Les mystères de Habas

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25 mars après-midi
CPIE Littoral basque : Maïder Campagne, Etienne + Cyrille Marlin, paysagiste + Peyo et Stéphanie du Conseil départemental

Le thème de cette sortie en a intrigué plus d’un, tant et si bien que Maïder a dû envoyer un second mail aux personnes inscrites pour qu’elles confirment leur participation, car la file d’attente s’allongeait. Dommage pour ceux qui ont eu tardivement l’information, il faudra qu’ils attendent une reprogrammation ultérieure ! Les visiteurs sont venus parfois de loin, Saint Palais, Saint Jean le Vieux, me semble-t-il, mais aussi tout simplement du BAB, car nombreux, moi la première, sont ceux qui ne se sont jamais rendus dans ce quartier éloigné. Nous nous trouvons au lieu-dit Moulin de Habas au Nord-Est de Bayonne, dans une zone protégée coincée entre l’autoroute  A63, la  RN117 et la limite départementale. Elle a été qualifiée en 1972 d’Espace Naturel Sensible (ENS). C’est la diversité de ses habitats qui lui a valu cette protection exceptionnelle, essentiellement des milieux boisés et également des barthes, îles et saligues. Une faible fraction (2%) de ses 93,6 hectares a été acquise par le département des Pyrénées atlantiques. 1972 a été une année charnière pour le département des Pyrénées atlantiques, puisque plusieurs sites ont ainsi été sauvegardés : le bois Guilhou au Boucau, la pineraie maritime du Pignada à Anglet (avec le bois du Lazaret en 1976), les landes d’Erretegia à Bidart et les landes de la Corniche à Urrugne. Notre visite se fait dans le cadre du “Programme ENS du mois” en partenariat avec le Centre Permanent d’Initiatives pour l’Environnement (CPIE) Littoral basque.

Nous garons les voitures au début du chemin du Moulin de Pey dont l’intersection avec la D817 est à l’opposé de Canopia, la nouvelle usine de traitement des déchets de l’agglomération BAB. Après avoir enfilé les bottes, nous avançons le long d’une prairie bordée d’arbres où paissent des chevaux de trait à la silhouette imposante, aux fortes pattes velues. Derrière une grille cadenassée, le château de Ségur(e), désaffecté, attend un repreneur depuis 2011. Il appartient en indivision à la famille de Bodinat qui l’a mis en vente pour la modique somme de 1 995 000 €. Sa surface habitable est de 1000 m², divisée en 20 pièces. L’agence immobilière a fait paraître l’annonce suivante : “A 10 minutes de Bayonne, à vendre domaine de 3,2 hectares comprenant un élégant château du XVIIIème entouré d’un très beau parc arboré, de prairies et de bois. Nombreuses annexes, granges, écuries, chapelle. Le château et ses dépendances nécessiteront une réhabilitation complète.” Une partie des terres a été vendue à la ville pour y construire l’hypermarché E. Leclerc. Près du portail, un magnifique chêne têtard arbore, sur un tronc énorme, une ramure immense qui s’est développée sans entraves depuis l’exode rural et la disparition des activités agricoles sur ces terres. Un peu plus loin, nous bifurquons pour pénétrer dans la ferme du Grand Bernardin, encore occupée par Jean Corrihons, 88 ans, qui nous dit que ses deux frères vivent en ville. Il est né dans cette ferme où son père était métayer. Dernier agriculteur encore en activité, il a pour tâche d’entretenir les terres actuelles du château. – Photos : Cheval de trait de race comtoise – Château de Ségur (photo agence immobilière) – Ci-dessous : Façade du château de Ségur –

Avant la guerre, 32 personnes vivaient sur les fermes, le moulin, le château… Maintenant, il n’y a plus qu’une ferme en activité, sur le “quartier du château de Ségur”. La métairie étant inférieure à 18 ha, le bail a pu être établi au nom de la fille de Jean Corrihons, Françoise, qui l’a contracté pour que son père élève des chevaux de trait de race comtoise pour le pacage, pas pour la boucherie. Le fermier vitupère contre le montant élevé des impôts : 45 €, rien que pour établir la carte d’identité de chacun des chevaux ! La ferme et le château ont été construits il y a 300 ans (aux alentours de 1700). C’est toujours la même famille qui les a détenus : la dernière vicomtesse vivait les six mois d’hiver dans ce château bayonnais et le reste du temps dans l’Indre. Elle avait quatre ou cinq personnes à son service. Plusieurs fermes étaient réparties sur les coteaux au nord de Bayonne et quelques moulins. L’ancienne ferme de Loustaounaou héberge désormais les équipements et services de proximité du quartier voisin du Séqué (550 logements et un EHPAD) nouvellement construit sur d’anciennes terres agricoles. Les bases de l’ancien moulin d’Arrousets, devenu un centre de loisirs pour les enfants, remontent au Moyen-Age. Le moulin de Bacheforès, selon le site d’Ardatza-Arroudet (Les Amis des Moulins), est l’un des derniers moulins à marée de Bayonne. L’origine de son nom pourrait être « baisha », “vallée, bas-fond”, que l’on retrouve dans « bache » (H. Iglésias). On lis dans les archives, de nombreuses fois, différentes orthographes du nom, “Basseforès” ou “Basseforest”, ce qui semble étayer cette hypothèse. De plus, la propriété se trouve en contrebas d’une colline. On ne peut pas écarter non plus l’hypothèse de « basa » qui, en basque, signifie « sauvage ». Il est vrai que l’endroit est resté longtemps sous la végétation avant que le meunier actuel ne rachète la propriété et ne prenne sa débroussailleuse ! – Photo : Annexe du château de Ségur à droite de l’entrée –

Ce moulin, situé sur la rive droite de l’Adour, a été répertorié sur la carte de Cassini entre 1750 et 1789, mais il fut construit en 1642 par l’avocat Jean de Romatet. En cours de restauration (mais il ne se visite pas), il comporte toujours ses trois paires de meules à grains, entraînées par des roues à augets horizontales. L’étang de 2 ha se remplit à marée montante et se vide lors de l’ouverture de ses vannes en entraînant les meules à marée descendante. Quant au moulin de Habas, son nom est issu du latin (faba, la fève, fab(a)are, le champ planté de fèves) et du gascon (habe ou haba, les grosses fèves ou les haricots). D’après l’historien Edouard Ducéré, ce moulin était déjà cité dans les archives de la ville de 1594. Il est aussi mentionné dans l’inventaire des archives anciennes, aux XVIIe et XVIIIe siècles, lors d’affaires dépendant de la juridiction de Saint-Etienne d’Arribe-Labourd. Le patronyme Habas était porté par des écuyers, des jurats et des échevins bayonnais au XVIe siècle. Il y avait aussi le moulin d’Esbouc, du Boucau, qui date sans doute des années 1650. Sur des documents, on peut lire que le meunier en titre du moulin d’Esbouc en 1677 était le nommé Pierre de Laugier avec sa femme Jeanne de Laborde, selon une transaction notariale faite en 1679. – La société des sciences et des lettres de Bayonne et du Bas-Adour possède un livre qui traite de l’histoire des moulins de Bayonne de 1296 à nos jours. – Dans la grange de la ferme du Grand Bernardin, un générateur est relié à un égrainoir à maïs et une scie encore en état de marche. Jean Corrihons est un des derniers habitants à ne pas être alimenté en eau potable par le réseau qui ne dessert pas ce quartier : il tire l’eau du puits avec une pompe. Par contre, il a eu un contrôle pour la fosse septique et il se plaint d’avoir à payer la taxe d’assainissement (20 €/an). Avant, nous dit-il, c’était un cheval qui actionnait la pompe du puits pour desservir en eau le château et le lavoir. Quand elle s’enclenchait, le bruit faisait broncher et cabrer le cheval, s’il n’était pas habitué. Pendant la dernière tempête, un gros arbre est tombé sur le puits et a endommagé l’abri . – Photos : Arbre-têtard – Puits de Ségur – Abreuvoir et fontaine de Ségur –

Toute cette ancienne ceinture maraîchère en limite de Tarnos et au nord de Bayonne est encore préservée, mais elle subit de fortes pressions immobilières. Afin d’assurer sa protection, elle a été intégrée dans la trame verte et bleue du réseau aquitain pour la continuité écologique. Au niveau européen, la France est le 19ème pays à mettre en place un réseau écologique à l’échelle de son territoire. Certains pays comme les Pays-Bas, la Lituanie ou l’Estonie ont commencé à y travailler dès les années 1970. En 1995, les membres du conseil de l’Europe, dont la France, ont signé la stratégie paneuropéenne pour la diversité biologique et paysagère, visant notamment à la création du réseau écologique paneuropéen. Toutefois, alors qu’elles étaient incluses dans la Trame verte et bleue, les pépinières Maymou situées entre l’ENS du Habas et les barrières d’immeubles de la ZUP se sont vues amputées d’une fraction de leurs terres pour la construction de l’usine de traitement des déchets Canopia : cette protection est donc précaire… Nos accompagnateurs Peyo et Stéphanie, membres du Conseil départemental, nous expliquent en quoi consiste le dispositif des Espaces Naturels Sensibles auquel, pour l’aulnaie-chênaie de Habas, est venue se superposer la Trame verte et bleue. Le département ne possède que 2% de l’ENS, mais il a la compétence pour acquérir les terrains au fur et à mesure de leur mise en vente à l’intérieur du périmètre de l’ENS. Le but est de les protéger, puis de les entretenir, les gérer et y faire venir le public (ici seulement sur 10% du territoire, soit 9 ha). Il négocie avec les propriétaires pour récupérer la partie naturelle inconstructible, avec éventuellement l’aide financière du Conservatoire du littoral et de la commune : ainsi, les ventes sont bloquées, car il y a priorité à la préemption. Dans le cas du château de Ségur, l’indivision familiale a dû établir une “D.A.”, Déclaration d’intention d’aliéner, puis elle a fait estimer la propriété par les Domaines, et elle a franchi encore d’autres étapes. Toutefois, le département a une marge de négociation très réduite. – Photos : Ferme du Grand Bernardin – Jean Corrihons, son frère et son voisin Louis Dordezon – Egraineuse et scie entraînées par une motopompe –

L’Espace naturel sensible – en France – a été institué légalement en 1976 comme espace « dont le caractère naturel est menacé et rendu vulnérable, actuellement ou potentiellement, soit en raison de la pression urbaine ou du développement des activités économiques ou de loisirs, soit en raison d’un intérêt particulier eu égard à la qualité du site ou aux caractéristiques des espèces végétales ou animales qui s’y trouvent »Les ENS font suite aux « périmètres sensibles » créés par décret en 1959 pour tenter de limiter l’urbanisation sauvage du littoral Provence – Côte d’Azur, sans grand résultat. C’est un outil de protection des espaces naturels par leur acquisition foncière ou par la signature de conventions avec les propriétaires privés ou publics; il a été mis en place dans le droit français et il est régi par le code de l’urbanisme. Le département peut instituer, par délibération du conseil général, une part départementale de la taxe d’aménagement destinée à financer les espaces naturels sensibles. Ces espaces sont protégés pour être ouverts au public, mais on admet que la surfréquentation ne doit pas mettre en péril leur fonction de protection. Ils peuvent donc être fermés à certaines périodes de l’année ou accessibles sur rendez-vous, en visite guidée. Certaines parties peuvent être clôturées pour les besoins d’une gestion restauratoire par pâturage. Cette politique est marquée par sa double origine « urbanisme / environnement » et par la double préoccupation d’offrir des espaces récréatifs et de protéger et gérer la nature. En 2011, après plus de 25 ans d’expérience, les 170 000 hectares d’ENS contribuent à l’accès pour tous à la nature, par la préservation d’habitats naturels ou semi-naturels (terrils, carrières par exemple), des paysages et de la biodiversité. Indirectement, ils contribuent aussi au développement local et touristique. La maîtrise foncière des territoires a pour objectif prioritaire de contribuer à la conservation du patrimoine naturel ou paysager, mais étant négociée aux échelles locales elle n’est pas toujours le reflet des priorités écologiques. Ce sont souvent les zones délaissées et de moindre valeur foncière qui sont acquises, protégées et mises en valeur, plus qu’un réseau écologique cohérent. Les réseaux des réserves naturelles nationales, Natura 2000 et des réserves naturelles régionales peuvent, avec les mêmes limites, compléter celui des sites ENS. – Photos : Détail de l’épais mur de la ferme – Ci-dessous, étang de Pey –

C’est une chance pour nous d’être reçus par ces paysans en activité comme Jean Corrihons ou retraités comme son frère ou son voisin Louis Dordezon qui habite à l’ouest du château. Devant la ferme et pendant notre promenade, ils nous font part de quelques anecdotes du passé, ainsi que de leur regard sur l’évolution actuelle du paysage. Nous sommes en pays gascon, Jean Corrihons ne le précise même pas, tant cela lui paraît évident lorsqu’il nous dit qu’il connaît le patois. Une ombellifère sur le sentier herbeux est ainsi appelée “escarabille” ; j’ai trouvé sur Internet le terme “escarbilhat”, vif, enjoué, qui qualifie le caractère gascon, au contraire du normand à la parole traînante, mais cela ne me donne pas d’indice sur l’identité de cette plante. Il attribue à une pollution engendrée par l’autoroute la prolifération anormale de nénuphars dans un étang voisin. Autrefois, chemins, fossés, ruisseaux, murets étaient entretenus par les paysans qui avaient chacun un secteur déterminé. Désormais, les ronces envahissent les haies, tandis que les fossés, les ruisseaux et les lacs se comblent, et les pierres se disjoignent. Bien qu’il ait prévenu quelqu’un du conseil départemental, nul n’est venu conforter le petit barrage de terre et de pierre de l’étang de Pey. Cela n’a pas raté : avec les crues, l’eau s’est frayée un chemin en contournant le muret, la terre a été emportée, le seuil s’est raviné. Cette négligence est peut-être à imputer à la double appartenance administrative de ce lieu : cette rive du lac de retenue est dans les Pyrénées atlantiques, mais le moulin et l’étang sont dans les Landes, sur la commune de Tarnos ! Comme on n’a pas demandé la permission de visiter ce moulin, nous ne pouvons le distinguer que de loin, à travers les branchages d’un bosquet, car il est sur une propriété privée. En remontant vers la ferme, nous admirons une prairie constellée de jonquilles et de cardamines des prés. – Photo : Petit barrage érodé par les crues –

Nos guides font chorus et ils soulignent l’importance de la campagne habitée qui, sinon, s’ensauvage par manque d’entretien. En effet, toute cette organisation rurale est révolue depuis la dernière guerre. Après quoi, des coupes rases de tous les arbres (vergnes) ont été opérées pour fournir la papeterie, livrant les berges à la force des crues qui se sont déployées sans entraves. Autrefois, les paysans pratiquaient la chasse à la bécasse, au canard, à la palombe, au râle gris et au râle roux (un genre de cailles), avec le chien. Maintenant, c’est devenu une réserve de chasse, Jean Corrihons n’a plus de chien et son frère a pris son dernier permis l’an dernier. Il se souvient que les canes pondaient en haut des platanes plantés sur la rive de l’étang de Pey. Sitôt nés, les petits se laissaient tomber à l’eau depuis une branche en surplomb et se mettaient immédiatement à nager. On nous signale qu’un râle d’eau, sur la berge, émet un cri semblable à celui d’un porc qu’on égorge. Jean Corrihons nous relate son accident de tracteur : il est resté coincé huit heures dessous avant d’être dégagé et emmené à l’hôpital où il a subi une grosse opération pour soigner son bras gravement blessé ! C’est qu’avant, les tracteurs étaient sans arceaux de protection… Ses six chevaux de trait entretiennent aujourd’hui le tour du château et il continue à cultiver le maïs avec un tracteur plus moderne et plus sûr (88 ans, mais bon pied, bon oeil !) pour nourrir sa trentaine de volailles. Petit détail qu’il se plait à nous rapporter : il tue encore le cochon sur place (c’est interdit, mais toléré pour la consommation familiale). Il a le chauffage central au bois et consomme 5 à 6 stères par an – quand sa femme était malade, il fallait 10 à 15 stères. Autrefois, il chauffait toute la maison avec la cuisinière (garantie 3 ans et toujours fonctionnelle depuis 17 ans). Il coupe encore son bois lui-même en se juchant sur le tracteur : il arrive ainsi à mi-hauteur des platanes qu’il élague. Désormais il a une cuisinière électrique et il s’est équipé de cinq à six radiateurs, pour avoir un peu plus de confort. – Photos : Arbre envahi par le gui – Narcisse jaune et cardamine des prés –

Cyril Marlin, paysagiste, a participé au diagnostic écologique et paysager demandé en 2004 par le Conseil général des Pyrénées-Atlantiques qui demandait de confirmer ou d’infirmer la pertinence de la mise en place d’un périmètre de préemption. Il nous présente une rétrospective sur l’évolution du paysage où l’on peut discerner trois strates qui se superposent. Au XVIe siècle, il y avait très peu de forêt, la campagne était entièrement exploitée pour l’agriculture et l’élevage. Au XVIIIe siècle, avec l’arrivée du château, la campagne a été aménagée en jardin paysager ; des arbres d’agrément ont été introduits, séquoias, tulipiers de Virginie, cyprès chauves, et ils ont été placés pour offrir au promeneur des perspectives agréables. C’était la naissance du pittoresque, un mouvement d’idées qui est à l’origine du souci de la préservation des sites : le paysage était comparé à une peinture, souvent, un moulin était mis en valeur par quelques arbres et un cheminement de promenade venait s’ajouter aux chemins agricoles. Au XXIe siècle, une troisième campagne apparaît, dans laquelle l’envahissement par la végétation sauvage d’une partie des espaces autrefois dédiés à l’agriculture est vu par le naturaliste comme un accroissement de la biodiversité. On relève la présence par exemple de l’orchis de Fuchs, on laisse l’aulnaie-frênaie prospérer dans la zone humide, l’érable sycomore et le chêne poussent sur les collines et les plantes d’importation des pépinières Maymou disséminent leurs graines de palmiers, de bananiers et de bambous qui posent aux aménageurs un problème d’équilibre à trouver face à ces invasives étrangères. Les traces de ces trois styles de paysage se superposent : dans les bas-fonds marécageux, les touradons de carex sont le résultat de fauches successives, les platanes têtards celui des coupes hivernales, les vieux chemins en creux celui du passage des charrues, charrettes et troupeaux. Suite à la désaffection des campagnes et à l’exode rural, des plantes pionnières marquent l’emplacement d’anciennes décharges ou zones de remblais, des plantes étrangères particulièrement bien acclimatées comme l’herbe de la pampa envahissent des sites fragilisés. De petites stations de renouée du Japon ont été très vite éradiquées de l’ENS du moulin de Habas. Ces invasives sont la deuxième cause de réduction de la biodiversité du monde. La première cause, c’est la disparition des habitats. – Photos : Cyril Marlin montre les photos des éléments remarquables de l’ENS Moulin de Habas – Fougère (Doradille à feuilles en coin, Asplenium cuneifolium ?) –

Voici un aperçu de cette vision du paysage telle que la concevait “l’homme sensible” du XVIIIe siècle et ainsi qu’elle est décrite dans le livre de René-Louis de Girardin publié en 1775, “De la composition des paysages ou Des moyens d’embellir la Nature autour des habitations, en joignant l’agréable à l’utile”.

Principes (extrait du chapitre 1) : “La Peinture et la Poésie ont pour objet de présenter les plus beaux effets de la nature ; l’art de la bien disposer, de l’embellir, ou de la bien choisir, ayant le même but, doit par conséquent employer les mêmes moyens. Or, c’est uniquement dans l’effet pittoresque qu’on doit chercher la manière de disposer avec avantage tous les objets qui sont destinés à plaire aux yeux, car l’effet pittoresque consiste précisément dans le choix des formes les plus agréables, dans l’élégance des contours, dans la dégradation de la perspective ; il consiste à donner, par un contraste bien ménagé d’ombre et de lumière, de la saillie, du relief à tous les objets, et à y répandre les charmes de la variété en les faisant voir sous plusieurs jours, sous plusieurs faces et sous plusieurs formes ; comme aussi dans la belle harmonie des couleurs et surtout dans cette heureuse négligence qui est le caractère distinctif de la nature et des grâces. Ce n’est donc ni en Architecte, ni en Jardinier, c’est en Poète et en Peintre qu’il faut composer des paysages, afin d’intéresser tout à la fois l’œil et l’esprit.” – Photo : Un parterre de narcisses sur le flanc d’un vallon –

De l’ensemble (extrait du chapitre 2) : “L’effet pittoresque et la belle nature ne peuvent avoir qu’un même principe, puisque l’un est l’original et l’autre la copie. Or, ce principe, c’est que tout soit ensemble, et que tout soit bien lié. Toute discordance dans la perspective, ainsi que dans l’harmonie des couleurs, n’est pas plus supportable dans le tableau “sur le terrain” que “sur la toile”. Lorsque vous cesserez, par les longues lignes droites et la triste clôture de vos murailles de charmille, de vous priver de la vue du ciel et de la terre, c’est alors que vous verrez déployer dans toute sa majesté la voûte azurée des cieux, les brillants phénomènes de la lumière viendront sans cesse embellir le spectacle… Chaque image variera tous les tons de couleurs du tableau, et si les rayons du soleil, par une opposition plus sensible de l’ombre et de la lumière, viennent jeter un nouveau piquant sur les teintes de la verdure, on se sent aussitôt entraîné dans une promenade où rien n’offre l’idée de la prison, où ce qu’on voit engage sans cesse et prévient favorablement ce qu’on ne voit pas. Si, dans une situation d’une beauté pittoresque où la nature développe sans gêne toutes ses grâces, au charme que les yeux éprouvent par l’effet d’un tel paysage se joignent encore d’autres émotions qui opèrent en même temps sur le reste de nos sens, telles que l’odeur fraîche de l’herbe nouvelle ou de la fleur printanière qu’épanouit l’électricité vivifiante d’une pluie chaude, telles que le touchant murmure des fontaines qui rajeunissent la verdure ou les concerts amoureux des oiseaux du bocage, alors l’ouïe et l’odorat, moins prompts que la vue à saisir les objets, mais aussi moins distraits et plus profondément affectés, concourent puissamment à faire passer à notre âme une impression d’une volupté douce et touchante ; et moins elle se trouvera isolée de cet effet intéressant par des occasions de distraction, plus la situation et le paysage sera solitaire, et plus l’impression que recevra notre âme sera forte et profonde.” – Illustration : Paysage campagnard –

Dans le même esprit, Cyril Marlin photographie le paysage et reconstitue le cheminement de “l’homme sensible” autour du château de Ségur. “Suivons le parcours sensible de quelqu’un qui part de la ferme Grand-Bernardin pour rejoindre la terrasse du château Ségur. Par-dessus le toit de la ferme, il peut voir le château et les grands arbres du jardin autour du château. Il y a deux siècles, l’activité agricole des métayers faisait partie intégrante du parc du château. La nature agricole, au-delà du fonctionnement du territoire et de son entretien régulier, était la “deuxième nature” mise en scène par une promenade dans le parc. L’activité agricole a donc une valeur patrimoniale ici. Sous trois grands hêtres, il peut voir “la machine de Ségur”, le premier puits qui servait à alimenter le château, grâce à un mécanisme actionné par un cheval à l’abri d’une toiture : il tournait autour d’un axe pour remonter l’eau. M. Corrihons raconte que le cheval a depuis longtemps disparu, mais que les Allemands puisaient l’eau en remontant le seau à la force des bras pendant la guerre. Un réseau de chemins discrets plonge “l’homme sensible” dans le sein de la nature. En empruntant les chemins près de l’étang ou vers la prairie, il peut voir les platanes taillés en têtard pour en exploiter le bois. La quantité des têtards est si grande dans cette campagne qu’ils sont aujourd’hui comme des statues vivantes ou des alignements archéologiques. Ils servent de repères au cours de la promenade. Autour de la ferme, il passe devant de petites constructions : un silo de maïs, un abreuvoir et une fontaine. Puis il traverse le champ de Jean Corrihons. Le sens dominant est la vue. Si la campagne lui semble une campagne agricole classique, il se rend rapidement compte, en écoutant Jean Corrihons et au fur et à mesure qu’il croise les anciennes installations hydrauliques du château, que l’activité agricole est ici le vestige d’une organisation ancienne. L’ordre visuel dans lequel il se trouve a 300 ans et n’a pas été beaucoup modifié… Toute la zone est un jeu de perception des profondeurs et d’estompage des limites. Le relief et l’eau façonnent des scènes qu’il découvre les unes après les autres. Le Moulin de Pey, signe d’une activité ancienne, au bord de l’étang, finit d’accentuer l’image pittoresque du lieu. S’il continue et descend le long d’une lisière d’une nouvelle prairie en pente, il peut trouver un passage qui le mènera au moulin et à l’étang de Habas, également sur les terres du château. Au bout d’un chemin abandonné, il peut rencontrer une des nombreuses petites constructions désaffectées de la zone : un lavoir, ou l’ancienne fosse à fumier de cheval de la citadelle, ou un autre chemin abandonné, ou des osmondes au pied des têtards d’aulnes perdus dans la forêt… Il chemine dans un sous-bois de hêtres et de châtaigniers. Plus loin, chénopodes et fougères aigles poussent sous les hêtres et les pins. Sans s’en apercevoir, son expérience de la campagne est la même, à ce moment-là, que celle de “l’homme sensible” du 18ème siècle qui transformait des bouts de campagne agricole en parcs paysagers. “ – Illustration : Fragonard, la balançoire –

Les tableaux que Cyril Marlin place en regard des photos montrent que cette nouvelle perception du paysage, la recherche du pittoresque dans la nature, était répandue dans toute l’Europe. Il choisit par exemple une peinture de Frédéric Frégévise, “Le lac Léman vu du domaine de Tournay à Pregny” (Genève, musée d’art et d’histoire), une autre de Jean-Marie Morel, “Parc Monceau, fenaison” ou encore d’Alexandre de Laborde (1808), “Le moulin dans le parc de Brunehaut” et “Le château de Jancy du côté des jardins”. En Angleterre même, une région appelée “the Leasowes” (pâturages frustes) possède un parc inscrit au grade I du registre des parcs et jardins de l’Héritage anglais. Il héberge aujourd’hui le Club de Golf Halesowen. Développé entre 1743 et 1763 par le poète William Shenstone comme une ferme ornée, ce jardin est l’un des exemples précoces les plus admirés du jardin anglais. Son importance réside dans sa simplicité et son incontournable apparence rurale. Thomas Whately, dans ses « Observations sur la conception moderne du jardin » écrit en 1770 : « … les champs cultivés et l’agriculture ont aussi leurs grandes beautés particulières. Les bois et les eaux s’y présentent de mille manières différentes ; nous pouvons étendre ou diviser les enclos, et leur donner les formes et les limites qui nous plaisent ; chaque enclos particulier peut devenir un lieu très agréable, et tous ensemble composer une des plus belles perspectives… les décorations se répandent sur toutes les parties de l’ensemble par la manière ingénieuse dont elles ont été disposées le long des côtés d’un chemin qui environne entièrement les pâturages… ainsi le jardin consiste dans le chemin et le reste est la ferme. » – Illustration : François Boucher, Le Pont, 1751 –

En ce qui concerne le troisième stade actuel du paysage, Peyo et Stéphanie, les représentants du Conseil départemental, nous expliquent qu’ils font appel à la collaboration de la MIFEN (Maison d’Initiation à la Faune et aux Espaces Naturels) et des agriculteurs pour conserver une mosaïque d’habitats. Le lendemain de notre visite, le propriétaire de la Calèche enchantée de Lahonce doit amener ses chevaux qui vont entretenir une prairie en la pâturant. Il doit respecter le cahier des charges de ne pas introduire plus de deux chevaux afin de laisser des papillons comme le cuivré des marais pondre sur la laîche (Rumex). Des actions de suivis, comptages et inventaires sont entreprises pour contrôler la gestion sur le domaine public. Des actions de sensibilisation sont effectuées en direction des riverains voisins privés pour qu’ils évoluent dans leurs pratiques et améliorent la biodiversité sur leurs terres. Craignant une intrusion intempestive et massive sur leur propriété, ces derniers ne veulent pas accorder de droit de passage au public. De toute façon, la quiétude est nécessaire pour les animaux et les milieux naturels ne supportent pas un piétinement excessif. – Photo : Moulin de Habas –

Nous reprenons la voiture et passons devant le moulin de Habas, désaffecté et inhabité, dont l’étang est en cours d’atterrissement à cause de son envahissement par la jussie. Cette plante ne pousse pas s’il y a trop d’eau, elle est donc le signe d’un manque d’entretien. L’étang se comble et n’est plus mis en assec régulièrement, comme cela se pratiquait auparavant. Il était alors creusé et l’on évacuait la vase accumulée. Après avoir traversé les nouveaux quartiers d’immeubles d’Habas la Plaine, nous nous enfonçons de nouveau dans la campagne et garons les voitures au bout de l’impasse Laduché près des serres municipales récemment déplacées de leur ancien site de Caradoc vers celui de Bellecave. Nous descendons parallèlement au large chemin creux en cours de restauration, emprunté autrefois par le bétail et les charrettes. Il faut enlever, paraît-il, l’épaisse bordure de laurier-sauce d’origine ornementale qui l’étouffe et s’apprête à l’envahir. Cet arbuste de 2 à 6 m, mais qui peut atteindre 15 m de haut, est une relique des forêts qui couvraient à l’origine la plus grande partie du bassin méditerranéen, à une époque où régnait un climat plus humide. Avec l’assèchement de la mer Méditerranée durant le Pliocène, les forêts de lauriers sauce ont peu à peu été remplacées par des plantes plus adaptées à des milieux secs. La plupart des dernières forêts de lauriers sauces ont disparu il y a environ 10 000 ans.  Quelques-unes subsistent dans les montagnes du sud de la Turquie, au nord de la Syrie, le sud de l’Espagne, le centre-nord du Portugal, le nord du Maroc, dans les îles Canaries et à Madère. Manifestement, le climat actuel du Pays basque, doux et humide, lui convient à merveille et je dois lutter dans mon propre jardin à Anglet pour limiter la prolifération de cet arbuste. – Photo : La forêt envahit les marges inondées de l’étang de Habas-

Le sentier forestier débouche sur une vaste clairière où croît en bordure l’angélique et la prêle (queue de renard). Un couple descend du versant qui nous fait face : André, le père de Roger Lalanne, est le premier voisin. Le père de Louis Dordezon traverse la prairie et vient nous rejoindre. Ici vivent chevreuils et sangliers, le pré est pâturé par deux chevaux pour l’entretenir. Autrefois, ce fond de vallée était aménagé en cressonnières dont les revenus hivernaux alternaient avec ceux procurés par l’élevage de brebis durant l’été. Maintenant, les ruisseaux sont pollués, les rigoles ont été comblées et des fossés de drainage creusés en lisière de bois pour permettre à l’herbe de croître. Au-delà d’un bosquet s’étend un grand lac artificiel de retenue construit dans les années 1980 (le repère temporel, ce sont les grandes inondations qui ont sévi à Ustaritz). Il servait de réserve d’eau pour irriguer le maïs. Renseignements pris, je lis que la Nive a effectivement connu de grandes crues en décembre 1980 et qu’il y a eu également de très fortes inondations en Pays basque en 1983. Le barrage de cet étang a été rompu et il a fallu refaire le moine. Nous sommes dans un coin à champignons, à châtaignes, à bécasses, vaches et chevaux. On y chasse quelques oiseaux migrateurs (au milieu du champ qui s’étend sur la colline au-dessus se dresse une cabane à alouettes). Roger Lalanne est artisan charpentier, son père André faisait du maraîchage. Puis il a cultivé du maïs en complément pour nourrir les bêtes, mais il a remplacé cette culture par une prairie fauchée, car le champ était sans arrêt saccagé par les pluies hivernales. Sur la propriété privée contiguë de M. Dordezon a été créé en collaboration avec l’Inra un arboretum scientifique pour déceler le changement climatique : 800 arbres de 40 espèces y croissent, dont quatre sortes de chênes (liste des taxons RNSA en page 30 du rapport d’activité du groupement de recherche). Beaucoup d’arbres sont encore très petits, alors que les pins, de même que les acacias, ont poussé très vite. C’est encore trop tôt pour connaître le résultat. Il y a d’autres arboretums disséminés en France qui servent également d’observatoire (cela vaut mieux, soupire M. Dordezon, que des immeubles ou une route “pour désenclaver le port de Bayonne”!). – Photos : Prêle – Clairière pâturée par des chevaux – Schéma ci-dessous : Répartition des sites d’observation du réseau professionnel –

Depuis le début de l’après-midi, les agriculteurs qui nous accompagnent ont fait plusieurs fois allusion à une anomalie de la PAC (Politique Agricole Commune) qui leur est restée en travers de la gorge : pour un arbre dans un champ, on leur a retiré 50 m² dit l’un, 100 m² dit l’autre, de surface utile, alors que le bétail apprécie de s’abriter à l’ombre de ce chêne. Depuis le ciel, l’administration surveille l’occupation des terres. Toute la végétation sauvage et les lacs sont retirés de la surface de l’exploitation et viennent en déduction pour le calcul de la subvention. Pour toucher plus d’argent, il faut enlever de la biodiversité ! Les paysans sont obligés d’accepter cela pour toucher les aides compensatoires, sinon l’exploitation ne serait pas viable, nous disent-ils. Les visites de contrôle sont réalisées par l’ASP (Agence de service de paiement), premier organisme payeur européen. Sur les campagnes d’aides de la PAC 2008 – 2012, la France s’est vu reprocher par la Commission européenne sa définition des surfaces éligibles aux aides, avec à la clé une «correction financière» de 1,1 milliard d’euros. Le Ministre de l’agriculture a demandé aux chambres départementales d’agriculture de se mobiliser pour informer les agriculteurs et aider ceux qui souhaiteraient modifier leur déclaration. Pour les contrôles de surfaces, environ 70 % se font par télédétection. Un taux élevé de dossiers est accepté dans le cadre de ce contrôle administratif. La procédure est donc transparente pour les exploitants. Les visites de terrain n’ont uniquement lieu qu’en cas d’anomalies sur le dossier, seulement sur les parcelles qui présentent une irrégularité. Je lis sur Internet que, pour les éleveurs, la PAC accordait jusqu’en 2014 des primes à la surface globale, mais depuis 2015, seules certaines parties de ces surfaces sont éligibles aux aides. Les zones empierrées, sols nus, forêts, larges haies et autres mares ou cours d’eau doivent être déduits de la surface à aider. Les agriculteurs effectuent leur déclaration sur la base de photographies aériennes fournies par l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière). Pourtant, je vois par ailleurs que la PAC reformulée pour la période 2015-2020 dédie 30% des aides directes au “verdissement”, soit la création de surfaces d’intérêt écologique (SIE), le maintien de prairies permanentes et la diversité des cultures. La SIE doit atteindre 5% de la surface de terre arable (auparavant 4 % de la surface agricole totale, comprenant prairies et vergers). Cette surface de 5% devient obligatoire pour toute exploitation de plus de 15 ha de terre arable. Les éléments constituant la SIE doivent être situés sur les terres arables ou leur être directement attenants. – Photos : Cabane à alouettes – Jeunes conifères de l’arboretum – Ci-dessous : Entre maïs et forêt, un arboretum scientifique clôturé –

Alors que nous traversons une prairie, l’un de nos guides nous raconte qu’à la fin de la seconde guerre mondiale les Allemands, pour leurrer les aviateurs américains, avaient coupé les pins des voisins pour simuler la présence d’abris contenant des canons anti-aériens. Au sud du château, une route goudronnée donnait accès aux baraquements à munitions. Juste avant la retraite, ils les firent exploser, et désormais plus rien ne pousse à cet emplacement (peut-être à cause de la présence d’un combiné de plomb/antimoine/arsenic et de mercure dans le sol ?). Nous levons les yeux pour observer dans le ciel le vol en V de grands cormorans : Maïté se souvient qu’une personne d’un groupe qu’elle accompagnait il y a quelque temps lui soutenait “mordicus” qu’il s’agissait de grues ! Mais il faut savoir que cette disposition aérodynamique en vol est également adoptée par des oies, des canards… et des avions de chasse. De loin en loin, l’herbe est recouverte par un tapis de carrière noir où figure l’avertissement “Défense de toucher”. C’est le subterfuge qu’ont trouvé les naturalistes pour faire l’inventaire des serpents qui aiment s’abriter dessous. Au moins trois espèces ont ainsi été cataloguées : la couleuvre d’Esculape, la couleuvre verte et jaune, la coronelle… La diversité d’habitats de l’ENS Moulin de Habas héberge ainsi une diversité d’espèces et l’on constate que les zones de transition (écotones) sont particulièrement riches. Nos mentors nous relatent que beaucoup de chevreuils et de sangliers pourchassés par les chasseurs fuient les Landes pour se réfugier près des habitations. Ils traversent la route nationale près de Canopia et du moulin de Habas et butent sur la ZUP. Les gestionnaires envisagent donc de clôturer pour éviter leur intrusion en ville. Les battues des chasseurs sont, nous dit-on, rendues nécessaires pour réguler leur population. Je suggère de rétablir la biodiversité totale en permettant la réintroduction du loup, mais cette éventualité semble inconcevable à tous mes compagnons de balade et la conversation glisse vers un sujet moins dérangeant. Un chêne-liège, solitaire, pousse au sein du bosquet de chênes pédonculés. A-t-il été planté par un ancien propriétaire, ou bien par un écureuil ? Dans une pente, nous remarquons que le terrain a été bouleversé par ses occupants : ce sont des blaireaux qui creusent de larges ouvertures donnant accès à leurs terriers. – Photos : Dans l’arboretum scientifique, 40 espèces d’arbres serviront d’indicateur climatique – Terrier de blaireau –

Tout en bas, nous cheminons d’une touffe d’herbe à l’autre pour éviter de patauger et de glisser dans la boue : dans cette zone humide poussent l’aulne glutineux, des touradons de carex (laîches), des fougères luxuriantes. Souvent inondées, ces plantes favorisent l’épuration des eaux. Quelqu’un avance que l’achat de ce site aurait été financé par Ikea en compensation du remblaiement de la zone humide d’Ametzondo qui a permis l’implantation de cette grande surface commerciale. Toutefois, après enquête sur la Toile, je lis qu’il n’en est rien. Les deux sites compensatoires envisagés et mentionnés dans les documents publiés sont celui de Briscous (52,62 ha), localisé dans le lit majeur de l’Adour, et celui des barthes de l’Urdains (30,4 ha), propriété de la CABAB en liaison avec la Nive. Quant à Canopia, le bosquet détruit a été compensé par un programme de reboisement du jardin de Trouillet dans le quartier d’Arrousets de Bayonne, complété par l’aménagement du bois d’Arrousets derrière le centre de loisirs, soit une surface de 4,6 ha au total. Dans ce marais de l’ENS du moulin de Habas, on trouve par exemple la grenouille agile (Rana dalmatina – Bonaparte, 1840). C’est l’une des quatre espèces, très similaires de visu, de grenouilles brunes indigènes en Europe centrale. Ne mesurant pas plus de 75 mm de long, elle est nettement plus petite que la grenouille rousse, mais cependant un peu plus grande que la grenouille agile d’Italie et la grenouille des champs. Les mâles sont plus petits que les femelles. Ce sont ses très longues pattes postérieures qui lui ont valu ce qualificatif et lui permettent de faire des sauts impressionnants. Nous franchissons une clôture Napoléon. Elle est formée d’une butte construite par creusement d’une rigole parallèlement à un ruisseau situé à un mètre de la butte. Elle marque la limite de propriété entre deux voisins. – Photos : Laîche – Grenouille agile –

À la fin du XVIIIe siècle, les géomètres du Tillet de Villars et Bernard Lamy (1640-1715) écrivent un Précis d’un projet d’établissement du cadastre dans le royaume et soulignent la nécessité d’élaborer un cadastre national. Sous l’Ancien Régime, des édits royaux organisent la corporation des “arpenteurs jurés”. Plus tard, le cadastre parcellaire unique et centralisé est créé par Napoléon en septembre 1807 et le gouvernement de l’Empire crée enfin un corps de géomètres-arpenteurs rattachés à la fonction publique. Voici ce que Napoléon déclare en juillet 1807 à son ministre du Trésor, Mollien, alors que l’échec du cadastre par masses de culture est patent :

“Les demi-mesures font toujours perdre du temps et de l’argent. Le seul moyen de sortir d’embarras est de faire procéder sur le champ au dénombrement général des terres, dans toutes les communes de l’Empire, avec arpentage et évaluation de chaque parcelle de propriété. Un bon cadastre parcellaire sera le complément de mon code, en ce qui concerne la possession du sol. Il faut que les plans soient assez exacts et assez développés pour servir à fixer les limites de propriété et empêcher les procès.” – Illustration : Le triomphe des armées françaises (Monsalby, 1797) –

L’Empereur place d’emblée la barre très haut : le cadastre doit être le complément du Code Civil et doit constituer la garantie de la propriété individuelle. On rapporte aussi ces propos de l’Empereur : “Ce qui caractérise le mieux le droit de propriété, c’est la possession paisible et avouée. Il faut que le cadastre se borne à constater cette possession. Mon code fera le reste, et à la seconde génération, il n’y aura plus de procès pour contestation de limites.” La loi de finances du 15 septembre 1807 est à l’origine du cadastre parcellaire français, appelé Cadastre Napoléonien ou encore Ancien Cadastre, et qui est à la base de notre cadastre français contemporain. Dans ce cadastre parcellaire, on ne distingue plus seulement les terrains d’après leur nature de culture, mais on prend en considération la personne des propriétaires dans la mensuration parcellaire. Dans son exposé des motifs de la loi, Gaudin, duc de Gaëte et ministre des Finances précise les objectifs :

“Mesurer sur une étendue de plus de quarante mille lieues carrées, plus de cent millions de parcelles ou de propriétés séparées, confectionner pour chaque commune un plan en feuilles d’atlas où sont reportées ces cent millions de parcelles, les classer toutes d’après le degré de fertilité du sol, évaluer le produit net de chacune d’elles; réunir ensuite sous le nom de chaque propriétaire les parcelles éparses qui lui appartiennent, déterminer par la réunion de leurs produits son revenu total, et faire de ces revenus un allivrement qui sera désormais la base immuable de son imposition…” – Illustration : Organisation d’une équipe de géomètre ou arpenteur pour un relevé Dupain de Montesson (1766), La science de l’arpenteur dans toute son étendue –

Comment procède-t-on concrètement ? Le croquiseur est chargé de dessiner un plan approximatif du terrain. C’est lui qui décide du placement des piquets. Les dessins exécutés sur le vif – et sur papier bulle – s’appellent des “minutes” qui sont retravaillées et recalquées. L’observateur est chargé de la manœuvre de l’instrument. C’est lui qui installe le tachéomètre sur le piquet de station. À côté, le teneur de carnet inscrit les données mesurées par l’observateur. Le carnet des calculs doit correspondre aussi à celui du croquiseur. L’aide-topographe accomplit des services comme celui de porter les mires. Après ces opérations de terrain, un important travail de mise au propre était réalisé au bureau d’études.

Suite à cette loi, une commission, composée de 10 membres et présidée par Delambre, fut créée. Elle comprenait Hennet, commissaire impérial du cadastre, deux directeurs des contributions, trois géomètres en chef du cadastre, un chef du bureau du cadastre et deux attachés au bureau du cadastre. Elle élabora le projet de règlement, approuvé le 27 janvier 1808, qui ordonna la confection du cadastre et le début des travaux. Ce règlement précisait que “si une portion de terrain est réclamée par deux ou plusieurs personnes, le géomètre cherchera à les concilier; s’il n’y parvient pas, il indiquera sur le plan, par des lignes ponctuées, les limites apparentes et assignera provisoirement à chaque propriétaire la portion dont il paraîtra être en possession au moment de l’arpentage”. En 1809, la France était divisée en douze divisions cadastrales dirigées chacune par un inspecteur général des contributions directes et du cadastre. En mai 1810, le ministre des Finances Gaudin fit procéder au recensement de tous les textes concernant la question cadastrale par ces douze inspecteurs généraux du cadastre, ce qui conduisit à la rédaction d’un véritable Code Cadastral en 1811, intitulé “Recueil méthodique des lois, décrets, règlements, instructions et décisions sur le cadastre de la France; approuvé par le Ministre des Finances”. Les deux derniers articles de ce recueil sont révélateurs du rôle ambitieux assigné au cadastre parcellaire :

Article 1143 : “Le cadastre peut, et doit même nécessairement par la suite, servir de titre en justice pour prouver la propriété…”.
Article 1144 : “Le cadastre sera le grand livre terrier de France”.

Cette grande ambition se retrouve dans les propos que Napoléon confient à Emmanuel de Las Cases, sur l’île de Sainte-Hélène : “parlant du cadastre, tel qu’il avait été arrêté, il disait qu’il aurait pu être considéré à lui seul comme la véritable Constitution de l’Empire, c’est-à-dire la véritable garantie des propriétés et la certitude de l’indépendance de chacun ; car une fois établi et la législature ayant fixé l’impôt, chacun faisait aussitôt son compte et n’avait plus à craindre l’arbitraire de l’autorité ou celle des répartiteurs, qui est le point le plus sensible et le moyen le plus sûr pour forcer à la soumission.” Les travaux de confection du Cadastre Napoléonien, commencés en 1808, s’étalèrent sur plus de quarante années.– Illustration : Saint-Esprit (Bayonne), tableau d’assemblage (1810) à partir du Plan du cadastre napoléonien d’une partie de Bayonne (ancienne commune de Saint-Esprit) –

Presque deux siècles plus tard, on peut dire que cette vocation juridique du cadastre français n’a jamais été atteinte, contrairement à d’autres cadastres étrangers qui sont de véritables cadastres juridiques (Allemagne, Suède, Autriche…). En effet, en droit positif français, il n’y a pas de preuve directe et absolue du droit de propriété immobilière, et devant le silence observé par le Code Civil sur ce sujet, la jurisprudence se satisfait d’une justification relative du droit de propriété, l’intervenant devant se prévaloir des présomptions les meilleures et les plus caractérisées. Cette même jurisprudence a établi une hiérarchie entre les différentes présomptions, avec d’abord l’usucapion, présomption légale qui transforme une situation de fait, la possession, en situation de droit, puis la preuve par titres de propriété, et enfin la preuve par présomptions judiciaires, dans lesquelles se classent les indications tirées du cadastre.

Dans ce fond de vallon poussent aussi des platanes, une espèce introduite au XVIe siècle en France par Pierre Belon, botaniste autodidacte et explorateur en quête de baumes et remèdes inconnus. En suivant le ruisseau, nous redébouchons sur la prairie pâturée par des chevaux. Enjambant le ruisseau ou fossé de drainage, nous nous attardons près d’une mare dans laquelle plongent, effrayées par notre présence, des grenouilles rousses. Un triton palmé est attrapé prestement et montré à la cantonade avant de le rendre à son milieu aquatique. Nos mentors nous signalent l’existence de l’application “Nature 64” qui donne sur les téléphones récents (smartphones) des informations précises et étonnantes sur les différents espaces naturels du Département. Alors que le soir plonge la nature dans une obscurité de plus en plus dense, nos guides s’attardent le long du ruisseau pour chercher la salamandre en utilisant leur téléphone mobile comme une lampe de poche…

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