Les Causses – 1 Causse Méjan

Cet article fait partie d'une série de publications appelée Les Causses
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13 au samedi 19 avril 2014
Dimitri Marguerat accompagne en randonnée naturaliste Jean-François Gr., Viviane, Jacqueline, Françoise I., Margaitta, Jean-Louis et Cathy
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Vous souvenez-vous du conte musical Pierre et le Loup ? Créée en 1936 par le compositeur russe Sergueï Prokofiev, cette leçon merveilleuse et originale familiarise les jeunes avec les principaux instruments de l’orchestre symphonique. Les épisodes d’une histoire simple alternent avec des intermèdes musicaux où les différents protagonistes sont personnifiés par des instruments et une mélodie caractéristique : Pierre, le jeune garçon, est représenté par un quatuor à cordes, l’oiseau, la flûte traversière, le canard, le hautbois, le chat, la clarinette, le loup, les cors, le grand-père, le basson et les chasseurs, bois et cuivres ponctués de claquements de cymbales et du tambourinement de la grosse caisse. Je l’ai tellement écouté dans ma jeunesse et fait écouter à mes enfants que je pourrais en fredonner encore des passages entiers. Il me revient en mémoire car nous nous sommes livrés à un exercice similaire durant toute cette semaine dans les Causses. Chemin faisant, Dimitri nous prévenait de la présence d’une espèce d’oiseau, il s’arrêtait et nous décrivait la forme de son chant ou de son cri que nous devions reconnaître au milieu du bruissement de la nature alentour. Nous faisions silence, toutes ouïes aux aguets, tandis qu’il surveillait le moindre mouvement, pointant ses jumelles pour s’assurer que l’oiseau repéré était bien celui qu’il avait entendu. Il nous le désignait du doigt, ne le lâchant plus du regard, et nous l’imitions gauchement, guettant dans la même direction pour tâcher de repérer dans le fouillis végétal, le dédale des roches ou l’immensité du ciel sa silhouette et quelques traits colorés caractéristiques. Il fallait faire vite, car les oiseaux sont de nature inquiète, sans cesse en mouvement, surtout en cette saison printanière où ils doivent tout à la fois attirer une femelle, éloigner les concurrents, éviter les prédateurs, confectionner un nid ou alimenter déjà les petits. Ainsi, nous nous sommes entraînés à marcher en affûtant notre écoute et en tâchant de reconnaître les chants déjà entendus pour les associer au nom de l’espèce correspondante, Dimitri faisant de temps à autre un “quiz” pour vérifier que nous avions bien mémorisé les mélodies les plus courantes. Il nous décrivait aussi l’oiseau, sortant au besoin un livre pour nous indiquer les difficultés à le distinguer d’espèces si voisines que parfois il n’était repérable qu’à son chant. Rien qu’en l’entendant, il savait s’il était encore en migration, ou bien en train de nidifier ou de lancer un cri d’alerte. – Photos : Gorge de la Jonte vue depuis Cassagnes, sur les corniches du causse Méjean – Hirondelle de rochers à Peyreleau –

Les Causses sont une destination chère à son cœur, car c’est là que sa vocation d’ornithologue s’est concrétisée et qu’il a rencontré les personnes qui lui ont permis d’en faire sa profession, Jean-Luc Gonzalez, surnommé Bijou, et Jean-François Terrasse. A l’époque où il a fait leur connaissance, ils étaient tous deux membres du Fonds d’Intervention pour les Rapaces (F.I.R.) qui finit par réussir la réintroduction du vautour fauve dans le Massif Central dont il avait disparu, comme partout en France à part dans les Pyrénées. La méthode employée, originale et efficace, fut ensuite imitée dans de nombreux pays pour réintroduire des espèces emblématiques. Je reviendrai plus tard sur les détails de cette histoire mémorable. En prévision de notre venue, Dimitri effectua un séjour exploratoire en janvier dernier. Marchant dans une rue, il croisa un homme qui fit chuter à ses pieds par inadvertance une revue ornithologique. Ils sympathisèrent très vite. De concert avec sa charmante épouse Stéphanie, Sylvain Riols tenait un gîte à Peyreleau (Peiralèu en occitan, Castrum Petravelis en latin) et travaillait en outre comme guide pour la Maison des Vautours. Dimitri ne pouvait pas mieux tomber et il lui demanda de réserver des chambres pour nous pour le printemps suivant. – Photos : Hirondelle de rochers et Mésange bleue à Peyreleau –

Nous voilà donc sur place. Dès notre arrivée en fin d’après-midi, nous explorons le petit village médiéval qui ne comporte plus que 80 habitants, cinq fois moins qu’au milieu du XIXe siècle où étaient encore organisées trois foires annuelles. Perché sur un contrefort du Causse Noir, il domine le village du Rozier doublement séparé par la rivière et l’administration, puisque celui-ci se trouve en Lozère et fait partie de la région Languedoc-Roussillon, alors que Peyreleau se trouve en Aveyron et dépend de la région Midi-Pyrénées. Il offre une vue magnifique sur les gorges dont les roches claires des falaises dénudées contrastent avec le paysage verdoyant des berges fertiles nichées au fond de ce profond sillon qui sépare le Causse Méjean du Causse Noir. Sur la commune du Rozier, la Jonte se jette dans le Tarn qui, lui, s’est frayé un chemin entre le Causse Méjean et le Causse de Sauveterre plus au nord. Tout en montant à la Tour Carrée (ou Tour de l’Horloge), édifiée en 1617 par Simon d’Albignac sur les fondations de l’ancien château féodal, nous faisons déjà un peu de botanique en compagnie des premiers insectes butineurs. Ils volent bas, peut-être conscients du danger de se faire gober par le bec avide des hirondelles de rochers qui fendent l’air en s’annonçant par de brefs cris suraigus légèrement roulés. – Photo : Giroflée enracinée dans une fente entre deux pierres (Peyreleau) –

Dans les interstices des murs de pierre calcaire qui s’accrochent en spirale à la colline jusqu’à son sommet s’enracine tout un éventail de plantes. La giroflée (violier jaune, ravenelle), aux fleurs lumineuses, contient de l’eugénol, une huile essentielle responsable de sa senteur épicée qui rappelle celle du clou de girofle. Elle a des propriétés médicinales mais peut être toxique à forte dose. La pariétaire de Judée, de la même famille que l’ortie, est une importante source allergène dans le Midi de la France, mais elle faisait partie de la pharmacopée traditionnelle. Riche en mucilage, tanins, flavonoïdes, calcium, nitrate de potassium, silice et soufre, feuilles et tiges finement coupées peuvent être consommées crues en salade. Le nombril de Vénus (ombilic des rochers) étale ses feuilles rondes, succulentes aux deux sens du terme (plante grasse et comestible), d’où s’élèvent les épis secs de l’an passé. La présence de cette plante est un indice de suintement humide dans les entrailles de la roche blonde. Le centranthe rouge (lilas d’Espagne, valériane rouge) doit son nom au botaniste suisse Augustin-Pyramus de Candolle qui le forgea à partir du grec “kentron”, éperon, et “anthos”, fleur. Nous ne pouvons pas vérifier la justesse de cette appellation car les extrémités des tiges ne comportent que des têtes formées de myriades de boutons ronds serrés les uns contre les autres. Des joubarbes (du latin “Jovibarba”, barbe de Jupiter) tapissent la muraille de leurs feuilles grasses regroupées en rosettes comme des capitules d’artichauts de toutes tailles. Les talus sont envahis de monnaie du pape aux fleurs roses et blanches nervurées de violet, qui conserve encore les tiges sèches de l’an passé où pendent les silicules plates et translucides auxquelles la plante doit son nom. Nous passons en redescendant devant des bureaux de la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO). – Photo : Nombril de Vénus (Peyreleau) –

Le lendemain, départ de bonne heure pour cette première journée d’exploration au sud de Peyreleau. Elle débute en forêt domaniale du Causse Noir à 880 mètres d’altitude. La température est basse, 5°C ! Dès la première clairière où nous garons les voitures, plusieurs oiseaux chantent et volètent d’un pin sylvestre à l’autre : un pinson, un accenteur mouchet, une grive musicienne, une mésange noire, deux becs croisés spécialisés dans la consommation des pignons entre les écailles des pommes de pin. Le chemin longe l’ancien prieuré roman de St Jean des Balmes situé sur la commune de Vairau (Veyreau) et qui appartenait au diocèse de Vabrès. L’Association pour la Défense et la Promotion du Causse Noir (affiliée à Sauvegarde du Rouergue et à l’Union REMPARTS) a dressé un panneau où figure un bref historique. Il souligne l’emplacement stratégique de ce monument édifié sur un ancien site industriel gallo-romain, au carrefour d’importantes voies de communication reliant Millau à Meyrueis et aux Cévennes et par Peyreleau à l’Auvergne. Sa production n’est pas précisée, mais il s’agissait peut-être de la poix confectionnée à partir de la résine de pin (dont une réserve a été retrouvée intacte à l’intérieur d’une amphore stockée dans un habitat troglodytique aux arcs de Saint Pierre, sur le causse Méjean), ou alors de coupes forestières pour alimenter les fours des potiers installés non loin de là en aval, au village du Rozier (face à Peyreleau sur l’autre rive de la Jonte) jusqu’à l’an II ou III après Jésus-Christ. Un peu plus loin, une importante agglomération avait été fondée au confluent du Tarn et de la Dourbie au début du Ier siècle de notre ère : Condatomagos, traduit de la langue gauloise par “le marché du confluent”. A proximité d’un sanctuaire s’étaient implantés des ateliers de potiers, très spécialisés dans la production de céramique sigillée, une vaisselle à vernis rouge intense. Les 500 potiers de la Graufesenque fabriquèrent des millions de vases pendant plus de deux siècles et les exportèrent dans tout l’empire. Les collections issues des fouilles archéologiques de ce site sont exposées au musée de Millau. Pourquoi parler d’époques si lointaines ? C’est pour prendre conscience que l’aspect des Causses n’a pas seulement fluctué avec le climat, mais aussi en fonction des activités humaines. Après la désaffection consécutive à la chute de l’empire romain, le déboisement qui avait déjà commencé antérieurement, au néolithique, reprit pour d’autres motifs. – Photos : Prieuré roman de St Jean des Balmes (Causse Noir) – Grive musicienne (?) –

Sur un dossier de candidature déposé en 2011 pour le classement des Causses et Cévennes au patrimoine mondial de l’Unesco est résumée l’histoire de la végétation de cette région. Avec l’embellie climatique vers la fin du Moyen Age et l’accroissement de la population, les ordres monastiques militaires ou religieux des XIIe et XIIIe siècles mettent en oeuvre le défrichement de la vaste chênaie des Causses et contribuent au développement méthodique de l’agro-pastoralisme, comme par exemple les Templiers-Hospitaliers basés à Sainte-Eulalie-de-Cernon, principale commanderie du Larzac. Le couvert forestier actuel des Causses et des Cévennes résulte en grande majorité de l’effet conjugué de quatre facteurs. Au XIXe siècle, des plantations de pins maritimes sont réalisées en basses Cévennes pour les besoins du bassin minier d’Alès. Au début du XXe siècle, de grands reboisements sont menés à l’initiative de l’Etat dans le cadre d’un programme national dénommé “Restauration des terrains de montagne”. Des milliers d’hectares de résineux (pins, épicéas, sapins) sont ainsi plantés sur les pentes érodées des massifs montagneux. Ces espaces reboisés sont actuellement gérés par l’Office national des forêts (ONF) pour le compte de l’Etat. Enfin, un boisement naturel spontané sur les landes et les parcours (essentiellement en essences pionnières) s’est produit, suite à la déprise agricole des années 1960. Les terres libérées ont également été en partie reboisées de résineux de 1950 à 1975 avec l’encouragement du “Fonds forestier national” auprès des propriétaires privés et publics, pour l’approvisionnement de la filière bois. Ces reboisements ont été stoppés dans les années 1980 par la redynamisation de l’activité agro-pastorale. On assiste aujourd’hui à un phénomène de restauration des parcours et de remise en culture de terrains jusqu’alors occupés par des boisements spontanés. Les produits issus du déboisement sont par ailleurs valorisés dans une importante centrale de cogénération installée à Mende qui fournit de l’énergie électrique et alimente un réseau de chaleur depuis 2009-2010. De vastes peuplements naturels de pins sylvestres subsistent toutefois dans les zones orientales et septentrionales où dominent les sols dolomitiques. Sur les Causses méridionaux, le chêne pubescent est l’essence forestière la plus fréquente, tandis que le chêne vert s’installe sur les versants les mieux exposés, avec des espèces de garrigues (térébinthe, buis, amélanchier, chèvre-feuille). – Photos : Mésange noire – Pinson – Crotte de lièvre –

C’est toujours très difficile de voir des mammifères, surtout en marchant en groupe. L’unique solution pour savoir qui habite en ces lieux est de trouver des indices de présence. Dimitri ramasse une crotte de lièvre (parfaitement sèche) et nous la décrit : on les appelle des repaires, elles sont généralement plus claires, un peu plus grandes, plus aplaties et plus fibreuses que celles du lapin de garenne, mais parfois il n’est pas possible de les différencier. Le lièvre préfère les plantes herbacées sauvages : les graminées en hiver, les autres espèces (achillée millefeuille, etc.) en été. Il adore les plantes cultivées comme les pousses de céréales, les betteraves et les navets en hiver et quelques racines en été. L’hiver, il s’attaque à l’écorce des très jeunes arbres et mange leurs rameaux et bourgeons. Il lui arrive aussi de faire le nécrophage et d’ingérer des cadavres de petits animaux. Comme le lapin de garenne, il remange certaines de ses crottes (appelées cæcotrophes) émises la nuit et qu’il prélève directement au niveau de l’anus. Ce sont de petites crottes luisantes, humides, molles, regroupées le plus souvent en grappes et très odorantes. Ces caecotrophes sont particulièrement riches en protéines, vitamines et minéraux. Si les crottes dures sont des déchets, les cæcotrophes sont un élément essentiel de l’alimentation du lapin ou du lièvre. – Il ne faut pas confondre cæcotrophie et coprophagie: la coprophagie correspond à l’ingestion (occasionnelle ou systématique) de ses excréments par un animal qui ne produit qu’un seul type de crotte au cours de la journée; il absorbe alors des crottes “déchet” -. – Photos : Ci-dessus, la faîne (graine) du hêtre, sans albumen, contient dans un tégument interne fin et brun deux grands cotylédons repliés et un petit axe embryonnaire. Lorsqu’elle germe, les cotylédons se déploient. Chacun ressemble à une feuille mais n’en est pas une au sens embryologique du terme (il ne provient pas d’un bourgeon). C’est une structure de réserve qui permet également la photosynthèse dans les premiers jours de la plante. Elle finira par disparaître lorsque les feuilles auront pris le relais. – Ci-contre : Raisin d’ours en fleurs –

Le constituant principal des végétaux est la cellulose, qui n’est pas directement assimilable au niveau de la muqueuse de l’intestin du lapin ou du lièvre. Elle est dégradée, dans le cadre d’un processus de fermentation, par des bactéries présentes dans le caecum (une poche particulière de son tube digestif, de taille importante, qui présente l’inconvénient d’être située en position terminale. Le lapin ou le lièvre expulse donc ces crottes au niveau de son anus et les mange aussitôt. C’est lors de ce deuxième passage dans le système digestif que les nutriments pourront être correctement absorbés. Afin d’arriver intactes dans l’intestin à la deuxième absorption malgré le passage dans l’estomac aux sucs très acides, les caecotrophes sont entourées de mucus (qui les rend brillantes) lors de leur première digestion. Toutes les fibres végétales ingérées ne sont toutefois pas assimilables par ce double processus. Les fibres digestibles sont notamment la pectose, l’hémicellulose, et en partie la cellulose. Les fibres non digestibles sont principalement la lignine et en partie la cellulose. Celles-ci jouent toutefois un rôle essentiel dans le bon déroulement de la digestion du lapin ou du lièvre. Un renard a aussi emprunté le chemin que nous suivons. Ses crottes allongées, souvent effilées à une extrémité, sont truffées de baies peu digérées. Un jardinier signale sur la Toile que les petites graines oblongues et blanchâtres du lierre dont il mange les baies en hiver quand les autres fruits ont disparu germent remarquablement vite et bien, grâce peut-être à ce passage dans le tube digestif et parce qu’elles sont enrobées d’un engrais naturel efficace ! – Photo : Fruit du raisin d’ours. –

Nous rencontrons notre première orchidée, mais en l’absence de fleurs, il est difficile de savoir quelle est cette espèce à feuilles tachetées. Les orchidées ont la part belle de la flore des Causses. Soixante-douze espèces ont été répertoriées sur la centaine recensée en France. Les plateaux calcaires hébergent notamment une orchidée portant le nom de l’Aveyron : l’Ophrys Aveyronensis, et également la plus grande orchidée d’Europe, pouvant atteindre jusqu’à 50 cm : le Cypripedium Caleolus ou Sabot de Vénus que nous admirerons quelques semaines plus tard dans les Pyrénées, sur le versant sud du col du Pourtalet près de la station de ski de Formigal. Les orchidées d’Europe sont toutes des plantes terrestres vivaces qui sont formées d’une partie souterraine et d’une partie aérienne. La plupart d’entre elles possèdent un bulbe qui est un organe de réserve pour la croissance de la nouvelle plante lors de la reproduction végétative. Il est accompagné d’un second, petit et flétri, provenant de la plante précédente, une configuration qui a inspiré leur nom d’Orchis (testicules, en grec). Par contre, du fait de l’absence de réserves dans la graine, la reproduction sexuée nécessite l’association symbiotique avec un champignon mycorhizique(1), saprophyte (2) ou parasite (3) au moment de la germination. Sans lui, l’embryon ne pourrait accéder à l’eau et aux nutriments. Il peut donc se passer cinq ou six ans avant la maturation. Souvent, beaucoup d’espèces végétales coexistent sur un même site pour n’apparaître qu’à tour de rôle. Cette forêt de pin sylvestre qui se recolonise naturellement est beaucoup plus claire et gaie que les Landes peuplées de pin maritime ou les bosquets de pin noir d’Autriche planté très serré sur des surfaces quadrangulaires, çà et là sur les Causses. Non seulement la partie supérieure du tronc et les branches sont de couleur rouge, mais la silhouette est souvent tortueuse et la cime s’infléchit pour se courber parfois à l’horizontale. Les aiguilles courtes en touffes clairsemées offrent une légère pénombre où prolifère un sous-bois de raisin d’ours en fleurs, à ne pas confondre avec les buissons de myrtilliers, au port beaucoup plus ras et au feuillage plus léger, et qui ne poussent naturellement que dans les sols acides (ce qui n’est pas le cas de cette région calcaire). – Photos : Orchidée – Pin sylvestre – Erable en fleurs –

(1) Association symbiotique avec les racines – (2) Qui se nourrit de matière organique non vivante par l’intermédiaire d’une membrane – (3) Relation biologique dont le champignon tire profit –

Nous entendons les roulades d’un rouge-gorge, les pépiements suraigus d’un troglodyte mignon, l’appel répétitif d’une mésange noire, et nous cherchons à repérer leurs silhouettes mobiles dans les taillis de buis ou de genévrier. Nous déambulons dans la réserve biologique intégrale du Cirque de Madasse, gérée par l’ONF jusqu’aux Corniches du Causse Noir. Un panneau signale que la pression touristique de plus en plus forte entraîne la dégradation de nombreux sites, ce qui n’est pas le cas de ce versant au relief accidenté qui jouit d’un état de préservation exceptionnel. Ses milieux très contrastés offrent une grande variété de niches écologiques pour les espèces animales et végétales. Parmi les espèces les plus sensibles se trouvent le Circaète Jean-le-Blanc, un rapace qui se nourrit surtout de serpents, et l’Autour des Palombes, très habile chasseur d’oiseaux. Avec une quarantaine de couples en France, le Vautour Moine qui doit son nom à la tonsure sur sa tête est sans nul doute l’hôte de marque, mais aussi l’espèce la plus sensible de ce territoire. C’est le seul vautour arboricole d’Europe et son nid peut atteindre deux mètres de diamètre ! Il a été réintroduit depuis une vingtaine d’années dans les Causses et plus récemment dans la Drôme provençale et le Verdon. C’est le plus grand oiseau d’Europe, mais c’est aussi un géant très discret, tout comme l’aigle royal. Dans les Pyrénées, la Ligue de Protection des Oiseaux (LPO) n’en voit qu’un par an. On en trouve aussi au “Parque Nacional de la Sierra de Guadarrama”, près de Ségovie, à 100 km au nord de Madrid. Lors de son séjour exploratoire en janvier, Dimitri a vu des vautours moines transporter des branches pour la confection de l’aire, il a assisté à des accouplements et même à leur danse à l’occasion d’une curée (au contraire du vautour fauve dont l’allure est beaucoup plus pataude au sol). Ils se regardent en penchant la tête, marchent en écartant les ailes avec grâce et se regroupent en colonies lâches de 5 à 10 couples reproducteurs sur 500 mètres. Les quatre espèces de vautours (Vautour Fauve, Vautour Moine, Vautour Percnoptère et Gypaète barbu) sont complémentaires, ils ne se font pas concurrence et se déplacent de plus en plus ensemble. Dans les Causses vivent également des oiseaux plus farouches, comme le Pic noir, ou plus familiers, comme les mésanges. – Photos : Petite araignée verte translucide – Anémone hépatique trilobée –

Dimitri nous apprend à reconnaître le chant du pouillot véloce, surnommé le compteur d’écus à cause des sons scandés, monosyllabes aiguës bien détachées les unes des autres. Le chant du bec croisé est beaucoup plus puissant et varié, mais j’ai du mal à le distinguer dans le concert des solos qui s’entrecroisent et se mêlent, de même que l’oiseau en lui-même, pourtant assez gros et coloré, qui volète d’une pomme de pin à l’autre pour en extirper habilement les pignons. Nous découvrons nos premières anémones hépatiques trilobées. Sur le site de Jean-Paul Dugène, toujours très précis, on peut lire que cette fleur vivace de sous-bois n’a pas de pétales: ce sont les sépales colorés qui attirent les insectes. Pendant les huit jours que dure la floraison, ils doublent de longueur. Vers le soir et par temps pluvieux, ils s’inclinent et se referment. Les graines (des akènes velus) sont disséminées par les fourmis. En raison de la couleur violacée de l’envers des feuilles et de leur forme en trois lobes, celles-ci étaient séchées et utilisées pour soigner les affections du foie. C’est un exemple de la “théorie des signatures”… Au cours de nos randonnées, nous rencontrerons de véritables parterres très fournis de ces fleurs dont les couleurs variant du blanc au violet en passant par le rose et le mauve ne sont que rarement perceptibles par mon appareil photo qui ne montre qu’une silhouette blanche surexposée. Sans doute y a-t-il une forte composante d’ultraviolet réfléchie par leur surface ? Je n’ai pas trouvé si les variations de couleur de cette espèce étaient fonction du pH à l’intérieur des tissus végétaux ou bien l’effet de fluctuations génétiques. Le plantain, qui pousse ici, mais également dans mon jardin, est une herbe aux vertus médicinales apparemment reconnues. – Photos : Cupules de hêtre contenant deux à quatre faînes (encore plus délicieuses à manger que des pignons de pin, et moins difficiles à extirper de leur enveloppe) – Ci-dessous : Anémone pulsatille de Coste –

Nous découvrons avec enthousiasme l’anémone pulsatille de Coste (coquerelle), endémique des Grands Causses, d’un violet intense aux pétales veloutés, recouverts d’une fourrure de poils blancs duveteux comme tout le reste de la plante. C’est une véritable beauté, d’autant plus qu’elle est assez grande et domine la végétation tapissante du sous-bois à l’orée de la moindre clairière un peu ensoleillée. Il faut toutefois se garder d’y toucher, non seulement parce que nous sommes dans un parc naturel, mais aussi parce que cette plante est toxique, caustique et irritante. Sur la plupart des versants bien exposés pousse l’alisier blanc, un joli arbuste qui peut atteindre dix mètres et dont le feuillage tendre vert clair perce à peine à la pointe des bourgeons sous la forme de longs cornets veloutés blanchâtres à demi-entrouverts. Lorsque nous passons en plein soleil, l’ambiance est méditerranéenne. Dimitri nous rappelle la différence entre le genévrier oxycèdre, commun, dont les baies parfument la choucroute, et le genévrier cade, dont les aiguilles gris-vert sont rayées de deux lignes blanches (une seule pour le premier). Le renard affectionne leurs gros fruits bruns et on extrayait autrefois l’huile de cade à partir des rameaux.

Dans une zone plus ombragée, des trous en bordure de chemin attirent notre attention : ce sont les pots du blaireau, un animal très propre qui se soulage toujours loin du terrier d’habitation. Un petit orifice de deux centimètres de diamètre est entouré d’un anneau de terre nue : le campagnol (ou rat-taupier), de nature très prudente, a coutume de pointer à peine son museau hors du terrier pour guetter tout en broutant les brins d’herbe, afin de disparaître à la moindre alerte en se faufilant dans les profondeurs. Un vautour fauve juvénile, reconnaissable à sa collerette brune, est perché sur une crête détachée des corniches. Il doit peser entre 7 et 9 kg et possède encore des plumes pointues (elles s’arrondiront dans quelque temps) : il a dû naître l’hiver précédent. Il y a quelques années, Dimitri avait trouvé au Pays basque un vautour fauve de 10,6 kg mort par intoxication chimique due aux produits vendus en jardinerie et ingurgitées par des animaux ensuite dépecés par les vautours. Nous entendons hululer la hulotte à 11 heures du matin ! C’est un geai qui l’a dénichée et va probablement harceler cette pauvre chouette toute la journée. Un pouillot de Bonelli chante dans les parages. Dimitri sort le livre pour nous montrer à quel point les espèces de pouillots se ressemblent. Le mieux, c’est de les différencier à l’oreille, d’autant que ce sont de tout petits oiseaux très remuants et au plumage plutôt terne. Cette espèce a été découverte par l’ornithologue, entomologiste et collectionneur italien Franco Andrea Bonelli (1784-1830). En avril 1810, l’anatomiste et paléontologiste français Georges Cuvier (1769-1832) fut envoyé en Italie par le gouvernement français pour y réorganiser l’université de Turin en vue de sa fusion avec l’université impériale fondée par Napoléon. Il fut très impressionné par les connaissances de Bonelli et l’incita à compléter sa formation en venant suivre des cours au Muséum national d’histoire naturelle. Bonelli sympathisa alors avec le naturaliste français Jean-Baptiste de Lamarck dont il partageait plusieurs de ses idées et qui lui accorda des facilités pour étudier les animaux invertébrés. De retour à Turin l’année suivante, il devint professeur de zoologie à l’université et conservateur du muséum de zoologie où il constitua l’une des plus grandes collections d’oiseaux d’Europe. – Photos : Anémone pulsatille de Coste –

Nous avons quitté la forêt et longeons depuis un moment la corniche du cirque de Madasse, à l’aplomb de la vallée encaissée. Les falaises calcaires et les rochers dénudés qui parsèment le paysage ruiniforme font partie du vaste ensemble karstique des plateaux des causses formés de sédiments marins déposés au cours de l’ère secondaire, il y a 150 à 200 millions d’années. Au cours de l’ère tertiaire, ces roches furent exhaussées sous la pression des mouvements tectoniques des Pyrénées et des Alpes qui provoquèrent également leur fracture en plateaux atteignant 750 à 1200 mètres d’altitude et séparés par des gorges. A cette phase de sédimentation succéda une longue période d’érosion en milieu continental, encore active de nos jours. Situés entre le Massif central et le Languedoc, le Larzac et le Causse Noir présentent l’affrontement climatique le plus violent en opposant les domaines méditerranéen, océanique et continental. Plus au nord, le Sauveterre et le Méjean enregistrent plus de trois mois de gel dans l’année et ont un climat montagnard. En ce qui concerne l’hydrographie, le réseau est rare et sinue entre les plateaux caussenards. L’eau s’infiltre rapidement dans la masse calcaire par des fissures et semble inexistante en surface. Stockée dans ces massifs karstiques, elle forme le principal réservoir qui alimente les rivières dans leur traversée des gorges (Tarn, Jonte, Dourbie). Cette alimentation devient même prépondérante à l’étiage, en période de sécheresse estivale. Toutefois, on enregistre une pluviométrie très importante sur les versants des monts (plus de 2300 mm/an en moyenne à l’Aigoual où la Jonte prend sa source, et plus de 4000 mm certaines années). A un détour du sentier, nous découvrons l’ermitage St Michel, qui est en réalité un vestige du château de Montorsier dont les pans de murs semblent suspendus à trois grands pitons rocheux qui plongent dans les gorges de la Jonte. Plusieurs échelles métalliques suspendues dans le vide sur 300 m de dénivelé permettent aux sportifs peu sensibles au vertige d’accéder à la terrasse sommitale. Point n’est besoin toutefois de risquer sa vie pour admirer la perspective sur le village du Rozier, le piédestal de Fontaneilles et les corniches du causse Méjean qui se dressent juste en face. – Photos : Araignée Micrommata ligurina (?) – Pinson (?) – Ci-dessous : La sieste du vautour fauve sur un piton détaché du causse –

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