Gorges de la Nesque – Percnoptère

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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

Se faufilant à nos pieds, un jeune lézard vert a revêtu une tenue de camouflage dans les bruns. Un choucas à vol de crave effectue un piqué et poursuit son vol en zigzag. Alors que nous observons deux faucons mâle et femelle, cherchant à distinguer les deux petits qui se fondent dans l’obscurité du nid, un vautour percnoptère vient se poser au sommet de la falaise. Dimitri se remémore l’époque où il était salarié de l’association Saiak au Pays basque qui l’avait chargé de récolter régulièrement des informations sur l’unique dortoir de percnoptères qui avait été découvert par un garde-chasse sur une colline près d’Arberoue (non loin des grottes d’Isturitz-Oxocelhaya). En treize ans de suivi, il leur rendit environ 200 visites pour réaliser des statistiques sur la fréquentation de l’espèce, sa population, la répartition entre jeunes et adultes, leur origine (Aragon, Bardenas). Les 45 individus se réunissaient sur l’unique châtaignier mort, un lieu qu’ils avaient sélectionné en raison de la grande quantité de moutons alentour. Ce sont en effet des oiseaux sociables qui ne s’isolent pas pour faire leur nid et ne se concurrencent pas mutuellement pour la nourriture. Les juvéniles ont un plumage sombre, brun foncé à fauve clair, jusqu’à l’âge d’un an. Les oiseaux passent une heure et demie à deux heures par jour à se faire la toilette, huiler les plumes pour les assouplir, les imperméabiliser et leur appliquer un produit antifongique ou anti-bactérien grâce à une glande uropygienne située au-dessus du croupion qui contient un mélange complexe de corps gras et de cires. Les parents prospectent dans un diamètre de 20 km, mais ils peuvent aller jusqu’à 130 km de distance, le seul motif de rester sur le site étant le nid. De retour de migration, ils reviennent sur ces mêmes lieux pour élever une nouvelle couvée. – Photos : Ci-dessus, Lézard vert – Ci-contre, Jeune Lézard vert –

En 1982, Dimitri reçut de Jean-François Terrasse un courrier de remerciement pour ces 14 années de suivi du Vautour percnoptère. Il fut très touché car cet homme représentait beaucoup pour lui. Il était même son idole à l’époque où, encore adolescent, il avait adhéré au Fonds d’Intervention pour les Rapaces (FIR), association créée en 1972 qui rejoignit en 1998 la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) pour y constituer la mission rapaces. Dimitri recevait la revue de liaison où figuraient des articles rédigés par Jean-François Terrasse. Il eut l’occasion de le remercier en retour pour lui avoir permis de suivre sa vocation en le faisant venir au Pays basque comme ornithologue. A l’époque, il n’y avait aucun vautour à Rémuzat (Baronnies, Drôme provençale) et leur réintroduction débutait à peine dans les gorges de la Jonte (Lozère, Massif Central). Un jour, il récupéra un percnoptère mal en point et entreprit de le nourrir en lui donnant des escalopes de viande. Mais il s’aperçut rapidement que des grands corbeaux venaient les lui voler et il dut les remplacer par de gros morceaux de carcasse, plus difficiles à emporter. Il finit par le confier à un centre de soin. Toutefois, celui-ci était précaire, mal entretenu, et une tôle tomba sur la pauvre bête qui mourut sur le coup. Une autre fois, c’est un juvénile de vautour fauve qu’il trouva près du Bastan, un torrent qui se jette dans la Nive à Bidarray. Les parasites (des larves de poux des plumes) infestaient son cou aux plumes en collier. Il mit l’oiseau dans le minibus, prit le temps de se baigner avant de partir. Ses pattes étaient molles, il était paralysé, il avait dû se fracturer la colonne vertébrale, probablement suite à un mauvais atterrissage. Il fut installé dans un hamac, nourri quelque temps, mais il fallut finalement l’euthanasier. 40 jours, ce fut la durée de sa plus longue observation, devant une aire d’aigle de Bonelli. Il était payé par le FIR pour tenter de dissuader les promeneurs de s’approcher de l’aire. Il recommença l’année suivante durant 30 jours. – Illustration : Cette gravure de 1896 représentant deux percnoptères juvéniles figure sur l’Histoire naturelle de Lloyd, manuel pour les oiseaux de Grande-Bretagne, de Bowdler Sharpe.- Schéma ci-dessous : Répartition du Percnoptère –

Pendant que nous devisons, le percnoptère s’est envolé après 40 minutes d’épouillage pour aller relayer son conjoint au nid. Ce dernier s’envole aussitôt (on ne peut pas distinguer le mâle de la femelle), ils planent ensemble en spirale quelques instants, puis un seul s’en va. Au bout d’un quart d’heure, il revient planer au-dessus du nid, puis une nouvelle fois dix minutes après. A la fin de la balade, en attendant Dimitri qui est parti chercher la voiture, nous scruterons la falaise à la recherche de l’aire, en vain, mais nous aurons toutefois le plaisir de suivre le vol du percnoptère au-dessus, puis au-dessous de nous dans la gorge. – Photo : Fleur ? –

Dimitri nous dit que ce rapace est surnommé “la poule de Pharaon” ou vautour d’Egypte. Il est capable de casser un oeuf d’autruche en s’aidant d’une pierre pour dévorer le foetus lové à l’intérieur et de laisser tomber ses proies de haut (tortue, lézard) pour les tuer ou en briser la carapace. C’est un opportuniste qui recherche tout d’abord les petits cadavres (rats, écureuils, tortues, amphibiens, serpents). Il peut également s’alimenter des déchets ou des excréments (provenant d’animaux ou d’humains), et des insectes qui paraissent être les seuls animaux vivants chassés. Les gros cadavres jouent un rôle secondaire car le percnoptère a un bec assez fin qui lui permet seulement d’extraire les yeux, la langue et les restes d’une carcasse que les autres vautours ont laissée (Vautour fauve et moine). Il affectionne ainsi particulièrement les dépotoirs, les décharges ou les déchets d’abattoirs. Il va explorer longuement son terrain de chasse, volant souvent à une hauteur de seulement 10 à 30 mètres au-dessus de la végétation. Sa vue excellente lui permet de repérer ses proies de très loin : il est capable de voir un objet de 4 à 8 cm à un kilomètre de distance.

L’Espagne apparaît comme l’un de ses plus forts bastions en Europe avec environ 1700 à 1900 couples recensés. En France, environ 80 couples territoriaux (82 couples territoriaux et 67 couples reproducteurs en 2009) se répartissent en deux aires géographiques distinctes : les Pyrénées occidentales (Béarn, Pays basque) qui abritent les trois quarts des Vautours percnoptères qui sont en relation avec les populations espagnoles au sud du massif et d’autre part la région méditerranéenne qui s’étend du département de l’Hérault aux Alpes de Haute-Provence pour le quart restant. On assiste à un élargissement progressif de l’aire de répartition vers la partie orientale de la chaîne pyrénéenne. Le vautour percnoptère est considéré comme menacé, tant au niveau mondial qu’européen, en raison de déclins atteignant plus de 50% dans certains pays (déclin récent et très rapide en Inde de sa sous-espèce Neophron percnopterus ginginianus, plus petite avec le bec jaune, déclin ancien et prononcé en Europe, supérieur à 50% sur les trois dernières générations, et en Afrique occidentale, baisse continue dans tout le reste du continent africain). L’effectif mondial, mal connu, est de l’ordre de 100 000 individus, une part importante étant concentrée sur l’Inde et le Pakistan. Jusqu’au XIXe siècle, il était présent sur tout le massif pyrénéen et les départements méditerranéens, il occupait le sud de la vallée du Rhône jusqu’en Ardèche. Il a subi un déclin sensible au cours du XXe siècle en raison de l’appauvrissement et de la destruction des habitats provoqués par l’abandon des activités pastorales et la mutation des sols, ayant pour conséquence une moindre disponibilité des carcasses d’animaux domestiques : l’arrêt de la transhumance en Provence est probablement en grande partie responsable du recul des populations provençales. En outre, l’empoisonnement des rongeurs, des petits et grands carnassiers, ainsi que les traitements anti-parasitaires appliqués aux troupeaux, s’accumulent soit dans les cadavres, soit dans les déjections, pouvant occasionner par ricochet la mort des vautours. Les produits chimiques industriels comme les PCB et les pesticides (DDT, toujours utilisé en Afrique) peuvent engendrer leur stérilité. La destruction directe des oeufs, des jeunes et des adultes (à des fins de collection, chasse, etc.) a contribué à la chute des effectifs. Enfin, l’appauvrissement de la chaîne alimentaire en général, la mortalité liée aux infrastructures (collisions ou électrocutions) limitent l’expansion de l’espèce et les dérangements liés à l’augmentation des activités de loisir peuvent être la cause d’échec dans leur reproduction. – – Illustration : Vautour d’Egypte (juvénile, dessiné directement sur bois par Alexander Fussel et gravé par John Thomson) en illustration de “A History of British Birds” de William Yarrell (1843), manuel qui remplace celui de Thomas Bewick, de même titre, paru en 1804. L’auteur correspondit avec Carl Linnaeus, Coenraad Jacob Temminck et Thomas Pennant pour affiner la rédaction de ses textes. On remarque en arrière-plan une pyramide et des dromadaires. –

Sur l’île de Socotra, le Percnoptère est aussi familier que le pigeon de nos villes. En 2008, trois amis, Didier Peyrusqué, Augustin Médevielle et Joseph Thirant, s’y sont rendus en voyage ornithologique. – Didier Peyrusqué travaille comme garde au Parc National des Pyrénées et à la réserve naturelle d’Ossau où il consacre sa vie aux vautours depuis plus de vingt ans -. Ils y ont tourné un film, L’île aux Vautours paru en 2011, qui présente le Percnoptère dans ce milieu insolite où il montre des comportements semblables à ceux rapportés par les ornithologues du XIXème siècle, dans les faubourgs du Caire par exemple. Située à 350 km des côtes du Yémen dans la mer d’Oman, au large de la Mer rouge et face à la pointe de Somalie, cette île est grande comme deux fois la Sardaigne. Découverte par les Portugais qui la nommèrent Zocotora, les Grecs l’appelaient l’île sucrée, très convoitée pour le marché de l’encens. La langue parlée est le soqotri qui se rapproche des langues araméennes qu’utilisait le Christ. Elle fut un temps une base militaire soviétique pendant la guerre froide. Classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco comme Réserve de Biosphère, elle possède, après l’île des Galapagos, le plus grand nombre d’espèces endémiques et la plus prospère population de vautours percnoptères au monde. Localement appelé Soïdo, c’est le seul charognard présent sur l’île dont il est l’éboueur principal et respecté. L’espèce y est sédentaire, les ornithologues estiment qu’il s’agit de la plus forte densité connue pour cette espèce, environ 250 couples estimés sur les 3579 km² de l’île. L’oiseau est omni-présent et très familier. Didier Peyrusqué avait déjà réalisé en 2009 un premier court-métrage sur ce sujet, “L’Africain des Pyrénées”, qui retrace le parcours migratoire de cet oiseau de la Mauritanie aux Pyrénées. C’est le seul migrateur des quatre vautours européens. Il est revenu dans les Cévennes (sud-est du Massif Central) après que le vautour fauve y ait été réintroduit. C’est un charognard à 95%, mais il se nourrit aussi d’excréments (coprophage), de bouses de vache, de détritus, de poissons en période d’étiage et à l’occasion de petites proies vivantes (gros insectes, amphibiens, reptiles), pillant parfois les nids pour consommer les oeufs. Il passe l’automne et l’hiver à 3500 km des Pyrénées à la frontière du Mali et de la Mauritanie. Dans nos vallées, il marque le retour du printemps et revient, fidèle à son site de reproduction, sur les mêmes falaises d’année en année. Il ne peut passer inaperçu avec ses ailes blanches et noires et sa face jaune à orangé. Appelé en Soule «Behibideko andere xuria» (Dame blanche du chemin des vaches), il est en Béarn et en Bigorre Marie Blanque ou Aufrany en pays catalan. – Illustration : Vautours percnoptères, adulte et juvénile, dessinés par Edward Lear pour “Birds of Europe” de l’ornithologue et artiste John Gould (1804-1881) – Photo : Draconniers, Ile de Socotra – Carte ci-dessous : Principaux axes de migration et zones d’hivernage du Vautour percnoptère –

Le couple tente d’élever un ou deux jeunes par an. Quelques jours après l’envol du ou des jeunes en août ou septembre, c’est à nouveau le grand départ pour l’Afrique. La migration de trois jeunes vautours percnoptères de moins d’un an (deux français et un bulgare) a été étudiée au moyen de la télémétrie par satellite. – Leur capture s’est faite au filet, l’oisillon a été emporté dans un sac, bagué et reposé dans son nid -. Les deux vautours français sont partis à peu près au même moment (24 et 25 août) et, après avoir parcouru 3 570 km en 20 jours environ, ils sont restés stationnés dans la zone sahélienne, dans le sud de la Mauritanie. L’oiseau bulgare, après avoir parcouru 5 340 km, s’est installé au sud-est du Tchad, dans la zone soudano-sahélienne. Ces oiseaux sont restés en Afrique jusqu’à l’âge de 3 ans. Les premiers travaux de suivi par télémétrie satellitaire (balise Argos) entrepris par Meyburg et Gallardo en 1997 sur deux jeunes vautours percnoptères de la région du Lubéron ont permis de mieux appréhender certains paramètres du phénomène migratoire de l’espèce (voies migratoires, zones de séjour, vitesse de vol…), mais aussi de découvrir une zone d’hivernage en Mauritanie où ces deux oiseaux, issus de deux nichées différentes et équipés au nid avant leur envol, se sont retrouvés en compagnie de nombreux autres vautours percnoptères de toutes les classes d’âge, provenant sans doute d’autres régions d’Europe, mais aussi d’individus sédentaires nichant localement (Gallardo, 2000). Il s’agit de la région située dans la corne sud-est de la Mauritanie, à la frontière du Mali. – Photos : Vautour percnoptère – Chapelle St-Michel –

Ce suivi a permis de mettre en évidence des domaines d’hivernage de 69 000 km² et 50 000 km² pour les vautours du Luberon. Ils sont constitués de zones de savanes et de prairies très peu peuplées. Le vautour bulgare, quant à lui, a largement erré au sud du Tchad, parcourant près de 4 000 km. Plus récemment, un percnoptère immature avec bagues couleurs “orange à D, bleu bleu à G” a été observé par trois fois à la mi-juin 2011 à Boumort (Espagne). Il s’agit de l’un des deux jeunes bagués en 2009 sur la falaise du site du Thaurac dans l’Hérault par Max Gallardo, PNR Luberon, responsable du baguage Sud Est, et Alain Ravayrol, association Salsepareille. Trois semaines après leur départ de leur site de naissance, observé le 26 août 2009, l’un a été photographié à Gibraltar (Espagne) le 21 septembre 2009, juste avant qu’il ne traverse la Méditerranée plein Sud, précédé quelques minutes plus tôt par deux adultes et un autre juvénile (observation J Wright et Migres) et l’autre, son petit frère ou… petite soeur, a été photographié le 15 juin dernier à Boumort (Catalogne, Espagne), soit deux ans après, en compagnie des quatre espèces de vautours présentes sur le site. Les immatures ne passeraient donc pas tant d’années en Afrique comme cela était décrit jusqu’alors ? A priori, les suivis des percnoptères effectués en Espagne ces dernières années montrent une grande quantité de percnoptères non reproducteurs (immatures et adultes) sur des zones d’alimentation, en dortoirs, en Navarre, au Pays basque, en Catalogne (et en France aussi), individus qui repartent en hiver au Sahel, sauf  un tout petit noyau résiduel hivernant au parc national Doñana (Huelva, Andalousie, Espagne). Il y a encore beaucoup de données à comprendre sur cette espèce définitivement “sans frontière”. – Photo : Chapelle St-Michel – Cartes ci-dessous : Territoire d’hivernage et de maturation des deux Vautours percnoptères non reproducteurs “français” entre septembre 1997 et avril 2000 ; Territoire d’hivernage de l’oiseau “bulgare” entre octobre 2001 et mars 2002 (source Meyburg B-U et al, 2004) –

La Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) relate l’origine des appellations du Vautour percnoptère (Neophron percnopterus), en se référant à “L’étymologie des noms d’oiseaux” de Pierre Cabard et Bernard Chauvet, Eveil éditeur. Selon la mythologie grecque, Timandre, amante d’Aigypios, eut un fils nommé Neophron. Celui-ci, jaloux d’Aigypios, décida de se venger de ce dernier et s’arrangea pour qu’il s’unisse avec sa propre mère, Anthée, alors qu’il croyait être avec sa maîtresse. Boulis, le père de Neophron, fut mis au fait de ce scandale et, furieux, voulut arracher les yeux de son fils. Zeus, prit cependant pitié de tous ces humains et les changea en oiseaux : Aigypios et Neophron en vautours, Boulis en plongeon et Timandre en mésange. Le qualificatif Percnopterus est formé sur deux racines grecques : perknos, sombre, noir, et pteron, aile, ce qui convient parfaitement pour décrire le bord de fuite noir de l’aile qui singularise ce vautour. L’expression “aigle percnoptère” se trouve déjà chez Aristote. Si ce vautour ne vit pas uniquement en Egypte, les Egyptiens le vénéraient particulièrement durant l’Antiquité. Il était le symbole de la déesse Mout, dont le nom signifie la mère et c’est la raison pour laquelle les couronnes des reines-mères du Pharaon étaient faites de dépouilles stylisées de percnoptère. – Illustrations : Ci-dessus, Tombe de la reine Nefertari (1300-1255 avt J.-C.), première épouse du pharaon Ramses II, représentée en train de jouer au jeu senet (Vallée des Reines, Thèbes) – Ci-contre, Hiéroglyphe “Mwt”, déesse Mout – Ahmès-Néfertari I (ou Ahmose-Néfertari), Reine d’Égypte de la XVIIe dynastie, épouse du roi Ahmôsis (ou Ahmose), fondateur de la 18ème dynastie : elle exerça une corégence auprès de son mari, puis pendant la minorité de son fils Aménophis 1er. –

En cherchant la raison pour laquelle cet oiseau fut dénommé “vautour d’Egypte”, alors qu’il vit dans bien d’autres pays, je découvris l’extrait de “l’Histoire naturelle des oiseaux” de Buffon (Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, 1707-1788) consacré aux vautours. Sa méthode, pour le moins originale, de classer les espèces, nourrit un des sujets de dissension vis à vis de son contemporain le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778). Cet ensemble de 36 volumes est l’œuvre maîtresse de Buffon dont l’édition s’est échelonnée pendant 39 ans entre 1749 et 1788. Intendant du Jardin des Plantes de 1739 à 1788, homme de salon et industriel avisé, Buffon fut probablement le savant le plus connu de son époque et certainement le plus lu. L’Histoire naturelle des Oiseaux bénéficia des fabuleuses collections royales et du réseau de scientifiques avec lesquels Buffon correspondait dans le monde entier. Son oeuvre influencera grandement Darwin qui suivra en 1826 les cours d’un partisan de la théorie de l’évolution du naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck, comme son grand-père Erasmus Darwin l’avait été lui aussi en son temps. Voici par exemple la façon dont Buffon décrit le Percnoptère, appelé toutefois par Cuvier* “Vautour fauve” et par Linné “Vultur fulvus”. “J’ai adopté ce nom, tiré du grec, pour distinguer cet oiseau de tous les autres ; ce n’est point du tout un aigle, et ce n’est certainement qu’un vautour, ou, si l’on veut suivre le sentiment des anciens, il fera le dernier degré des nuances entre ces deux genres d’oiseaux, tenant d’infiniment plus près aux vautours qu’aux aigles. Aristote, qui l’a placé parmi les aigles, avoue lui-même qu’il est plutôt du genre des vautours, ayant, dit-il, tous les vices de l’aigle, sans avoir aucune de ses bonnes qualités ; se laissant chasser et battre par les corbeaux, étant paresseux à la chasse, pesant au vol, toujours criant, lamentant, toujours affamé et cherchant les cadavres…” – Buffon décrit sa tête bleu clair (qui peut correspondre à la description d’un juvénile de percnoptère à la peau de la face bleu-grisâtre), son cou nu (celui du percnoptère est couvert de plumes à tout âge), couvert d’un simple duvet blanc, doté d’un collier de petites plumes blanches et roides en forme de fraise (caractéristique du vautour fauve) : cette description ne correspond pas vraiment à celle du vautour que nous nommons aujourd’hui Percnoptère, un oiseau relativement silencieux, sauf parfois sur les aires de nourrissage, les curées ou les accouplements. – Illustration : Livre de Pierre Belon du Mans –

(*) Jean Léopold Nicolas Frédéric Cuvier, dit Georges Cuvier, (1769 – 1832) : anatomiste français, promoteur de l’anatomie comparée et de la paléontologie.

Dans un autre chapitre intitulé “Le Sacre d’Egypte” (Vultur percnopterus selon Linné et Percnoptère d’Egypte selon Cuvier), Buffon rapporte que ce nom lui a été donné par un certain Belon*, mais que le docteur Shaw le désigne sous l’appellation achbobba. “Cet oiseau se voit par troupes dans les terres stériles et sablonneuses qui avoisinent les pyramides d’Egypte ; il se tient presque toujours à terre, et se repaît comme les vautours de toute viande et de chair corrompue.” “Il est (dit Belon) oiseau sordide et non gentil, et quiconque feindra voir un oiseau, ayant la corpulence d’un milan, le bec entre le corbeau et l’oiseau de proie, crochu par le fin bout, et les jambes et pieds nus, et marcher comme le corbeau, aura l’idée de cet oiseau, qui est fréquent en Egypte, mais rare ailleurs, quoiqu’il y en ait quelques uns en Syrie, et que j’en aie (ajoute-t-il) vu quelques uns dans la Caramanie (Emirat de Karaman qui, dans sa plus grande extension, comprenait le territoire des provinces turques d’Anatolie).” Au reste, cet oiseau rare varie pour les couleurs ; c’est, à ce qu’en croit Belon, l’hierax ou accipiter AEgyptius d’Hérodote, qui, comme l’ibis, était en vénération chez les anciens Egyptiens, parce que tous deux tuent et mangent les serpents et autres bêtes immondes qui infectent l’Egypte.” – Il semble sur ce dernier point qu’il y ait confusion d’une part avec le Circaète Jean-le-Blanc qui se nourrit de reptiles, et d’autre part avec l’épervier, le faucon lanier ou le faucon pèlerin qui appartient au Panthéon égyptien sous la forme de Horus, porteur des pouvoirs du soleil. Hierax, en grec, désignait les rapaces plus petits que les aigles, comme les faucons ou les éperviers, terme traduit par Accipiter AEgyptius par Lauret Valle, traducteur d’Hérodote, mentionné par Belon. Le genre Accipiter comprend aujourd’hui des autours et des éperviers. Ce deuxième article ne concerne donc toujours pas le Percnoptère actuel. – Illustration extraite du livre de Belon : Hierax, Accipiter AEgyptius, Sacre d’Egypte – Livre de Buffon : Histoire naturelle générale et particulière –

(*) Pierre Belon du Mans, “L’histoire de la nature des oyseaux, avec leurs descriptions & naïfs portraits retirez du naturel” (1555)

“Auprès du Caire, dit le docteur Shaw, nous rencontrâmes plusieurs troupes d’achbobbas, qui, comme nos corbeaux, vivent de charogne : c’est peut-être l’épervier d’Egypte, dont Strabon dit que, contre le naturel de ces sortes d’oiseaux, il n’est pas fort sauvage, car l’achbobba est un oiseau qui ne fait point de mal, et que les mahométans regardent comme sacré : c’est pourquoi le bacha donne tous les jours deux boeufs pour les nourrir, ce qui paraît être un reste de l’ancienne superstition des Egyptiens.” C’est de ce même oiseau que parle Paul Lucas**. “On rencontre encore en Egypte, dit-il, de ces éperviers à qui on rendait, ainsi qu’à l’ibis, un autre culte religieux; c’est un oiseau de proie de la grosseur d’un corbeau, dont la tête ressemble à celle d’un vautour et les plumes à celles d’un faucon; les prêtres de ce pays représentaient de grands mystères sous le symbole de cet oiseau; ils le faisaient graver sur leurs obélisques et sur les murailles de leurs temples pour représenter le soleil; la vivacité de ses yeux qu’il tourne incessamment vers cet astre, la rapidité de son vol, sa longue vie, tout leur parut propre à marquer la nature du soleil, etc.” – Livre de Buffon : Histoire naturelle des oiseaux –

(**) Paul Lucas (1664-1737), fils d’un orfèvre de Rouen, voyageur, fournit la matière à l’écriture de trois livres qui eurent une grande diffusion : “Voyage du Sieur Paul Lucas au Levant” (Baudelot, 1704), contenant la description de la Haute Égypte suivant le cours du Nil depuis le Caire jusqu’aux Cataractes, avec une carte exacte de ce fleuve que personne n’avait donnée, “Voyage du Sieur Paul Lucas fait par ordre du Roy dans la Grèce, l’Asie Mineure, la Macédoine et l’Afrique” (Fourmont l’aîné, 1714), “Troisième voyage du sieur Paul Lucas, fait en 1714, par ordre de Louis XIV dans la Turquie, l’Asie, la Syrie, la Palestine, la Haute et Basse-Egypte, etc.” (abbé Banier, 1719), où l’on trouvera des remarques très curieuses, comparé à ce qu’ont dit les anciens, sur le labyrinthe d’Égypte; un grand nombre d’autres monuments de l’antiquité dont il a fait la découverte, une description du gouvernement, des forces, de la religion, de la politique et de l’état présent des Turcs ; une relation de leurs préparatifs faits pour la dernière guerre contre l’empereur, et un parallèle des coutumes modernes des Égyptiens avec les anciennes, etc. – Photo : Lézard vert –

Buffon est anglophile, Newtonien convaincu, traducteur de la statique des végétaux de Hales. Il cite les voyageurs anglais (comme le docteur Shaw), car ils sont déjà largement majoritaires à l’étranger, le voyage étant un élément incontournable de l’éducation britannique et le pays gagnant, au cours du XVIIIe siècle, la maîtrise sur les mers vers l’Inde et l’Orient, ainsi qu’entre l’Afrique et l’Amérique du Nord, de même que la primauté économique par une industrialisation précoce associée au commerce colonial. Buffon s’inspire du philosophe John Locke pour sa méthodologie d’analyse et de description pragmatique. Peu enclin à la taxinomie, il laisse la dissection (“les tripailles”…) à Daubenton. Au-delà de son intuition transformiste, voire catalyseur de l’évolutionnisme (au sens chimique du terme) et de ses notions de dégénération, qui serait la cause de la diversification des espèces, ce sont ses jugements à la frange de l’anthropomorphisme qui sont étonnants et bien sûr à l’opposé d’un Linné. Jugement moral, jugement de forme connoté à un certain esthétisme, et jugement d’utilité… tout cela fondu dans la description. C’est ainsi que le vautour se retrouve dans ses écrits totalement déprécié et ce désintérêt entraîne l’inexactitude de son propos. – Photo : Arbre enraciné dans une fente de la falaise –

Poursuivant notre marche dans les gorges, Dimitri nous signale la présence du faucon pèlerin dont le nid contient des jeunes, la relève est assurée. Par contre, l’aire de l’aigle royal a été désertée, la reproduction a échoué. Ce rapace est représenté par trois couples en Vaucluse dont les pontes échouent fréquemment en raison du dérangement imputé par Dimitri à l’armée qui fait des manoeuvres à proximité (tyroliennes, tirs…). Les parents, effrayés, quittent le nid trop longtemps si bien que l’oeuf se refroidit et le foetus meurt. Toutefois, il faut tempérer ce constat en considérant sa population mondiale, répartie sur tout l’hémisphère nord, qui est estimée entre 50 000 à 100 000 couples nicheurs (8 400 à 11 000 en Europe, 450 couples en France), alors que celle du percnoptère, très mal connue, est estimée à 100 000 individus vivant majoritairement en Inde et au Pakistan, celle de l’Europe étant de 3 500 à 5 600 couples (63 couples recensés en France en 2006, 1 480 couples en Espagne). Le paysage des gorges de la Nesque a considérablement changé en trente ans : il était bien plus minéral autrefois. Fin XIXe et début XXe, la totalité des arbres avait été coupée, il ne restait que des buissons. Parmi la végétation sauvage qui recolonise les lieux se trouvent quelques parcelles de conifères plantées lors des campagnes de reboisement, mais dont l’exploitation est désormais abandonnée. La végétation n’est pas seule à recoloniser les lieux, outre les oiseaux déjà évoqués jusqu’ici (aigle royal, hibou grand-duc, percnoptère, faucon et oiseaux d’eau autour de l’étang), les mammifères, insectes et insectivores profitent du statut de protection des gorges. Toutefois, on constate que la disparition de nombreuses espèces de papillons a engendré la raréfaction des chauves-souris et des petits passereaux autrefois si communs. Pour la même raison, lézard ocellé et amphibiens sont en déclin. Nous apercevons au loin le sommet du Mont Ventoux, coiffé depuis 1882 d’un observatoire de la météorologie nationale surmonté d’une tour d’observation de quarante deux mètres, elle-même prolongée d’une antenne de 20 mètres. Il est actuellement affecté à la base aérienne Orange-Caritat. Il y a en outre un émetteur de télévision qui diffuse la TNT depuis 2007. Le radôme, implanté sur l’arête occidentale, assure en coordination avec dix-neuf autres stations la sécurité de l’espace aérien. Au début du XXIe siècle, le réseau de transmission hertzien affecté aux missiles de la force stratégique du plateau d’Albion a été mis hors service. – Photos : La Nesque au niveau de la chapelle St-Michel – Echeveria ? (Crassulacée), petite plante succulente rampante poussant sur la rocaille, colonisée par des fourmis – Ci-dessous : Baumes sous la crête des gorges de la Nesque –

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