Fontaine de Vaucluse – Flore-Faune

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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

2011 11 montier ticho 295Des buissons jaunes de Coronille (glauque ?) illuminent les abords du chemin. Cette plante appartient à la famille des Fabaceae qui comprend 7000 espèces. Riches en substances azotées, la plupart sont alimentaires et recherchées par les herbivores. Plusieurs sont cultivées pour l’homme ou pour les animaux, d’autres pour l’ornement des parterres ou des bosquets. Toutefois, le genre Coronille se divise en 20 espèces dont quelques unes ont les feuilles et les graines violemment purgatives et toxiques. Il s’agit principalement de la Coronille glauque, de la Coronille scorpioïde et de la Coronille variée, les trois étant présentes dans la garrigue, mais les autres espèces doivent être également tenues pour dangereuses : elles provoquent des troubles digestifs et cardiaques parfois graves. Les graines de la Coronille variée ont même parfois provoqué la mort. Les Coronilles renferment des hétérosides cardiotoxiques proches de ceux de la digitale (coronilloside, hyrcanoside). Les fleurs de la Coronille variée contiennent également un alcaloïde dangereux, la cytisine. Dimitri nous montre la petite Coronille, qui est une herbacée. – Photo : Livre “Tichodrome, follet de l’à-pic”, de Christophe Sidamon-Pesson –

christophe sidamon pessonCes falaises percées de baumes (grottes et cavités) sont des sites fréquentés par le tichodrome échelette que je n’ai toujours pas vu, malheureusement, depuis toutes ces années que Dimitri nous décrit et cherche à nous montrer cet oiseau au vol papillonnant. Il nous signale que le photographe naturaliste professionnel de grande renommée Christophe Sidamon-Pesson, prématurément décédé l’an dernier à l’âge de 39 ans, avait publié à son sujet “Tichodrome, follet de l’à-pic”, aux éditions Hesse (qui ont aussi à leur catalogue plusieurs livres de Robert Hainard, le sculpteur – philosophe). Ses clichés lui valurent plusieurs prix : le “BBC Wildlife Photographer of the Year” en 2005, le “GDT European Wildlife Photographer of the year” en 2008, 2009 et 2010 ou encore le “prix du public” au salon de la photo à Paris en 2010. Il habitait le Queyras, dans le village de Ceillac (Hautes-Alpes), et il avait précédemment publié un premier livre au format carte postale, “Queyras”, puis “L’Autre versant” (édition Hesse), qui avait aussi pour thème la nature sauvage de ce coin de France qu’il aimait tant et qu’il photographiait avec délicatesse, sensibilité et talent, selon les termes d’un article paru sur Le Dauphiné. – Photo : Le photographe Christophe Sidamon-Pesson –

pP1450558Le romarin parfume l’air de ses effluves. Nous nous penchons sur les bouquets d’immortelles pour humer leur odeur épicée qui rappelle celle du curry. Un fugace palpitement blanc erratique révèle la fréquentation de ce site par la Piéride de la moutarde ou Piéride du lotier (Leptidea sinapis), papillon qui ne se distingue de la Piéride de Réal que par ses parties génitales. Ses plantes hôtes sont diverses fabacées (légumineuses): lotiers, vesces et gesses. D’une envergure de 19 à 24 mm, elle est légèrement plus petite que la Piéride du chou, d’aspect similaire, et qui mesure 28 à 33 mm. Nous apercevons de loin, à la base d’une grande falaise, une barrière protégeant un des 4 600 sites archéologiques du Vaucluse : des fouilles anciennes dans cet abri sous roche ont révélé des vestiges d’occupation humaine préhistorique. Des interstices bien plus fins où se concentre un peu d’humidité permettent la germination de graines minuscules échappées de fientes d’oiseaux amateurs de fruits : un figuier, un amélanchier, un genévrier de Phénicie s’enracinent et croissent dans ces conditions extrêmes, jusqu’à devenir parfois de véritables bonzaïs naturels, vivant très longtemps sans jamais avoir la possibilité de se développer normalement. Les larges feuilles rondes aux bordures dentelées d’une ortie vigoureuse à la morsure agressive me rappellent celles que nous avions observées sur le chemin de Girolata en Corse. Il s’agit peut-être de l’Ortie douteuse ou Ortie à membranes (Urtica membranacea), présente sur le pourtour méditerranéen, en Corse, dans le Finistère et les Côtes d’Armor, sur une répartition relativement restreinte, contrairement à la Grande ortie, encore appelée Ortie dioïque ou Ortie commune, d’origine eurasiatique, et qui est devenue mondiale. C’est cette dernière que nous rencontrons au bord des chemins, dans les prairies pâturées et les friches du Pays basque. – Photo : Inflorescence de l’Euphorbe characias, myrmécochore, dont les graines sont disséminées par les fourmis –

glu historiqueL’euphorbe characias en pleine floraison se dresse en bouquets magnifiques dans les garrigues et les prés secs. Cette grande euphorbe est soigneusement laissée de côté par les brebis car elle contient un latex blanc toxique que seule la chenille d’un papillon de nuit, le Sphinx de l’euphorbe, peut digérer. Cette défense naturelle est le point commun des 2 300 espèces d’euphorbes. Dimitri nous dit que cette substance était autrefois collectée par les chasseurs pour confectionner un gluau qui permettait d’attraper vivants des grives (musicienne, mauvis, litorne, draine) et des merles. Voici les informations diffusées sur le site Internet de ces chasseurs. “La tradition de cette chasse à la glu aurait été transmise dans l’Antiquité par les Grecs installés à Phocée (Marseille). Les baies de gui étaient alors écrasées pour former une pâte collante avec laquelle les oiseaux étaient capturés par les ailes, selon la technique dite des baguettes tombantes communément répandue aujourd’hui tout particulièrement dans le département du Vaucluse où cet usage a perduré (l’humidité qui règne dans ce département due aux nombreux cours d’eau qui le traversent rendrait difficile la capture des oiseaux par les pattes). C’est vers 50 ans avant notre ère que la pratique se diversifia avec l’arrivée des Romains. La confection de leur glu était à base d’écorce de houx mise à macérer, ce qui leur permettait d’obtenir une consistance plus dure que la précédente. Fut alors inaugurée la méthode dite de la “baguette fixe” (capture de l’oiseau par les pattes) dont nous avons gardé un très bel héritage dans notre région et essentiellement dans les départements du Var et des Bouches-du-Rhône où l’engouement pour cette méthode est encore bien présent. Les récits évoquent cette pratique bien avant l’ère chrétienne et ces deux procédés de glutage n’ont jamais été remis en cause pendant les ordonnances royales.” – Illustration : Gravure XVIIe s. Estampe (Cliché Bibliothèque nationale de France, Paris) –

grive musicienne20 a la glu“Il faudra attendre 1861 sous Napoléon III pour voir critiquée puis interdite l’utilisation des gluaux par les comices agricoles (équivalent des chambres d’agriculture actuelles). La contestation ne tardera pas à se faire connaître et dès 1862 Maître Gay, avocat au barreau de Toulon, sénateur du Var, combat énergiquement devant le sénat cette interdiction en prônant une utilisation rationnelle des gluaux afin d’éviter la capture des petits oiseaux. Ses efforts sont récompensés puisque, par la suite, cette intervention mettra fin aux remarques évoquées. Le XXe siècle connaît lui aussi ses moments de polémique, en 1902 la convention internationale de Paris* souhaite l’interdiction de l’usage des gluaux, toutefois notre code rural s’en défend et argumente que la pose des gluaux ne devrait être utilisée que pour la capture des grives servant d’appelants. Par la suite, différents textes législatifs et institutionnels viennent structurer et encadrer cette pratique. En 1988, le tribunal communautaire du Luxembourg confirme cet usage, sous la réserve d’un nombre limité de prises et d’une sélection des oiseaux ainsi capturés. Sur le plan réglementaire, le 17 août 1989, un arrêté ministériel autorise l’emploi des gluaux dans les départements du sud-est de la France (le Var, les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence, les Alpes-Maritimes). Notre conseil d’état en prend acte en 1992 suite à l’arrêté du tribunal international qui précise entre autres que cet usage est conforme aux prescriptions de la commission de Bruxelles, la loi récente sur le développement des territoires ruraux va dans le même sens et autorise l’emploi des gluaux. Vous l’aurez donc compris cette pratique ne date pas d’hier, elle fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre identité.” – Photo : Grive musicienne collée à la glu (extraite du site Internet des chasseurs de grives) –

pP1450623(*) La première convention internationale de protection des espèces sauvages est celle du 19 mars 1902. Relative à la protection des oiseaux utiles pour l’agriculture, elle est signée à Paris par 9 pays : France, Allemagne, Autriche-Hongrie, Espagne, Grèce, Suisse, Luxembourg, Portugal, Suède, Principauté de Monaco. Rien que le titre de cette convention montre que seul l’aspect utilitaire de ces espèces est pris en compte. Ce texte prévoit tout d’abord la protection absolue des oiseaux utiles à l’agriculture : il s’agit principalement des insectivores, des rapaces nocturnes (sauf le grand-duc) et de nombreux passereaux. Les prélèvements et la destruction des nids, des oeufs, des couvées, des oiseaux et leur commerce sont interdits. De même l’emploi des pièges, cages, filets, lacets, gluaux et tous les autres moyens quelconques ayant pour objet de faciliter la capture ou la destruction en masse des oiseaux est prohibé. Par ailleurs, cette convention liste les oiseaux considérés comme “nuisibles” à la chasse, la pêche, l’agriculture ou qui causent de réels dommages et désignés comme tels par la législation nationale. En l’absence de cette législation, c’est la Convention elle-même qui détermine la liste des oiseaux nuisibles : elle comprend notamment les rapaces diurnes, le grand-duc, les hérons, les cormorans, les pélicans… tous aujourd’hui protégés au titre des textes internationaux ou nationaux plus récents ! Les dispositions de cette convention sont donc devenues caduques, même si elle est considérée comme toujours en vigueur car aucun autre texte n’est venu l’abroger. – Photo : Lin de Narbonne –

pP1450609Une autre sourceInternet fournit une recette pour la confection d’une glu à base de baies de gui (Viscum album) bien mûres ou encore de l’écorce de cette même plante. Elle mentionne aussi l’utilisation de la seconde écorce du houx (Ilex aquifolium) ou de la mancienne (Viburnum lantana) récoltée en juillet-août. Dimitri évoque également l’emploi de l’Euphorbe characias pour la pêche. C’est en effet un végétal ichtyotoxique (qui est un poison pour les poissons) : comme l’Euphorbe dendroïdes, elle est employée comme piscicide en Grèce et dans les pays voisins. Les Grecs de l’île Salamine coupent en petits morceaux du “phlomos” (E. characias) ou du “thumalos” (E. dendroïdes) qu’ils introduisent dans les trous et les cavernes où se tiennent les poissons. Après quelques instants, ceux-ci remontent intoxiqués à la surface et sont alors saisis à la main ou pris dans de petits filets. Toutefois, le poisson ainsi obtenu se putréfie vite et provoque des intoxications. L’intérêt pour cette plante est aujourd’hui renouvelé par la recherche de nouvelles sources de biomolécules. Par exemple, un article sur les biopolymères publié en 2012 informe que 14% de son latex serait un caoutchouc naturel, une proportion similaire à d’autres plantes, mais inférieure à l’Hévéa du Brésil dont le latex en contient 30 à 35%. – Photo : Ciste cotonneux –

pP1450580Nous nous arrêtons sur une éminence qui domine le vallon encadré de part et d’autre par des falaises. C’est un site idéal pour l’observation du monticole bleu. Espèce méditerranéenne thermophile d’environnement minéral, il chasse souvent les insectes en plein vol. En expansion dans l’ouest de l’Europe, il passe de l’Espagne au Pays basque français où nichent désormais 4-5 couples (il y en a beaucoup en Corse). Le site Oiseaux.net mentionne que c’est une espèce rare en France (sur la liste rouge) et vulnérable en Europe. Son aire de répartition française a été en régression jusque dans les années 1970. Ce phénomène serait notamment dû à la déprise agricole (dans des secteurs au sol pauvre du Sud de la France) occasionnant une fermeture des milieux (par la repousse du maquis et de la forêt). La surfréquentation des secteurs rocheux (tourisme, escalade…) et les aménagements divers (côtiers en particulier) seraient également en cause. Nous en apercevons un, très loin sur une crête, alors que plane majestueusement un circaète Jean-le-Blanc. Il est un peu tard pour observer les passereaux, ceux-ci sont plus actifs le matin, alors qu’à la mi-journée, ils sont beaucoup plus discrets dans leurs déplacements. Cet hiver, Dimitri a fait un affût au grand-duc (pour l’observer et le photographier). Un soir, il a entendu le cri d’un faucon pèlerin en hivernage, très énervé : il était poursuivi par un hibou grand-duc, et il échappa de peu à ses attaques. Le grand-duc est le plus généraliste des prédateurs, son menu est plus éclectique encore que celui de l’aigle royal. Dimitri s’interrompt pour nous signaler un couple de pigeons ramiers qui longe la falaise, puis il reprend son récit. C’est ici qu’il y a la plus forte population de grand-duc, dans les Alpilles toutes proches, les chouettes sont décimées. pP1450567Son menu équilibré se compose d’un tiers de rats-surmulots, un tiers de hérissons, un tiers de lapins de garenne, avec en complément la pêche de poissons, de grenouilles, et la consommation de quelques insectes, mais il n’est pas charognard. Très sensible à la présence humaine, il est menacé principalement par la chasse illégale et les prélèvements d’œufs. Une mortalité importante due aux collisions contre les câbles électriques aériens et les fils de fer a également été mise en évidence. Une hirondelle de rocher fait des allers-retours en rasant les falaises en quête d’insectes. Tout à l’heure, c’est une hirondelle de fenêtre que nous avons aperçue. Elle est en voie de disparition à cause des pesticides employés dans l’agriculture et de la disparition des fermes et des granges : son effectif qui avait crû grâce aux activités humaines décroît aujourd’hui avec le changement de méthodes culturales. Quand Dimitri avait 14 ans, on en comptait 150 couples au village de Saint-Didier d’où elles ont totalement disparu. A Pernes-les-Fontaines, il n’y en a que dix couples. – Photos : Barlie de Robert ? – Germandrée tomenteuse –

Une germandrée tomenteuse (Teucrium polium) diffuse une odeur de saucisson à l’ail ou de salami : Dimitri me signale que nous avions déjà vu cette plante lors de notre promenade près de l’abbaye de Valcroissant dans le Diois au sud du Vercors. Le chêne-kermès est le chêne à la plus petite taille. La Limodore à feuilles avortées se dresse en tiges rectilignes violacées aux fleurs en boutons. Cette curieuse orchidée est une plante saprophyte, vivant sans chlorophylle, en parasite sur des racines d’arbres. Un muflier Gueule de loup (Antirrhynum majus) arbore ses grandes fleurs jaunes. L’astragale de Montpellier aux petites fleurs roses aux pétales enroulés comme ceux du trèfle appartient à la très nombreuse famille des Fabacées (ou légumineuses). Sa cousine orientale Astragalus gumifer, poussant en Iran, a connu son heure de gloire dans le passé, car on en a extrait pendant des siècles la gomme adragante, liquide visqueux indispensable il y a encore quelques années à la confection de nombreuses préparations de la pharmacopée, notamment les potions et les pilules. pP1450578De nombreux pharmacologues s’intéressent aux principes actifs des Astragales et ont confirmé les utilisations traditionnelles des plantes de cette famille, notamment Astragalus membranaceus ou Huang Qi (l’énergie jaune) en prouvant l’effet tonifiant de l’astragale sur le système immunitaire et son action protectrice contre les bactéries et les virus. Cette plante est un complément idéal dans les chimiothérapies à répétition car elle tonifie l’immunité (en particulier les cellules T4), protège les fonctions hépatiques et réduit les oedèmes. – Photo : Astragale de Montpellier-

Dimitri nous annonce que sous nos pieds coule la plus grande résurgence d’Europe, Fontaine-de-Vaucluse, dont le nom est issu du latin Vallis clausa, la vallée close, fermée. La source jaillit juste derrière la falaise. Tous les hydrogéologues parlent de “résurgence de type vauclusien”, qui est devenue une référence mondiale. D’où provient toute cette eau ? Serait-ce un syphon du lac Léman ? Cousteau est venu deux fois, des spécialistes ont envoyé des sondes, un plongeur allemand est descendu clandestinement… Le conduit part à l’oblique, puis à l’horizontale. L’eau se trouve sous une grosse épaisseur de calcaire très dur (un choucas des tours ou une corneille passe au-dessus de nous). Des traceurs (fluorescéine) ont été versés dans les cours d’eau pour savoir s’ils alimentaient la résurgence. circaargos 3967Puis on a fini par déterminer qu’elle est l’exutoire des eaux de pluie et de la fonte des neiges qui s’infiltrent dans le grand impluvium de 30 x 40 km formé par les montagnes alentour, le sud du Mont Ventoux, les Monts de Vaucluse et la Montagne de Lure. Les eaux pénètrent par les fissures du karst, tombent dans les “pertes” (avens) et cheminent à 300 mètres de profondeur, se réunissent et se concentrent, puis buttent contre de la molasse, conglomérat de roches sédimentaires détritiques, ce qui provoque leur remontée brutale à la surface du sol. En réalité, il s’agit d’une exsurgence, première sortie du sol en syphon (une résurgence étant la réapparition d’un cours d’eau disparu dans les profondeurs). – Schéma : La voie de migration de l’adulte de Circaète Jean-le-Blanc nicheur au nord de Saintes (17) suivie par télémétrie satellite en 1996, avec les dates de la plupart des localisations nocturnes (Meyburg & Barbraud 1998). –

Un couple de circaètes tourne et vire, leur reproduction aurait-elle échoué ? Ils devraient être en train de couver. Dimitri nous raconte qu’en 1982, il cherchait en Pays basque une aire de circaète qu’il trouva en 1984, mais il se cassa la jambe une semaine après ! Quatre ans plus tard, le circaète nichait toujours dans la même aire, et 17 ans plus tard également… La femelle ne pond qu’un oeuf par an. Il a pris une photo en 1984 et une autre en 2000 : il semble que c’était le même individu. En 2013, il n’y avait plus rien, l’arbre avait disparu. Ici, sur la commune de Fontaine-de-Vaucluse, il doit y avoir plusieurs couples, et peut-être même deux couples en limite. En procédant à l’analyse des déchets sur l’aire, il est possible d’en déduire la population locale de lézards et de serpents. On peut y trouver des ossements de couleuvre de Montpellier, couleuvre à échelons, couleuvre d’Esculape, lézard ocellé, etc. L’aigle royal peut vivre 20 à 25 ans, alors que le circaète a une longévité supérieure à 30 ans. (Je lis sur Internet 17 ans pour le circaète, 26 ans dans la nature pour l’aigle royal et 46 ans en captivité). Je trouve une très intéressante étude consacrée à la vision du circaète Jean-le-Blanc en vol stationnaire. soustractionLe même auteur fait une rétrospective originale sur les changements qui se sont opérés dans notre mode de vie et qui ont eu des répercussions diverses selon les régions entraînant le maintien – ou la disparition – du circaète. Je n’évoquerai – très brièvement – que le premier document, assez technique. Se basant sur l’enregistrement vidéo d’une séquence complète de prédation d’un circaète, Yves Boudouin a fait l’hypothèse que l’oiseau détecte le mouvement “par soustraction”. La capacité de persistance rétinienne (qui permet à l’oeil de continuer de voir quelque chose qui a disparu du champ de vision) agirait chez le circaète de façon à ne conserver en mémoire que les objets qui ont bougé, un tri automatique se faisant dans son cerveau pour annuler les mouvements irréguliers de la végétation et ne garder que la progression d’un serpent sur le sol. – Photo : Vipère, simulation d’une détection de son mouvement “par soustraction” –

Cette hypothèse fondée sur la fixité du regard de l’oiseau exige une parfaite stabilisation de la tête. Pour réaliser cette prouesse physique, l’oiseau utilise des informations externes (relief du paysage) et internes (variations de la vitesse d’un mouvement). L’oiseau met en œuvre deux niveaux de stabilisation. Le premier niveau consiste en manœuvres aérodynamiques : surface et incidence des ailes, ouverture de la queue, sortie des pattes et battements des ailes pour se maintenir. Malgré tous ces efforts, le corps est soumis à des perturbations aériennes si violentes que la stabilisation obtenue est très imparfaite ; c’est alors qu’intervient un deuxième niveau stabilisateur : les mouvements du cou. Le résultat est admirable : la tête de l’oiseau est stationnaire, les 6 degrés de liberté sont maîtrisés, c’est-à-dire trois translations et trois rotations toutes indépendantes et nécessitant chacune une intervention dédiée. IMG 7318C LargeDes simulations sur ordinateur en utilisant des images de serpents filmés à partir d’un pont ont permis de confirmer la nécessité d’une fixité absolue de la prise de vue (donc de la tête du circaète). Par ailleurs, elles ont mis en évidence que les taches dorsales de la vipère qui rampe alternent un motif périodique clair avec un motif sombre qui se transforme par ce biais de la soustraction en une bande de points clignotants extrêmement voyants. De plus, la périodicité des dessins n’est pas la même à gauche qu’à droite, ce déphasage produisant deux clignotements de fréquences différentes. Même le gonflement du corps, pourtant minime, se manifeste dans cette soustraction. La vipère et la couleuvre vipérine rampent souvent en s’appuyant sur le postérieur pour projeter leur partie antérieure en avant, de sorte que tout concourt à rendre ces serpents particulièrement détectables à la vue. La vipère chasse à l’affût, donc sans mouvement à part au moment de l’attaque, et elle se déplace surtout la nuit ; sa stratégie de visibilité diurne est donc dissuasive. Comme la guêpe se signale par ses rayures jaunes et noires, la vipère signale au circaète que sa morsure est vénéneuse par ces informations visuelles sophistiquées (la couleuvre vipérine, en imitant l’apparence d’une vipère, espère échapper également au rapace). Au contraire l’orvet (un lézard sans pattes) a le dos lisse, d’une couleur uniforme, barré éventuellement de rayures longitudinales et comportant des reflets. Il y ajoute un rythme très lent de reptation, qu’il ralentit encore lorsqu’il se sent observé, devenant ainsi indétectable selon le système de soustraction d’images du circaète. – Photo : Circaète Jean-le-Blanc en vol stationnaire – Ci-dessous : Têtards de pélodyte ponctué (ou crapaud persillé), de crapaud accoucheur… dans une mare cynégétique –

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pP1450601pP1450608Dans un buisson, de minuscules araignées à l’abdomen jaune d’or s’agitent au milieu d’un réseau de fils translucides qui formait leur cocon. Leur mère, de couleur verte, court vivement se cacher derrière le feuillage. Dans une pépinière abandonnée croissent désormais librement des cyprès, des cèdres de l’Atlas, des pins noirs… Une abeille charpentière ou Xylocope(Xylocopa violacea) butine les fleurs rose vif d’un arbre de Judée. De la taille d’un gros bourdon, cette abeille de couleur noire est la plus grosse d’Europe. Elle a une longue trompe et une langue plus longue encore pour atteindre le nectar, mais ce sont ses mâchoires qui ont une puissance peu commune, puisque cette abeille solitaire nidifie en creusant un trou dans le bois. Un rossignol chante à couvert. Un Ophrys petite araignée (ou Ophrys litigieux) déploie discrètement ses jolies fleurs à la forme trompeuse. Il fleurit de début avril à début mai (une quinzaine de jours avant l’ophrys araignée). Un photographe chanceux a réussi à capter sur le vif une araignée cryptique, de couleur jaune-vert, juchée sur le gynostème en forme d’oiseau (pétale du dessus recourbé vers le bas), qui s’apprête à attaquer une abeille charpentière posée sur le labelle de l’orchidée (photo ci-dessous). A nos pieds, une litière couverte de foin révèle la présence d’un blaireau. Dimitri réussit à voir le cou gonflé en forme de goître d’un circaète en vol, indice qu’il vient d’ingurgiter un serpent. Pour ne pas s’étrangler, il l’avale dans le sens des écailles, tête la première. Si la queue dépasse, c’est qu’il l’apporte au nid pour nourrir ses petits. – Photos : Nid de minuscules araignées – Ophrys petite araignée ou Ophrys litigieux –

Au détour du sentier, une ouverture dans la montagne offre la vue sur l’Isle-sur-la-Sorgue. Les barrières rocheuses aux surfaces arrondies n’ont pas été érodées par des torrents, absents dans cet environnement calcaire, mais par le ruissellement suivi de gélifraction. La silhouette du Luberon se distingue dans le lointain brumeux. Les boules roses de la valériane tubéreuse s’élèvent à bonne hauteur. Nous nous penchons sur une mare cynégétique creusée pour le sanglier : elle contient des têtards de pélodyte ponctué (ou crapaud persillé), de crapaud accoucheur… pP1450619Nous terminons la boucle en longeant un petit moment le “mur de la peste*”, calamité d’un autre âge, du moins en Europe. Restauré par l’Association “Pierres sèches en Vaucluse”, il est situé sur une frontière historique entre le Comté de Provence, au sud, et le Comtat Venaissin au nord. En effet, ce territoire fut l’objet d’un partage dans le courant du XIIIe siècle : jusque-là propriété du comte de Toulouse, le Comtat revint au roi de France après la défaite des Albigeois, pour devenir ensuite propriété du Pape qui le revendiquait. Ce n’est qu’en 1791, à la Révolution, que la France se l’appropria pour l’intégrer au nouveau département de Vaucluse. Un dossier de l’Association pour la participation et l’action régionale (APARE) expose les raisons qui ont conduit à ériger ce mur. C’est parce qu’un peu plus tôt, en 1720, le virus de la peste entra à Marseille par un bateau venu du Levant, il dévasta la ville et gagna la Provence. Pour protéger le Comtat, le Légat du Pape fit édifier par la population un mur-frontière sur l’ensemble du plateau, de Lagnes à Monieux, d’une longueur de 27 km. pP1450614Chaque village fut obligé de faire un certain nombre de mètres de muraille que l’Etat devait payer douze sols les deux mètres. Dans la vallée du Calavon et jusqu’à la Durance, un fossé-frontière fut creusé. Peine perdue : une contrebande permit au virus de franchir la Durance à Avignon. Haut de 2 mètres et jusque-là gardé par les Comtadins, le mur fut utilisé cette fois par les troupes provençales du roi qui craignaient un retour de la peste par le nord : c’est pourquoi les guérites qu’ils édifièrent sont tournées dans cette direction !… Si le Comtat fut sévèrement touché, c’est Avignon et ses 6000 morts qui paya le plus lourd tribut au fléau. Avec un bilan de 80 000 victimes, l’épidémie cessa en 1723 et le mur fut alors abandonné. – Photos : Ophrys litigiosa (photo 9 sur 18 / FloreAlpes) – Mur de la Peste – L’Isle-sur-la-Sorgue depuis le plateau du Vaucluse –

(*) Le réservoir naturel de la peste est constitué de plusieurs centaines d’espèces de rongeurs sauvages et domestiques. L’homme est contaminé habituellement par la piqûre de puces qui se sont infectées principalement sur des rats. L’infection peut aussi se transmettre par voie aérienne lors de l’inhalation de la bactérie ou d’homme à homme par l’intermédiaire de gouttelettes respiratoires. pP1450620La manipulation des corps de personnes décédées de la peste constitue un autre mode de contamination possible. Yersinia pestis est une bactérie résistante dans le milieu extérieur dans certaines conditions (basse température, humidité, absence de lumière), ce qui maintient des foyers naturels de peste dans le monde. Les seuls moyens de s’en protéger sont les mesures d’hygiène et l’isolation (quarantaine) des personnes infectées. Les antibiotiques sont extrêmement efficaces contre la peste s’ils sont administrés suffisamment tôt, et non à un stade avancé de la maladie. – Photo : Faucon crécerelle –

pP1450636Au sommet d’un genévrier se tient une femelle de faucon crécerelle. Le lieu maculé de fientes rousses est manifestement un perchoir fréquenté régulièrement. Dimitri se baisse pour ramasser une lame de silex taillé. Il y en a beaucoup dans les parages, nous sommes dans une région occupée depuis fort longtemps par les êtres humains. Nous terminons le circuit par le vallon de la Fontaine de l’Oule (Font de l’Oule) fréquenté par le crapaud calamite, la rainette méridionale et le pélodyte ponctué. – Photo : Silex taillé, indice d’une occupation humaine ancienne du Plateau de Vaucluse, depuis les époques préhistoriques –

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