PACA, des côtes aux cimes: Fréjus

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Esterel: l’île d’Or, qui aurait inspiré Hergé pour L’Île Noire (initialement intitulé Les Nouvelles Aventures de Tintin et Milou)

Fréjus

Canne de Pline ou de Provence ?
Algue dans l’étang

Après Cassis, direction Fréjus. En voulant suivre la côte depuis Cassis, nous nous retrouvons bloqués dans un embouteillage monstre qui prolonge au moins d’une heure notre périple. Évidemment, en voyageant en hiver, nous n’aurions pas eu ce contretemps. Du coup, je repère près de notre destination une zone humide qui me paraît intéressante. Cela tombe bien, Bernard et Fabienne, qui nous reçoivent quelques jours chez eux, ont justement prévu cette visite au programme. Il s’agit des étangs de Villepey dont les 260 hectares sont devenus un espace naturel protégé. Formé dans le delta de l’Argens par les divagations du fleuve au fil des siècles et par les activités humaines d’extraction de sable, il est aujourd’hui propriété du Conservatoire du Littoral.

Daurade pêchée dans un des étangs de Villepey
Punaises Arlequin sur une carotte sauvage

Remarquable du fait des échanges continus entre eaux douces et marines, le site est constitué d’une mosaïque de milieux: étangs, lagune, vasière, sansouire, prairies humides et sèches, dunes, ripisylve, pinède… Ce vaste éventail d’habitats favorise la présence d’une faune et d’une flore diversifiées et particulières. Toutefois, en cette chaude matinée de juillet, peu d’oiseaux d’eau se manifestent sur l’étang que longe le sentier de découverte, un héron cendré tapis à l’ombre de la roselière, quelques canards, une aigrette… Ce serait mieux au printemps pardi ! Par contre, des pêcheurs s’installent de loin en loin sur les berges et déploient leur matériel. Alors que nous terminons notre boucle, l’un d’eux, voyant que je prends des photos, quittera son poste sur sa chaise pliante pour nous montrer fièrement sa prise: une magnifique daurade ! Moi, je trouve plus simple de me concentrer plutôt sur les plantes et les insectes, peu nombreux mais très jolis.

Un des papillons de Villepey: Le petit Azuré porte-queue, l’Azuré de la Luzerne (Leptotes pirithous L.)
Des eaux saumâtres où s’adaptent des mollusques marins

Du fait de leur qualité environnementale et paysagère, les étangs de Villepey ont fait l’objet d’une acquisition entre 1982 et 1997 par le Conservatoire de l’espace littoral et des rivages lacustres. Ils sont désormais un site naturel protégé, classé en Z.N.I.E.F.F. et inclus dans le périmètre du site NATURA 2000 Embouchure de l’Argens. En 2008, ils ont été inscrits sur la liste des zones humides de la convention de RAMSAR, leur apportant désormais une reconnaissance internationale. On y trouve par exemple la rarissime Canne de Pline, quasiment présente aujourd’hui uniquement à Fréjus et, pour les néophytes, très semblable à la canne de Provence et localisée de surcroît aux mêmes endroits sur la commune.

La Canne de Provence est plus grande que celle de Pline

Depuis le Sommet de la terre à Rio de Janeiro en 1992, les politiques environnementales urbaines se sont déployées. Elles incitent les naturalistes à inventorier le vivant dans les espaces urbains, longtemps considérés comme l’antithèse des milieux naturels. En découlent des situations inédites et conflictuelles de protection d’espèces animales et végétales en ville. Il en est ainsi de la Canne de Pline (Arundo plinii Turra), une plante endémique, rare et menacée, dont l’aire de subsistance correspond presque exclusivement aux territoires urbanisés de Fréjus et de Saint-Raphaël, sur le littoral varois. L’étude (lien) d’ethnobotanique en lien s’avère fort éclairante. Elle met parfaitement en relief la confrontation de deux mondes, celui des services de l’État et des spécialistes d’une part, et celui du commun des mortels d’autre part. Elle illustre les difficultés à faire admettre la sauvegarde d’une plante qui n’est pas connue de la population, qui est confondue avec d’autres plantes et, enfin, englobée plus généralement dans les mauvaises herbes à éradiquer de l’espace urbain !

Balanes, des crustacés marins dans les étangs de Villepey
Les trois espèces et leurs aires de distribution (lien) respectives — Deux stations en Languedoc-Roussillon et une dans la région de Ligurie en Italie pour A. Donaciformis Loisel (Hardion et al., 2012).
Chardon à bonnetier (lien) (Dipsacus fullonum)

Affinant leurs recherches sur la plante, les écologues découvrent en outre que “le taxon initial (Arundo plinii) est éclaté en trois espèces bien distinctes. Fait rarissime en France en ce qui concerne la flore, l’une d’entre elles est nouvelle pour la science. C’est celle justement qui vit sur les communes urbaines de Fréjus et Saint-Raphaël. L’affaire se corse, l’identité de l’espèce se brouille ! La Canne « de Pline », sur laquelle les acteurs locaux avaient commencé à communiquer pour la transformer en bien commun à Fréjus, existe bel et bien, mais en Italie et en Grèce. Celle qu’on continue d’appeler « Canne de Pline » sur le littoral varois s’est muée en Arundo donaciformis et le lien avec Pline (lien), le grand naturaliste de l’Antiquité, potentiel pivot de la campagne de sensibilisation auprès des habitants, se complique.”

Punaise (?) sur des graines de joncs

Mon beau-frère et ma belle-sœur viennent justement d’emménager au dernier étage d’un petit immeuble situé en bordure d’une de ces zones protégées où pousse la Canne “de Pline” – de concert avec la Canne de Provence. Depuis un an, ils ont eu l’heureuse surprise d’y apercevoir à plusieurs reprises, tôt le matin ou vers la tombée de la nuit, des chevreuils, alors que le quartier est tout de même relativement urbanisé. Raphaël, la ville limitrophe, communique justement sur la faune (lien) qui réside sur le massif de l’Esterel. Cette montagne côtière occupe une superficie de 32 000 hectares dont près de la moitié est classée en zone « Natura 2000 ». Vers 1850, le cerf élaphe, qui est le plus grand des animaux sauvages vivant en France, avait pratiquement disparu dans le Var (sans doute à cause de la chasse). Le repeuplement s’est effectué à partir de cerfs en provenance d’Alsace: en 1961, trois cerfs élaphes et trois biches ont été introduits dans le massif. Leur acclimatation au milieu, surveillée de près par les forestiers, n’a pas posé de problème. On dénombre, aujourd’hui, une centaine d’animaux de cette espèce, représentant l’unique population de cerfs élaphes en milieu méditerranéen. On y trouve également des chevreuils.

Chevrette (femelle du chevreuil) et son faon
Une chevrette et son faon
De grandes oreilles très mobiles

Les deux espèces se différencient par leur stature, le chevreuil étant un animal fin et gracieux dont la taille au garrot ne dépasse guère les 70 centimètres. Il ne pèse pas plus de 30 à 35 kilos et il porte, sur le fessier, une tache claire et érectile, que l’on nomme « le miroir ». Signe distinctif également notable : le chevreuil n’a pas de queue. Par comparaison, la biche, femelle du cerf, pèse tout de même généralement entre 80 et 110 kilos, et elle possède une petite queue. Lors de ces trois jours, nous aurons la chance d’observer deux soirs d’affilée des chevreuils, surtout une femelle et deux faons. A un moment donné, comme pris de folie, ces derniers se sont mis soudain à effectuer des bonds de cabris et à se poursuivre, c’était trop joli. Une autre fois, l’un d’eux s’est approché de sa mère pour téter. Afin qu’il puisse survivre à ses prédateurs, le chevreuil a développé ses sens de façon remarquable au cours de l’évolution. Son ouïe est très développée: ses oreilles ont chacune une superficie réfléchissante d’environ 60 centimètres carrés. Elles peuvent se mouvoir indépendamment l’une de l’autre dans la direction d’une source de bruit suspecte ou non, comme nous ne pouvons manquer de le remarquer.

Un petit faon au pelage tacheté de blanc

Au XIXe siècle, la déforestation (lien) due au développement de la métallurgie et des villes fit diminuer la population des cervidés. A la fin du XXe siècle, les lâchers de chevreuils (lien) à partir d’élevages et le nourrissage contribuèrent à la hausse des effectifs. Aujourd’hui, l’espèce est en expansion, elle est présente et visible partout dans le Var. Le chevreuil figure désormais sur la liste des espèces dont la chasse est autorisée. Il apprécie les forêts possédant d’importants taillis, les bois, et de plus en plus les champs. Son habitat est donc plus diversifié que celui du cerf. A l’heure actuelle, la limitation naturelle des populations de chevreuils s’effectue exceptionnellement par la prédation : loup, lynx, renard ou sanglier. Les chiens errants sont sans doute à craindre davantage, de même que les engins agricoles qui ne disposent pas de dispositifs d’effarouchement. Les hivers moins rigoureux ne privent plus l’espèce de nourriture, les intempéries à la naissance des faons et les maladies restent les premières causes de mortalité et assurent une limitation des populations. Une mortalité importante est due à la chasse. De fait, la chasse de loisir nécessite le maintien de populations excédentaires pour le milieu afin de justifier le tir.

Un sanglier (sans doute une laie) dans la friche à Canne de Pline
Étangs de Villepey, zones de chasse (lien) réglementée

Le second soir, alors que nous observons tranquillement les chevreuils avant le dîner, nous apercevons soudain une masse sombre: un sanglier ! Il débouche du champ de cannes et avance à l’ombre d’un gros arbuste : il est prudent, à juste titre. Je lis qu’il y a eu une battue (lien) aux étangs de Villepey en octobre 2016, un espace pourtant dédié à la protection de la flore et de la faune sauvage… En réalité, la chasse y est réglementée et elle est interdite sur une zone très restreinte, celle des Esclamandes, où se trouve peut-être le sentier de promenade ouvert au public sur lequel nous avons cheminé. Dans un article de 2010, Jean-Noël Blua, alors vice-président des gardes particuliers du Var, signalait que les incendies des années soixante avaient fait disparaître toute trace d’animaux dans les forêts et massifs aux abords de Saint-Raphaël.

Des jeunes plus à découvert que leur mère

“Ce sont les chasseurs (lien) qui ont œuvré pour la réintroduction du sanglier et du cerf. Mais désormais, les sangliers pullulent, et ils pénètrent d’autant plus en ville que la population les nourrit, alors que la loi l’interdit. Ils font des dégâts et peuvent être dangereux. Des sangliers ont dû être abattus il y a une semaine (en avril 2010) dans un quartier de Fréjus.” Plus récemment, une battue administrative aux sangliers a été organisée, également à Fréjus, le matin du 18 janvier 2018 le long du ruisseau “Vallon de Valescure“, derrière la concession automobile de l’avenue André-Léotard. Une autre source révèle que le sanglier était en fait absent du Midi au début du XXe siècle. Il profite largement de la déprise agricole et de l’extension des taillis denses de chênes dont il laboure les sous-bois à la recherche de nourriture. En de nombreux endroits, sa chasse remplace aujourd’hui celle des gibiers des milieux ouverts (lapins et perdrix).

Trois marcassins déjà de belle taille jouent ensemble comme de jeunes chiots

Cette année, un arrêté du préfet du Var a stipulé que “le sanglier (Sus scrofa) est classé nuisible sur l’ensemble du département à compter de la date de publication (9 mai 2019) jusqu’au 30 juin 2020. Il peut être détruit à tir entre la date de clôture générale de la chasse et le 31 mars. Les fonctionnaires ou agents des établissements publics commissionnés pour constater les infractions en matière forestière, de chasse ou de pêche, ainsi que les gardes particuliers sur le territoire sur lequel ils sont commissionnés, sont autorisés à détruire à tir les animaux nuisibles toute l’année, de jour seulement et sous réserve de l’assentiment du détenteur du droit de destruction. Les lieutenants de louveterie sont autorisés à détruire à tir les animaux nuisibles toute l’année, de jour comme de nuit et sous réserve de l’assentiment du détenteur du droit de destruction.” Les chasseurs peuvent se réjouir, ils ont un gibier assuré à leur disposition ! Il n’empêche que, pour nous, c’est une chance extraordinaire de pouvoir observer des animaux sauvages, surtout des mammifères, dans des conditions aussi excellentes. C’est très intéressant de voir la réaction des chevreuils qui les surveillent grâce à leurs grands pavillons auditifs qu’ils orientent comme des antennes, alors que les sangliers semblent beaucoup moins peureux  et méfiants (du moins les marcassins). Durant toutes les randonnées en montagne que j’ai faites depuis vingt ans, je n’ai jamais assisté à un spectacle pareil !

Les chevreuils surveillent les sangliers, ils restent à l’écart, mais ne s’enfuient pas.
Le réseau Lynx est créé en 1988 et le réseau Loup en 1994: ils fusionnent en 2001
Lynx (Photo Pascal Etienne) (lien)

Cette prolifération que déplorent divers publics, citadins, agriculteurs, golfeurs ou autres, est seulement le résultat d’un déséquilibre de la faune sauvage. Au XVe siècle, le lynx (lien) boréal était partout en France, en plaine comme en montagne. Puis le déboisement, la diminution des populations de ses proies et la chasse l’ont cantonné dans les massifs montagneux. Au milieu du XVIIe siècle, le lynx disparaît des Vosges. A la fin du XIXe siècle, il s’éteint du Jura et du massif Central. Le félin résiste un peu plus longtemps dans les Alpes (un lynx tué en 1928 dans le Queyras). Dans les Pyrénées, la dernière capture authentifiée date de 1917 (Pyrénées-Orientales).  Au début des années 1970, depuis la Suisse toute proche où une vingtaine de lynx a été relâchée, l’espèce fait son retour sur le versant français du Jura. Dès lors, elle va progressivement coloniser l’ensemble des secteurs forestiers favorables du massif du Jura. La réintroduction du lynx dans les Vosges débute en 1983. En 10 ans, 21 lynx, provenant en grande partie des Carpates slovaques, ont été relâchés dans les Vosges du Sud. Sur ces 21 lynx réintroduits, seule une dizaine de lynx ont pu participer réellement à la constitution d’une population ; les autres sont morts rapidement ou ont disparu de façon suspecte. Dans les Alpes Occidentales, près d’une quinzaine de lynx ont été lâchés en Suisse de 1970 à 1976. En France, une première donnée est collectée en Isère en 1976. Par la suite, les premiers indices sérieux de sa présence datent du début des années 1980, mais sans pour autant former une population viable actuellement.

Esterel, une crique vue depuis le cap Roux
Couple de loups (lien) dans le Mercantour

En ce qui concerne le loup (lien), cet animal a totalement disparu de France entre 1920 et 1940, victime d’empoisonnement à la strychnine et du manque de gibier, dans un pays où la pression agricole laissait de moins en moins de place à la vie sauvage. Depuis quelques années, il revient en France de manière naturelle, à partir de l’Italie, profitant de l’abandon de nombreuses terres agricoles et de la création de Parcs nationaux où la faune sauvage peut réapparaître progressivement. 38 zones de présence dite permanente ont été répertoriées, dont 27 où les loups sont réunis en meutes ou en couple. 2000 correspondants du réseau Lynx-Loup de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage surveillent la progression de ces prédateurs sur le territoire français. Le 11 avril dernier, un loup a été percuté contre un véhicule alors qu’il traversait l’autoroute A8 près d’une zone commerciale de Fréjus. Gravement blessé, l’animal a été achevé par un membre de l’Office national de la chasse de la faune sauvage (ONCFS).

Robert Hainard a passé sa vie à reconstituer la faune sauvage européenne par ses sculptures et ses gravures: Ici, son fils devant un loup (Photo (lien) prise en 2010 dans sa maison-musée à Bernex, Suisse)
Sculpture de sanglier par Robert Hainard (Photo 2010 dans le jardin de la maison-musée de Bernex, Suisse)

La région Paca héberge deux tiers des effectifs de loups en France. On répertorie de plus en plus de cas de loups percutés par des voitures mais aussi par des trains. Dans tous les massifs forestiers de la région, il peut y avoir des passages de loups, ce qui ne veut pas dire qu’ils vont s’y installer. D’après les derniers calculs, il y aurait près de 500 loups en France (lien). L’estimation du nombre de loups en France annoncée en juin conditionne le nombre de prélèvements règlementaires. En 2018, le quota, fixé à 12%, était de 51 loups pour un effectif de 430 loups estimés. Selon l’ONCFS, il devrait augmenter significativement dans la mesure où la population de loups est en forte croissance et où les pouvoirs publics ont annoncé leur intention de porter le pourcentage de loups prélevés à 17%. Les loups accidentés, à la différence des loups braconnés, n’entrent pas dans ces quotas. Cette mesure de “prélèvement” met notre pays en infraction avec les textes européens qu’elle a signés. Ceux-ci permettent des tirs à titre exceptionnel, en cas de prédation sur le « bétail », « lorsque tous les autres moyens ont été tentés pour l’éviter ». Jean-Pierre Lamic, accompagnateur en montagne, offre une réflexion (lien) éclairante sur le sujet.

Esterel

Nous louons deux vélos pour nous balader tous les quatre sur Fréjus et Saint Raphaël, jusqu’aux abords de l’Esterel. Étant donné la température, nous emportons les maillots pour nous rafraîchir dans une des petites criques pas trop fréquentée. Comme chez nous sur la côte basque, ces deux villes tardent à créer des pistes cyclables véritablement sécurisées. Les alentours du petit port de plaisance comportent de larges espaces dont la voiture est exclue, mais ailleurs, la circulation automobile est beaucoup plus envahissante et c’est bien dommage.

Cigale
Esterel

Lors de nos pérégrinations, nous faisons halte au cloître de la cathédrale Saint-Léonce de Fréjus, classé monument historique depuis 1862. Ses galeries sur deux niveaux sont couvertes d’une très intéressante charpente (lien) à caissons du milieu du XIVe siècle, qui sont peints d’un bestiaire imaginaire. La richesse et la variété des représentations sont uniques en Provence. Dans une pièce attenante, un documentaire filmé explique l’originalité de ce lieu. Si je me souviens bien, contrairement aux cloîtres habituels, celui-ci correspondait à l’entrée de l’église par laquelle pénétraient les fidèles. Les peintures avaient probablement davantage de sens pour eux qu’elles n’en ont pour nous, d’autant que certaines me paraissent de véritables caricatures de gens ayant existé. C’est un ensemble exceptionnel de 1200 panneaux décorés à la création, dont seulement 300 ont résisté au temps.

Cathédrale de Fréjus

Ces petits tableaux, d’une facture très vivante et personnalisée, illustrent la vie quotidienne mais aussi le monde imaginaire à l’époque gothique. Tous les thèmes sont abordés : la guerre, la religion, les métiers, la musique, les animaux, et ils se lisent comme une bande dessinée dont on aurait perdu les bulles. Nul ne sait précisément qui a commandité ni qui a peint cette œuvre dont la pénombre du cloître rend la lecture difficile. La papauté était à l’époque installée tout près, en Avignon, attirant les équipes d’artistes. L’Orient fascinait. Le monde hispanique, tout imprégné de culture musulmane, était aussi tout proche. Livres et hommes circulaient, colportant les idées et les rêves. Et les artistes s’échangeaient expériences et modèles ; ils laissaient aussi libre cours à leur imagination.

Cloître de la cathédrale

Si la structure (lien) de la charpente qui recouvre les galeries du cloître de Fréjus est tout à fait exceptionnelle en France, elle rappelle par contre de façon frappante les couvertures en charpente d’innombrables monuments d’Espagne médiévale, non seulement dans leur architecture, mais plus encore, sans nul doute, dans le décor peint de leurs compartiments. Le décor comprend entre les blochets trois séries superposées de petites scènes dont les sujets, aussi variés que fantaisistes, viennent généralement s’insérer dans autant de cadres rectangulaires. On y voit aussi représentés des personnages de toutes sortes, isolés ou en groupes, dans des poses souvent acrobatiques et parfois plus ou moins osées, des hommes, des femmes ou des monstres étrangement contorsionnés, voire même à un endroit un couple étroitement enlacé.

Peinture du cloître de la cathédrale de Fréjus

Dans la galerie nord – et ceci est particulièrement significatif – la série médiane de ces scènes est en outre sertie dans une guirlande d’entrelacs très typiquement caractéristique de l’art hispano-mauresque. Ce genre de peintures décoratives réalisées surtout au XIVe siècle se trouve dans tout le nord-est de la péninsule ibérique, en Vieille-Castille, en Aragon et en Catalogne. Telles sont, entre beaucoup d’autres, en Castille, dans la province de Burgos, les curieuses peintures de Vileña où l’on voit un couple de personnages dont l’homme joue de la viole tandis que la femme se rejette en arrière, ou bien, dans le cloître de Santo Domingo de Silos, la figure contorsionnée d’un danseur tenant une longue baguette et se balançant entre deux arbres. Ou telles sont encore, en Catalogne, celles de l’église dite de la Sangre à Alcover et celles du château de Peratallada dans la province de Gérone, où les motifs décoratifs comportent également des entrelacs de tracé hispano-mauresque.

Imaginaire médiéval

“Ce style a pénétré dans le décor de l’architecture en même temps en Castille et en Aragon; et il s’y manifeste spécialement dans la polychromie décorative des couvertures et des plafonds à caissons de bois, en se rattachant par le style et par la technique à la tradition musulmane. Ce décor est particulièrement riche sur les poutres des charpentes, et l’on y voit figurer des groupes de figures formant des scènes érotiques, guerrières ou cynégétiques, des personnages fantastiques et des éléments symboliques, que cernent des bordures d’ornements géométriques et floraux dérivés des arabesques en stuc.” (José Gudiol, La peinture gothique en Espagne).

Un étrange bestiaire
Des animaux imaginaires

La grande porte méridionale de la cathédrale ne fut aménagée qu’en 1530, après le transfert du cimetière hors les murs et la création de la place. La menuiserie en deux vantaux, en noyer, opère une synthèse entre une iconographie encore médiévale et le vocabulaire décoratif renaissant.

Détail du vantail: Une riche donatrice
Détail du vantail: La Nativité
Bestiaire imaginaire
Bestiaire imaginaire
Imaginaire médiéval
Imaginaire médiéval
Imaginaire médiéval
Imaginaire médiéval

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