Mont Ventoux – Flore-Faune

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26 avril au 2 mai 2015
Guide : Dimitri Marguerat – Participants : Cathy & Jean-Louis, Antoine (belge), une Bourguignonne, un Parisien

En 1865, Jean-Henri Fabre entame sa vingt-troisième ascension du Mont Ventoux, “le mont pelé de la Provence”. “Une demi-journée de déplacement suivant la verticale fait passer sous les regards la succession des principaux types végétaux que l’on rencontrerait en un long voyage du sud au nord, suivant le même méridien. Au départ, vos pieds foulent les touffes balsamiques du Thym, qui forme tapis continu sur les croupes inférieures ; dans quelques heures, ils fouleront les sombres coussinets de la Saxifrage à feuilles opposées, la première plante qui s’offre au botaniste débarquant, en juillet, sur le rivage du Spitzberg. En bas, dans les haies, vous avez récolté les fleurs écarlates du Grenadier, ami du ciel africain ; là-haut, vous récolterez un petit Pavot velu, qui abrite ses tiges sous une couverture de menus débris pierreux, et déploie sa large corolle jaune dans les solitudes glacées du Groenland et du cap Nord, comme sur les pentes terminales du Ventoux… On ne saurait mieux comparer le Ventoux qu’à un tas de pierres concassées pour l’entretien des routes. Dressez brusquement le tas à deux kilomètres de hauteur, donnez-lui une base proportionnée, jetez sur le blanc de sa roche calcaire la tache noire des forêts, et vous aurez une idée nette de l’ensemble de la montagne. Cet amoncellement de débris, tantôt petits éclats, tantôt quartiers énormes, s’élève dans la plaine sans pentes préalables, sans gradins successifs, qui rendraient l’ascension moins pénible en la divisant par étapes. L’escalade immédiatement commence par des sentiers rocailleux, dont le meilleur ne vaut pas la surface d’un chemin récemment empierré, et se poursuit, toujours plus rude, jusqu’au sommet, dont l’altitude mesure 1912 mètres.” – Carte : Le Spitzberg, île de Norvège dans l’océan arctique – Pente d’éboulis pierreux sur le Mont Ventoux – Ci-dessous : Chasse à la baleine le long des côtes du Spitzberg par des Hollandais (Abraham Storck) –

Nous consacrons notre dernière matinée à une petite balade dans la forêt domaniale du Mont Ventoux, sur la commune de Beaumont-du-Ventoux. Le paysage a bien changé depuis l’époque de Jean-Henri Fabre. Le déboisement général du Mont Ventoux a débuté probablement autour de la conquête romaine. Au XVIe siècle, les Etats du Comtat Venaissin s’inquiétèrent et demandèrent l’arrêt des coupes de bois, en vain. Il faudra attendre de nombreuses catastrophes naturelles, puis les grandes inondations de 1856 pour que soit votée la loi forestière de 1860 sur le reboisement, complétée par la loi de 1882 sur la restauration des terrains en montagne. C’est la commune de Bedoin qui donne l’exemple vers 1861, sous l’impulsion de son maire Joseph Eymard. Les premiers reboisements seront suivis par d’autres qui se termineront en 1900. Sur le versant nord, les communes se montrèrent plus réticentes, l’administration procéda alors à l’acquisition des terres. Les travaux débutèrent en 1888 et se poursuivirent jusqu’en 1936 ; ils comprenaient des reboisements mais aussi la correction des ravines par des seuils maçonnés. Les travaux d’entretien se continuent de nos jours. Nous débutons notre marche au lieu-dit Le Contrat, déformation du mot provençal “Contrast” qui signifie : lieu contesté entre plusieurs propriétaires. Il fait aujourd’hui partie de la Réserve Biologique Intégrale (RBI) du Mont Ventoux, située au versant nord sur des terrains de l’Etat, en forêt domaniale dont la superficie est d’environ 900 ha et qui s’étend de 780 m à 1 880 m d’altitude. Les atouts de la réserve biologique du mont Ventoux sont les suivants : une grande diversité de milieux représentatifs de la région naturelle ; une richesse faunistique et floristique remarquable ; des peuplements d’âge varié, en évolution naturelle, pour l’essentiel depuis plus d’un siècle ; un site préservé des activités humaines. Les apports de la réserve biologique intégrale du mont Ventoux au réseau national sont : l’intégration de forêts âgées comprenant quantité de gros et vieux bois très intéressants pour la diversité biologique ; la complémentarité géographique avec les autres réserves biologiques intégrales en cours de création au plan régional ; de fait, les Alpes du Sud sont concernées par un “chapelet” de plusieurs autres projets de réserves biologiques intégrales : Luberon (Réserve Biologique Domaniale du Petit Luberon), Montagne de Lure (RBI), Gorges de Trévans (RBD), Gorges de Saint-Pierre (Haut Verdon) (RBD), Vallon de la Tellière Paluel (forêt du Bachelard) (RBI) ; l’intérêt du site, du fait de l’étagement altitudinal, pour l’observation des effets des modifications climatiques sur la végétation ; la conservation génétique du Sapin pectiné en région méditerranéenne, en limite de son aire de répartition. – Schéma : Etagement altitudinal de la flore (Esprit Requien, 1811), Reproduction Aude Frères – Photos : Inondation de 1856 à Avignon (photo d’Edouard Baldus prise du Rocher des Doms) – Ci-dessous : La vallée du Toulourenc (rivière à caractère torrentiel du flanc nord du Mont Ventoux) en 1889 (source et montage de l’ONF, 2004) –

Chemin faisant, alors qu’une grive draine nous charme de son chant, nous admirons quelques arbres-reliques, sept très vieux hêtres et deux sapins. Ils appartenaient à la forêt primaire qui couvrait les pentes du Mont Ventoux avant les déboisements et le pâturage. Des photographies de la fin du XIXe siècle nous les montrent déjà très âgés et dans un état sanitaire médiocre qui s’est aggravé au fil des ans. Pour éviter de blesser les arbres et d’accentuer leur dépérissement, aucun sondage en vue de déterminer leur âge n’a été réalisé. Sur la croupe sud-occidentale du Mont Ventoux, un environnement karstique où prédomine un lapiaz souvent très prononcé en raison des contraintes climatiques extrêmes et d’un enneigement prolongé a permis à une végétation naturelle clairsemée de survivre sans qu’aucune intervention humaine vienne la perturber, toute exploitation forestière étant exclue, de même que le pastoralisme dans ce secteur très dangereux. Le pin à crochets y a atteint un niveau de maturité unique par rapport au reste du massif où cette essence a été massivement implantée à la fin du XIXe siècle. Le reboisement également effectué avec du pin noir d’Autriche, du pin sylvestre, de l’épicéa et du mélèze, en sus du pin à crochets, a fortement perturbé sur le plan écologique les dynamiques végétales des milieux ouverts, certaines essences (le pin noir en particulier) provoquant un appauvrissement notoire de la biodiversité végétale. Toutefois, ils semblent avoir permis, à l’étage altitudinal de 600 à 1700 m, l’évolution actuelle vers une progression de la hêtraie-sapinière à partir de la forêt primaire qui s’était maintenue sous forme de relique dans les fonds de vallons ou les endroits inaccessibles. A terme, la forêt qui s’étend sur le mont Serein (à l’exception de la station de ski et des pelouses) se convertira en une hêtraie-sapinière à laquelle s’ajoute le pin sylvestre sur les secteurs les plus ensoleillés et quelques ifs, milieu très favorable au maintien de la qualité du sol et à la biodiversité. Des arbres morts seront conservés sur pied pour maintenir les populations de pics qui les utilisent pour se nourrir et se reproduire. Deux cents ans auront été nécessaires pour recréer la forêt du Mont Ventoux. Dans les années à venir, les forestiers élimineront les pins dominants et la forêt naturelle du Mont Ventoux renaîtra telle qu’elle était il y a plus de mille ans. Ce projet est cofinancé par la communauté européenne et le fond européen d’orientation et de garantie agricole. – Photos : Course de motos en 1904 – Reboisement au pied du versant nord (Source ONF) – Ci-dessous : Arrivée au sommet d’un véhicule Richard-Brasier en 1906 –

Les mentalités ont bien évolué depuis la fin du XIXe siècle. En effet, par arrêté du 10 novembre 2010 est promulguée la création d’une réserve biologique intégrale en forêt domaniale du Toulourenc et forêt domaniale du Mont Ventoux. “L’objectif est de permettre la libre expression des processus d’évolution naturelle des écosystèmes forestiers représentatifs du massif du Mont Ventoux, à des fins d’accroissement et de préservation de la diversité biologique et d’amélioration des connaissances scientifiques. Par conséquent, toute exploitation forestière est interdite, de même que toute autre intervention humaine à l’exception des travaux relatifs à la sécurisation et l’entretien des itinéraires de balades, à la protection contre les risques naturels, à la régulation des populations d’ongulés par la chasse afin d’éviter le déséquilibre des écosystèmes. En outre, tout prélèvement d’espèces animales, végétales ou de champignons est interdit, de même que le balisage et l’ouverture de nouveaux sentiers pédestres, l’accès aux voitures, le camping, toute activité bruyante…” Des panneaux pédagogiques offrent au promeneur des explications pour lui permettre une meilleure lecture du paysage. “Au carrefour d’influences climatiques alpines et méditerranéennes, le mont Ventoux offre un étagement de végétation particulièrement intéressant : la chênaie pubescente, la hêtraie, la hêtraie-sapinière et la pinède de pin à crochets. La réserve abrite une grande variété de milieux : forêts, formations arbustives, éboulis, barres rocheuses, ruisseaux, du fait de la juxtaposition des étages de végétation bien différenciés et de la topographie variée, vallons encaissés, crêtes, pentes plus ou moins marquées, falaises. Cette diversité écologique des milieux induit une grande variété d’espèces végétales et animales.” – Photo : La vallée du Toulourenc aujourd’hui (Cliché Frédéric Melki) – Un arbre dans un arbre, à la silhouette presque humaine –

“Le conservatoire botanique national méditerranéen de Porquerolles et l’Office national des forêts ont réalisé de nombreux inventaires de flore. Au total, une cinquantaine d’espèces à fort intérêt patrimonial ont été recensées dans la réserve. Certaines sont endémiques, c’est-à-dire qu’elles ne sont présentes que dans le mont Ventoux. Parmi les plus remarquables, citons l’Alysson à feuilles en coin, l’Iberis nain, l’Ancolie de Bertoloni, la Biscutelle à tige courte, le Silène de Pétrarque et le Pavot du Groënland. 70 espèces animales patrimoniales vivent sur le mont Ventoux. Une grande partie d’entre elles sont présentes dans la réserve biologique. Les oiseaux, les coléoptères et les chauves-souris forment le gros des espèces de la réserve biologique et constituent les groupes les plus intéressants à étudier. Parmi les mammifères, il est à souligner la présence de cinq des sis espèces françaises de grands ongulés : le Cerf élaphe, le Chevreuil, le Mouflon, le Chamois et le Sanglier. Les espèces les plus remarquables recensées dans la réserve biologique sont incontestablement l’Aigle royal, le coléoptère Rosalie des Alpes et les papillons Alexanor et Apollon.” – Photo : Forêt actuelle du Ventoux –

Un deuxième hélicoptère vient emplir la vallée du vrombissement de ses pales : un randonneur aurait-il basculé dans un précipice ? Le vacarme n’interrompt pas le chant de la mésange noire et d’une grive musicienne, fort occupées à leurs activités printanières d’accouplement et de nidification. Des parterres d’hépatiques égaient le chemin de leurs couleurs vives, contrastant avec le brun des feuilles mortes l’an passé et le vert rutilant de la mousse omniprésente sur ce versant humide. Nous nous amusons un moment avec le lichen qui escalade les troncs et se suspend aux branches, et nous en tirons quelques brins pour les convertir en moustaches. Justement, l’usnée est un genre de lichen filamenteux dont plusieurs espèces sont nommées “Barbe de Jupiter” ou “usnée barbue”. Je m’interroge sur la façon dont ces plantes s’y prennent pour “escalader” les arbres et les rochers, alors que leur reproduction dépend de l’eau pour la réunion des cellules mâles et femelles et ne peut donc s’effectuer que vers le bas, en fonction du ruissellement. – Selon ce critère, les bryophytes (formées des mousses, des hépatiques et des anthocérotes) sont les “batraciens du monde végétal” -. Mais ces plantes ont plus d’un tour dans leur sac ! Remontant à plus de 400 millions d’années, elles ont colonisé les continents bien avant l’arrivée des plantes vasculaires, se diversifiant à partir des algues pour s’adapter à la vie aérienne. Elles ont vu passer les dinosaures… et les ont vus mourir. Elles ont survécu à toutes les grandes extinctions. Un brin de mousse est, sauf accident, théoriquement immortel. Il croît par le haut tandis qu’en même temps sa partie basse meurt. Quand la progression de cette zone de nécrose atteint une bifurcation, les deux rameaux se trouvent séparés et chacun est à l’origine d’une plante feuillée indépendante. Très souvent, la plante se multiplie sans qu’il y ait formation d’éléments sexuels, donc sans fécondation. Des propagules (cellules isolées, groupes de cellules, fragments de feuilles ou de rameaux) se détachent du gamétophyte et engendrent un nouvel individu complet qui est le clone du précédent (une bouture, en terme de jardinage). Il existe entre 15 000 et 25 000 espèces qui ont colonisé tous les coins du globe, de l’Arctique à l’Antarctique, et l’on continue à en découvrir de nouvelles ! De nombreuses bryophytes sont douées de reviviscence : elles peuvent se déshydrater fortement et entrer dans un état de vie ralentie pendant plusieurs semaines (voire plusieurs mois et plus), puis reprendre une activité normale lorsque l’eau est à nouveau disponible. Dans la nature, les bryophytes jouent un rôle important en retenant l’excès d’humidité du sol ou en ralentissant son évaporation. Lorsqu’il pleut, les mousses peuvent stocker plusieurs fois leur poids en eau (12 fois environ pour Sphagnum subsecundum). Par temps sec, elles restituent l’eau graduellement dans l’environnement et rééquilibrent ainsi le régime hydrique global. Sur ce versant très arrosé du Ventoux, ces plantes discrètes ont donc un rôle irremplaçable dans la protection contre les inondations, en liaison avec les arbres qui assurent le maintien des roches par leurs racines et la protection des sols par leur ramure. – Photos : Hépatiques – Arbres recouverts de lichens – Falaises et pentes raides – Ci-dessous : Sommet du Mont Ventoux –

Sur cette montagne, le photographe Nicolas Ughetto a rencontré par deux fois le loup : sur son site Internet ou celui de Ferus, première association nationale pour la conservation de l’ours, du loup et du lynx en France, il relate dans un style original sa dernière rencontre avec un jeune de l’année 2015, ainsi qu’un bref échange de regards en 2013 avec un adulte et enfin un beau témoignage sur sa quête en 2009. Le cadavre d’un loup mâle a été retrouvé lundi matin 30 janvier 2012 au pied du Mont Ventoux, en forêt domaniale de Bédoin (84), la tête percée par deux balles de fusil. Cet acte de braconnage intervient après l’année la plus meurtrière pour le loup depuis son retour naturel en France. Pas moins de 12 loups ont en effet été tués en 2011 : au moins 2 loups braconnés, 1 loup retrouvé empoisonné, 3 loups morts par collision, 3 loups morts de cause inconnue, et enfin 3 loups officiellement abattus sur arrêtés préfectoraux (tirs de prélèvement et de défense), sans parler de ceux dont on n’a pas retrouvé le corps… La présence du loup était suspectée depuis 2008 dans le secteur du Mont Ventoux. Le massif est propice à l’installation de l’espèce par la présence en abondance d’ongulés sauvages dont il se nourrit. Le Mont Ventoux ne paraît pas encore accueillir de meute installée, mais constitue une zone de recolonisation naturelle pour cette espèce autrefois largement présente dans le Vaucluse. Les associations FERUS, LPO PACA (Ligue de protection des oiseaux), SFEPM (Société française pour l’étude et la protection des mammifères) et ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages) rappellent que le loup fait partie intégrante de la biodiversité, que ce prédateur naturel occupe une place utile dans les écosystèmes, et que sa présence est une chance et une richesse pour notre patrimoine. Le loup gris (Canis lupus) est le premier animal à avoir été domestiqué, conduisant à l’apparition du chien il y a au moins 33 000 ans. Il est devenu une espèce fragile, classée « Vulnérable » sur la liste rouge française des espèces menacées. Présent depuis plusieurs centaines de milliers d’années, il a été abondamment détruit dans les derniers siècles jusqu’à disparaître du pays dans les années 1930. Revenu spontanément dans les années 1990 à partir de l’Italie, il est actuellement dans une phase de recolonisation naturelle. Avec une population estimée à moins de 200 individus répartis principalement dans le massif alpin, le loup reste une des espèces animales les plus rares de France. Toutefois, comme pour l’ours dans les Pyrénées, ce sujet demeure sensible : le maire de Bedoin, Luc Reynard, s’est prononcé contre la réintroduction du loup dans le Ventoux, mais un arrêté préfectoral de janvier 2012, prenant acte des dernières attaques sur du bétail, ouvre droit à des aides pour la protection des élevages (filets, financement des chiens -300 € pour un chien type patou, et 200 € de croquettes !-, et éventuellement aides à l’emploi) et, surtout, à des indemnisations pour les bêtes tuées par le prédateur. – Photos : Forêt de conifères du Ventoux – Lichen – Pente d’éboulis sur le Ventoux – Schéma : Courbe de la démographie humaine –

Cet exemple du loup illustre encore une fois l’impossibilité d’isoler une réserve naturelle qui accorde une protection localisée à des animaux qui, par essence, ne le sont pas, étant migrateurs, itinérants ou possédant un domaine vital largement plus vaste. Bien sûr, ces mesures sont mieux que rien, mais elles ne dispensent pas d’une réflexion de fond sur notre mode de vie, notre mode de pensée, sur l’idée que nous nous faisons de notre place dans la nature et de la place que nous accordons à la nature sauvage. Il est aussi important de réfléchir sur une prolifération d’un tout autre ordre que celle du loup, du lynx ou de l’ours : je pense à celle de l’humanité dont la démographie explose, malgré toutes les catastrophes, naturelles ou pas. Il n’y aurait aucun problème environnemental avec une humanité bien inférieure en nombre. Les quelque 100 000 individus qui ont constitué la base de l’homo sapiens il y a 3 millions d’années se sont convertis en un milliard vers 1800 et sept milliards en 2000. Toutes les mesures environnementales du monde n’auront que peu de portée tant que ce problème d’inflation brutale ne trouve pas de solution. – Photo ci-dessous : Vue sur les sommets enneigés des Alpes –

Dans ce milieu préservé (des hommes, mais pas des intempéries, beaucoup d’arbres sont cassés ou abattus), nous pourrions observer (si nous disposions de davantage de temps) le bec croisé des sapins, le chamois, l’aigle royal (nicheur), le merle à plastron (très rare). Nous entendons le venturon montagnard et de nouveau une mésange noire. A l’horizon s’élèvent les sommets enneigés couverts de glaciers du Dévoluy, du Pelvoux, des Ecrins. Un coucou chante. Espérant repérer l’un ou l’autre de ces animaux, nous nous installons sur une corniche étroite en bordure d’un pierrier. Antoine, notre compagnon belge, pose son sac maladroitement, et celui-ci dévale la pente vertigineuse en rebondissant de loin en loin, pour finir par s’arrêter sur un maigre méplat maintenu par un arbre. Le sentant prêt à se jeter à son tour dans le vide, Dimitri l’enjoint à s’asseoir, à ne plus bouger, et tente de le calmer en lui promettant d’aller chercher son bien. Nous sommes tous inquiets pour Dimitri et il doit nous rassurer à notre tour, disant qu’il a l’habitude et que cela ne lui prendra pas longtemps. Effectivement, nous le voyons descendre d’une démarche mi-glissée, mi-sautée, ne se laissant pas perturber par le sol instable. Très vite, le voilà près du sac qu’il ouvre afin de vérifier si le matériel photographique est indemne. Grâce à l’enveloppe molletonnée, rien n’est cassé, mais Dimitri s’aperçoit que le sac contient en plus le portefeuille et le passeport ! Heureusement qu’il a réussi à tout récupérer. Il remonte par le côté et nous rejoint bientôt, un peu essoufflé. Nous entendons le monticole de roche, invisible dans ce paysage immense. Les chamois se sont mis à couvert, effrayés par le vacarme de l’hélicoptère dont les occupants cherchent quelqu’un qui a disparu depuis la veille. Dimitri aperçoit une niverolle, cousine du moineau, qui fréquente les prairies entre 2000 et 3500 mètres d’altitude. – Photos : Dimitri dévale l’éboulis pour aller récupérer la sacoche –

Un train de cumulus se forme au-dessus du relief où se projette son ombre. Nous reprenons le chemin du retour en surveillant Antoine qui tremble encore, mal remis de ses émotions. Une curieuse souche attire notre attention : un arbre blessé, au tronc éventré, contient un bourrelet cicatriciel à forme humaine. Nous nous trouvons juste en surplomb de la vallée du Toulourenc évoquée plus haut. Un pic noir, une bondrée apivore, un coucou, puis une mésange, une sittelle torchepot indiquent leur présence. Sur cette même face nord, mais en forêt domaniale de Brantes, un membre du Groupe Spéléologique de Carpentras découvre en 1994 un aven qui est exploré en 1996. Le site est une petite galerie sur faille de 3 m de long qui débouche sur un puits vertical d’environ 17 mètres. Une salle trapézoïdale d’une dizaine de mètres de long et de 5 m de large, avec latéralement un passage bas, occupe le fond. Un peu partout des ossements d’ours brun émergent de l’éboulis, remontant à l’âge du Bronze. D’autres ossements sont aussi découverts dans l’aven du Chat ou aven des Contadoux (Sault) et dans les niveaux du Campaniforme du quartier de la Balance à Avignon. – Photo : Hépatiques –

Dimitri évoque l’association de parapentistes Fan de Lune et les vidéos de François Richard sur fond de musique classique. – Je les regarde à mon retour, et j’apprécie le montage qui présente les préparatifs du vol sur le rythme dynamique de “Gayaneh” (Khatchaturian). Ces nouvelles caméras que l’on fixe sur le casque donnent au spectateur l’impression de s’élancer avec lui (sans risque) du sommet du Ventoux, puis la paix s’installe avec “Pavane”, de Gabriel Fauré, tandis qu’il longe la crête dénudée. Le parapente descend tranquillement, survole les forêts qui ont recolonisé les pentes du géant de Provence, le relief s’adoucit sur la mélodie “Après un rêve” (toujours de Gabriel Fauré) et nous atterrissons en douceur dans l’herbe verte d’une prairie à l’orée d’un village. Un moment de pur plaisir ! On s’y croirait ! – Le pique-nique est pris sur un vaste promontoire qui offre une magnifique vue panoramique : sur notre droite, le Haut-Verdon, le plateau de Valensole, la montagne de Lure qui domine la vallée du Jabron, et dans l’axe du Mercantour, la vallée de l’Ubaye aux cimes enneigées, la dépression formée par la vallée de la Durance, derrière, le Queyras enneigé, et au-delà de la vallée de Briançon, la barrière des Ecrins enfouie dans les nuages, et encore le Dévoluy, la vallée du Trièves dans l’axe de Grenoble et du Vercors, et enfin en bas sur notre gauche, Rémuzat cachée derrière les arbres et au premier plan, la vallée du Toulourenc avec le petit village de Brantes qui fait face à la montagne de Lure et au plateau d’Albion… – Photo : Epicéa –

Après nous avoir enseigné tous les méfaits du déboisement, Dimitri tempère cette vision par l’évocation de Jean-Pierre Baron qui travaille à la récolte de données sur la vipère d’Orsini dans cette station du mont Ventoux depuis plus de 35 ans ! Celle-ci est classée comme espèce en danger (liste rouge UICN ; annexe I de la Convention de Washington ; en Europe, annexes II et IV de la directive Habitats ; annexe II de la convention de Berne ; en France, classée vulnérable dans l’inventaire de la faune menacée en 1994, et totalement protégée par l’arrêté du 16 décembre 2004). Elle a fait l’objet d’un programme de conservation européen LIFE Nature (2006-2011), visant à mieux la connaître, évaluer ses capacités de recolonisation en expérimentant un développement de son habitat. Sur le site Internet qui lui est consacré figure une vidéo très bien faite à son sujet. Sur un autre site, Batraciens et Reptiles du Monde, je lis un témoignage d’une rencontre avec ce naturaliste. “Il vient plusieurs fois par an, il a réalisé un énorme travail de fourmi, de patience et d’endurance pour la sauvegarde de cette espèce ici. C’est un personnage très sympathique et riche en enseignements qui a le don de raconter plein d’anecdotes intéressantes. Ancien enseignant en biologie, il a mené plusieurs travaux de recherche sur différentes espèces dont la cistude bourbeuse, Emys orbicularis (une tortue). La vipère d’Orsini a un régime alimentaire très précis, elle ne se nourrit que d’orthoptères (sauterelles, criquets) de taille adaptée, occasionnellement des lézards et très rarement de petits rongeurs qui sont d’ailleurs peu fréquents sur son territoire. – Son venin est donc peu toxique et ses morsures sans danger mortel pour l’homme -. Ses principaux prédateurs hormis l’homme sont: le grand corbeau, le circaète Jean le Blanc quand il n’y a pas de touriste pour l’effrayer, le sanglier et maintenant, une nouvelle venue à cause du réchauffement climatique, la couleuvre verte et jaune, Hierophis viridiflavus. Cette dernière est représentée uniquement par des mâles adultes et des juvéniles. Malpolon monspessulanus (la couleuvre de Montpellier) a également été observée par Jean-Pierre Baron près du Chalet Liotard, situé à 1432 mètres sur la face nord du Mont Ventoux et dominant la station du Mont Serein. La principale menace est l’activité humaine: malgré le statut de protection de cette station, de nombreux promeneurs, motards, vététistes, 4X4 (!!!), pique-niqueurs, viennent perturber la vie de cette petite vipère menacée hélas aussi par les photographes animaliers, aux intentions certes louables, mais qui ne se rendent pas compte des dégâts occasionnés sur un si petit animal lors de captures à répétition. J’en profite pour rappeler ici que toute manipulation ou capture est strictement interdite, cette zone est protégée par des gardes de l’ONF et ONCFS. Les contraventions sont très chères. Seul le travail sur le terrain AVEC la présence de Jean-Pierre Baron est toléré. Les captures à répétition nuisent à la santé des vipères. Il est donc impératif de les photographier in situ. Les exemplaires manipulés souvent présentent des signes de stress se manifestant à moyen terme par une baisse de la fécondité et une taille plus petite induite par une dépense énergétique liée aux fréquentes fuites post captures.” – Photos : Une Vipère d’Orsini et ses deux vipéreaux (Cliché Jean-Pierre Baron) – Femelle de vipère d’Orsini (Cliché Thomas Tully) – Jean-Pierre Baron – Ci-dessous : Vue sur les Alpes enneigées –

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