Etang de Scamandre – Flore-Faune

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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

La liste de nos observations s’allonge : échasse blanche, nette rousse (canard) protégée par la loi et interdite à la chasse, tadorne de Belon, martinet, aigrette garzette, mouette rieuse, goëland leucophée, héron pourpré, colvert. Il y a quelques jours, Dimitri a vu des centaines d’hirondelles de rivage et rustiques qui tournaient dans le ciel pour se nourrir en cours de leur migration. La gambusie (un petit poisson) est une espèce exogène d’Amérique qui a été introduite pour manger les larves de moustiques. Le problème, c’est qu’elle aime aussi croquer les larves d’Agrion – une libellule – (entre autres). Le Parc naturel régional de Camargue publie un Atlas des espèces invasives sur le périmètre qui présente un tableau inquiétant de la situation. Comme on l’a vu plus haut, la Camargue est un espace dont le qualificatif de naturel est ambigu, car elle est sillonnée de canaux, et sa limite de salinité est repoussée vers le sud, non seulement pour étendre la superficie cultivée en rizières, mais également en raison du processus de culture qui nécessite l’évacuation périodique de l’eau (douce) d’irrigation, éventuellement additionnée des produits chimiques ayant servi à accroître les rendements. Outre les agriculteurs, les chasseurs sont très implantés aussi bien sur des espaces communaux que dans des marais privés où ils pratiquent la chasse au gibier d’eau, sarcelles, “cuilleras” (Canard souchet), “canards espagnols” (Nette rousse), “bouï” (Fuligule milouin) ou encore “macreuses” (Foulque macroule). Leurs tonnes à canards où des appelants sont gardés prisonniers dans des cages sont situées en marge de la Réserve naturelle. Sur le site du Parc, on peut lire que, “bien gérée, la chasse est une activité traditionnelle favorable à la conservation des zones humides et au maintien de la biodiversité.” – Photos : Ci-dessus, Mouettes rieuses – Ci-contre, Héron cendré qui fait sa toilette au bord du nid – Ci-dessous, Guêpier –

Mais les diverses pollutions charriées en amont par le Rhône et ses affluents aboutissent et se concentrent inévitablement dans les eaux et les terres inondables du grand delta. Ce lieu composé à 84% de zones humides est une source inépuisable de conflits d’usage… Par ailleurs, les barrages qui ponctuent le lit des cours d’eau diminuent la puissance de leur flux et font obstacle à la descente vers la mer des sédiments, alluvions et galets, engendrant undéséquilibre entre l’afflux de matières qui s’amoindrit et l’érosion de la mer qui “grignote” peu à peu le rivage. D‘autre part, le réchauffement de la planète tend à engendrer une montée des eaux. Les météorologues prévoient une hausse de 50 cm d’ici à 2030, ce qui noierait la moitié de la CamargueEnfin, un mauvais entretien des canaux dû à l’abandon progressif des activités traditionnelles induit la suppression des apports d’eau douce dans les marais et la disparition de la végétation correspondante. La Camargue est donc fragilisée, ce qui explique le taux important d’espèces invasives qui prennent la place des espèces autochtones. Cet état des lieux met en évidence l’utopie d’une réserve naturelle, aussi grande soit-elle, vivant en autarcie. La préservation de milieux sauvages qui accueillent aussi bien des espèces permanentes que temporaires, comme les oiseaux migrateurs, est impossible, dans l’absolu, sans une vaste remise en cause de notre société. Je comprends le ton amer des responsables de ces réserves naturelles, de leurs gardes et des guides qui font découvrir leurs richesses. Toutefois, il ne peut en être autrement tant qu’une réflexion d’ensemble n’est pas menée au minimum au niveau du bassin entier du Rhône et de ses affluents, qui se donnerait pour objectif la sauvegarde de la Camargue. La préservation de la faune et de la flore sauvage, liée à celle des milieux qui les accueille, n’est pas encore une préoccupation suffisamment forte dans nos sociétés matérialistes, nous sommes encore bien loin des petites parcelles anthropisées dispersées au milieu d’une vaste nature sauvage dont rêvait Robert Hainard et qui fut, je crois, longtemps une réalité en Afrique. En outre, tant que la démographie humaine conserve une croissance incontrôlée et qu’il n’y a pas de renversement de tendance, la réflexion sur l’occupation des sols ne peut être qu’un sujet de dissension insoluble. – Photos : Héron cendré au bord du nid – Ci-dessous : Brochette de guêpiers –

Le cygne tuberculé ne fait pas partie des espèces invasives, bien qu’il ait été introduit de Chine au XIXe siècle. Les auteurs de l’Atlas estiment que, sur 1000 espèces introduites, 100 se retrouvent dans le milieu naturel, 10 se naturalisent et deviennent autosuffisantes, 1 seule devient envahissante. Durant les années 90, la France a importé sur son territoire près de 800 000 oiseaux, 630 000 invertébrés, 200 000 reptiles, 29 000 mammifères et 4 000 amphibiens ! La plupart des introductions sont volontaires, majoritairement pour des raisons économiques et commerciales, comme le ragondin et le rat musqué importés dans des élevages pour le commerce de leur fourrure et la tortue de Floride commercialisée dans les années 70 en tant qu’animal domestique. Les zones humides sont les habitats naturels les plus touchés, comme la Camargue colonisée par 63% des espèces invasives répertoriées. Des mouettes mélanocéphales paradent : elles volent en spirales montantes tout en criant. Un tadorne de Belon creuse un terrier pour nicher. Une sterne pierregarin passe d’un vol rapide. Au sol, un canard colvert immature (en éclipse) se tient devant une femelle, au voisinage d’une nette rousse. Je reconnais la foulque macroule à son coup de trompette énergique. L’aigrette garzette pêche d’un mouvement vif de tout le haut de son corps, son cou souple et long, sa tête qui penche de part et d’autre pour permettre à ses yeux d’évaluer la présence et l’emplacement de la proie, son long bec pointu ; soudain, elle s’envole, quelque chose l’a peut-être effrayée, ou bien elle va tenter sa chance ailleurs. Une demoiselle au corps bleu émeraude, plus fine qu’une libellule, rase les joncs en quête d’insectes, quelle belle chasseresse ! Un héron bihoreau survole le plan d’eau (il se reproduit aussi dans des îles sur l’Adour où il est assez actif la nuit). – Photo : Aigrette garzette, colvert –

Sur le talus, nous trouvons un oeuf cassé par un prédateur. Dimitri nous explique que pour un oiseau, la solution de la reproduction en pondant des oeufs est plus intéressante, car la croissance du foetus s’effectue à l’extérieur du corps, la femelle n’est donc pas handicapée par un poids en excès qui pourrait compromettre sa capacité à voler. Certains poussins sont nidifuges (canards, poulets…), ils mangent immédiatement comme des adultes et quittent le nid dès la naissance, ce qui implique que les oeufs doivent éclore simultanément (ils sont synchrones). Les poussins crient déjà à l’intérieur de leur oeuf et communiquent entre eux. Au moment de l’éclosion, ils émettent un cri spécial pour percer la coquille le même jour. Ils doivent disparaître du nid et suivre dans les herbes la mère qui les rassemble en caquetant, tandis que les petits pépient pour demeurer en contact. A l’inverse, les nidicoles naissent nus et prennent leur indépendance plus tard. Nous observons (difficilement) trois petits lovés à l’intérieur du grand nid du héron cendré confectionné sur la fourche d’un arbre en hauteur. Un lézard vert s’échappe du sentier où il prenait le soleil. Un grèbe nous montre sa drôle de face : selon les dernières études moléculaires et les comparaisons morphologiques, il serait apparenté au flamant. Le fossile Palaelodidé occuperait sur le plan de l’évolution une place intermédiaire entre les deux espèces, il est surnommé le flamant nageur. Un ibis falcinelle aux reflets roux est à sa toilette. – Photo : Nette rousse –

La grande bardane ne fleurira qu’en été pour donner ensuite des fruits munis de crochets que les animaux collectent au passage dans leur pelage, contribuant involontairement à la dissémination de la plante. Un tunnel dans la végétation précédé de traces dans la boue révèle un lieu de passage habituel du ragondin. Un busard des roseaux femelle, au plumage uni dans les bruns, patrouille à la recherche de petit gibier. Deux sternes caspienne pêchent de concert. Un anax napolitain se pose sur une cardère : la coloration terne de son corps de libellule fait ressortir le vert des yeux et surtout le bleu azuré de la selle. Depuis la passerelle où nous mangeons notre pique-nique, nous observons une étendue plus désolée, roussâtre, où pousse la salicorne, indice d’eaux saumâtres, les baïsses dont la salinité varie autour de 10 g/l, à comparer avec les 30 ou 40 g/l de l’eau de mer. Une empreinte dans la boue permet à Dimitri de déployer devant nous ses talents de pisteur : c’est manifestement une empreinte de mustélidé, sans doute celle d’un putois (2,5 cm) avec la marque des griffes, car elle est trop grosse pour une belette (1,5 cm), ce ne peut pas être non plus la genette (2,5 x 3 cm) dont les pattes avant ont les griffes rétractiles comme le chat, la fouine (3 cm) étant anthropophile au contraire de la martre qui affectionne la forêt. Le renard est également exclu. Nous entendons les cris aigus du grèbe castagneux, ceux plus discrets d’une bouscarle de Cetti. Une bergeronnette printanière au ventre jaune vif se déplace dans les buissons. Une échasse blanche, un mâle, prospecte en marchant d’un pas de sénateur. Nous faisons halte près d’un pied de morelle, une plante de la famille de la tomate aux jolies petites fleurs violettes et jaunes. Du coeur d’un olivier de Bohême s’élève le chant de l’hypolaïs polyglotte, en duo avec la bouscarle de Cetti. Un héron garde-boeufs arbore son plumage nuptial au poitrail rosé. Une mésange charbonnière et une mésange à longue queue chantent dans les parages. La renouée aquatique dresse ses épis de fleurs roses au milieu de ses feuilles lancéolées étalées à la surface de l’eau. Un gobe-mouche noir femelle se pose non loin de nous sur une barrière : des centaines de milliers de ses congénères passent au Pays basque à l’époque de la migration. La rousserolle effarvate se fait de nouveau entendre, à ne pas confondre avec un autre oiseau paludicole, la lucignole à moustache. – Photos : Héron cendré – Cardères sur fond de canal – Ci-dessous : Aigrette garzette –

Nous terminons notre visite du site par l’ascension de la tour Carbonnière qui paraît haute (12,50 mètres) dans ce plat pays. Elle a été construite en 1346 sur un long pont sous lequel passait le Vistre devenu aujourd’hui le Vieux Vistre, le cours principal de la rivière ayant été dévié et canalisé. Ce pont était la seule voie terrestre entre la ville portuaire d’Aigues Mortes et les Costières, un plateau qui s’élève entre Nîmes et la Camargue à une altitude moyenne de 80 à 100 mètres. La Tour Carbonnière était une sorte de poste avancé, complétant le système de fortifications et de défense de la ville, verrouillant les communications aussi bien terrestres que fluviales. Elle était pour cela désignée dans certains actes du XIVe siècle comme une Clé du Royaume. On y percevait un péage que les consuls avaient établi dans l’année 1409, théoriquement pour l’entretien de la chaussée. La largeur de la voie médiévale était de 3 mètres au nord et 4 mètres au sud. Un aménagement complexe délimitait au nord une aire un peu plus vaste pour l’attente ou le croisement. Le trafic routier s’intensifiant, sa démolition fut envisagée et ce n’est que par la réalisation d’un contournement qu’elle échappa à cette fin tragique en 1872. Aujourd’hui patrimoine national situé sur la commune de Saint-Laurent d’Aigouze, elle est devenue un poste privilégié d’observation des paysages camarguais et des oiseaux. La vaste étendue de zones humides de plus de 730 ha offre une image de la Camargue typique, caractérisée par une végétation de roselières, jonchaies et enganes. – Photos : Tour Carbonnière – Aigrette garzette en train de pêcher –

Trois entités paysagères représentatives des différents modes d’exploitation des milieux naturels camarguais se distinguent sur ce site. Le marais à joncs est constitué de hautes jonchaies, de scirpes et de graminées appréciées des chevaux. Il est bordé par des tamaris et des berges boisées appelées ripisylves. Dans les zones émergées, plus sèches et plus salées, quelques rares formations de salicornes appelées “sansouires” changent de couleur au gré des saisons, ce sont des prés salés ou enganes. Cet espace est souvent exploité pour le pâturage des chevaux et taureaux camarguais. Appelé localement la manade, cet élevage se pratique sur un mode extensif : élevés en semi-liberté, les trouveaux sont déplacés de pâture en pâture par des gardians à cheval en fonction des saisons (prés en hiver, marais en été), favorisant l’installation de tapis de saladelle. Chaque manadier possède sa marque qu’il inscrit au fer rouge sur ses bêtes pour pouvoir les reconnaître et les trier. Unique sur le sol français, ce mode d’élevage est étroitement lié à la vie locale d’un point de vue économique, écologique et surtout social et culturel. Le taureau de Camargue se distingue de la race espagnole par ses cornes en forme de lyre et un poids plus léger lié à son mode d’élevage au coeur des milieux naturels. C’est un animal sauvage élevé uniquement pour la course camarguaise et la tradition taurine (ferrade, abrivado, bandido), à la différence des autres bovins dont l’élevage a pour but le commerce de la viande ou du lait. L’élevage du taureau de Camargue a en effet pour seul objectif la sélection des meilleurs cocardiers qui font la valeur de la manade et la transmission de leurs qualités de génération en génération. Le cheval de Camargue est une race locale particulièrement adaptée aux conditions du marais et des roselières où il pâture en toute liberté. Petit, rustique et endurant, il est parfaitement adapté au travail que lui demandent les hommes pour mener les taureaux ou participer aux jeux camarguais. La race comporte uniquement des chevaux gris. Si l’on voit un poulain noir suivre sa maman presque blanche, c’est probablement un pur Camargue. Sa robe s’éclaircira avec l’âge en perdant progressivement son poil de bourre, mais il ne ressemblera au célèbre Crin Blanc qu’à partir de trois ans. – Photos : Salicorne – Faucon crécerelle – Ci-dessous : Démonstration avec chevaux et taureaux aperçue au loin depuis la Tour Carbonnière –

La Pinède, au sud du site, est formée principalement par des pins pignons dont la forme en ballon est caractéristique des dunes boisées de Camargue gardoise. Elle témoigne des cordons dunaires successifs qui ont formé ce territoire. La roselière est une formation végétale constituée essentiellement de roseaux (phragmites), caractéristique des marais doux à saumâtres. Elle peut être pâturée par des chevaux et taureaux, et elle est parfois exploitée pour la coupe du roseau, “la sagne”, activité traditionnelle de Camargue. En Camargue gardoise, elle s’étend sur près de 3000 ha, dont la moitié est exploitée annuellement. Cette activité se pratique principalement en hiver, quand le roseau est sec, pour la confection de toitures en chaume, de palissades, plus récemment pour la fabrication de parasols et paillottes de plages. Elle était autrefois exploitée “en vert” au printemps pour l’alimentation du bétail et le paillage des vignes cultivées dans le sable. Autrefois coupé à la main par une centaine de sagneurs, le roseau se récolte désormais de façon mécanique à l’aide de machines et radeaux adaptés pour limiter l’impact de l’activité sur la roselière. Aujourd’hui l’exploitation du roseau occupe trois entreprises, soit environ une quarantaine de personnes pour la coupe, collecte et vente. Elle s’appuie sur une ressource naturelle dont l’état de conservation dépend fortement de la gestion de l’eau. A proximité se trouvent les vestiges de l’Abbaye de Psalmody (actuellement propriété privée) qui fut fondée par des moines bénédictins au Ve siècle ; elle connut son apogée aux XIIe et XIIIe siècles grâce à l’exploitation et au commerce du sel. Dimitri regrette que les pluies abondantes de ces derniers jours aient trop fait monter le niveau d’eau, si bien que les nombreux oiseaux qu’il a vus lors de son précédent passage ne sont pas au rendez-vous. Nous apercevons une foulque macroule, deux gallinules poules d’eau, une grande aigrette, toujours aussi gracieuse dans ses lents déplacements. Sur notre route du retour, un circaète Jean le Blanc patrouille aux alentours de la tour aux cigognes. – Photos : Tadorne de Belon – Nette rousse – Aigrette garzette –

La flore du marais : Sansouire, Salicorne (Salicornia sp.), Jonc pointu (Juncus acutus), Saladelle de Narbonne, Roselière, Roseaux (Phragmite australis), Marais de Scirpes, Joncs et Carex, Jonc maritime (Juncus maritimus), Scirpe jonc (Scirpoides holoschoenus), Carex (Carex distans), Scirpe maritime (Bolboschoenus maritimus), Tamaris (Tamarix gallica). La faune de la Tour Carbonnière : Hirondelle rustique, Buse variable, Pipistrelle de Kuhll, Rouge-gorge, Etourneau sansonnet, Serotine commune (Eptesicus serotinus), Moineau domestique, Lézard vert, Martinet noir, Lézard des murailles, Pipistrelle commune. La faune aquatique du marais : Dytique, Ecrevisse de Louisiane, Gerris, Carpe commune, Anguille d’Europe, Gambusie, Rainette méridionale, Cistude d’Europe, Anax napolitain, Orthétrum réticulé, Libellule rouge-sang, Agrion élégant, Ragondin. Les oiseaux du marais : Héron garde-boeufs, Héron bihoreau, Héron cendré, Grande aigrette, Echasse blanche, Cygne tuberculé, Gallinule poule d’eau, Foulque macroule, Aigrette garzette, Bruant des roseaux, Cisticole des joncs, Crabier chevelu. Livre de référence : Observer les oiseaux en Camargue – Michel Gauthier-Clerc et Yves Kayser. – Photo : Aigrette garzette –

 

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