombreux points translucides (glandes à huiles essentielles) dont l’odeur, lorsqu’on les écrase, est plutôt désagréable et assez typique : mélange de noix de coco et d’agrume amère. Cette plante est connue depuis l’antiquité comme une plante abortive, mais elle est susceptible de tuer aussi la mère ou, au minimum, de générer chez elle de graves troubles hépato-rénaux. La rue ferait également avorter les brebis. Pourtant, c’est une plante vivace aux multiples vertus, on peut en faire des infusions, les feuilles sont comestibles (en étant consommées avec modération et totalement déconseillées aux femmes enceintes). Elle contient plusieurs flavonoïdes, dont la rutine, qui ont un effet bénéfique sur tout le système circulatoire. Elle est aussi depuis longtemps reconnue pour son effet bénéfique sur la vue. Le peintre Michel-Ange, ainsi que beaucoup d’artistes de la même période, en consommait régulièrement pour cette raison. Dans la Grèce antique, on l’utilisait contre la toux. Son huile essentielle est utilisée en parfumerie et dans l’alimentaire. – Photos : Rue (fruit et fleur) – Ci-dessous : Chenille de la Piéride de la Biscutelle sur une Biscutelle lunetière –

La biscutelle lunetière (Biscutella laevigata) doit son qualificatif aux fruits en forme de double disque évoquant une paire de lunettes qui succèdent à la floraison jaune. Très cryptique et difficile à repérer tant elle est ton sur ton, une petite chenille se déplace sur la plante avec lenteur. Les chenilles de l’Aurore de Provence (Anthocharis euphenoides) ne s’attaquent qu’aux fleurs et aux fruits de la Biscutelle, elles sont monophages et leur survie dépend de la présence de cette plante qui, en outre, accueille d’autres espèces de papillons, comme la Piéride de la Biscutelle (Euchloe crameri) et à l’occasion, l’Aurore (Anthocharis cardamines). Ces trois papillons appartiennent à la famille des Piéridés, et à la sous-famille des Pierinae. De superbes photos de ces papillons se trouvent sur Aramel, un de mes sites favoris où figure une page dédiée aux Piéridés. Voici la description générale qui en est faite. “Ce sont des Rhopalocères au vol lent mais soutenu, aux six pattes bien développées dans les deux sexes et au dimorphisme sexuel marqué. On y trouve le papillon le plus connu des jardiniers des pays tempérés, la “Piéride du chou” dont les imagos volètent de chou en chou et les chenilles vertes causent de gros dégâts à leurs feuilles… Mais on y rencontre aussi de jolis petits papillons “soufrés” jaunes et noirs qui volent par dizaines comme une nuée jaune au-dessus des talus ou près des flaques d’eau temporaires; en général, les femelles sont plus pâles que les mâles; le plus attendu à la fin de l’hiver est le “Citron”, au vol assez lourd et qui se pose souvent : c’est celui qui annonce l’arrivée du printemps ! Les chenilles phytophages préfèrent les Crucifères (Brassicacées) chez les Pieris et les Légumineuses (Fabacées) chez les Colias; beaucoup sont migrateurs mais le “Citron” hiverne dans nos régions !” En l’occurence, celle que nous avons vue est la chenille de la Piéride de la Biscutelle. – Photos : Coléoptères (?) dans les fleurs de Biscutelle – Piéride de la Biscutelle (Imago, photo INPN) – Chenille de la Piéride de la Biscutelle sur une Biscutelle lunetière –

Comment distinguer le pistachier lentisque du pistachier térébinthe ? Le premier a les feuilles persistantes, alors que le second perd ses feuilles en hiver. Le térébinthe produit une oléorésine par les fissures de son écorce. Elle se solidifie à l’air et donne la térébenthine de Chio, de l’île grecque de Chios où la résine est exploitée. Elle est de consistance assez dure, d’un blanc verdâtre et assez odorante. Dans l’Antiquité, le philosophe, botaniste et naturaliste grec Théophraste (371-288 avt J.-C.) disait d’elle « La meilleure [résine] est celle du térébinthe, consistante, d’un parfum on ne peut plus agréable et subtil, mais d’un rendement faible » (Rech. sur les plantes, IX, 2.2). Elle entrait dans la composition de la thériaque (contrepoison). Elle peut être utilisée comme antiseptique en médecine et on peut la mâcher. Elle sert aussi à la fabrication de vernis et de friandises. Le médecin grec Dioscoride (20-90) , indique que « Sa résine est importée… de Judée, Syrie, Chypre, Libye et des îles des Cyclades… Elle surpasse toutes les résines… Sous forme de pastilles, elle est bonne pour la toux et la tuberculose, soit seule soit avec du miel et elle libère complètement la poitrine des impuretés » (Materia Medica, I, 71). En 1700, le botaniste Joseph Pitton de Tournefort entreprend une expédition naturaliste et anthropologique au Levant (Crète, Cyclades, Turquie, Arménie). Dans les îles de la mer Égée, il observe et décrit les lentisques et les térébinthes (Relation d’un voyage du Levant, Tome I, lettre IX, p.379). Tournefort explique le caractère dioïque des térébinthes et des lentisques dans cette formule « les pieds qui fleurissent ne portent point de fruit, &… ceux qui portent des fruits ordinairement ne fleurissent pas ». La notion de « fleur » n’était pas encore complètement établie, car s’il décrit correctement les pièces florales incomplètes de ce qu’on appelle actuellement « fleur femelle », il ne lui applique pas encore le terme, et c’est d’ailleurs à son élève Sébastien Vaillant (1669-1722) que l’on doit ces précisions terminologiques. Voici l’anecdote qui illustre sa découverte. Il y avait un pistachier au Jardin du roi qui fleurissait mais ne portait jamais de pistaches ; Tournefort en avait rapporté les graines de la Chine. Il y avait, très loin, dans un autre quartier de Paris, un autre pistachier qui fleurissait mais ne portait jamais de pistaches. Vaillant apporta une branche en fleurs du pistachier du Jardin à l’autre pistachier de Paris et la secoua près de lui. Cette année-là, l’autre pistachier de Paris porta des pistaches. L’expérience de Vaillant venait de démontrer la sexualité des plantes. En effet, le pistachier du Jardin du roi était un pistachier mâle et l’autre un pistachier femelle. Le pistachier de Vaillant existe toujours, trois fois centenaire, dans le « Jardin alpin » du Jardin des Plantes. La galle du pistachier térébinthe amène la feuille à subir une mutation pour contenir les œufs de son parasite. Les galles les plus courantes sur cette espèce sont causées par les pucerons Forda marginataForda formicaria et Baizongia pistaciae. La feuille transformée en énorme « corne » (ou banane) atteint 20 cm de long. – Photos : Fruits de la Biscutelle lunetière – Pistachier térébinthe – Chicorée sauvage –

Alors que nous nous penchons sur une chicorée sauvage, une plante dont la culture fut recommandée dans les domaines royaux par Charlemagne dans le capitulaire De Villis (fin du VIIIe ou début du IXe siècle), un rouge-queue noir et une mésange charbonnière volètent dans les buissons alentour. Un coucou chante. Nous arrivons à un petit col où Dimitri dresse sa lunette sur le trépied. Ça y est, il se souvient, l’aire du percnoptère doit se trouver au milieu de la paroi. L’oiseau blanc est invisible, tapi tout au fond. Deux indices peuvent aider à repérer l’aire : le va et vient des parents qui se relaient sur le nid et les essaims de mouches attirées par les reliefs et les fientes. Lorsqu’on se promène en été, les oiseaux sont alors plus discrets, c’est le moment d’observer les papillons et libellules. La solution pour continuer de bien voir les oiseaux, c’est de se rendre, soit en altitude, soit plus au nord, car la nidification est décalée. La vue porte au loin, malgré le plafond nuageux, jusqu’au Mont Ventoux dont la formation, comme pour les Dentelles de Montmirail, fut causée par l’orogenèse pyrénéenne et alpine. Un monticole bleu mâle se perche sur la crête. A même la paroi, des globulaires s’incrustent dans la moindre fente en tapis au feuillage dense, comme sur les pentes du Pic d’Anie. Une buse transite dans le ciel où sa silhouette se détache au-dessus du Ventoux. La bruine a cessé, le temps s’améliore, le regain de lumière est aussitôt fêté par quatre linottes mélodieuses qui picorent des graines de lin. – Photos : Globulaire buissonnante (globularia alypum)- Monticole bleu –

Un peu d’étymologie. Le dernier village traversé pour nous rendre à la chaîne du Clapis par le sud est Beaumes de Venise, où “Beaumes” vient de “Balmes“, “Ad Balmas”, mentionné pour la première fois en 993, qui signifie les grottes, en rapport avec celles creusées sous le village et dans la roche de la colline. Dans la même lignée, on peut évoquer Balma (commune de l’aire urbaine de Toulouse), la Sainte-Baume, Les Baumettes (à Marseille). Le qualificatif “de Venise”, pour séduisant qu’il soit au plan touristique et viticole, ne doit rien à la ville de Venise, c’est une déformation de “Venisse”, c’est-à-dire “du Comtat Venaissin”, originellement sans doute “comitatus avecinnus” (comtat avignonnais). Montmirail est issu du latin “Mons mirabilis”, le mont admirable, merveilleux, étonnant, selon le dictionnaire Gaffiot. Dans le Littré, on peut lire qu’un clapis (dénomination de la première chaîne des Dentelles) est un grand éclat fait maladroitement en taillant le marbre. La Dent du Turc (627m), point culminant situé dans les Dentelles sarrasines, la Chambre du Turc, grotte fortifiée qui servit de poste de gué, la brèche Florets-Turc sont des oronymes, c’est-à-dire des noms de montagne, et non des ethnotoponymes. En effet, les toponymes Tuc/tusque/turc rencontrés en France, ainsi que l’indiquent Jean-Jacques et Bénédicte Fénié dans leur Dictionnaire des Landes, sont fort répandus dans les pays occitans, avec des variantes suc, truc ou pujau. Le terme est parent de la racine oronymique prélatine kuk. En pays gascon, le tuc est une anomalie caractéristique de la lande, se présentant sous la forme d’un tertre, hauteur, monticule ou petite dune. Dans les Landes de Gascogne d’autrefois, avant la plantation du massif forestier, une faible éminence de quelques mètres dans une contrée plate suffisait à accrocher le regard et recevait le nom de tuctucòttucon ou tuquet. – Dans ma jeunesse, nous nous rendions “au Tuquet”, une grande maison de maître située au milieu de vastes terres agricoles, à peu de distance du hameau de Monbran sur les hauteurs d’Agen. L’oncle de Jean-Louis y travaillait et résidait en tant que fermier du “Comte” qui vivait en Belgique. Plusieurs lieux dans les alentours portent aussi ce nom de Tuquet et ces éminences ont été mises à profit pour y ériger des moulins à vent-. Tuc peut également être l’appellation générique d’une motte féodale, aristocratique et militaire, ou du tumulus, appellation archéologique. Dans l’aire gasconne il n’est pas rare de tomber sur des toponymes graphiés en Tucoèra ou encore Tecoèra et qui se rapportent à des monticules, souvent dunaires. Les noms de lieux La Tecoèra et le patronyme déformé en « Latécoère » en sont sans doute des exemples. Donc, il semblerait que, malgré les incursions répétées des Maures du VIIIe au Xe siècle, il n’y ait rien de très turc ni sarrazin dans ces appellations (contrairement à ce qu’on peut lire sur Internet). – Schéma : Dentelles de Montmirail – Photo : Fossile –

En ce qui concerne les vestiges de construction que nous remarquons en suivant aux jumelles la ligne des crêtes, voici ce que je lis dans les Cahiers de l’Académie de Beaumes de Venise. “L’histoire des civilisations eut pour moteur une succession ininterrompue de guerres et de paix qui entraîna, dans l’Antiquité, le flux et le reflux des populations à l’intérieur des places fortes ou Oppida. Le contrefort des Dentelles de Montmirail, dominant la plaine du Comtat, a constitué, depuis les temps les plus reculés, une place militaire naturelle dont il était indispensable de se rendre maître. Des postes d’observation ou vigies et des places fortifiées furent ainsi installés en différents points du massif : la grotte du Turc, la tour Sarrasine, Séguret, le Crestet, les oppida des Courens près de Beaumes de Venise, du Clairier près de Malaucène et de St-Christophe près de Lafare…, permettaient dans un premier temps de signaler, par feux ou sémaphores, la présence d’un ennemi, l’issue d’une bataille puis la retraite dans l’un de ces oppida initialement érigés par des Celto-ligures à partir du IVe siècle avant notre ère.” – Photo : Détail des Dentelles de Montmirail –

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ancette
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ancette

bonsoir et je vous remercie pour vos ecrits trés captivant car je vis a deux pas des dentelles de montmirail.Allez vous continuer vos investigations pour décrire encore mieux ces lieux sauvages et merveilleux?