Les Causses – 2 L’ermitage St Michel

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13 au samedi 19 avril 2014
Dimitri Marguerat accompagne en randonnée naturaliste Jean-François Gr., Viviane, Jacqueline, Françoise I., Margaitta, Jean-Louis et Cathy
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Une sittelle torchepot fait entendre ses “hui-hui”. Dimitri – qui s’est rendu cet hiver à l’ermitage St Michel – nous révèle que la première plate-forme constitue une tour de guet et qu’une citerne a été creusée dans la roche à l’arrière du piton, hors de notre vue. Il y a observé des vautours qui s’y baignaient et s’envolaient au sommet pour sécher leur plumage. Des “tic tic tic” révèlent la présence d’un troglodyte mignon à proximité. Nous apercevons à flanc de falaise en face des traînées de fientes qui marquent l’emplacement de reposoirs, mais il n’y a pas de nids car ces décrochements sont trop étroits. Près du sommet brille un groupe de panneaux solaires qui alimentent des caméras placées face aux aires. Les visiteurs de la Maison des Vautours peuvent ainsi assister en direct à la couvaison ou aux soins accordés aux petits dans leur milieu naturel. Une mésange charbonnière gazouille sur un buisson. Des craves à bec rouge traversent l’espace en lançant leur cri sonore qui ricoche sur les parois. J’entends mon premier coucou de l’année. Il doit se trouver plus bas, dans les bosquets d’arbres feuillus. Tout en marchant, nous surveillons les cimes des pins sylvestres au pied desquels sinue le sentier, dans l’espoir d’y découvrir un nid de vautour moine. Dimitri, qui s’y est déjà exercé, nous dit qu’il est très difficile de les repérer par en-dessous. Le cri d’un pic noir monte d’une hêtraie qui pousse dans un sillon ombragé de la falaise. Un amélanchier débourre à peine, mais il est couvert de grappes de fleurs blanches qui donneront des fruits comestibles (il y en a aussi un dans les arres d’Anie, un milieu calcaire pyrénéen qui s’apparente aux Causses). La végétation change, la pinède s’estompe pour laisser place aux arbres à feuilles caduques, comme le hêtre et l’érable champêtre. Un insecte aux élytres rouge et vert se pose l’espace d’un instant sur une fleurette jaune, puis disparaît. Etait-ce un bupreste ou une anthaxia ?, se demande Dimitri. Nous nous avançons sur un promontoire exposé qui offre des conditions climatiques particulières, il est comme un causse en miniature. Le bloc rocheux présente une fissure qui s’approfondit et s’écarte au fur et à mesure que l’on s’approche de l’à-pic sur la vallée. Un érable et du buis y ont trouvé des conditions favorables pour s’enraciner entre ces deux parois ombragées où condense l’humidité contenue dans l’air. Sur l’esplanade bien exposée, le polygale du calcaire pousse en colonies denses de fleurettes d’un bleu profond ourlé de blanc. Des orchidées d’un rose intense s’élèvent çà et là, ainsi que des fleurs bleues semblables à la globulaire. Ici affleure la roche claire où se prélassent les lézards en quête de chaleur. Dimitri nous fait remarquer l’horizontalité des strates du causse Méjean qui ont simplement été exhaussées depuis les profondeurs marines sous l’effet de la formation des Pyrénées et des Alpes. – Photos : L’ermitage St Michel (ruines du château de Montorsier) – Le vautour fauve s’est réveillé – Orchidée – Globulaire – Ci-dessous : Lézard des murailles –

Alors que nous sommes en train de pique-niquer, les uns au centre du promontoire, à l’ombre des petits arbres, les autres en périphérie, parmi les plantes aux effluves exacerbés par l’ardeur du soleil, un vautour moine vient se poser sur un piton à quelque distance. Un faucon crécerelle en fait autant, puis s’envole. Le vautour moine se dresse alors de toute sa hauteur, ouvre largement ses ailes et tient la pose plusieurs minutes avant de décoller puissamment. Tandis que nous reprenons le chemin, une sittelle torchepot répond à Dimitri qui siffle la même mélodie quelques tons plus bas. Le jeu dure un petit moment, l’oiseau tourne autour du groupe, à la recherche de l’intrus qui empiète sur son territoire. Une fauvette à tête noire s’approche, puis nous apercevons de nouveau le faucon crécerelle posé. C’est sans doute cette espèce que j’observe parfois en longeant l’aérodrome de Parme à Biarritz, alors qu’il effectue un vol stationnaire pour guetter ses proies. Nous admirons de nouveau un amélanchier en fleurs, puis tournons notre regard vers le ciel où deux vautours moines volent en tandem. Un arbre mort gît sur le sol, truffé de trous percés par des pics à la recherche de larves d’insectes xylophages. Sur les versants ombragés, la mousse envahit le bas des troncs et des buissons. Des lichens gris-blanc ramifiés comme des algues (lichen fructileux ?) s’accrochent aux rameaux. Un lichen tapissant d’un jaune soufré recouvre un pan de rocher : il s’agit peut-être de Xanthoria parietina dont la couleur varie du gris ou gris-vert à l’ombre au jaune-orangé vif au soleil en fonction de la quantité de pariétine émise. En raison de sa couleur jaune vif, il était utilisé par les guérisseurs médiévaux (appliquant la théorie des signatures) pour soigner la jaunisse, la diarrhée et les maladies du foie. Des études récentes ont révélé ses propriétés antivirales, notamment contre les virus de type influenza. Plus loin, c’est un lichen orange qui illumine une roche. Dimitri nous apprend qu’il est nitrophile, il prolifère sur les fientes d’oiseaux, c’est donc un bon repère pour savoir où pointer les jumelles. A ce propos, je lis que l’association Nature Midi-Pyrénées utilise les lichens comme indicateurs de pollutions. Elle explique que l’influence de la qualité de l’air sur la flore lichénique est un facteur écologique primordial sur leur développement, à la grande différence des plantes supérieures qui se nourrissent d’oligo-éléments présents dans la terre et s’y réfugient en hiver. Ainsi les lichens stockent toutes ces microparticules (plomb, fluor, métaux lourds, radioactivité…) et grâce à leur longévité remarquable, puisqu’ils peuvent être plus que centenaires, ils sont considérés comme d’excellents bioaccumulateurs. Ces particularités et surtout leurs sensibilités différentes suivant les espèces sont à l’origine de méthodes d’évaluation de la pollution. Le Xanthoria parietina est un exemple de lichen nitrophile (NO2) et toxitolérant au soufre (SO2). Nitrophile qualifie une espèce qui préfère ou exige des teneurs en azote très importantes, sous forme de nitrate généralement, dont l’origine est souvent humaine par le biais de l’agriculture (engrais), de l’urbanisation, de l’industrie, des combustions et du trafic automobile…, mais peut provenir aussi de déjections et cadavres d’animaux, de débris végétaux, etc. Il ne disparaît qu’à une concentration importante de dioxyde de soufre soit SO2 ≥ 70 µm/m3. Très commun et facilement identifiable on le rencontre aux abords des villes et des prairies pâturées, principalement sur les troncs et branches de feuillus généralement en milieu ouvert et ensoleillé, plus rarement sur les conifères et autres substrats. – Photos : Vautour moine – Anémone pulsatille de Coste – Lichen (Xanthoria parietina ? Lichen fructileux ?) –

Le paysage est somptueux. Nous observons sur la corniche opposée deux pitons rocheux près desquels nous marcherons le lendemain, ils sont surnommés le vase de Chine et le vase de Sèvres. La paroi est aussi un lieu prisé de varappe, et nous pouvons distinguer faiblement les silhouettes des sportifs qui escaladent cette face verticale du Causse Méjean à l’aplomb des gorges de la Jonte. C’est d’ailleurs ce qui nous incitera à nous y arrêter pour pique-niquer le lendemain, un moment mémorable car il nous arrivera une mésaventure peu commune ! Nous étions donc installés face au panorama, observant l’un des grimpeurs qui faisait le “càcou” au sommet du vase de Sèvres. Au moment de ranger nos affaires, Dimitri se retourne pour prendre ses jumelles et il pousse un cri ! Une horde de chenilles processionnaires déambule dessus ! Heureusement qu’il n’y avait pas d’oiseaux dans le ciel pendant notre repas, sinon il s’en serait saisi à tâtons et aurait collé ses yeux sur les chenilles qui stationnaient sur ses oculaires ! Il met à profit cet événement pour nous expliquer que la chenille processionnaire est la larve d’un papillon de nuit, le Thaumetopoea pityocampa, qui apparaît entre juin et septembre, selon le climat. – Photos : L’écorce rouge d’un pin sylvestre – Vue sur les falaises du Causse Méjean depuis la corniche du Causse Noir –

Ce papillon gris avec des motifs noirs et des taches blanchâtres ne vit généralement pas plus d’une nuit. Le papillon mâle peut voler jusqu’à 50 km de distance et la femelle ne parcourt que 3 à 4 km seulement. Elle cherche un pin pour y pondre ses oeufs qu’elle dépose en rangées parallèles par paquets de 150 à 320 formant un manchon gris argenté recouvert d’écailles, d’une longueur de 2 à 5 centimètres, sur les rameaux ou les aiguilles de pin. L’éclosion a lieu cinq à six semaines après la ponte. Elle donne naissance à des chenilles qui muent trois fois avant l’hiver à des dates variant selon les régions en fonction probablement de l’humidité, de la température ainsi que de l’amplitude thermique. Les jeunes chenilles tissent des pré-nids où elles passent la journée. Les larves commencent à manger le limbe des aiguilles de pin. Ces premiers abris légers peuvent passer inaperçus, seule une touffe d’aiguilles qui jaunit en est la principale manifestation. Dès que la zone autour de leur abri n’offre plus assez de nourriture, les chenilles migrent plus haut dans l’arbre et reforment un nouveau nid. C’est ainsi que par de belles journées ensoleillées, on peut les voir en procession sur le tronc ou les branches d’un pin. Elles vivent en colonies de plusieurs centaines de chenilles. A ce stade, elles ne sont pas encore urticantes. Au quatrième stade larvaire, elles construisent un nid volumineux pour l’hiver, côté sud pour profiter des rayons du soleil. Elles en sortent la nuit pour s’alimenter, se déplaçant en “procession” suivant un fil de soie qui leur permet de rentrer au nid. La cohésion de la file en déplacement est assurée par le contact de la tête d’une chenille avec les poils de l’abdomen de celle qui la précède. Grâce aux rayonnements solaires, la température à l’intérieur du nid peut être supérieure de plusieurs degrés à la température ambiante. – Photos : Les chenilles processionnaires sur les jumelles de Dimitri – Thaumetopoea pityocampa (source Internet) – Ci-dessous : Hourra ! Elles commencent à s’en aller… –

Au printemps, les chenilles en procession conduites par une femelle quittent l’arbre pour aller s’enfouir dans le sol à quelques centimètres sous terre (5 à 20 cm) dans un endroit bien ensoleillé, jusqu’à 40 m de leur lieu de naissance. Chaque chenille va tisser un cocon individuel dans lequel aura lieu la transformation en chrysalide puis en papillon. Le développement s’interrompt alors pour une durée variable, lors d’une diapause qui atteindra jusqu’à un mois avant la date localement favorable pour la sortie des adultes. En cas de température trop basse ou trop élevée au moment de la morphogenèse, la diapause peut durer plusieurs années (2 à 4 ans). Les chrysalides transformées en papillon sortent de terre. Le cycle peut alors reprendre par accouplement d’une femelle et d’un mâle qui meurt un ou deux jours après, alors que la femelle s’envole vers une branche pour pondre ses 70 à 300 oeufs avant de mourir aussi. Parmi toutes les chenilles velues ou très colorées, les chenilles processionnaires font partie des rares espèces à présenter un danger pour nous. Selon le site France chenilles destiné aux professionnels, leur pouvoir urticant  provient d’une fine poussière qui se détache de plaques situées sur le dos et la partie postérieure de la chenille. Elle est constituée de poils urticants microscopiques en forme de harpon qui se mettent progressivement en place à partir du troisième stade larvaire (L3). Au dernier stade larvaire, ces plages, dites « miroirs », sont entièrement garnies de poils urticants. Très légers et fragiles, ils se détachent très facilement dès que la chenille est inquiétée ou excitée et ils peuvent être emportés par le vent. Lorsque le poil se brise, dès le premier contact, la substance urticante et allergisante qu’il contient, la “thaumétopoéïne”, se libère, provoquant des démangeaisons très vives. Ces irritations se caractérisent par des érythèmes ou des éruptions prurigineux accompagnés parfois d’atteintes oculaires ou pulmonaires voire de réactions allergiques plus graves telles que les oedèmes de Quincke ou les chocs anaphylactiques. Les atteintes à l’œil peuvent avoir d’importantes conséquences si les poils ne sont pas rapidement enlevés. Il est dangereux de manipuler un nid même vide. – Photos : La femelle en tête de procession a trouvé une porte de sortie – Des dissidentes sont déjà en train de s’enterrer en balançant latéralement leur corps sur un rythme régulier et coordonné avec le reste du groupe – Le vase de Sèvres et le vase de Chine –

Chaque stade a son cortège d’ennemis naturels, œufs, chenilles, chrysalides et papillons : champignons, virus, bactéries, insectes, oiseaux, rongeurs… Des études sont en cours sur la prédation par la mésange, le coucou, la huppe fasciée et quelques autres oiseaux insectivores. Le bloguede l’insectarium de Montréal au Québec fournit les explications suivantes. Afin d’éviter la prédation, certaines espèces de chenilles sont toxiques : leurs poils contiennent des composés chimiques qui rendent les prédateurs malades. Elles peuvent également cracher (régurgiter) ou sécréter divers acides par une glande située dans leur “cou”. D’autres sont urticantes : leur corps est recouvert de touffes de poils très fragiles qui libèrent des composés chimiques en se brisant. Sur notre peau, ils provoquent diverses réactions allant d’une légère sensation de piqûre à la crise d’urticaire intense de plusieurs heures, voire davantage dans les cas extrêmes. Ces composés chimiques agissent quand la chenille est mangée, par conséquent, les toxines contenues dans ses poils sont encore plus puissantes si elles touchent des muqueuses. Si l’on porte l’une de ces chenilles à notre bouche ou que l’on inhale certains poils, on s’expose à des réactions plus sévères. Il y a cependant des chenilles poilues et de couleurs vives qui sont totalement inoffensives, imitant des espèces urticantes ou toxiques connues des prédateurs. Enfin, fort heureusement, Dimitri sait tout cela. Il nous conseille de ne pas nous en approcher et il attend simplement qu’elles s’en aillent d’elles-mêmes, se gardant de leur infliger un stress. Ensuite, il range les jumelles, les mains enveloppées dans un sachet en plastique qu’il retourne autour de l’instrument et replie en retenant sa respiration. Il l’enfouit ensuite dans son sac à dos et remet à plus tard leur nettoyage soigneux. Il n’en revient pas d’avoir été si près d’un accident grave ! Le soir ou le lendemain matin, il trouvera une chenille errant dans son coffre : sans doute avons-nous promené cette bestiole toute la journée sur un de nos sacs ou nos vêtements sans nous en apercevoir… Quelle aventure ! – Photos : Polygale du calcaire – Ci-dessous : Vautour moine posé sur le piton à côté d’un faucon crécerelle qui s’envole –

La première journée n’est pas encore terminée, loin de là, et les surprises vont se succéder. Un grand lézard vert à tête bleue se faufile à regret entre les buissons de raisin d’ours, pas trop effrayé, seulement un peu ennuyé d’être dérangé. C’est peut-être un “lacerta bilineata” ou bien un “lacerta viridis”, mâle, à la parure d’écailles somptueusement chamarrée. Il mesure bien 40 à 50 cm de long. Un roitelet à triple bandeau chante dans un buisson. Une aphyllanthe de Montpellier a ses extrémités broutées par les chevreuils. Cette plante méditerranéenne, sans feuille, dont les minces tiges vertes exercent seules la fonction chlorophyllienne, est parfaitement adaptée aux conditions arides imposées par la roche calcaire : la faible surface de sa partie aérienne lui permet de limiter au maximum les déperditions d’eau par transpiration. En aval, le printemps est plus avancé, et nous pourrons admirer ses fleurs bleues. Un pouillot de Bonelli, différentiable des autres pouillots surtout par le chant, est présent dans le sud de la France, mais pas en Aquitaine. Il arrive d’Afrique après avoir traversé le Sahara pour nidifier dans cette région des Causses. Dimitri se remémore la scène d’un faucon pèlerin surpris en train de dévorer un crave à bec rouge. – Photo ci-dessous : Lézard vert –

Dans l’immensité du paysage, il aperçoit un vautour fauve perché très loin en contrebas sur un éperon rocheux près d’une falaise. Des traces blanches balafrent les contreforts vertigineux du Causse Méjean, mais les reposoirs sont trop étroits pour supporter une aire. Un gros bourdon velu noir avec une étole jaune “sur la nuque” et une autre près de l’extrémité de son abdomen butine avec frénésie les fleurs du raisin d’ours. Soudain, l’excitation se propage dans le groupe : Dimitri a découvert sur une crête trois vautours alignés côte à côte, un fauve et deux moines ! Nous nous dépêchons de faire demi-tour pour trouver un meilleur point de vue. C’est extraordinaire, ils sont très proches, tranquilles, et nous pouvons les observer plusieurs minutes en nous relayant derrière la lunette. Ce doit être un perchoir habituel car les flancs rocheux sont tapissés de lichen jaune qui recouvre presque en totalité les coulées de fiente blanche. Ils regardent devant eux, à gauche, à droite, leur cou est très souple, ils n’ont pas besoin de changer de position pour surveiller les alentours. Soudain, un vautour moine étend ses ailes et bascule en un clin d’oeil derrière la paroi. Nous sentons que les autres ont envie d’en faire autant. C’est le fauve qui s’en va à son tour, dans notre direction, et le moine le suit aussitôt après. Le spectacle est magnifique. Leur ombre, gigantesque, s’étire sur la paroi verticale où elle se déplace très rapidement en se déformant. Nous poursuivons notre circuit en passant devant un “champignon” de pierre qui a plutôt l’air, selon moi, d’une barque en équilibre sur sa quille. Des murets de pierre montrent que le site a été mis à profit par les éleveurs pour abriter leurs troupeaux. – Photos : Deux vautours moines – Ci-dessous : Le trio (un vautour fauve et deux moines) – Le fauve s’envole –

Enfin, nous parvenons à un point de vue si officiellement beau qu’il a même été équipé d’un banc. Tout naturellement, nous nous y installons, et que voit à sa grande surprise Dimitri en contrebas, relativement proche ? Une aire de vautour moine étalée sur la cime aplatie d’un pin sylvestre ! Quand je pense que nous en avons cherché toute la journée, marchant les yeux vers le haut des arbres pour essayer de repérer par en-dessous la présence de branchages secs amassés – même si Dimitri nous avait avertis que c’était peine perdue, que nous n’y arriverions jamais -, et c’est maintenant, quasiment sans chercher, qu’elle se présente à nous ! En plus, comble du bonheur, elle n’est pas vide : un vautour l’occupe, manifestement installé à couver. Il nous regarde un peu de travers, mais fort heureusement, il a le sens du devoir et ne quitte pas son poste. Je dis “il”, car mâle et femelle sont identiques, impossible de savoir qui est qui. Dimitri se hâte de nous faire reculer derrière le banc pour ne pas trop l’effrayer. Chacun passe derrière la lunette réglée à fort grossissement et poursuit l’observation aux jumelles pour ne pas en perdre une miette. Plusieurs dizaines de mètres au-dessus vient s’installer sur un piton rocheux un autre vautour moine qui se met à surveiller les alentours. Pendant un long moment, nous pointons nos instruments alternativement de l’un à l’autre. Celui qui est sur le rocher bâille à trois reprises, l’autre garde le bec ouvert, il a chaud et s’est positionné dos au soleil pour moins souffrir. Soudain, ce dernier se dresse sur ses pattes et découvre aux yeux effarés de Dimitri non pas un, mais deux gros oeufs qu’il retourne d’un geste doux du bec, de façon à les chauffer bien régulièrement sur toute la surface. Ce doit être un signal : l’autre parent décolle de son perchoir et vient rejoindre son compagnon. Se déroule alors sous nos yeux éblouis une danse rituelle de reconnaissance extraordinaire : chacun fait une révérence, saluant bien bas, puis l’on se détourne pudiquement, regardant ailleurs, on balance la tête de droite et de gauche, un geste lent rendu plus solennel encore par la longueur du cou, les plumes du dos s’ébouriffent, puis c’est la collerette qui double de volume, une nouvelle révérence joint presque les deux têtes, tout cela bien sûr en prenant bien garde de ne pas bousculer les oeufs. L’heure de la relève a sonné, le compagnon s’est bien fait reconnaître par la danse, il n’a pas fait de faux pas, on peut lui faire confiance. Le premier oiseau part se dérouiller les ailes, planant presque immédiatement tout en prenant de la hauteur, tandis que l’autre parent s’installe commodément sur les oeufs. Le partenaire se pose un peu plus haut, à la cime d’un arbre, comme s’il n’était pas plus lourd qu’un pouillot. Leur comportement est vraiment différent des vautours fauves auxquels nous sommes habitués au Pays basque ! Ravis de ces observations, nous nous résignons à partir pour ne pas les déranger davantage. Un gros lézard vert se faufile de nouveau entre les buissons de raisin d’ours, puis nous retrouvons la sombre monotonie du bosquet de pins noirs d’Autriche alignés serrés, sous lesquels nous avons garé les voitures. – Photos : Un couple de vautours moines, l’un qui couve, l’autre qui vole – Ci-dessous : Le panorama sur les gorges du Tarn et de la Jonte qui s’unissent au Rozier –

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