Nocito – Cascade du barranco de la Pillera

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Cet article fait partie d'une série de publications appelée Nocito 2014
40 min - temps de lecture moyen
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13 au lundi 16 juin 2014
Groupe Dimitri : Mag & Jean-Jacques, Cathy & Jean-Louis, Françoise M., Jean-François & Danie, Françoise I., Cathy L., Pascal, Jacques, Anita & Jean-Vincent, Jackie L., Margaitta, Michou et Nemeci.

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giraud espagne 77618633 oLe phénomène touristique a émergé en liaison avec le processus d’industrialisation, ce qui fait qu’on ne peut pas parler de tourisme avant le XIXe siècle. Jusqu’au XVIIIe siècle, c’est à peine si l’on trouve des témoignages écrits sur la présence de voyageurs dans les Pyrénées. Durant le XVIIIe siècle, l’Espagne est une destination secondaire dans les circuits des voyageurs sur le continent, étant donné qu’elle se trouve éloignée des parcours classiques du grand tour britannique et du circuit éducatif des chevaliers d’autres nationalités. L’Espagne devient ainsi au XIXe siècle une destination attractive justement parce qu’elle est peu connue. Mais l’Aragon n’est pas une destination très fréquentée puisqu’il ne se situe pas sur les itinéraires empruntant les principales voies de communication. Seule Saragosse, située sur la route entre Madrid et Barcelone, proche de la frontière française de la Junquera, sera régulièrement visitée, l’autre entrée sur la péninsule se faisant par Irun, à l’extrémité opposée de la chaîne. Parmi les routes passant par les Pyrénées centrales, seules étaient utilisées celles qui reliaient Saragosse et Huesca à la frontière française par Jaca. Canfranc prit de l’importance grâce à la construction de la liaison ferrovière tardive Canfranc-Oloron. Le passage se faisait également par Sallent et Bénasque. Les premiers déplacements à Guara débutèrent alors de façon marginale. – Photo ci-dessus : Une curieuse petite fleur dont les sépales en séchant sont comme des feuilles d’or légèrement craquantes et brillantes –

Illustration : Le muletier espagnol : “Souvenir de la Sierra-Nevada, tableau d’Eugène Giraud exposé au salon de 1850-1851 –

gP1300101Les grands sommets pyrénéens cessèrent de constituer un passage difficile entre l’Espagne et la France et ils devinrent une destination recherchée par quelques voyageurs. Tout d’abord, ce fut la curiosité scientifique et la reconnaissance de l’exploit d’avoir atteint les plus hauts sommets qui constituèrent les premières motivations. Ramond de Carbonnières est un bon représentant de cette époque. A partir des années 1830, les motivations se diversifièrent : hispanophilie, entreprises artistico-littéraires et nouvelles connaissances scientifiques qui s’ajoutent aux classiques de la géologie, minéralogie et botanique, comme la connaissance de la géographie et la réalisation de cartographies. Au milieu du XIXe siècle, le contexte romantique se reflète dans les chroniques et les dessins de quelques voyageurs qui cherchent en se déplaçant leur source d’inspiration. Les moyens de transports utilisés étaient les voitures, chevaux et diligences, mais on voyageait aussi à pied ou en train, ce qui changea totalement la donne. Les voyageurs laissèrent des descriptions détaillées des logements où ils furent hébergés, du territoire et des habitants. Les lieux de villégiature préférés étaient les lieux historiques (San Juan de la Peña, Jaca), les stations thermales (Panticosa, Benasque) et les hauts sommets pyrénéens afin de mesurer leur altitude ou explorer leur richesse géologique et scientifique. Dans ce contexte, la Sierra de Guara demeura une zone périphérique qui n’était pas sur les grandes voies de communication et n’avait pas l’attrait recherché. Alors qu’au XIXe la vogue des Pyrénées bat son plein, il faut attendre 1870 pour que quelques pyrénéistes à l’âme d’explorateurs commencent à s’intéresser à la Sierra de Guara, dont Henri Passet et Lacotte-Minard. Alphonse Lequeutre, le comte Aymard d’Arlot de Saint-Saud et les frères Tissandier (Gaston et Albert) poussent leurs investigations vers les montagnes bleutées dont ils devinent l’existence depuis la brèche de Roland. Leur destination de prédilection est le canyon du Mascún. À l’époque, le Guide Joanne, ancêtre du Guide bleu, décrit le voyage de Gavarnie à Rodellar en trois jours de marche. Entre 1872 et 1876 sont réalisées les premières études géophysiques, la première ascension connue et l’exploration géologique par Lucas Mallada. – Photos : Couleuvre à échelons (identification par Reine) (deux individus observés en amont de la cascade du barranco de la Pillera en 2013) – Ci-dessous : Détail d’un papillon posé sur une fleur –

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nP1360237Mais le véritable inventeur de la Sierra de Guara sera Lucien Briet. L’homme était en France un quasi inconnu. S’il s’intéresse à l’Aragon, c’est qu’à ses yeux, les Pyrénées françaises sont tellement courues qu’elles ne méritent plus le moindre intérêt. Il commence à parcourir le Haut Aragon à partir de 1904. Au cours de ses campagnes de 1907 et 1908, il découvrira le Mascun, le Véro. Il publie en 1913 “Beautés du Haut Aragon” dont les écrits et les photos sont une mine de témoignages. Dans une sorte de vision prémonitoire, il dira : « Je ne crains pas d’affirmer que les gorges du Rio Véro, parmi les curiosités et les merveilles des Pyrénées, auront leur valeur, dès que le haut Aragon, pourvu de routes et de chemins de fer, deviendra accessible à tous. » Sauf pour le train, l’avenir lui donnera raison. Durant la première moitié du XXe siècle, les visites à la zone de Guara ont surtout une vocation alpiniste ou d’escalade, et ce seront les membres de l’association d’Alpinistes d’Aragon ou du Centre alpiniste de Barcelone qui seront les visiteurs les plus habituels. Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que soient édités des guides de description et promotion des charmes de Guara. Elle reprendra vie sous les pas de Pierre Minvielle et de quelques-uns de ses amis. Ils remonteront les canyons à l’aide de mâts et d’échelles souples utilisés en spéléologie pour franchir les cascades. Le Guide Minvielle aux envolées lyriques sera pendant longtemps le seul ouvrage de référence. “Les cent plus belles courses” de Patrice de Bellefon propulsera véritablement le Rio Véro au pinacle de la notoriété. Christian Abadie sera un contributeur discret de l’histoire “guaresque”. Ce grand arpenteur de canyon s’établit à Rodellar dans les années 60 et parcourt la Sierra dans ses moindres recoins. Ses riches écrits sont publiés dans le cercle très fermé de la Société Ramond. – Photos : Une maison en ruine d’Ibirque – Ci-dessous : Les vaches profitent de l’ombre d’une maison abandonnée d’Ibirque –

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nP1360230nP1360231Les villages abandonnés sont un autre attrait du massif. Une étrange atmosphère de civilisation perdue plane entre les maisons de pierre aux toits de lauze. Après la guerre d’Espagne, l’exode rural a frappé irrémédiablement les hauts plateaux. Félix Mayral, le dernier habitant d’Otin meurt en 1976. Les villages sont livrés aux ronces. Sans les photos de Briet, les écrits d’Abadie et de Minvielle, il ne resterait rien de cette époque. Dans les années 1980, la venue en Sierra de Guara pour la pratique du canyonisme et de la spéléologie augmente considérablement de la part de visiteurs des deux pays qui cherchent à ouvrir de nouvelles voies. La fréquentation massive à des périodes déterminées et la difficulté à contrôler certaines pratiques liée au dépeuplement de ce territoire mettent en péril la richesse naturelle de cette zone de contrefort pyrénéen au point de se rendre compte de l’urgence de fonder un Parc Naturel de la Sierra en 1991. A partir de ce moment, la régulation des activités sera accompagnée de politiques de dotation d’infrastructures et de services pour diversifier les destinations et encourager l’établissement et la fixation de la population. – Photos : Ibirque, village abandonné – Ci-dessous : 2013, Reflets au barranco de la Pillera –

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Bien que Guara naisse comme destination touristique avant la mise en valeur du milieu rural comme espace récepteur, le dépeuplement a déjà causé la destruction des structures économiques du territoire. Depuis les années 50 et 60, les ouvrages de divulgation publiés par les auteurs locaux Arnal Cavero et Cardús font la promotion des aspects historiques et culturels de la zone. A ce moment naît un type de tourisme qui perdure aujourd’hui et se caractérise par son caractère d’excursion de proximité, en provenance principalement de Huesca, Barbastro ou d’autres agglomérations proches. Il s’agit de visiteurs qui vont passer la journée à visiter les éléments artistico-culturels de la zone, ce que l’on peut considérer comme les prémices du tourisme culturel du Parc. D’autres visiteurs s’y rendent pour faire du sport, de la randonnée, s’éduquer ou se détendre le dimanche. Depuis les années 60-70 où la spéléologie et le canyonisme se sont développés, la venue de visiteurs français a eu des conséquences profondes, puisqu’elle a rendu possible l’installation de services en relation avec ces activités, en partie offerts par la population originaire de la sierra. A partir de ce moment, la France est devenue le principal marché pourvoyeur de visiteurs à Guara, accentuant la spécificité de cette destination par rapport à d’autres zones pyrénéennes proches. Durant les années suivantes, d’autres activités acquièrent de l’importance, quelques unes spécialement dommageables dans un milieu déjà dépeuplé, comme les circuits en 4×4 par les pistes forestières. Toutes ces agressions du milieu font s’élever les voix de nombreux collectifs qui signalent la nécessité de réguler les activités et usages. C’est ainsi que l’on arrive en 1990 à déclarer l’urgence de créer un Parc Naturel. – Photo 2013 : Reflets à la cascade du barranco de la Pillera –

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Carlos Palacio Aniés souligne qu’il est important de comprendre cet espace non seulement du point de vue écologique et touristique, mais également social puisqu’il résulte de l’usage de la nature par des successions de générations rurales. Ainsi, après le dépeuplement, l’invasion et la protection, l’étape suivante devra être la revitalisation. C’est dans cet objectif que travaille le Parc de Guara et les administrations locales. A l’heure actuelle, les activités touristiques qui se déroulent dans l’enceinte du Parc de Guara sont touristico-sportives (la randonnée, l’alpinisme, le canyonisme, l’escalade, le VTT), avec des activités plus marginales (promenades à cheval, spéléologie, pêche, chasse, golf, aile delta, parapente et vol ULM), sans oublier le tourisme naturaliste et ornithologique, ainsi que le tourisme culturel. Ce dernier se développe dans le domaine urbain avec la visite de quartiers historiques, églises, musées, centres d’interprétation, peintures rupestres ou modes de vie traditionnels, comme cela s’est produit dans la vallée du río Vero (art rupestre et patrimoine architectural d’Alquézar). Mais c’est toujours le canyonisme qui domine et continue de croître. – Photo 2013 ci-dessous : L’ensemble monastère-église et gîte de San Úrbez –

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nP1350946A son habitude, Françoise M. déborde d’enthousiasme et nous sert de guide botaniste sur le chemin qui nous conduit la première après-midi de Nocito au barranco de la Pillera, pour nous détendre de la route assez longue (plus de quatre heures) effectuée en covoiturage depuis la côte basque. Elle nous signale l’aphyllante de Montpellier, une sauge de couleur violette, une hélianthème, une orchis moucheron, une campanule, une orchis pyramidale, une platanthère. nP1350933Soudain, elle cueille deux graminées et les brandit en nous expliquant leur importance : il s’agit de l’Aegilops Ovata (elle nous donne directement son nom savant) ou égilope ovale. C’est une espèce méditerranéenne et du Proche-Orient, voisine du blé, mais dotée d’épis de 2 à 4 épillets avec de longues arêtes raides. C’est entre 1821 et 1824 que Requien a découvert aux alentours d’Avignon et de Nîmes un hybride naturel d’Aegilops ovata et de Triticum vulgare (froment ou blé tendre). Il pensa qu’il s’agissait d’une espèce à part entière, et ce n’est qu’après les expériences de Fabre, Godron, Regel, Groenland et Planchon, environ quarante ans plus tard, que son origine hybride sera établie. D’après Couplan, l’Egilope est une céréale proche parent du blé qui aurait participé à la constitution des blés cultivés dont l’épi est formé de deux rangées d’épillets situés de part et d’autre de l’axe. Il était déjà cultivé entre le Tigre et l’Euphrate 4800 ans avant notre ère, et les Egyptiens, les premiers, en firent du pain. Un internaute raconte qu’enfant, il s’amusait à mâcher des grains mûrs d’Egilope qui finissaient par donner une sorte de masse élastique comme du chewing-gum. La mastication avait pour effet d’obtenir le gluten, qui est caoutchouteux. Il écrit que si on a la patience de ramasser ces petits épis, puis de les décortiquer, on peut aussi en grignoter les grains crus pour le plaisir. Les papillons se posent sur les scabieuses. Dans un champ pousse encore du sainfoin, une légumineuse herbacée qui sert de fourrage pour le bétail. Il s’est peut-être ressemé naturellement, après le départ des paysans, à moins qu’une petite activité agricole ait repris autour de Nocito où sont élevés des chevaux ? Des cistes roses offrent aux insectes leur corolle rose chiffonnée. Un machaon volète au-dessus de pigamon aux fleurs blanches. – Photos : Orchis moucheron – Orchis pyramidale – Ci-dessous, Aegilops Ovata –

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nP1350937Nous avons la chance d’avoir deux géologues (amateurs) dans le groupe. Mag et Jean-Jacques ont l’oeil attiré par les innombrables fossiles contenus dans les roches qui bordent le Guatizalema dans le barranco de la Pillera, en aval de Nocito. Le haut Aragon doit son originalité à l’importance des roches calcaires où l’érosion a creusé une pléiade de canyons. alveolineCes roches sédimentaires (calcaires surtout, mais aussi flysch, marnes et bancs de grès) actuellement portées à des hauteurs considérables, tapissaient le fond d’une mer peu profonde (entre 50 m et 300 m) aujourd’hui disparue (Thétys). De gigantesques forces tectoniques les ont soulevées depuis le début du tertiaire (il y a environ 60 millions d’années), déportées, transportées en une succession de plis et de failles que l’érosion fluviale et glaciaire nous a rendu encore plus malaisée à décrypter. Ce sont ces obstacles que durent vaincre les rivières du Haut Aragon. Pour se frayer un chemin parmi les rochers de ces Sierras, elles ouvrirent de profondes entailles qui aujourd’hui confèrent un caractère particulier et original à ces montagnes. Ainsi, les coquillages (coque, moules, huîtres, nummulites*, ….) présents dans les eaux chaudes de cette mer se retrouvent aujourd’hui en quantités importantes dans des sols de marnes. cortes guara3y4En ce qui concerne plus précisément la vallée de Nocito qui se trouve sur le versant nord de la sierra de Guara, elle constitue une partie du flanc sud du synclinal (en creux qui a été comblé ultérieurement) de la Cuenca de Jaca (Cf. coupe sud-nord ci-contre) et forme un affleurement continu de la série de couvertures sud-pyrénéennes. La coupe ouest-est met en relief la succession de plissements où alternent anticlinal (bosse) et synclinal (creux) et qui débute avec l’anticlinal de El Tozal de Guara qui domine Nocito. Bien plus tard, les glaciations du Quaternaire ont fracturé le calcaire des sommets dont les débris ont été entraînés vers l’aval par l’érosion (pluie, fonte des neiges et des glaces, torrents). – Photo : Huîtres fossiles – Schéma : Alvéoline – Schéma : Coupes géologiques –

* Foraminifère fossile dont les coquilles en forme de pièces de monnaie abondent dans divers calcaires et sables de l’époque tertiaire

nummuliteDes chercheurs se sont penchés sur l’étude de ces fossiles et notamment les raisons de la disparition des producteurs de carbonates constituant la rampe de Guara, les macro foraminifères benthiques (qui vivent au fond de la mer). Je reprends ici des éléments de la thèse de Damien Huygue (Institut des Sciences de la Terre de Paris, Université Pierre et Marie Curie, Paris). De très nombreux paramètres peuvent influer sur la présence ou la disparition de ces organismes, comme la luminosité de l’eau, la nature du substrat ou encore la salinité de l’eau. nP1350969Mais surtout, ils sont caractérisés par la présence de symbiontes propres à chaque espèce. Par exemple, les nummulites et les alvéolines sont toujours associés à des diatomées (microalgues unicellulaires à coque siliceuse bivalve parfois finement ornée), très sensibles aux changements environnementaux et aux modifications des courants, ou encore à la chimie de l’eau qui pourra induire leur disparition. Certains des foraminifères observés dans la formation de Guara sont épiphytiques, et sont donc dépendants de la présence de ces végétaux marins. Le passage de conditions oligotrophiques (eau pauvre en nutriments) à eutrophiques (eau riche en nutriments) aura pour effet de remplacer ces espèces de végétaux par des algues. diatomeesDans une synthèse de l’évolution de la paléobiodiversité et de la taille de deux groupes de foraminifères à l’Eocène, les alvéolines et les nummulites, Brasier a mis en évidence en 1995 que la période de biodiversité maximale se localisait durant le Lutétien moyen et qu’une grande coupure se produisait à la limite entre le Lutétien (47,8 – 41,3 millions d’années) et le Bartonien (40,4 à 37,2 Ma). Les formes sont devenues plus petites et moins diversifiées, ce qui suggère le passage de conditions oligotrophiques à eutrophiques à l’échelle de la mer Téthys qui occupait les lieux à cette époque. La cause peut en être l’intensification des apports continentaux via l’action des rivières et l’apparition de deltas. De plus, l’augmentation du flux particulaire induit une baisse de la luminosité de l’eau néfaste pour ces organismes et leurs symbiontes. Le remplacement des foraminifères par des organismes tels que les oursins et les mollusques est un nouvel indice d’un changement des conditions du milieu. Etudiant la série sédimentaire des Sierras Extérieures passant par le canyon d’Arguis (village d’où part la route d’accès par l’ouest du massif), il met en évidence que cette sédimentation n’est pas seulement due à un forçage purement tectonique (conduisant à la formation des Pyrénées actuelles) : la limite Lutétien-Bartonien est aussi une époque de grands changements climatiques, avec l’apparition de la première glaciation des deux pôles au Cénozoïque (ère qui débute il y a 65,5 millions d’années). Les températures des eaux de fond baissent vers 41,3 Ma. Tous ces événements se seraient produits juste avant l’optimum climatique de l’Eocène moyen (55,8 Ma). Il semble donc que le forçage climatique sur l’érosion soit la conséquence du passage entre une période où les conditions climatiques étaient très stables (au début du Paléogène) vers une période de changements rapides des conditions de température, d’humidité et d’abondance de la végétation. – Schéma : Nummulite – Photos : Alvéolines et nummulites – Diatomées (au microscope à balayage) – Ci-dessous : Alvéolines et nummulites –

Remarque de Pierre M. Les nummulites ont donné leur nom au paléogène « le nummulitique ». Leur nom est de la même origine que pour  les amateurs de pièces de monnaie, les numismates. On peut en apprécier un bel affleurement au rocher de la Vierge à Biarritz.

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nP1350966nP1360273Délaissant les pierres, Françoise M. s’émerveille devant un groupe de ramondes, « joyaux d’améthyste enchâssés dans du velours » selon la citation du Comte botaniste de Bouillé. C’est une espèce vivace rare, très résistante au froid, à la fois charnue et délicate. Endémique du massif pyrénéen, elle fut dédiée à Louis Ramond de Carbonnières, célèbre pyrénéiste du XIXe siècle, par le botaniste Jean Michel Claude Richard. Affectionnant les rochers calcaires ombragés entre 800 et 2000 m, c’est un des rares angiospermes (plantes à fleurs) capable de reviviscence (capacité à se déshydrater et s’hydrater de façon réversible). Dans les Pyrénées ariégeoises, l’habitat de prédilection se situe vers 1000 m sur des escarpements schisteux humides en sous-bois. Elle appartient à la famille des gesnériacées, une grande famille tropicale qui était répandue en Europe au cours de l’ère tertiaire. Seules quatre autres espèces — toutes endémiques des Balkans — ont pu survivre aux derniers épisodes glaciaires. Durant notre petit séjour, nous aurons la chance de voir les saxifrages à longues feuilles réunies en rosette au moment de la pleine floraison. Enracinées dans les fentes des parois rocheuses verticales, leur unique hampe florale est si grande qu’elle se penche en une courbe élégante. Nous voyons encore la germandrée des Pyrénées, une orchis (dactylorhiza), et du lin aux fleurs bleues. – Photos : Ramonde – Saxifrages à longues feuilles –

nP1360018Le lendemain, nous faisons la connaissance de Jean-Sébastien Chevrier, installé depuis six ans à Nocito et qui va nous guider pendant deux jours. C’est un Vosgien. Avec sa femme et ses enfants, il est venu passer ses vacances en sierra de Guara. Cela leur a tellement plu qu’ils sont revenus et qu’ils ont pris des contacts avec les quelques personnes présentes pour étudier la possibilité de vivre et de travailler à Nocito. Il était comptable, elle commerciale, les enfants étaient d’accord pour quitter leur région d’origine. Au village, personne n’y a cru. Les Espagnols leur disaient : “Vous verrez, il fait très froid ici l’hiver.” Ils n’avaient aucune idée des rigueurs du climat vosgien ! Il est cependant exact que la température à Nocito peut descendre jusqu’à -17°C et que les précipitations produisent un abondant couvert neigeux (Nocito se trouve au pied de la face nord du Guara, 2077 m, et du Corcurezo, 1661 m)… Avec les températures estivales qui atteignent rarement plus de 32°, cela fait tout de même une oscillation thermique annuelle de près de 50°C à laquelle doit s’adapter le milieu, plantes, animaux, …et humains ! Depuis quinze ans le propriétaire restaurait, construisait et aménageait la Casa Villacampa durant ses week-ends et les vacances. Visiblement, il avait dans l’idée, dès le début, d’en faire un hôtel cossu pour y recevoir des familles dans des suites. Il avait tout vu en grand, la taille des chambres, des salons, des couloirs, escaliers… Bâtisse dans le style aragonais aux murs, sols, escaliers de pierre, c’est du solide. Alors que nous descendons l’unique route du village pour notre seconde balade du week-end, Jean-Sébastien nous le désigne et le salue au passage. Il travaille à son potager en contrebas de la route, face à l’alignement de maisons. Il est âgé, mais encore tonique. Il a aidé le jeune couple à démarrer en leur concédant l’hôtel à un loyer modique la première année. Bien sûr, tout était à faire. L’épouse s’est mise à la cuisine, le mari au service, il a fallu faire une communication inventive et intensive, mais le choix était bon et la clientèle a suivi. Jean-Sébastien s’est mis peu à peu à l’espagnol et il a appris l’histoire du village et de la sierra de Guara de la bouche même des derniers habitants à temps partiel. – Photo : Férule commune avec deux capricornes ou longicornes ? de la famille des Cerambycidae ou d’autres groupes floricoles (Oedemeridae, Alleculinae) ? –

Les maisons de Nocito, nous dit-il, appartiennent à des gens qui vivent à Huesca, Saragosse, et qui viennent sur la sierra l’été, car il y fait plus frais. Au début du XXe siècle, le village comptait 280 personnes, et vers 1920, Nocito avait la particularité de déjà connaître la fée électricité, car une micro-centrale fonctionnait quelques heures par jour, luxe rarissime en ce lieu enclavé et loin du monde. Mais durant l’entre-deux guerres, les jeunes furent tentés par le travail dans les usines et en ville. L’aîné était chargé de l’entretien du domaine familial et les cadets qui autrefois se retrouvaient dans le clergé, l’armée, valets de ferme ou partaient fonder un nouveau village, choisirent désormais d’aller en ville pour devenir indépendants. Le phénomène s’amplifia dans l’entre-deux guerres, car le manque de bras rendit difficile la continuité des exploitations. La guerre civile, de 1936 à 1939, y mit le coup de grâce, la solidarité explosa, les villages étaient coupés en deux camps opposés. Franco fit construire des routes pour abattre les arbres, raison de plus pour faire fuir les derniers habitants. A l’inverse, les villages qui n’étaient pas reliés par des pistes furent abandonnés. Durant les années 50, Nocito fut touché par l’exode comme de nombreux village de la région, car les jeunes partaient tenter leur chance à la ville. Les conditions de vie dans ces sites isolés leur paraissaient trop difficiles, et les instances dirigeantes espagnoles de l’époque (le Général Franco) voyaient dans ces lieux reculés des foyers de contestation difficiles à contrôler. Rien ne fut fait pour aider ces populations rurales en grande difficulté… Au début des années 1960, bien des villages furent désertés et Nocito fut intégré à Nueno. De près de 300, la population passa à moins d’une dizaine d’habitants. Dans les années 80, il n’y avait plus que quelques habitants permanents, deux soeurs et Thomas, tous trois très âgés et de surcroît célibataires. Ce dernier finit par être seul dans le village, cultivateur de céréales “jabali” spécialement semées pour maintenir les hardes de sangliers chassées au ferme, c’est-à-dire que le sanglier repéré était tenu sur place par la meute de chiens et achevé à la dague, une activité très prisée en ces contrées… A cette époque, des visiteurs peu scrupuleux dégradèrent et pillèrent une partie du patrimoine.

nP1360032nP1360039L’étude ethno-historique “Cara y cruz en Nocito” donne un aperçu très concret de la situation ancienne et présente en Sierra de Guara et dans le Serrablo. Elle permet de comprendre quel a été le destin de beaucoup de villages aragonais et celui des 300 villages en phase terminale, c’est-à-dire sur le point de devenir des résidences secondaires ou d’être abandonnés. Aujourd’hui, grâce à l’opiniâtreté de quelques “domingueros”, natifs viscéralement attachés à leurs pierres, auxquels se sont ajoutés quelques jeunes français amoureux du coin dont les habitations s’intégrèrent dans le paysage et qui développèrent lentement mais sûrement une forme d’agro-tourisme assez respectueux de l’environnement, la vie est revenue dans les villages, soutenue par l’attrait touristique de la Sierra de Guara et de son Parc naturel. Relié par une piste avec l’extérieur du massif, Nocito fut le premier à sortir d’un long sommeil. L’électricité revint en 1998, ce qui rendit la restauration des bâtiments plus facile. Aujourd’hui, il renaît de ses cendres pour accueillir les vacanciers avides de nature et de calme. En effet, si la Sierra orientale est réservée aux pratiquants d’escalade et de canyoning, Nocito, à l’ouest, est prisé par les vttistes et les randonneurs (ainsi que quelques cavaliers). Le village est devenu prospère, avec pas moins de quatre auberges, en comptant celle tenue par le couple français, plus un camping et une épicerie. Depuis peu, la piste a été goudronnée, ce qui permet une augmentation de la fréquentation des lieux qui deviennent une destination prisée par les frontaliers et surtout les Palois. Certains week-ends, la population arrive à doubler : une centaine de vacanciers y suffisent… Au village voisin de Bentué de Nocito, il n’y avait pas de lumière 30 ans auparavant, il fallait utiliser un groupe électrogène et des lampes à pétrole. Un chapelier a réussi à y conserver son activité. – Photos : Aphyllante de Montpellier – Chrysomèles ? –

nP1360049Jean-Sébastien a pris sa reconversion au sérieux. Non seulement il s’est intéressé à l’histoire de la sierra de Guara, mais il a également entrepris de prospecter les sentiers pédestres qui, au début de sa présence, étaient loin d’être aussi entretenus que maintenant. Beaucoup avaient disparu dans la végétation qu’il commence à connaître, même s’il n’est pas encore un spécialiste. Le samedi, il nous emmène sur un circuit qui passe par San Úrbez, Bentué de Nocito, Used, puis, après avoir traversé l’unique route du plateau, emprunte un chemin parallèle sur les contreforts du Tozal de Guara. nP1360086Nous faisons halte devant un beau bouquet de férules communes en fleurs. Ces ombellifères d’un jaune lumineux appartiennent à la famille des apiacées, comme le cèleri ou la carotte, mais aussi la grande ciguë, dont le philosophe Socrate fut condamné par le tribunal d’Athènes à boire une décoction mortelle. Dans la mythologie grecque, Prométhée, dont le nom signifie “le prévoyant”, était l’un des Titans. Il est surtout connu pour avoir créé les hommes à partir d’eau et de terre, ainsi que pour le vol du “savoir divin” (le feu sacré de l’Olympe), tison qu’il cacha dans une tige creuse (de férule, roseau ou fenouil), et qu’il restitua aux humains. Courroucé par sa ruse, Zeus, le roi des dieux, le condamna à être attaché à un rocher, un aigle, chaque jour, venant dévorer son foie qui renaissait chaque nuit. Selon Platon, Prométhée entendait compenser l’erreur de son frère Épiméthée, “celui qui réfléchit après coup”, qui avait donné aux animaux, au détriment de la race humaine, les dons les plus importants : force, rapidité, courage et ruse, poil, ailes ou coquille, et ainsi de suite. Zeus, qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu de Prométhée, offra ensuite à son frère Epiméthée une épouse, Pandore, à laquelle il confia une boîte avec l’interdiction de l’ouvrir. Celle-ci céda à la curiosité, libérant tous les maux de l’humanité, mais en la refermant très vite pour les retenir, elle y garda enfermée la seule Espérance… – Photos : Avec Françoise M., impossible de passer devant une orchidée sans la voir ! –

nP1360058Après ce petit rappel culturel, il nous montre le chêne sessile (ou rouvre) aux glands sans pédoncule (tige), qui poussent directement sur les rameaux, le chêne vert et les pins que le Général Franco fit planter pour l’exploitation forestière. Nous voyons aussi le buis, le genévrier, le genêt, le trèfle bitumineux (fabacée dont la tige et surtout les feuilles froissées sentent le goudron) et le genêt épineux qui forme des ondulations jaune d’or douces au regard, mais gare à qui s’y frotte ! Comme la veille, et bien que nous soyons à une altitude un peu supérieure, nous trouvons du sainfoin. L’aphyllante de Montpellier est l’une des plantes les plus caractéristiques des garrigues de la Méditerranée occidentale, où elle fleurit abondamment au printemps, formant des touffes rappelant les joncs. Son nom signifie en grec “fleur sans feuilles”. Celles-ci sont en effet réduites à des gaines membraneuses à la base des tiges. Elle est très appréciée des chevaux et des moutons, et comme la capucine, la fleur comestible peut venir agrémenter une salade. A ce propos, l’association Mareschal, qui s’est donné pour but de valoriser l’héritage de l’ingénieur Jacques-Philippe Mareschal (1689-1778), a créé en 2011 un jardin partagé dans le quartier des Beaux-Arts de Montpellier, au 28 rue de la Cavalerie, sur le thème “Les plantes nommées Montpellier au XVIIIe siècle”. – Photo : Orchis pyramidal –

nP1360069Cette initiative fait suite à l’édition d’une brochure “Les plantes dédiées à Montpellier et à ses savants”, produite par Pascal Salze et Didier Morisot. – Pour mémoire, l’université Montpellier 1 est l’héritière directe de l’université médiévale créée le 26 octobre 1289 par la bulle papale “Quia Sapientia” du pape Nicolas IV où des médecins andalous enseignèrent. Elle réunit l’école de Médecine fondée en 1220 par le cardinal Conrad, légat du pape Honorius III, ce qui fait de la Faculté de Médecine de Montpellier la plus ancienne en activité au monde, et l’école de Droit et des Arts dont les premiers statuts furent octroyés en 1242. Son rayonnement, en particulier à partir de l’enseignement de la médecine et du droit, ne fit que s’amplifier jusqu’à la Révolution française qui fit disparaître les facultés en 1793. Elles se reconstituèrent progressivement au XIXe siècle. – A la fin du XVIIe siècle à Montpellier, Pierre Magnol (1638-1715), issu d’une famille d’apothicaire, proposait d’établir en 1689 des familles végétales. Une demeure porte encore son nom à Montpellier au 10 rue du Bayle, où il vécut dans cet hôtel particulier sur deux étages. Le XVIIIe siècle fut une des époques les plus brillantes et vit apparaître de nouvelles activités scientifiques comme l’astronomie, la météorologie, la physique, l’agriculture. Montpellier fut, un temps, le pôle méridional de la science française. Le père Xavier Azéma conte l’histoire des “Jardiniers de Montpellier” (2004, Les Presses du Languedoc) de la fin du Moyen Age au début du XXe siècle, en passant par la Révolution, car c’est dans cette ville que fut créé le premier jardin des plantes en France. Il rappelle qu’aux XVIIe et XVIIIe siècle, la profession était regroupée en “corps des jardiniers”, puis il y eut la société d’horticulture et de botanique de l’Hérault, jusqu’aux syndicats de l’époque moderne. En 1706 est aussi créée la Société royale des Sciences de Montpellier. A cette époque, il y avait une émulation scientifique autour des plantes, de la médecine et de l’architecture. Un vaste réseau s’établit entre Paris, Montpellier et la Suède. Par exemple, en 1735, le suédois Carl von Linné (1707-1778), auteur de la nomenclature binominale, donna le nom de son ami Magnol à une plante qu’il nomma Magnolia. – Photos : L’unique jardin entretenu de Bentué de Nocito – Ci-dessous : Découverte d’une couleuvre esculape (identification par Reine) ou plutôt une couleuvre à collier mélanique (selon Mag) sur le chemin, qui met du temps à se réfugier dans les buissons parce qu’il est entouré par le groupe : il finit par décider de faire demi-tour et trouve à se cacher dans les buissons de buis –

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nP1360093C’est au tour de nos géologues amateurs de prendre la parole. Montrant les roches, Jean-Jacques dit qu’il s’agit de poudingue, un mot issu de l’anglais pudding qui désigne un gâteau fait d’une pâte compacte dans laquelle se distinguent les raisins secs et les fruits confits. Le terme a été francisé au XVIIIe siècle car il est très suggestif, dans la mesure où il désigne une roche sédimentaire compacte où sont mélangés des éléments grossiers de forme ovoïde (des galets) pris dans un ciment naturel, le plus souvent du grès. Il est formé par les divagations d’un fleuve qui dépose les sédiments. Plus la taille des galets est importante et plus la vitesse du courant d’eau qui les a déposés était forte. Si ceux-ci comportent des morceaux anguleux, qui ont subi peu de transport, la roche s’appelle de la brèche. Inversement, si les galets ont un diamètre inférieur à 2 mm, on a affaire à un grès. Ces phénomènes se sont passés en préambule à l’érection des Pyrénées, quelque 15 millions d’années avant qu’elles ne commencent à émerger, c’est-à-dire vers 65 Ma. Le grand delta d’un fleuve s’ouvrait vers Bilbao, prenant sa source dans les montagnes catalanes dont les vestiges actuels sont à Montserrat. On trouve également des grès carbonatés car il y avait beaucoup d’animaux marins dont les squelettes ou coquilles se sont déposés sur le fond marin de Téthys qui occupait cette région avant l’érection des Pyrénées. – Photo : Cheminée aragonaise de la maison-forte d’Used –

Nous passons devant une phalangère à fleur de lis, un muscaris, une sauge, dont le nom vient du latin “salva”, car on pensait que la plante soignait tous les maux. Jean-Sébastien nous fait remarquer les plantes mellifères comme le thym, le romarin et le chêne vert. Il nous rapporte qu’un apiculteur du village voisin de Belsué vend du miel de chêne vert produit à partir du suc qui s’échappe du gland lorsqu’il se détache de l’arbre à l’automne, qui est butiné par les abeilles. De couleur presque noire, il aurait la propriété de soulager les affections pulmonaires et bronchites, et d’être anti asthmatique. Les abeilles (comme les fourmis) apprécient aussi le miellat, excrétion de certains insectes suceurs de sève (pucerons principalement). nP1360090Nous observons que toute la vallée et ses versants étaient travaillés en terrasses. Les murets de pierre retiennent la terre, bordent les chemins et les propriétés, les jardins (“regados”, irrigués) étaient aménagés sur les berges des ruisseaux, tandis que le blé (“secados”) et la pomme de terre poussaient sur les hauteurs. Les paysans avaient des chèvres, des moutons, une vache parfois, des poules. La chasse (au lapin ou au sanglier) permettait d’améliorer l’ordinaire. Les surplus de production étaient chargés sur les mules pour être troqués en aval de la sierra contre de l’huile, du vin, du sel. Le miel d’amandes était récolté dans la partie orientale, vers Alquezar, et la vigne poussait sur les contreforts (somontano). – Photo : Maison-forte d’Used –

Un glaïeul d’Illyrie arbore une grappe de fleurs rose vif : calcifuge, il indique une absence de calcaire à l’endroit où il pousse. Nous voyons du lin herbacé, sauvage, à fleurs jaunes ou à fleurs blanches. Une vipérine porte des fleurs un peu semblables au pissenlit. Près d’un pont de pierres dressées sur la tranche s’élèvent de grandes hampes fleuries d’Ophrys laxiflora, tandis que la pelouse est parsemée d’Ophrys araignée. Nous arrivons devant une maison-forte aux murs de pierre à deux étages, avec écurie et étable au rez-de-chaussée, un porche voûté, un corral à l’arrière où étaient gardées les chèvres et les brebis. nP1360095En haut d’un escalier de pierre se trouve une grande cuisine dotée d’une cheminée arrondie. Le feu au sol permet de cuire “la carne à la brasa”, plat typique aragonais. De part et d’autre se distribuent les chambres, tandis qu’à l’étage se trouvent le grenier partagé en chambres-silos pour les grains (lentilles, pois chiches, haricots) et le pigeonnier. Le toit est recouvert de lauzes sur une charpente constituée d’énormes poutres de chêne. La cheminée aragonaise est surmontée d’une pierre “espanta brujas” (qui effraie les sorcières). D’autres cheminées peuvent être surmontées d’une croix ou d’une tête animale. Plus bas dans le village, un panneau signalétique en carreaux de faïence indique “A era de Urbez”, c’est-à-dire l’aire de battage (des céréales) d’Urbez. Une fois passée l’unique route est-ouest qui traverse le plateau, nous remontons sur l’autre versant d’où nous admirons la chaîne pyrénéenne aux cimes enneigées, où Jean-Sébastien nous désigne le Vignemale, le Marboré, le Mont Perdu, le Soum de Ramond, le Parc national de Posets-Maladeta. – Photo : Panneau “aire de battage du blé d’Urbez” –

nP1360147nP1360145Le lendemain, nous partons de nouveau à pied du village de Nocito, dans la direction opposée, vers l’ouest. Les prairies de la vallée bordées de murets de pierre laissent rapidement place à une colline pelée où est bâti le château d’eau de Nocito (plutôt une citerne) près d’une pompe de relevage. Les plaques de grès qui affleurent sont couvertes de petits cailloux, une désagrégation liée à l’action combinée de l’eau et de la température qui provoque une dégradation mécanique de la pierre. La présence de petits trous indiquent que la roche s’est formée au fond de la mer où étaient installés des bivalves. La roche est formée à partir de l’érosion des reliefs qui existaient au niveau de la Catalogne, ainsi que de la Sardaigne qui était alors soudée à la péninsule ibérique (tandis que la Corse s’est détachée des Maures). Un peu plus loin, un gros bloc de pierre sombre permet à Jean-Jacques d’illustrer ses propos. Il sort de son sac une petite fiole d’acide chlorhydrique et montre que la roche réagit par l’émission d’un peu de mousse, signe qu’elle est composée de sable et cailloux cimentés par du calcaire. La couleur noire est peut-être due à la présence de manganèse (s’il y avait du fer, elle serait rouge). Le carbonate de calcium CaCO3 s’est formé à l’Eocène, il y a 50 Ma. Sur la tranche du bloc rocheux, on distingue très nettement les couches successives de sédiments qui se sont déposés. Pour mieux comprendre ces phénomènes, je consulte le guide très bien fait de l’association Medistone “Altérations de la pierre” relatif à la conservation du patrimoine. En période de gel, lors du passage de l’état liquide à l’état solide, l’eau augmente de volume de 9% et exerce des pressions internes suffisantes pour fissurer la plupart des pierres. Les sels dissous dans l’eau en cristallisant exercent aussi des pressions importantes qui peuvent dépasser les résistances mécaniques des pierres les plus dures. Les pressions de cristallisation dépendent du type de sel et du taux de sursaturation de la solution à partir de laquelle il cristallise. Le degré de sursaturation est lui-même lié à la vitesse d’évaporation de la solution (rapide si l’atmosphère est sèche, si la pierre est soumise à un fort ensoleillement…). – Photos : Bloc de grès – Test à l’acide chlorhydrique pour détecter la présence de calcaire –

nP1360146La nature du réseau poreux de la pierre entre aussi en ligne de compte. Ses propriétés déterminent si les sels cristallisent à la surface ou à l’intérieur du matériau. Dans le second cas, elle y provoque des fissures importantes et des desquamations sous la forme d’écailles de plus ou moins grandes dimensions. Les efflorescences en surface engendrent une érosion moindre. Ces altérations peuvent être également d’origine biologique. Les algues, champignons et lichens laissent un dépôt visible, tandis que certaines bactéries provoquent une décohésion du matériau au travers de leurs réactions métaboliques sans former de dépôt visible. nP1360238Les bactéries hétérotrophes se développent en présence de composés organiques d’origine naturelle (poussières, pollens…). Elles sont présentes en grand nombre sur la pierre et sont parfois à l’origine de la formation d’acides organiques (acide oxalique par exemple) qui entraînent la formation de patine et des phénomènes de dissolution, en particulier de minéraux sensibles comme les carbonates. Les bactéries autotrophes utilisent pour vivre et comme source d’énergie l’oxydation d’un composé minéral. Les bactéries nitrifiantes oxydent l’ammoniaque en nitrates, ce qui peut aboutir à la formation de nitrate de potassium (le salpêtre). Cette microflore est l’agent fréquent d’altération du calcaire et du grès. Les bactéries qui oxydent le soufre engendrent la formation d’acide sulfurique (phénomène de dissolution), puis de sulfates (formation de sels, tels que sulfates de calcium ou de potassium). Ces sels d’origine biologique s’ajoutent à ceux qui résultent de la simple évaporation des solutions et participent à l’érosion liée aux cristallisations salines (desquamation). La composition de la pierre peut favoriser le développement de certaines altérations. Les pierres calcaires sont plus solubles que les pierres silicatées (granite, grès…). La succession de passées grossières et fines dans un grès ou un calcaire riche en éléments détritiques peut être également une source d’hétérogénéités qui confèrent au matériau un comportement non uniforme vis-à-vis du développement des altérations différentielles de formes caractéristiques. En règle générale, plus les grains constitutifs ont une taille importante, plus la pierre est altérable : à porosité et composition égales, les liaisons inter particulaires sont moins nombreuses, la cohésion de la roche est plus faible et l’action des agents de dégradation dans les joints ou pores inter granulaires est beaucoup plus efficace. – Photos : Bloc de grès – Vautour percnoptère d’Egypte –

nP1360183nP1360186Nous longeons un ruisseau dont l’eau s’écroule en cascades d’un palier à l’autre. C’est l’occasion pour Jean-Sébastien de nous montrer le phénomène de formation du tuf (ou travertin), par précipitation des ions carbonate dissous dans l’eau sur des végétaux exposés aux embruns. Ce matériau très poreux est particulièrement employé, en raison de sa légèreté, dans la fabrication des volumineuses cheminées aragonaises. La présence de poissons de toutes tailles montre la relative permanence de ce petit cours d’eau. Plus haut, des arbres sont écorcés sur une bonne hauteur par des chevreuils. Nous pique-niquons sur le promontoire où subsiste le hameau abandonné d’Ibirque formé de cinq maisons et d’une église, toutes en piteux état. Des vaches entrent et sortent des bâtiments convertis en étables improvisées. Si nous ne faisons pas le détour par le dolmen pourtant tout proche (mais nous ignorons sa présence), nous ferons par contre durant la sieste de magnifiques observations de vautours, percnoptère d’Egypte, vautour fauve, qui tournent parfois à très faible hauteur au-dessus de nos têtes, une merveille ! La balade se terminera par un bain en eau fraîche dans une vasque blonde entre deux cascades, un site magnifique à une demi-heure à peine en amont de Nocito… Que demander de plus ? – Photos : Tuf et poissons –

La dernière matinée, seule une partie du groupe demeure en sierra de Guara. Nous décidons de retourner près de l’embalse de Santa Maria de Belsué, sur le site du barrage de Cienfuens (les cent sources) pour voir surtout la Garganta de Cienfuens et la Garganta del Flumen, un paradis pour les oiseaux (vautours fauves et percnoptères) et les plantes rupicoles (saxifrages à longues feuilles) que nous avions exploré l’an passé. Sur la crête des falaises spectaculaires qui enserrent le cours d’eau se détache la silhouette d’une chèvre blanche, insensible au vertige. L’après-midi, nous retournons au Pays basque en passant par la station de ski de Formigal où nous faisons halte, juste avant de passer le col du Pourtalet où l’on bascule sur la vallée d’Ossau. Bien entendu, il n’y a pas de neige. C’est Françoise R. qui nous a prévenus de la floraison du très rare sabot de Vénus, une orchidée très originale qui pousse sur les sols alcalins et figure sur la liste rouge UICN de la flore menacée en France. Elle pousse en bon voisinage avec d’autres orchidées plus communes. Pour protéger cette plante pendant le mois de sa floraison, trois gardes se succèdent, payés par l’Etat espagnol. Nous repérons la voiture de fonction et demandons au préposé de nous montrer les fleurs. Il nous amène à quelques mètres de là, tout près de la route, et surveille jalousement que nous ne marchions pas sur les plantes dont certaines sont encore en boutons, donc moins repérables dans l’herbe haute. Nous terminons notre séjour sur cette dernière observation merveilleuse. – Photo ci-dessous : Sabot de Vénus –

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