Ile de Ré – Vauban

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Ile de Ré
Vois plus d'articles
10 min - temps de lecture moyen
29 mai au 1er juin 2015
Organisateurs : Mag et Jean-Jacques Delétré – Guide naturaliste : Hervé Roques – Participants du Groupe Dimitri : Viviane; Mylène; Jacques et Marie-France; Jean-François et Danièle; Jacqueline; Françoise R.; Françoise I.; Claudine; Cathy et Jean-Louis; Anita et Jean-Vincent

Lorsqu’on passe le grand pont qui s’élève en une courbe élégante au-dessus du bras de mer de près de trois kilomètres qui sépare l’île de Ré du continent, son point culminant à 42 mètres ne permet pas d’avoir une vue panoramique sur notre destination. Ne m’y étant jamais rendue et n’ayant pas en tête la carte, je passerai ces trois jours à essayer de comprendre sa géographie tortueuse (surtout à l’extrémité nord-ouest où nous séjournerons), aux bandes de terre enroulées autour des marais et affublées d’appellations curieuses, La Couarde, Loix, Fier d’Ars, Trousse-Chemise… Pointe avancée de la côte rochelaise dont elle n’est que le prolongement, l’Ile de Réétait accessible à pied sec au dernier maximum glaciaire, il y a 20 000 ans (glaciation de Würm). Le niveau de la mer étant à 120 mètres au-dessous du niveau actuel, le trait de côte s’étirait bien plus loin vers le large. La déglaciation entraîna la remontée des eaux durant près de 10 000 ans. L’insularité a été acquise au moins à partir du milieu du premier millénaire avant notre ère. Au moment de l’optimum de la transgression flandrienne (époque où la Manche, les Pays-Bas et les Flandres belges et françaises étaient envahis par la mer, au IIe siècle avant notre ère), Ré n’était pas une île, mais un archipel de quatre îles, Ré (Saint-Martin), Loix et Ars (cette dernière partagée en deux îlots, Ars et des Portes, soudés avant les autres par l’alluvionnement). Le processus de constitution de l’île actuelle a été certainement lent, comme des documents divers permettent de le suivre à partir du XIe siècle : le chenal de Feneau, entre Loix et Ars, existait encore au XVIe siècle et la passe du Martray, entre Ars et Saint-Martin, n’a été fermée qu’à la fin de la période moderne. La côte occidentale s’avançait plus loin en mer, avec les pointes de Chachardon, la Couarde et la Mote. Le recul de la pointe des Baleines, sur la côte nord, est estimé à 1100 mètres sur 1000 ans. Les strates géologiques inclinées vers l’ouest-sud-ouest expliquent la dissymétrie de l’île : falaises et ports sur la côte Nord-Est, longues plages sur la côte Sud-Ouest. En outre, des failles formées suite aux déplacements des strates témoignent d’une activité tectonique ancienne : elles ont joué sur la morphologie des îlots d’origine et une faille importante subsiste entre le milieu de la Conche, le fier d’Ars et le Martray, se poursuivant en mer. Le soulèvement régional qui persiste aujourd’hui entraîne une diminution de la tranche d’eau du Fier d’Ars au rythme de 13,6 cm/50 ans et une baisse relative du niveau de la mer. Il y a 1000 ans, Niort était un port dans le Golfe du marais Poitevin et St Michel en l’Herm, une île. Sous Vauban, Brouage était un port, alors que la côte est maintenant à environ 10 km et la pointe d’Arçay, en face de Saint-Martin de Ré, gagne sur la mer. – Photos : La vue du continent depuis Saint-Martin de Ré – Carte de l’Ile de Ré – Schéma retraçant l’évolution de l’archipel à partir du premier millénaire avant notre ère – Port de Saint-Martin de Ré – Schéma géologique (bleu, roches de l’ère Secondaire, jaune, sédiments du Quaternaire, mauve, marais salants) – Ci-dessous : Champ de coquelicot à l’entrée d’Ars-en-Ré –

Mag et Jean-Jacques ont soigneusement préparé ce séjour depuis leur rencontre d’Hervé Roques au festival international du film ornithologique de Ménigoute qui s’est déroulé à l’automne dernier dans les Deux-Sèvres (79), à 80 km à l’est de La Rochelle. Il nous guidera avec compétence et gentillesse durant tout le week-end, mais ce vendredi nous effectuons deux visites préliminaires. Tout d’abord, nous nous rendons à la Porte des Campani où nous rejoint Ombline, jeune guide de l’office de tourisme. Avec elle, nous visitons les fortifications de Saint-Martin de Ré dont la construction par Vauban a été précédée par celle du fort de La Prée. Erigé à l’est du village de La Flotte en 1626, sa fonction essentielle était d’assurer la souveraineté du roi Louis XIII sur l’île. En effet, à cette époque elle constituait un territoire stratégique pour la couronne face aux Protestants de la Rochelle. La construction d’un fort débuta également l’année suivante au Martray pour contrôler le passage sur l’isthme reliant l’île d’Ars à l’île de Ré. En soutien de la rebellion huguenote, les forces britanniques menées par le duc de Buckingham vinrent faire le siège de l’île en 1627. Mais les troupes royales catholiques de Louis XIII venues en renfort parvinrent à débarquer nuitamment dans le petit port du fort de La Prée aménagé à l’intérieur de son enceinte, ce qui contribua à la victoire des troupes françaises résistant sur l’île, notamment dans la cité fortifiée de Saint-Martin de Ré. Ce (petit) épisode de la Guerre de Trente Ans (1618-1648), un conflit qui se déroula à l’échelle de l’Europe, fut suivi du siège de La Rochelle sous le commandement du cardinal de Richelieu. Il fut aussi l’une des péripéties des huit “guerres de religion” qui ravagèrent la France du XVIe siècle (les premières persécutions commencèrent en 1520) au XVIIIe siècle (arrêt des persécutions sous Louis XVI par l’Edit de Versailles en 1787). Ces événements marquent également le passage progressif en Europe de la féodalité médiévale à la monarchie absolue dans le cadre de laquelle l’Etat moderne exerce le monopole de la violence légitime et se défend à l’extérieur par une armée nationale. – Photos : Tympan de la Porte des Campani de la citadelle de Saint-Martin de Ré – Ombline montre le plan de la citadelle construite par Vauban – Ci-dessous : Gravure de Jacques Callot (1630) présentant le déroulement du siège de l’île en 1627 par les troupes britanniques (Musée Cognac-Jay, Saint-Martin de Ré) –

La faiblesse défensive mise en évidence par le débarquement sur l’île des troupes anglaises en 1627 conduisit à la construction d’une redoute à la pointe de Sablanceaux qui fut achevée en 1673. En 1674, Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban, se rendit sur l’île et fit construire trois redoutes, l’une à Rivedoux-plage, l’autre au Martray à Ars-en-Ré et la dernière aux Portes-en-Ré. C’est un ingénieur, architecte militaire, urbaniste, ingénieur hydraulicien et essayiste français. Il sera nommé maréchal de France par Louis XIV. Il effectuera plusieurs missions sur l’île entre 1681 et 1684 au cours desquelles il fera supprimer tout le système défensif extérieur du fort de La Prée et de la redoute du Martray et fera édifier les remparts et la citadelle de Saint-Martin de Ré rendus nécessaires car l’artillerie devenue plus performante oblige les villes à se convertir en places fortes. La construction prendra dix ans, avec la contribution de 12 000 ouvriers (journaliers venus du continent), nous dit notre guide, et l’acheminement de tonnes de pierres par gabarre, déjà taillées, depuis les carrières calcaires de Crazannes traversées de nos jours par l’autoroute qui relie Saintes à Rochefort. Le bourg de Saint-Martin de Ré, au parcellaire très serré (2000 habitants) confiné à l’intérieur de l’enceinte, est assis au centre de l’île sur un socle rocheux, limité au nord par les marais salants et à l’est par le pertuis breton qui le sépare de la Vendée. C’est un port qui, depuis le Moyen-Age, échange les productions insulaires de sel et de vin contre des denrées en provenance du continent, nous dit notre guide. L’érection de ces importantes fortifications transformera le petit village de pêcheurs en capitale de l’île où se développent des commerces générés par la présence permanente d’une garnison. 1200 hommes vivent en autonomie dans la citadelle (étoile dans l’étoile) qui comporte une citerne d’eau douce, une chapelle, etc. – Schéma : Places fortifiées par Vauban – Photo : Fronton de la Porte des Campani représentant un visage inscrit dans un soleil (Louis XIV, roi-soleil) –

L’enceinte et la citadelle de Saint-Martin-de-Ré sont souvent qualifiés de “plus bel exemple d’un réduit insulaire”. C’est le premier système de Vauban adapté à un site de plaine. Il apparaît aujourd’hui remarquablement conservé et mis en valeur par son glacis non urbanisé (terrain à découvert, légèrement en pente, à l’extérieur des fortifications, d’où l’ennemi ne percevait de l’appareil défensif qu’un petit muret cernant un rideau d’arbres qui occultait le haut des maisons). Jamais attaquée, cette place forte en elle-même n’aurait jamais pu dissuader l’ennemi de l’assaillir si elle n’avait été soutenue par un ensemble d’autres fortifications, comme on peut le voir sur la carte ci-dessus. Elle fait partie d’un réseau de douze sites majeurs classés par l’Unesco en 2008 (ce qui ne rapporte aucune subvention, nous dit notre guide, mais principalement des contraintes et obligations qui ont toutefois – à terme – des retombées bénéfiques pour le tourisme). On est frappé par les dimensions considérables de l’enceinte conçue par Vauban. C’est qu’elle devait être capable d’accueillir toute la population de l’île et son bétail en cas de débarquement ennemi. Les historiens nous parlent de 16 000 habitants à l’époque à l’île de Ré (18 000 aujourd’hui). Cette fortification s’inscrit dans le projet d’établissement du “pré carré du roi”, c’est-à-dire d’une ceinture de places fortes sur les frontières du pays. Vauban estime qu’aucune place n’est imprenable, mais si on lui donne les moyens de résister suffisamment longtemps, des secours peuvent prendre l’ennemi à revers et le forcer à lever le siège. La situation stratégique de l’île de Ré est due également à la proximité (à 60 km à vol d’oiseau) de l’arsenal de Rochefort dont le plus important bâtiment est celui de la Corderie royale construite de 1666 à 1669. – En 1653, Mazarin s’était vu confier le poste de gouverneur de Brouage et il en délégua la charge à Charles Colbert du Terron (1618-1684) qui devint intendant général des armées navales du Ponant en 1666 et fonda l’hôpital Saint-Louis de La Rochelle. Le port de Brouage s’envasant, celui-ci dut trouver un autre site d’implantation. La Rochelle aurait été idéale, mais c’était le fief des Protestants. L’embouchure de la Seudre et le port du Plomb, au nord de La Rochelle furent alors envisagées, mais les Rohan, qui en étaient propriétaires, ne tenaient pas à les céder au roi. Colbert de Terron choisit alors la châtellerie de Rochefort, propriété de Jacques Henry de Cheusses, dont la rade était protégée par l’île d’Oléron et le site intégré dans les méandres de la Charente facile à défendre. Grâce à la création de cette industrie navale, Louis XIV construira une flotte pour rétablir sa puissance maritime et favoriser le commerce : celle-ci passera de vingt navires en 1650 à plus de 250 en 1683. C’est là que l’Hermione sera mise en chantier en 1779, navire sur lequel le marquis de la Fayette embarquera pour les Etats-Unis. Sa réplique sera également fabriquée dans ce chantier naval. – Je constate en regardant les petits carrés rouges sur la carte ci-contre que cette zone de la côte atlantique, avec ses pertuis entre îles et continent, n’était vraiment pas facile à protéger puisque je compte dix forts ou citadelles, rien que pour la Charente. Par contre, trois suffisaient en Gironde. – Photos : Vue aérienne de  Saint-Martin-de-Ré avec les remparts et leurs bastions (photo Michel Le Collen) – Avocette – Cygne – Ci-dessous : Depuis le glacis, l’importance des fortifications est difficile à apprécier par un envahisseur du XVIIe siècle –

Poster un Commentaire

avatar
  S’abonner  
Notifier de