Écholocalisation humaine

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Une volonté de mêler les disciplines

Dernièrement, j’ai reçu un mail qui a piqué ma curiosité. Il émanait de Joëlle Darricau, propriétaire des grottes Isturitz-Oxocelhaya. Voici le programme qu’elle proposait:

JOURNÉE INTERNATIONALE DU MONDE SOUTERRAIN

05 Juin à 16:00 au MUSÉE BASQUE de BAYONNE : Homo Sapiens Café

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Association d’aide aux malvoyants

Rencontre-Conférence de Boris Nordmann, spécialiste de l’initiation à  l’Écholocalisation Humaine, une pratique inspirée des dauphins et chauves-souris pour faciliter l’orientation des malvoyants.

06 juin aux GROTTES d’ISTURITZ et d’OXOCELHAYA

10:00 – Atelier pour les malvoyants avec leurs accompagnateurs, dirigé par Boris Nordmann (initiation à l’Écholocalisation Humaine)

14:00 – 17:00 Visite adaptée des grottes avec la présence de Joëlle Darricau qui consacrera toute l’après-midi à parler du Monde Souterrain et raconter la Petite Histoire de la Grande Histoire!!!

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Journée des grottes

J’ai transféré l’information à Jacques A., devenu malvoyant suite à une maladie, qui s’est montré tout de suite intéressé. Après nous être inscrits, nous nous sommes rendus sur place le jeudi matin. J’y allais tranquille, en accompagnatrice, prête à observer les activités que l’animateur allait lui faire faire. Première surprise, après un petit discours de présentation, Boris a proposé à tout le monde, aveugles, malvoyants et voyants, de mettre un cache devant les yeux. Voici ce qu’il en dit sur son site Internet. “Les objets que j’ai produits et commercialisés sont issus de déchets, pour des raisons économiques, mais pas uniquement. Les lunettes aveuglantes que je produis maintenant sont fabriquées à partir de mousse de néoprène. Ce sont des chutes de fabrication de combinaison de plongée.” Jacques et moi avons eu la même pensée: leur forme évoque irrésistiblement un rembourrage de soutien-gorge ! Très léger et relativement rigide, le cache est plaqué sur le visage par un ruban élastique peu tendu et une voilette étroite occulte la lumière qui pourrait passer entre les pommettes. C’est beaucoup mieux conçu que les accessoires proposés dans les avions transcontinentaux, l’espace est suffisant pour battre librement des paupières. Avant de les enfiler, il nous a fait choisir une canne en bambou plus ou moins allongée et à la section plus ou moins grosse, l’extrémité basse étant lestée d’une boule massive et l’autre individualisée par des rubans ou autres décorations. Il suggère à ceux qui possèdent déjà une canne pour aveugle de s’en munir, puisqu’ils y sont habitués.

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Florian, le guide, nous présente les grottes d’Isturitz-Oxocelhaya

Nous voilà donc équipés pour une incursion dans le monde des chauves-souris ! Ah ! J’oubliais le principal ! Plongés dans le noir, nous allons devoir nous diriger en faisant des clics ! Il s’agit d’un claquement unique de langue, le plus aigu et le plus sonore possible, comme une détonation sèche, dont nous devrons tenter de percevoir l’écho après que le son ait rebondi sur les obstacles qui nous entourent. En tant que non handicapée, je me retrouve la moins apte à m’orienter. Les experts, ce sont les malvoyants qui, eux, ont (malheureusement) l’habitude de ne pas ou plus se servir de leurs yeux. Et comme je suis arrivée très relaxe, je n’ai absolument pas pensé à prendre des repères et à bien observer les lieux. Résultat, bien que l’ambiance soit fort sympathique et notre guide débonnaire, c’est une expérience un peu stressante et qui demande énormément de concentration. Je finirai d’ailleurs par avoir un fond persistant de mal de tête en fin de matinée.

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La forêt a poussé au-dessus des grottes après la fin de la dernière glaciation.

C’est très fatiguant de ne pas y voir, je dois sans cesse faire attention, je me cogne à des obstacles, aux compagnons qui ne sont pas plus habiles que moi, je trébuche et, surtout, j’ai un mal fou à me représenter l’espace dans lequel j’évolue, c’est très dérangeant. Ce qui me déstabilise le plus, c’est la remontée d’un souvenir de jeunesse que j’avais totalement oublié. Il m’arrivait parfois de me perdre dans la chambre après être sortie du lit: j’avançais à tâtons pour gagner la porte des toilettes dans le noir et au retour j’errais lamentablement, bras tendus en avant, peinant longuement avant de pouvoir retrouver la chaleur de mes draps.

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Pour les malvoyants, l’obscurité est totale dans la grotte.

Nous avons d’abord commencé l’exercice dans une salle de ferme. Nous devions, rien qu’avec nos clics, sans l’aide de nos cannes ni de nos bras, trouver l’emplacement des murs. Quelqu’un a signalé qu’il percevait à travers le masque l’intensité de la lumière, et l’ombre que projetait sa main placée devant les yeux. Entendant cela, j’ai maintenu mes yeux fermés pour me concentrer pleinement sur l’écholocalisation. Nous faisant progresser dans la difficulté, Boris nous a demandé ensuite de trouver les angles de murs (toujours en cliquant !). Puis il nous a invités à sortir dans la cour (donc d’abord trouver l’ouverture de la pièce vers l’extérieur).  Comme il faisait très beau, notre corps a parfaitement senti le passage de l’ombre à la lumière, de la fraîcheur à la chaleur. Une fois dehors, nous avons dû également repérer les murs des corps de ferme, la murette qui les clôturait, et les troncs des platanes – là, ce n’était vraiment pas facile ! -. Chaque gros caillou, chaque racine, chaque dépression me surprenait et me faisait trébucher. Épuisés, nous nous sommes mutuellement aidés de la voix pour trouver la murette où nous nous sommes assis pour souffler un peu.

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Après le porche, une première salle au plafond bas hérissé de stalactites et au sol parsemé de stalagmites.

Enfin, Boris nous a entraînés, après nous avoir restitué nos cannes, vers un pré en nous guidant de sa voix rassurante. – Pour veiller à ce que personne ne se blesse en chutant, il n’avait pas mis de masque -. Il a demandé aux membres les plus rapides du groupe de s’arrêter et de former un mur en se tenant par la main. Les derniers ont eu pour tâche de nous retrouver (par des clics). – Jacques, à l’audition d’une toux, a été mis sur la voie, mais, trichant un peu, il a fait semblant de nous chercher. Quel gamin ! -. Boris a organisé une sorte de chaîne anglaise: celui qui se trouvait à une extrémité devait passer en zigzaguant autour de chacun de nous sans nous toucher, en détectant notre présence par des clics, jusqu’à prendre la tête de la file. Même cet exercice n’était pas évident, souvent on avait tendance à prendre la tangente et à s’éloigner du groupe (sensé rester muet bien sûr !). Retirant nos masques, nous nous sommes enfin assis en cercle dans l’herbe et Boris nous a demandé de faire un petit bilan de nos impressions. C’est étonnant comme elles étaient variées. Ce qui est très positif, c’est que chacun a joué le jeu, avec plus ou moins de succès certes, et chacun a fait preuve de beaucoup de bonne volonté. Ce n’était pas un exercice facile, mais l’important, c’était surtout de réaliser que l’écholocalisation était possible, et qu’avec un peu plus d’entraînement, cette technique pouvait devenir un outil supplémentaire d’aide à l’indépendance pour les malvoyants.

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Une grotte fréquentée depuis 80 000 ans par les humains

A l’heure de la pause repas, bien méritée après ces trois heures d’exercices en continu, nous avons bavardé à bâtons rompus. Résidant à Forcalquier, village des Alpes de Haute-Provence, Boris nous a dit qu’il était le seul en France à promouvoir ce mode d’orientation auprès des aveugles, et qu’en plus, du point de vue légal, il devait intervenir en tant qu’artiste et non formateur. Sur Internet figure un entretien fort intéressant intitulé “Fiction corporelle: devenir animal” où Boris parle de son travail et de ses recherches. Il relate qu’il s’est particulièrement intéressé au dauphin et que son souhait était de trouver un moyen de communiquer avec cette espèce. Il a appris à plonger en apnée, à utiliser un kayak, et il a d’abord cherché un dispositif de substitut sensoriel pour arriver à écholocaliser dans les ultrasons,  jusqu’à ce qu’il rencontre Daniel Kish en Suisse. Cet américain est aveugle et formateur en mobilité pour les aveugles. C’est lui qui a développé cette technique avec les clics de la langue.

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Gravure rupestre (en ronde-bosse ?)

L’après-midi a été tout aussi passionnante. Joëlle Darricau, qui nous a accueillis le matin sur son domaine et a partagé notre repas au restaurant Haramboure d’Isturitz, a eu la gentillesse de nous offrir en sus une visite guidée spécialement adaptée pour les malvoyants. Le guide Florian nous a fait une présentation de la grotte sous le porche, puis il a poursuivi ses explications dans la première section de la grotte d’Isturitz, basse de plafond, et il a terminé dans la deuxième section au volume impressionnant. Là, il nous a présenté un ensemble de gravures rupestres sur un grand pilier central, en suivant d’abord les contours au rayon laser pour les voyants, puis en aidant les malvoyants à suivre ces mêmes contours au toucher de la main sur une maquette faite spécialement pour cela.

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Grotte d’Isturitz, Gravures rupestres imbriquées

Boris nous a demandé ensuite le silence afin de sonder l’espace uniquement à l’ouïe. Après ce moment de concentration, il s’est mis à cliquer de la langue et s’est éloigné lentement de nous, puis de plus en plus vite, jusqu’à courir vers l’entrée de la grotte. Ses clics permettaient de percevoir nettement les différences de sonorité et de vibration qui rendaient compte de la hauteur et de la forme de la grotte. Christine, saisie par l’ambiance du lieu, s’est mise ensuite à faire des vocalises en essayant divers sons, très aigus, très graves, lancés avec vigueur ou bien simplement murmurés. Elle a été une chanteuse lyrique et elle rêve de créer une visite vocale de cette grotte dont elle est tombée sous le charme. Enfin, le guide a mis en marche l’enregistrement d’une composition de Pierre Estève faite spécialement pour Isturitz: c’était magique ! Joëlle Darricau nous a signalé que chaque dernière visite dominicale se conclut toujours par cette musique (à 17 heures ou 18 heures selon la saison).

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