Gorges de la Nesque – Bau de l’Aubesier

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Cet article fait partie d'une série de publications appelée Provence
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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

                                                                                                           

L’ibéris des rochers se tapit dans les anfractuosités, contrairement au chèvrefeuille d’Etrurie qui arbore un port buissonnant aux bouquets de fleurs odorantes et peut atteindre trois mètres de hauteur. Le sceau de Salomon est encore en boutons (je l’avais découvert pour la première fois dans le cirque de Lescun, alors que de fortes chutes de neige venaient perturber notre programme). Non loin, nous observons de curieuses galles en forme d’épines vermillon qui hérissent des feuilles : on dirait de minuscules piments d’Espelette jaillissant de pustules verts. Ces galles se développent sur les feuilles d’un tilleul en réaction aux attaques de parasites, des Acariens (Eriophyes tiliae ou Phytoptus tiliae). Ces excroissances fusiformes sur la face supérieure des feuilles sont de couleur verte au début, puis elles virent au rouge. A l’automne, les Acariens quittent les galles pour s’installer sur les rameaux, sous l’écorce ou à la base des bourgeons où ils passeront l’hiver. Ces Acariens galligènes appartiennent tous à la famille des ériophyidae, communément appelés les “phytoptes”. Ces Arachnides “piqueurs et squateurs” d’une taille microscopique sont difficiles à voir à l’œil nu, mais ils n’échappent pas à un certain nombre de prédateurs naturels (insectes, oiseaux, etc.) qui en régulent naturellement la population. Deux orobanches dressent leur silhouette brune, comme fanée. Point n’est besoin pour ces plantes herbacées de s’exposer au rayonnement solaire, elles sont dépourvues de chlorophylle et vivent en parasites, fixées aux racines des plantes voisines dont elles extraient les nutriments. Certaines espèces sont très spécialisées et dépendent d’une seule espèce-hôte, comme l’orobanche du lierre, qui ne peut parasiter que le lierre ou les Aralia cultivés (qui appartiennent à la même famille que le lierre). D’autres sont capables de parasiter plusieurs espèces ou genres, ainsi Orobanche minor qui croît aussi bien sur le trèfle que sur divers genres apparentés des Fabacées. Les orobanches ne sont visibles qu’au moment de leur floraison, de la fin de l’hiver à la fin du printemps, et meurent après avoir dispersé leurs graines minuscules mais très nombreuses (100 000 par individu), à pouvoir germinatif très long. Le laser de France est plus tardif, il faudra attendre la fin de l’été pour admirer les graines à ailettes de cette belle ombellifère. – Photos : Crotte de lapin de garenne ? – Gland de chêne en train de s’enraciner – Ci-dessus : Le paysage majestueux des Gorges de la Nesque –

De nombreux abris sous roche, dénommés baumes ou bau (baou) en Provence, sont visibles dans les falaises des gorges. Le sentier descendant vers la chapelle Saint-Michel lovée à la base du versant sud traverse un gigantesque abri de plus de 100 m de longueur. Celui du Bau de l’Aubesier, d’une longueur de 45 m et profondeur de 15 m, est devenu célèbre après la découverte d’un campement de l’homme de Neandertal dont les vestiges ont été protégés par une couche de pierres (brèche) qui, après leur chute, se sont cimentées. Un premier bilan des fouilles initiées en 1901 fut publié dans le Bulletin de la société préhistorique de France en 1904 sous la signature de F.M. Moulin. Après une interruption, les fouilles se poursuivirent sous l’égide de Henry de Lumley en 1969. L’archéologue canadien Serge Lebel de l’université du Québec à Montréal reprit le flambeau en 1978 dans le cadre d’une collaboration internationale. Reconnu comme l’un des plus importants gisements provençaux du paléolithique moyen (300 000 ans à 35 000 ans avant notre ère), ce site fait l’objet de fouilles archéologiques méthodiques depuis une vingtaine d’années. Les dépôts archéologiques s’étendent sur plus de 250 m² et sur une épaisseur de 13 m. Ils correspondent à une occupation datée du Moustérien (200 000 à 30 000 ans). Plus de 80 000 produits de débitage et 3580 nucléus et outils en pierre taillée ont été mis à jour parmi les nombreux déchets de boucherie. L’utilisation du feu dans la grotte a été mise en évidence (silex chauffés, charbons végétaux, résidus cendreux, matières osseuses et dentaires brûlées). Les fouilles ont permis de récolter 2 869 os et dents ainsi que trois fossiles pré-néandertaliens, la campagne de 2000 se soldant par une découverte majeure, la mise à jour de dents humaines et d’une hémimandibule droite. Ces éléments ont été attribués à Neandertal. – Photos : Galle du tilleul en forme de piments d’Espelette – Ci-dessous : Galles du tilleul – Polygale –

La couche où ils ont été trouvés a été datée entre 191 000 et 169 000 ans. À partir des dents et de la mandibule, les scientifiques ont diagnostiqué que cet individu souffrait d’une sérieuse infection qui lui provoqua la perte des dents et l’impossibilité de mastiquer. Toutefois, l’individu survécut durant une longue période, ce qui suppose une prise en charge par le groupe où il vivait pour le nourrir. C’est une découverte majeure qui a montré que ces hommes de Neandertal « possédaient des comportements sociaux et des habiletés technologiques beaucoup plus avancés que ceux connus jusqu’à aujourd’hui ». Les fouilles successives ont livré de nombreux restes d’herbivores où dominaient l’aurochs (43-53 %) et le cheval (31-35 %). C’est la plus forte concentration européenne de ce dernier, de plus, la présence du renne, toujours rare à l’Est du Rhône, « indique que la Provence a constitué une entité biogéographique particulière durant le Pléistocène moyen ». L’ours brun se trouve rarement à l’état fossile en Vaucluse. Il a été découvert dans trois sites contemporains de l’Homme de Néandertal : Bau de l’Aubesier (Monieux), grottes de Vallescure (Saumanes) et de La Masque (Entrechaux). Ont été répertoriés en outre dans la strate du paléolithique le bouquetin des Alpes, le chevreuil européen, le cerf élaphe, le chamois, le sanglier, et dans celle du paléolithique moyen le loup gris, le rhinocéros de prairie, le lynx des cavernes, le lion des cavernes, le renne, le renard roux. Parmi les essences forestières contemporaines de Néandertal se trouvaient le pin, toujours dominant, le sapin et le genévrier, ainsi que des feuillus : hêtre, aulne, noisetier, tilleul. Quant au chêne sa présence était constante. Sont également cités le barbeau (Cyanus segetum), l’éphèdre à chatons opposés, le plantain lancéolé. – Photo : Hellébore fétide aux fleurs en bouton –

Ce site pourrait aussi être intéressant sur le plan astronomique. Une journaliste scientifique qui avait interviewé Lebel dans les années 1990 rapporte dans un article sa surprise à la lecture dans la presse de fin 2009 que l’archéologue québécois avait trouvé à Bau de l’Aubesier des preuves de l’explosion d’un astéroïde il y a 200 000 ans. Sachant qu’il s’agit d’un homme prudent, n’avançant aucun terme à la légère et se gardant bien d’extrapoler, elle publie, après avoir échangé plusieurs emails avec le chercheur, les détails de cette découverte. Dans le secteur H1 de l’abri sous roche se trouve une couche noire continue de 40 cm d’épaisseur, beaucoup trop importante pour être un emplacement de foyers humains. A ce jour, Lebel y a découvert 10 météorites (toutes d’un diamètre inférieur à 2 cm), des micrométéorites et des gouttes de métal in situ dans la couche. En outre, H1 contenait des outils en silex recouverts d’un dépôt de couleur argentée composé de chrome, fer, aluminium et titane, soit une structure identique à celle d’un matériau extraterrestre. Qui plus est, les dépôts de calcaire, de même que les artefacts, ont subi une chaleur intense, supérieure à 4000°C. Lebel en déduit qu’un astéroïde a explosé et s’est fragmenté lors de son entrée dans l’atmosphère, envoyant une pluie de météorites sur le sol, les populations humaines de ce secteur ayant été témoins de l’événement. Pour le moment, aucune découverte similaire n’a été faite par ailleurs qui confirmerait son assertion. Cette même journaliste écrit un autre article très touchant sur le travail de l’archéologue, “Indiana Jones and the Neanderthal’s tooth”, en se remémorant avec beaucoup de sensibilité l’extraordinaire ambiance des fouilles auxquelles elle a assisté dans cette fameuse Bau de l’Aubesier des gorges de la Nesque, sous l’égide de Lebel. Le chantier a malheureusement été interrompu, faute de crédits. – Photos : à g. Bau de l’Aubesier – à d. Bau de l’Aubesier (je crois) aux fouilles interrompues –

Le promontoire majestueux du Rocher du Cire s’avance dans le défilé des gorges. Frédéric Mistral y situa, en 1867, une scène du Calendau, grand poème épique en 12 chants : « De là, venu dans la Nesque, il étouffe les ruches du Rocher du Cire, et pour trophée apporte à Estérelle un petit rayon de miel ». L’auteur s’inspire d’une aventure vécue. Parti tard de Monieux avec deux amis félibréens, il se rendit à Méthamis par les gorges ; ils se perdirent non loin du rocher du Cire et manquèrent plusieurs fois de tomber dans un gouffre. Obligés de faire demi-tour, ils furent hébergés par une famille de chevriers au lieu-dit les Bessons. “Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les lézards, au village de Méthamis.” (Mes origines : mémoires et récits, 1915). Dans ces poèmes transparaissent des thèmes chers à Mistral : l’exaltation de la “Nation” et de la “race” provençales. Ils sont aussi emplis de symbolisme félibréen* ayant pour but d’instruire le lecteur sur les mœurs, les métiers, et l’histoire de la Provence. – Photos : Dimitri sur un promontoire – Fleur ? –

(*) Le Félibrige a été fondé au château de Font-Ségugne (Châteauneuf-de-Gadagne, Vaucluse), le 21 mai 1854, jour de la sainte Estelle, par sept jeunes poètes provençaux : Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giéra, Anselme Mathieu et Alphonse Tavan. Ensemble, ils entendaient restaurer la langue provençale et en codifier l’orthographe. Cette association déclarée selon la loi du 1erjuillet 1901 œuvre dans un but de sauvegarde et de promotion de la langue, de la culture et de tout ce qui constitue l’identité des pays de langue d’oc. Son siège social est au Museon Arlaten, fondé par Frédéric Mistral en 1896, et transféré au Palais du Félibrige, à Arles. Si le Félibrige est une organisation de défense et de promotion de la langue et de la culture d’oc, son action se situe aujourd’hui au niveau de la reconnaissance de la diversité linguistique et culturelle en France et dans le monde. Il est une des deux organisations présentes sur les 32 départements de langue d’oc avec l’Institut d’études occitanes (I.E.O.) fondé en 1945. Ce mouvement est à mettre en parallèle avec l’action d’Antoine d’Abbadie, né en 1810 à Dublin d’une mère irlandaise et d’un père basque (plus précisément souletin), qui s’érige en ardent défenseur de la langue et de la culture basques. En 1836, il publie avec Augustin Xaho des Etudes Grammaticales sur la Langue Euskarienne, avant de créer, quelques années plus tard, à Urrugne, les fêtes euskariennes. Son investissement envers le peuple basque est tel qu’on lui donne, à sa mort, le nom de « Euskaldunen Aïta » (le Père des Basques). En compagnie de son frère cadet Arnauld Michel, il partit en 1837 en Abyssinie (actuelle Ethiopie) pour un voyage de reconnaissance. Il y retourna seul après 1839 et y séjourna dix ans pendant lesquels il étudia une trentaine de langues éthiopiennes qu’il compila à son retour dans un dictionnaire d’amharique (le troisième dictionnaire sur cette langue dans le monde qui regroupe près de 15 000 mots). – Photo ci-dessous : Amélanchier ? –

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