Ile de Ré – Trafic triangulaire / “La dîme royale” de Vauban

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29 mai au 1er juin 2015
Organisateurs : Mag et Jean-Jacques Delétré – Guide naturaliste : Hervé Roques – Participants du Groupe Dimitri : Viviane; Mylène; Jacques et Marie-France; Jean-François et Danièle; Jacqueline; Françoise R.; Françoise I.; Claudine; Cathy et Jean-Louis; Anita et Jean-Vincent

Notre guide évoque l’origine des pavés qui recouvrent le pont dormant qui prolonge le pont-levis défendant l’accès à la Porte des Campani (autrefois Porte de La Couarde, elle fut rebaptisée en l’honneur des soldats de la Champagne italienne venus prêter main forte) : ils proviennent du lest des bateaux abandonné sur place pour charger le fret. Ils remontent au moins au XVIIIe siècle qui fut une période de prospérité pendant laquelle Saint-Martin joua un rôle économique non négligeable avec son port vivant du commerce de cabotage mais aussi du commerce international. Navires nordiques, scandinaves, anglais et hollandais venaient charger le sel alors si précieux, le vin et l’eau-de-vie. Elle mentionne aussi des pavés canadiens de la région du Saint-Laurent. Je ne retrouve pas trace de ce commerce pour l’île de Ré, mais dès le milieu du XVIIe siècle, après s’être remise du siège de 1627-1628, La Rochelle échange non seulement avec les pays ibériques, mais elle participe aussi au commerce triangulaire avec les îles (Martinique et Guadeloupe), l’Afrique (Guinée au XVIe, Maroc, Cap-Vert, Sénégal, Guinée au XVIIe), Cayenne (dès 1664) et Terre-Neuve pour la pêche morutière, d’où l’intérêt des trois denrées rétoises (sel, vin, eau-de-vie). – Photos : Passages presque invisibles pour traverser le double système de remparts séparés par un large fossé –

Petite parenthèse sur le trafic triangulaire. L’armement négrier a été en France une activité très concentrée : Robert Stein a recensé 500 familles qui avaient armé, à Nantes, Bordeaux, La Rochelle, Le Havre, Honfleur et Saint-Malo, 2800 navires pour l’Afrique. Parmi elles, 11 familles (soit 2 %) avaient armé 453 navires (soit 16 %). Les armateurs négriers ne se livraient pas uniquement à la traite, mais aussi à d’autres activités moins spéculatives, comme l’assurance, la “droiture” vers les îles (navigation sans crochet par l’Afrique) ou la pêche à la morue. Ils occupaient souvent une place très importante dans les sociétés portuaires où ils étaient très influents. Les marchandises transportées devaient être suffisamment nombreuses et diversifiées (cacao, café…). Les navires européens emportaient dans leur cale des textiles bruts, des textiles finis, des armes blanches, des armes à feu, des vins et spiritueux, des matières premières brutes, des produits semi-finis ou finis, des articles de fantaisie, parure, cadeaux et pour le paiement des coutumes. La cargaison d’un négrier en partance pour les côtes d’Afrique représentait 60 à 70 % du montant de la mise-hors nécessaire à l’armement du navire. En effet, de nombreux produits de traite étaient relativement chers. C’était le cas des « indiennes », des textiles qui représentaient entre 60 et 80 % de la valeur de la cargaison. Les négriers rentraient en Europe avec de l’or ou des effets de commerce, correspondant à la vente des esclaves, mais aussi avec des produits dits de “haute valeur” (coton, canne à sucre, tabac et métaux précieux). – Photos : Une porte discrète occultée par deux vallonnements dans le fossé – Un glacis (prairie légèrement ascendante) où l’ennemi à découvert ne pouvait deviner la structure défensive qui apparaît comme un petit muret autour de la ville cachée derrière un rideau d’arbres – Ci-dessous : Vue sur les remparts –

L’année 1674 est celle du grand virage pour l’esclavage. La traite orientale s’inscrivait dans la continuité des pratiques esclavagistes des sociétés de l’Antiquité classique, Egypte ancienne, Mésopotamie, Empire romain. Héritier de ce dernier, l’empire byzantin avait poursuivi cette pratique jusqu’au coeur du Moyen-Age et les empires arabes, érigés en grande partie sur le territoire byzantin, perpétuaient ce transfert de populations africaines. Sur une période plus longue encore, la traite intra-africaine, principalement fondée sur la mise en esclavage des prisonniers de guerre, a existé sous des formes diverses, bien avant l’arrivée des navigateurs européens et indépendamment des circuits de traites orientales. Mais la traite négrière coloniale européenne présente des caractéristiques radicalement nouvelles, à la fois qualitatives et quantitatives. A la différence des précédentes, elle est massivement racialisée : seuls les Noirs d’Afrique en sont les victimes et elle aboutit au transfert d’une importante population africaine sur le continent américain et les Antilles. Les planteurs de sucre espagnols du Venezuela et portugais du Brésil commencent à acheter des esclaves, mais en quantité limitée car le transport, par le système de l’Asiento, est le monopole des marchands hollandais qui se limitent aux expéditions les plus rentables. Le sucre est encore cher sur le marché mondial ce qui empêche sa commercialisation à grande échelle. La donne change quand le commerce triangulaire prend son essor à partir de 1674, année où les Français et les Anglais commencent à disputer aux Hollandais le monopole du transport des esclaves de la côte africaine vers les Amériques où deux grandes îles, la Jamaïque et Saint-Domingue et trois petites, la Martinique, la Guadeloupe et la Barbade deviennent la principale zone mondiale d’importation des esclaves. Louis XIV devient en 1674 un monarque absolu. Il prend ses distances avec Colbert et tombe amoureux de la Marquise de Maintenon, issue de la Martinique, qui achète le château de Maintenon à Charles François d’Angennes, un Flibustier devenant en 1678 le plus riche planteur de Martinique. – Photos : Fermant l’enceinte côté mer, une portion de mur peu épaisse pouvait, si nécessaire, être démolie rapidement pour inonder les fossés et freiner l’intrusion de l’assaillant – Le classement de ce site par l’Unesco en 2008 impose la plantation d’ormes (décimés par la graphiose, maladie fongique d’origine asiatique introduite en 1919 par les Pays-Bas et de nouveau en 1970 lors de l’importation de grumes) pour remettre les fortifications en l’état comme à l’époque de Vauban –

(*) Les flibustiers se composent d’aventuriers français, hollandais et anglais exilés aux Antilles à partir du début du XVIIe siècle pour fuir les guerres civiles, la persécution religieuse en Europe ou la pression économique des autorités royales. D’un statut hésitant entre celui des corsaires et des pirates, ils pillent les navires espagnols. Suite à la signature par Louis XIV d’un traité de paix avec les Espagnols mettant fin à la guerre de la Ligue d’Augsburg en 1697, les flibustiers seront désarmés ou chassés.

L’arrivée des Français et des Anglais en 1674 sur les côtes d’Afrique fait brutalement monter le prix des esclaves, entraînant le développement de nouveaux circuits d’approvisionnement à l’intérieur du continent, qui affaiblissent les sociétés africaines traditionnelles. L’arrivée en masse de nouveaux esclaves aux Antilles fait parallèlement baisser leur prix d’achat par les planteurs de canne à sucre, tandis que la production de sucre progresse très vite, ce qui a pour effet d’abaisser le prix de cette denrée sur le marché mondial et de favoriser sa consommation en Europe. Pour laisser la voie libre aux planteurs de sucre, Jacques II et Louis XIV tentent d’évincer les petits planteurs de tabac de la Barbade et de Saint-Domingue, par ailleurs soupçonnés de collusion avec les flibustiers. En France, la ferme du tabac est un monopole créé en 1674. Au total, 90 % de cette traite a lieu après 1672 et la création en Angleterre de la Compagnie royale d’Afrique, qui a surtout approvisionné la Jamaïque, et en France de la Compagnie du Sénégal pour alimenter l’île de Saint-Domingue. En tout, 17 ports français participèrent à 3317 expéditions négrières. Nantes* fut le principal port négrier français à partir du quai de la Fosse. 1427 expéditions y furent armées, soit 42 % de la traite française. D’autres ports armèrent de nombreux négriers : La Rochelle (427), Le Havre (399) et Bordeaux (393). Il y eut aussi Saint-Malo (216), Lorient (156), Honfleur (125), Marseille (82), Dunkerque (44), Rochefort (20), Vannes (12), Bayonne (9), Brest (7). Le démarrage de la traite française fut tardif, Bordeaux en 1672, Nantes et Saint-Malo en 1688. Avant 1692, 42 négriers étaient partis de La Rochelle. Entre 1745 et 1747, il y eut en moyenne 34 expéditions négrières par an, entre 1763 et 1778, 51 par an, entre 1783 et 1792, 101 par an. Voici des propos révélateurs tenus en 1780 par un capitaine et armateur des Sables d’Olonne du nom de Collinet : “On conviendra qu’il n’arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teintée de sang humain.” – Photos : Des escaliers discrets dont il faut retirer en imagination les marches inférieures, l’accès se faisant au moyen d’une échelle – Ci-dessous : La vue vers le continent –

(*) Le 25 mars 2012, Nantes a inauguré son Mémorial de l’abolition de l’esclavage, le plus important d’Europe.

Nous examinons la porte, élément de prestige sensé impressionner l’ennemi. Sur le tympan sont sculptés des étendards drapés qui se terminent en pointe de flèche. Les fleurs de lys ont disparu du centre du blason surmonté de la couronne royale. Au-dessus de l’entablement dorique figure sur le fronton un visage inscrit dans un soleil, évoquant la personne de Louis XIV, le roi-soleil. Puis nous cheminons dans le large fossé qui sépare le système de deux enceintes au plan complexe. L’une fait huit mètres de haut et trente mètres d’épaisseur, la seconde quatre mètres de haut disposée en triangles qui dessinent une étoile, selon le principe de la fortification bastionnée (en as de pique) qui vise à ne laisser aucun angle mort pour n’offrir à l’ennemi aucun abri où se replier. Un faucon crécerelle fait du sur-place au-dessus des foins coupés où circulent à découvert mulots et autres petites proies. Une huppe fasciée sonde l’herbe à la recherche de larves de coléoptères, hanneton, lucane, courtilière, sauterelles, criquets, papillons, mouches, araignées, vers, limaces, mille-pattes… Un lapin détale soudain et regagne son terrier. Deux accès se font face, pratiquement invisibles, que ce soit de l’extérieur ou de l’intérieur, depuis le haut ou le bas : ils sont défendus par une caponnière. Sous Vauban, ce terme désignait un passage de trois mètres de largeur en moyenne, semi-enterré mais non recouvert, ménagé au fond du fossé et permettant, à partir d’une poterne débouchant au pied de la courtine, de joindre le corps de place à un ouvrage extérieur, une demi-lune ou une lunette par exemple. – Photos : Tariers pâtres, mâle et femelle, sur des tiges de fenouil –

Sur toute sa longueur, la caponnière est bordée de droite et de gauche par un parapet (en terre ou en maçonnerie) permettant de fournir des feux d’infanterie de part et d’autre de ce passage et, partant, d’interdire à l’assiégeant de circuler librement au fond du fossé dans le cas où celui-ci serait parvenu à y descendre. Le premier accès qui relie le fossé à l’enceinte externe est un escalier appelé “pas de souris” auquel ont été rajoutées les cinq marches inférieures qui n’existaient pas : il fallait une échelle pour franchir l’intervalle et poser le pied sur la première marche. Le second est une porte basse qui ouvre sur un long couloir qui traverse toute la largeur de l’enceinte de la ville constituée d’une levée de terre extraite du fossé doublée d’une muraille. Il débouche devant un mur qui l’occulte aux citadins et se poursuit par deux volées de marches de part et d’autre de l’ouverture, pour accéder à la rue. Une “souricière” ménagée dans le large fossé met l’ennemi dans la ligne de mire des tireurs embusqués derrière une palissade et une rangée d’ormes, avec deux axes croisés de canonnières, des soldats sur le mur de courtine et des renforts en surplomb sur la butte en demi-lune qui protège l’accès à la porte du souterrain sous le rempart intérieur. Elle nous fait remarquer d’autres ouvertures devant chaque demi-lune. Ces petits détails, parmi bien d’autres, montrent que Vauban avait le plus grand souci de la vie des personnes et souhaitait au plus haut point éviter des morts inutiles, que ce soit dans la défense ou l’attaque d’un fort. L’originalité de ces fortifications tient dans leur horizontalité, qui s’oppose à la verticalité du donjon érigé au Moyen-Age. A l’inverse, les défenses sont très enterrées, dissimulées au regard. Elles sont développées vers l’intérieur de l’île, au sud-ouest, et leur effet dissuasif suffit à empêcher l’ennemi de jamais s’aventurer à l’attaque. – Photo ci-dessous : Goéland –

Ce que je découvre en me documentant, c’est que certains auteurs considèrent aussi Vauban comme un précurseur des encyclopédistes, des physiocrates et des philosophes du siècle des Lumières : au fur et à mesure des années, il devient de plus en plus attentif au sort du petit peuple, compatissant à la misère dans laquelle ce dernier est plongé. En effet, le règne de Louis XIV s’achève dans la tristesse, la désillusion et la famine, car “le grand hyver” a amené des années terribles pour beaucoup de Français. En outre, le vieux monarque est sévèrement contesté, en particulier par les Protestants qui voient en lui un roi tyrannique, cruel et barbare. Ces images négatives se cristallisent autour de la Bastille, prison d’Etat qui se remplit vite grâce au système des lettres de cachet et fait d’autant plus ressortir le scandale des fastes à la Cour de Versailles. Tout au long des quelque 180 000 kilomètres que parcourt Vauban durant ses 57 années de service (3 168 km par an !), il observe “les vexations et pilleries infinies qui se font sur les peuples”. Sa hantise, c’est le mal que font “quantité de mauvais impôts (et notamment) la taille* qui est tombée dans une telle corruption que les anges du ciel ne pourraient pas venir à bout de la corriger ni empêcher que les pauvres n’y soient toujours opprimés, sans une assistance particulière de Dieu”. – Photos : Une sortie de souterrain très discrète –

(*) En France, sous l’Ancien Régime, la taille est un impôt direct très impopulaire, car les bourgeois, le clergé et la noblesse en sont affranchis. Il devient annuel et permanent en 1439 vers la fin de la guerre de Cent Ans. A l’origine, le terme désigne un “bâton de taille” : baguette de bois fendue, permettant de conserver la trace de valeurs chiffrées au niveau d’encoches et la preuve de leur paiement. C’est un système de comptabilité accessible aux personnes illettrées. Elle concerne les chefs de famille roturiers, elle est répartie par les collecteurs “selon les facultés”, soit la plupart du temps arbitrairement d’après les signes apparents de richesse et en fonction des réseaux d’influence.

Vauban voyage à cheval ou dans sa basterne, une chaise de poste qui serait de son invention, suffisamment grande pour pouvoir y travailler avec son secrétaire, portée sur quatre brancards par deux mules, l’une devant, l’autre derrière. Pas de roues, pas de contact avec le sol : les cahots sur les chemins de pierres sont ainsi évités et il peut emprunter les sentiers de montagne. Il rédige la « Dîme Royale », essai  distribué sous le manteau peu avant sa mort en 1707 malgré l’interdiction de le diffuser, dans lequel il propose un audacieux programme de réforme fiscale pour tenter de résoudre les injustices sociales et les difficultés économiques qui prévalent à la fin du règne du Roi Soleil. Vauban y expose ses principes en trois maximes : 1/ l’Etat doit protéger ses sujets ; 2/ ceux-ci doivent lui en donner les moyens ; 3/ tous doivent contribuer sans exception, tout privilège est déclaré injuste et abusif. Il est un véritable pionnier de la comptabilité nationale, des recensements, de l’idée de redistribution des richesses. Il est un modèle d'”honnête homme” du XVIIe siècle, à l’esprit lucide, aux idées novatrices voire audacieuses, mais respectueux de l’ordre social et politique, un homme de convictions soucieux du bien public et de l’intérêt du royaume et du souverain. Toutefois, il a conscience qu’il aura pour adversaires les financiers, les fermiers généraux et tous les gens de finances qui risquent de perdre une partie de leurs sources d’enrichissement rapide. Il recense aussi le clergé et surtout le haut clergé, la noblesse “qui ne sçait pas toujours ce qui luy convient le mieux”, le monde des officiers et gens de justice. Enfin, écrit-il, “le peuple criera d’abord parce que toute nouveauté l’épouvante”. Sans illusions, il ne range dans ses partisans probables que “les gens de bien et d’honneur, désintéressés et un peu éclairés”, autrement dit, une élite très restreinte ! Mais ses écrits (qu’il avait d’abord soumis et lus en 1700 au roi qui avait applaudi à leur écoute dans le cabinet de Madame de Maintenon) continueront d’être diffusés après sa mort, en France, en Europe et jusqu’au Canada. – Photos : La basterne de Vauban – Puits et abreuvoir dans un mur d’enceinte –

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