Les Causses – 7 Causse Méjean

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Les Causses
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13 au samedi 19 avril 2014
Dimitri Marguerat accompagne en randonnée naturaliste Jean-François Gr., Viviane, Jacqueline, Françoise I., Margaitta, Jean-Louis et Cathy
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Un nouveau matin débute. Dans le vallon creusé sous Peyreleau chante un serin cini, cousin du canari. Le torcol est toujours là, parmi les grands peupliers qui soulignent le cours de la Jonte à peine effleuré par le soleil levant retardé par l’altitude du relief alentour. Le rouge-queue noir est le premier à chanter le matin, selon un dicton d’un canton suisse. La voiture nous emmène sur le Causse Méjean à Nîmes-le-Vieux. Moins fréquenté que Montpellier-le-Vieux, la visite du site est, de plus, gratuite. Inclus dans le Parc national des Cévennes, le parcours à moutons a été aménagé sur les terrains et avec la participation des propriétaires de l’Hom et de Gally. Il représente un exemple d’entretien des paysages contre l’embroussaillement, favorisant ainsi une faune et une flore remarquables des milieux secs. Le hameau de Gally pratique l’élevage ovin valorisé par la production d’agneaux labellisés, corollaire de la production de lait (livré sans doute aux caves pour la fabrication du fromage de Roquefort). Le paysage n’offre que peu de relief. Près de nous, un jeune arbre isolé déploie ses branches encore nues. Son tronc est couvert de plusieurs sortes de lichens. L’un forme des pétales ondulés gris parsemés de coupelles à l’intérieur brun clair et bordées de blanc. C’est le jaune pâle qui domine ailleurs, ponctué de coupelles jaune orangé vif. Puis un amas gris simule un tas d’algues séchées sur un rocher. Le vert cru d’une prairie semée tranche avec la colline au sud dont l’aspect aride est tempéré par un sombre polygone de pin noir d’Autriche planté serré. Vers l’est, nous distinguons à l’horizon le Mont Aigoual où pointent les antennes de la station météo, mamelon peu impressionnant vu d’ici, qui domine à peine ce haut plateau. Vers le nord, c’est le mont Lozère qui interrompt l’uniformité plane faiblement vallonnée du causse. – Photos : Lichens –

Dimitri nous désigne une orchis militaire. Plusieurs oiseaux chantent, la linotte mélodieuse, l’alouette des champs, la perdrix rouge, le bruant jaune, un pinson. Une primevère coucou (élevée) illumine un talus de ses corolles jaunes. Sitôt pénétré dans l’enceinte clôturée, nous nous penchons sur la cardabelle ou carline, proche du chardon, dont la fleur géante (composée) posée directement sur le sol est aussi belle fanée qu’épanouie. L’espèce se divise en carline acanthifolia et cynara, l’une pour sa ressemblance avec les feuilles d’acanthe, l’autre avec celles de l’artichaut. Souvent recherchée et cueillie pour son aspect très décoratif, la carline acanthifolia sert de baromètre car son capitule se referme à l’approche du mauvais temps. Il se conserve séché et on le voit souvent accroché aux portes des maisons de certains villages, en guise de porte-bonheur et de protection. La carline est en voie de disparition, elle est désormais protégée. Autrefois, on mangeait son cœur comestible à la manière de l’artichaut, ses feuilles épineuses servaient à carder la laine des moutons, sa racine était considérée comme remède contre de nombreux maux et maladies. Appelée aussi cardouille, elle avait la propriété, en décoction, de faire cailler le lait en remplacement de la présure. Des chardonnerets (ainsi nommés car ils recherchent les chardons en automne et en hiver dans les friches pour s’en nourrir) volètent entre les buissons et les gros blocs de dolomies. Une alouette lulu (Lullula arborea) doit son nom à ses trilles flûtées joliment modulées en phrases qui durent au moins une minute. Elle se nourrit au sol d’insectes et d’araignées pendant la saison de reproduction, puis de graines et de semences. Seules les alouettes les plus septentrionales migrent vers l’Europe du Sud, les autres sont sédentaires. Son existence est aujourd’hui menacée par la disparition et la modification des habitats dues notamment à l’agriculture intensive, à l’abandon de l’élevage traditionnel et aux reboisements. Dimitri note aussi la présence de l’alouette calandrelle, migratrice transsaharienne, insectivore en période de reproduction et granivore l’hiver. C’est un oiseau purement steppique. L’alouette des champs, très nombreuse ici, est beaucoup plus commune que les deux précédentes. – Photos : Carline acanthifolia – Primevère coucou – Ci-dessous : Le hameau de Gally –

Comme cela a été évoqué plus haut, le paysage que nous contemplons est une conséquence de la déforestation débutée par les humains au néolithique pour permettre l’élevage des troupeaux originaires du Moyen-Orient et peu adaptés à un environnement boisé. Le sol livré à l’érosion s’est fissuré, creusé, affaissé, la roche s’est dénudée, effritée, transformée en sable par endroits. En raison des crues catastrophiques qui ravageaient les villages et les villes en aval, le mont Aigoual a été entièrement reboisé à partir de la fin du XIXe siècle grâce à l’action de Georges Fabre et Charles Flahault. A la même époque, certains précurseurs, comme Martel, ont vu à l’inverse la nécessité de préserver ces grands paysages des Causses et des Cévennes, mais ce n’est qu’en 1960 que le concept de parc national fut officiellement instauré par la loi. Le Parc national des Cévennes est né dix ans plus tard, centré autour de la ligne de crêtes qui, du Lozère à l’Aigoual, sépare versants atlantique et méditerranéen, y rattachant in extremis une partie du causse Méjean, la plus élevée en altitude. Il a pour mission d’encourager dans son enceinte un éco-développement soucieux de la protection du patrimoine et de la pérennité des activités agro-pastorales nécessaires à l’entretien des milieux ouverts “menacés” (c’est le terme employé dans la brochure) par la progression de la forêt, et qui contribuent au maintien de la biodiversité et à la qualité des paysages. En 1985 il est désigné “Réserve de biosphère” par l’Unesco. Il s’engage dans une qualification touristique de son territoire en signant la “Charte européenne du tourisme durable dans les espaces protégés”. Depuis 2004, il est leader européen par le nombre d’entreprises touristiques signataires qui se sont engagées dans une démarche de progrès qui tend à réduire l’impact environnemental, social et économique de leurs activités. L’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco des Causses et des Cévennes a lieu le 28 juin 2011. D’une superficie de 302 319 ha, ce territoire est réparti sur l’Aveyron, le Gard, l’Hérault et la Lozère. Il est complété par une zone tampon de 312 425 ha. 71% est compris dans le Parc national des Cévennes qui participe activement à la gestion de ce patrimoine. – Photo ci-dessous : Le Mont Aigoual reboisé et les antennes de sa station météorologique –

Créé en 1995, le Parc naturel régional des Grands Causses fait partie des 45 parcs naturels régionaux existant en France. A la différence des parcs nationaux, ils relèvent de l’autorité des élus locaux et régionaux et doivent élaborer une charte précisant leurs enjeux et leurs projets qui doit être approuvée par le Ministère de l’environnement. Mais cette charte, qui engage moralement les signataires, n’est pas opposable aux tiers. Une partie des premières actions soutenues par le parc naturel régional des Grands Causses intègre naturellement les problématiques spécifiques des causses : programmes de conservation des races ovines menacées (de disparition), adaptation des systèmes d’exploitation agricoles aux milieux (conduite du pâturage, gestion des eaux pluviales…), aide à la restauration de lavognes (abreuvoirs) et à la mise en place de passages canadiens pour le franchissement des clôtures, maîtrise des rejets d’élevage ovin… Le parc naturel a également participé à la création d’un charnier pilote pour l’alimentation des vautours à Séverac-le-Château. Un panneau nous aide à lire le paysage : le col de Perjuret à l’horizon marque le contact entre deux domaines géologiques et humains, d’un côté le plateau calcaire, de l’autre les montagnes de schiste et de granite. Les anciennes pâtures de l’Aigoual sont aujourd’hui reboisées, à part la cime où l’on aperçoit des plaques de neige qui subsistent sur les versants ombragés. Au contraire, la partie la plus haute du Causse demeure un pâturage, à l’exception de quelques exploitations plantées de pins noirs d’Autriche qui supportent l’altitude, l’aridité et le sol calcaire. Entre les deux, la “draille” que suivaient les brebis du Languedoc pour gagner les estives, plus au nord, en Aubrac ou Margeride. C’est par le col aussi que les Caussenards descendaient s’approvisionner en bois de chauffage avec leurs chars à bœufs. “Le principal tracé semble avoir été celui qui est jalonné par de nombreux menhirs et de nombreux tumulus. Il passe par Nivoliers, le Fraïsse, avant de plonger sur les gorges du Tarn. La rivière était franchie à Sainte-Enimie…”. (Extrait de “Les chemins à travers les âges”, P.A. Clément)

Un coucou appelle dans le lointain. Nous observons les anciens bâtiments de ferme qui, mieux qu’un long discours, expriment par leur architecture la dureté du climat engendrée par ce déboisement total du plateau : semi-enterrés contre un terre-plein les abritant sur la face nord, leur toit de lauzes descend jusqu’à l’herbe, une douce ondulation ne l’élevant pas plus que nécessaire pour ménager dans le mur un accès. Les grosses pierres du chambranle se superposent en esquissant une arche maladroite au-dessus de la porte, seule pièce de bois dans tout l’édifice. Un orifice rond dans la porte du bâtiment voisin – une chatière – montre qu’il était plus important de préserver la moisson des rongeurs que du froid. Les actuels propriétaires, en dépit du discours des dirigeants du parc, n’ont pas su, ou pas pu remplacer les lauzes détériorées, couvrant un pan de toit par une plaque de zinc. Quant aux bâtiments plus récents qui les entourent, leur facture est bien moins belle, malheureusement. Voici l’analyse qui est faite des contraintes économiques des Caussenards. “En 1974 il y avait 78 exploitations occupées sur le Méjean, en 1991 il n’y en avait plus que 56. En même temps, la superficie des exploitations était passée de 380 à 453 ha et les effectifs de troupeaux de 199 à 341 brebis. Mais il y avait eu dans les dix dernières années un solde net de 24 installations de jeunes agriculteurs. L’augmentation de la taille des troupeaux et de leur productivité rend les élevages très sensibles aux accidents climatiques. La baisse des cours de la viande ovine et la limitation de la production de lait imposée par la Confédération de Roquefort ont conduit les éleveurs à développer des activités dans les secteurs de l’agro-tourisme, des productions complémentaires (élevage de porcs) et des transformations fromagères ou artisanales (charcuterie). La réforme de la politique agricole commune a permis à l’agriculture pastorale de voir reconnu son rôle dans la formation du paysage et des écosystèmes.” – Photos : Ancienne bergerie – Ci-dessous : Hameau de Gally –

Je reporte ici l’article écrit par Marie-Line Barjou, de la Chambre d’agriculture, Claude Lhuilier, du Centre d’économie rurale, et Hubert Germain sur le thème “Etre éleveur aujourd’hui”. “Un peu partout, depuis une trentaine d’années, des bergeries modernes ont surgi sur les plateaux. Elles heurtent le regard, mais sont indispensables à la survie du pays. Il y a fort à parier qu’un hameau qui en est dépourvu est un village où il n’y a plus d’agriculteurs. Ces bâtiments se sont imposés car les anciennes bergeries ne permettaient pas d’augmenter la taille des troupeaux. Dans ces nouveaux bâtiments fonctionnels et bien éclairés, une ou deux personnes s’occupent de plusieurs centaines de brebis dans de bonnes conditions de travail. Quant aux anciennes et vénérables bergeries voûtées, elles servent souvent de remise à matériel, et elles reprennent parfois du service lorsque, au moment de l’agnelage, les bergeries modernes sont pleines à craquer. L’hiver, les brebis trouvent l’essentiel de leur nourriture au fond des râteliers : foin, ensilage, et céréales produits sur place, ou aliments achetés. Pour faciliter la distribution, de plus en plus d’élevages sont équipés de tapis roulants qui convoient fourrages et aliments directement de la grange aux râteliers. Les céréales ou les aliments granulés sont parfois stockés dans des silos qui permettent la distribution par gravitation. Si la manutention des petites bottes de foin à la brouette ne pose pas de problèmes, les grosses balles rondes ou carrées (200 à 400 kg) doivent être manipulées avec des treuils électriques ou des fourches hydrauliques…” – Photo : Muscaris –

“…L’agnelage est le moment crucial de l’année. Lorsqu’en hiver, au cœur de la nuit, on voit une bergerie éclairée, on est presque sûr que “ça agnelle”. Un éleveur est là qui surveille les cases d’agnelage. Il aide certaines brebis à se délivrer ; il s’occupe des agneaux nouveau-nés et particulièrement des jumeaux ou des triplés dont l’adoption est toujours un peu plus compliquée ; il désinfecte les ombilics, marque les agneaux. Durant quelques semaines, il ne dormira pas beaucoup, mais quelle satisfaction de contempler tous les jours, au petit matin, les bandes d’agneaux blancs immaculés qui gambadent dans la bergerie ! Certains troupeaux sont spécialisés dans la production d’agneaux, d’autres dans la production de lait. La plupart des brebis laitières sont traites mécaniquement par groupe de 12, 24 ou 48 dans des salles de traite conformes aux exigences actuelles d’hygiène et de confort. Par un “lactoduc”, le lait passe directement du pis au tank où il est réfrigéré en attendant d’être collecté. Un camion citerne le portera à une laiterie, comme celle du Massegros, la plus grosse usine de transformation de lait de brebis du monde…” – Photo : Les formes curieuses des dolomies – Ci-dessous : Nid de chenilles –

“…Les éleveurs sont aussi des cultivateurs, pour produire les fourrages et les céréales qui nourriront les bêtes à la mauvaise saison et complèteront le pâturage des animaux à forts besoins (brebis en lactation). La mécanisation accrue, l’utilisation de la fertilisation minérale, l’emploi de variétés fourragères sélectionnées et productives, ont permis de tirer des surfaces cultivées des rendements importants, au détriment de l’utilisation traditionnelle des “parcours”. Auparavant seulement localisées dans les dolines et dans les plaines, les cultures tendent à augmenter leur emprise, du fait de l’accroissement des effectifs de brebis, par la création de nouvelles surfaces cultivables arrachées aux bois ou aux parcours par d’impressionnants défrichements. Ce sont ces champs, souvent géométriques, qui sont visibles à flanc de coteaux, bordés de bourrelets de pierres et de débris forestiers poussés là par les bulldozers. Corollaire du recours à l’ensilage et à l’enrubannage, des grands rouleaux blancs jalonnent les bordures des champs et des silos sont recouverts de bâches noires maintenues par de nombreux pneus au voisinage des exploitations…” – Photo ci-dessous : Une chenille d’un stade plus avancé –

“…Délaissées par les troupeaux, les pelouses se transforment alors au fil des années, plus ou moins rapidement selon l’altitude, l’exposition. Les bonnes herbes appétentes, de bonne valeur pastorale, dont la pousse n’est plus stimulée par le passage périodique du troupeau, cèdent la place à d’autres : broussailles, lavande, buis, genévriers colonisent les trouées du tapis herbacé. Enfin les pins envahissent le terrain autour des massifs forestiers. La collectivité encourage maintenant les éleveurs à sauvegarder ces espaces. Par contrat avec l’Etat, certains se sont engagés à les inclure dans leur chaîne de pâturage, et à les gérer avec des pressions de pâturage suffisantes pour assurer le renouvellement du tapis herbacé. On tente de pallier le manque de bergers par l’aménagement de parcs, au maillage variable selon la taille des troupeaux, et exigeant une savante gestion. Il s’agit de réserver les meilleures parcelles aux animaux à forts besoins ; inversement de faire nettoyer les parcelles les plus embroussaillées par les bêtes ayant moins de besoins, les brebis dites “vides” (non gestantes). La rotation des lots d’animaux, les durées de séjour par parc sont à adapter selon les saisons, les aléas climatiques… Depuis des millénaires, en effet, les éleveurs caussenards sont des pasteurs. Leurs préoccupations d’aujourd’hui ne sont pas très différentes de celles d’hier : être attentifs aussi bien à l’état du troupeau qu’à celui de la végétation. Et c’est ainsi que brebis et pâturages s’entretiennent mutuellement. Les pâturages nourrissent les brebis ; les brebis empêchent les pâturages de s’embroussailler et les bergers prennent soin des deux. Hier, les ovins produisaient essentiellement de la laine et du fumier pour enrichir les maigres terres. Depuis quelques décennies, ils produisent de la viande et du lait pour le marché. Aujourd’hui, les paysages façonnés par l’élevage pastoral, la faune et la flore des pelouses steppiques sont en passe de devenir eux aussi des “produits” à part entière. Cette nouvelle demande de la société remet à l’honneur des savoir-faire qui ont bien failli disparaître…” – Photos : Des rochers dolomitiques aux formes animales – Pinson –

Nous voilà donc réduits à l’état d’instruments de volontés supra-nationale (l’Unesco, l’Europe), nationale et régionale pour “sauver” la biodiversité steppique des Causses que de nouveaux courants de pensée durant le XXe siècle nous ont incités à admirer plutôt qu’à craindre ou détester ! Notre intérêt pour la nature, que nous croyons personnel et sincère, ne serait-il l’effet que d’une manipulation des tenants de l’industrie touristique de la tendance dite “durable, écologique, éventuellement sportive et culturelle” pour nous transformer à notre insu en ressources financières d’une économie de plus en plus florissante ? Nous sommes bien peu de choses ! Enfin, penchons-nous plutôt avec Dimitri sur cette fleur, une renonculacée (comme l’ancolie) : serait-ce une mélampyre, ou bien une dauphinelle ? Un pinson se perche sur une de ces roches aux formes bizarres qui semblent tombées du ciel comme une pluie de météorites. Un pouillot fitis ne fait que passer : il n’a pas encore revêtu son plumage nuptial, signe qu’il est encore en migration. Pour la mésange charbonnière, les chenilles sont vitales pour la reproduction. En voici justement de toutes tailles, en colonies lorsqu’elles sont jeunes, au corps noir couverte d’un pelage roux d’abord clairsemé aux premiers stades, puis de plus en plus dense lors de mues successives, les plus grandes étant solitaires. Elles s’éveillent de leur léthargie nocturne et s’agitent sur leur toile constellée de gouttes de rosée. C’est bizarre, la prairie est balafrée de traînées luisantes : la femelle papillon a-t-elle été prise de folie en pondant ses myriades d’œufs au milieu de ces filaments soyeux ? Non, ce sont les chenilles qui “ne perdent pas le fil” de leurs déplacements en dévidant peu à peu cette matière soyeuse fabriquée dans leur corps… De petites fleurs roses au parfum suave tapissent la roche qui affleure : ce sont des saxifrages (du latin saxum, rocher et frangere, briser) qui s’enracinent souvent dans les fissures de rochers, à moins qu’il ne s’agisse de daphné ou bois-gentil dont l’ingestion de 3 ou 4 drupes suffiraient à faire périr un cochon, 6 pour un loup que l’on empoisonnait ainsi autrefois, ou 10 pour un humain ! – Photo : Araignée (?) – Jeunes chenilles (?) –

Un drôle de champignon jaune vif à l’allure de chou-fleur pousse sur un espace dépourvu d’herbe. Enquête faite, il s’agirait peut-être d’une clavaire, champignon de forme arborescente, souvent non comestible, purgatif et de faible intérêt culinaire : il en existe une droite, une crépue, une cendrée, une élégante, une dorée, une jaune et une rugueuse. A cette altitude, la végétation est à peine printanière et les bourgeons des arbustes n’ont pas encore débourré. Par contre, l’herbe est constellée de petites fleurs jaunes, alchemille ou potentille, les endroits ombragés hébergent des parterres d’anémones hépatiques (herbe de la Trinité) dont la corolle varie du blanc au bleu en passant par le rose. Une tige élancée supporte une grappe de fleurs rose vif au long capuchon pointu dont je ne trouve pas le nom sur le site pourtant très bien fait des Fleurs des Causses et des Cévennes, proposant un classement par couleur, par nom français ou nom latin, peut-être des pieds d’alouette ? Un gros lézard vert à la gorge bleutée nous observe avec méfiance, prêt à fuir au moindre mouvement trop vif de notre part. Un pinson des arbres au plumage rosé sur le ventre et aux ailes sombres barrées de trois bandes blanche, noire et jaune se perche un court instant sur un rameau avant de s’envoler plus loin. Une magnifique anémone pulsatille de Coste, renonculacée endémique des Grands Causses, penche élégamment sa corolle violette au cœur d’étamines jaune vif dont s’échappe le fin plumeau violet du pistil à brins multiples. La fleur ne s’ouvre qu’au soleil et se referme complètement à la moindre goutte de pluie. Lorsqu’elle fanera, les feuilles commenceront à pousser. D’une anfractuosité d’un gros rocher, un lézard s’aventure en plein soleil, l’oeil aux aguets, le corps plaqué à part la tête dressée, mobile au bout d’un cou à peine moins large que le torse. – Photos : Clavaire (?) – Daphné bois gentil –

Des amoncellements de pierres sur le pourtour de petits prés rappellent l’époque où l’on y cultivait des céréales comme le signale un panneau. “A l’abri des vents du nord et de l’ouest derrière sa barrière de rochers, le hameau de l’Hom jouxte la grande cuvette de terre profonde (la doline) qui justifie son installation à cet endroit précis. Autrefois les cultures de céréales s’étendaient bien au-delà de ces limites. Aujourd’hui ce sont les surfaces pâturées qui ont gagné du terrain : l’élevage de mouton tient encore la première place dans l’économie locale, complété par les productions fermières (charcuterie, volaille, miel…). Comme l’Hom, Gally ou Villeneuve, le hameau du Veygalier est blotti à l’abri des rochers dolomitiques dont ses vieux murs se distinguent à peine. Chaque ferme comporte une ou plusieurs bergeries, fenils, greniers. Tous les vieux bâtiments sont construits en pierre avec des structures en forme de voûtes pleines ou d’arcs. Les volumes des bâtiments modernes, et leurs matériaux, sont rendus nécessaires par le nombre de bêtes à nourrir et le faible rendement économique de l’élevage ovin. C’est la succession du défrichement, des cultures et du pâturage, avec l’érosion des sols, qui a modelé le paysage actuel. Les roches des causses (calcaire et dolomie) se sont formées au fond des mers qui recouvraient autrefois la région avant qu’elle ne soit exhaussée. C’est le calcaire qui dessine les croupes et les creux tandis que la dolomie dresse les rochers ruiniformes et les corniches qui bordent le plateau.” – Photo : Nid de monticole de roche –

A hauteur de nos yeux, un nid a été confectionné dans une anfractuosité d’un gros rocher. Dimitri y voit de la terre rapportée par une grive ou un merle. Il est peut-être l’œuvre du merle de roche, un méridional à qui pierre et soleil sont nécessaires. Il recherche criquets, grillons, papillons, chenilles, et doit donc migrer avant la mauvaise saison. Le mâle jouit d’un plumage vif : ventre et queue orangés, tête bleue, bas du dos blanc. Plus loin, un rocher est couvert de lichen orange, nitrophile, un pinson vient justement s’y percher. Ramassant un caillou, Dimitri fait une expérience : il s’empare de son couteau de poche et en racle la surface où demeure une traînée blanche qui s’enlève en frottant. Il s’agit donc de calcite et non de quartz qui aurait rayé la lame. Dans le ciel plane un circaète Jean-le-Blanc, grand mangeur de serpents. Deux craves virevoltent et disparaissent. Nous demeurons un bon moment à observer un bruant jaune peu farouche, à moins que nous ne soyons près du nid car il vocalise son chant nuptial monotone lorsqu’il se perche : six notes aiguës suivies d’une note finale mélancolique : “tsi tsi tsi tsi tsi tsi – tiu”. On entend son cri toute l’année, mais il ne chante qu’au moment de la reproduction. Dans un creux frais et ombragé pousse la mercuriale vivace, une euphorbiacée dioïque, dont les pieds portent soit des fleurs mâles en petits glomérules regroupés sur des épis assez longs, soit des fleurs femelles solitaires et longuement pédonculées. Un narcisse porte déjà sa graine, un autre est encore en fleur. – Photos : Nid de monticole de roche – Pinson –

Sur la roche nue poussent dans un premier temps les lichens, association d’une algue et d’un champignon, capables de coloniser les milieux les plus extrêmes. Fulgensia fulgens, présent sur dolomie, est un lichen indicateur de milieux peu perturbés. Les mousses et graminées exploitent plus tard la matière végétale qui s’est ainsi accumulée. Les premières retiennent en outre de fortes quantités d’eau qui seront utilisées ensuite par des plantes plus exigeantes. Dans les trous et les fissures des parois verticales s’insinue une plante à fleurs blanches aux feuilles velues argentées, la potentille caulescente. Le saxifrage des Cévennes, qui ne pousse qu’ici, collé contre le rocher, offre un minimum de prise au vent, économisant ainsi sa consommation d’eau. En réduisant sa partie végétative, il améliore sa résistance à la sécheresse et à l’échauffement. Enfin, il se “fabrique” un humus en transformant sur place ses propres parties mortes. Un milan royal s’échappe, poursuivi par une corneille. Une bergeronnette grise piète en quête de mouches, de moustiques et de fourmis (elle marche un pied devant l’autre, au contraire des moineaux ou des rouge-gorge qui sautillent pattes jointes). Un argus vert (ou Thècle de la ronce) butine sur un hellébore vert, une espèce longtemps cultivée comme plante médicinale et vétérinaire dans les jardins et les monastères. Les graines pourvues d’un éléosome ont été dispersées par les fourmis et la plante s’est ainsi progressivement naturalisée dans les régions avoisinantes. – Photos : Dauphinelle (Delphinium ou pied d’alouette) – Muscaris et anémones hépatiques –

Le pipit rousseline affectionne les milieux steppiques comme les Causses. En parade nuptiale, il effectue un vol ascendant et lance son chant lors de la descente. A mi-parcours du circuit, nous sommes en vue du hameau de l’Hom aux bâtiments modernes parmi lesquels pointe une tour d’alimentation : c’est l’élevage laitier pour la production du fromage de Roquefort qui doit être pratiqué ici, avec des brebis Lacaune maintenues les trois quarts de l’année enfermées dans la bergerie, mis à part l’été. Les pauvres bêtes ont le pis hypertrophié par une sélection trop poussée, c’est à peine si elles peuvent marcher. Pour des motifs économiques, les préconisations du Parc ne sont pas respectées, c’est de l’élevage intensif, encouragé par la politique agricole commune (P.A.C.) qui module ses subventions en fonction du nombre de brebis et de la surface exploitée, et bénéficie donc aux gros élevages et gros céréaliers. Quelques maisons anciennes de pierre à demi enterrées, beaucoup plus pittoresques et mieux insérées dans leur environnement, conservent leur toit ondulé de lauzes et leurs rares ouvertures étroites. Une patte d’agneau gît sur l’herbe. A chaque fois que je vois une carline, je ne peux pas m’empêcher d’admirer cette énorme fleur séchée. Il en est de même pour les parterres colorés d’anémones hépatiques qui constellent les secteurs ombragés. En fin de parcours, nous observons que la lutte continue contre l’ensauvagement du site : des arbustes ont été sciés au ras du sol et purement et simplement brûlés en tas ! Cela montre bien que cet endroit n’est pas pâturé, mais entretenu à des fins touristiques par des humains. Bien sûr, les buissons cacheraient cet ensemble de dolomies jugé remarquable par les dirigeants du parc et feraient probablement disparaître également une partie de cette flore et faune steppique. Pourtant, ils apporteraient une protection contre l’érosion et la matière de leur feuillage permettrait de reconstituer une épaisseur d’humus. Je m’interroge sur ce choix de maintenir artificiellement ce paysage qui n’a plus de justification économique, alors que la forêt adoucirait le climat, protègerait et restaurerait les sols. Dans la perspective d’un réchauffement climatique, la présence d’arbres et d’humus prémunirait sans doute également la région (qui sert actuellement de château d’eau) d’un assèchement trop brutal. – Photos : Bruant jaune – Ci-dessous : Lézard vert –

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