Nocito – Séjour en Aragon

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Cet article fait partie d'une série de publications appelée Nocito 2014
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13 au lundi 16 juin 2014
Groupe Dimitri : Mag & Jean-Jacques, Cathy & Jean-Louis, Françoise M., Jean-François & Danie, Françoise I., Cathy L., Pascal, Jacques, Anita & Jean-Vincent, Jackie L., Margaitta, Michou et Nemeci.

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Quelle tranquillité d’esprit offre la préparation d’un séjour en Aragon ! Contrairement au Pays basque qui atteint des records de précipitations, la sierra de Guara bénéficie d’un régime mixte influencé à la fois par la Méditerranée et l’Atlantique, il y pleut nettement moins (914 mm en moyenne à Nocito et 1902 mm en 2013 à Biarritz, soit plus du double) et surtout de façon plus concentrée (90 jours en moyenne par an), au printemps et à l’automne, si bien que l’on est presque assuré d’y trouver le beau temps. Toutefois, lorsque nous nous y sommes rendus en éclaireurs, Jean-Louis et moi, en août 2013, nous avons observé une grande abondance d’eau dans les ruisseaux, cascades, vasques, il y avait très peu de cours d’eau à sec et le paysage était très vert. Peut-être n’aurions nous pas eu le même engouement et l’envie d’y amener les amis si nous avions trouvé un paysage brûlé par le soleil. gP1290928Il faut cependant rappeler que jadis, la sécheresse n’était pas perçue de la même gP1290888façon dans une société essentiellement rurale. Un journal périodique décrit à ce propos les rites auxquels se livrait la population, avant que la région ne se dépeuple. On les appelait les rogations ; il s’agissait de processions religieuses pour demander la pluie à un saint, en l’occurence à San Úrbez en sierra de Guara. Son sanctuaire se trouve au nord-ouest du massif, sur les hauteurs du village de Nocito où nous avons choisi de séjourner. Quand la cloche convoquait une procession – une cloche amenée à dos d’homme depuis Bentué, petit village voisin situé à quelques kilomètres de là au nord-est, toute la population des alentours s’y donnait rendez-vous. Le corps incorrompu du saint était alors humecté devant le sanctuaire, au centre de la grande esplanade, une cérémonie appelée “la Mojada” (l’humectage). En 1701, il fut transféré dans un cercueil à triple fermeture dont les clés étaient gardées respectivement par la Vallée du Serrablo, Nocito et Huesca. La dévotion s’accrut avec les années. L’une des dernières manifestations importantes eut lieu en 1929. Près de 2000 personnes en provenance de Angues, San Pelegrin, Radiquero, Otin, Nasarre, Rodellar, Sietamo, Alquézar, etc. s’y rendirent pieds nus en sacrifice, avec les prêtres, en portant les croix des paroisses. Les fidèles vénérèrent le corps de San Úrbez dont le thorax parfaitement conservé, insensible à la corruption depuis onze siècles, était exposé au regard. Cette nuit même, il plut. En 1967, don Damian Iguacén fonda la confrérie de San Úrbez. En 2013 encore, un évêque vint prier et prononça une messe d’intercession pour faire venir la pluie… Mais parfois, le résultat se faisait attendre. Les habitants de Lecina, excédés de l’échec des rogations faites à San Martín de La Choca, dans le cañon du Río Vero, à l’est du massif, l’abandonnèrent au milieu du chemin. Peu d’heures s’écoulèrent avant que deux garçons du village ne soient dépêchés à toute vitesse pour récupérer le saint et le remettre sur son autel, car il tombait une averse impressionnante… – Photos : Au nord de la sierra extérieure de Guara, les Pyrénées enneigées en juin – Piscine naturelle – Vautour fauve – Ci-dessous : Au sud de la sierra de Guara, le bassin de l’Ebre –

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Le sanctuaire de San Úrbez s’élève face à la grotte d’Ayral, “lieu favori du saint qui menait une vie d’anachorète”, une précision qui déjà appartient à sa légende. C’est celle-ci qui est répétée à l’envie sur les sites français de canyoning ou d’escalade en sierra de Guara. Aux fioritures brodées sur sa biographie mythique, je préfère le retour aux sources de chercheurs soucieux de reconstituer l’origine et le contexte de cette dévotion pluriséculaire qui perdure encore aujourd’hui. Selon Inmaculada de la Calle Ysern et Angel M. Moran Viscasillas, auteurs du livre publié en 1994 “Cara y cruz en Nocito – El ayer y el hoy de une comunidad en la Sierra de Guara” (Un visage et une croix à Nocito – Le passé et le présent d’une communauté en Sierra de Guara), les rites consacrés à ce saint ont même contribué pour une bonne part au maintien du lien social de la diaspora après l’émigration massive qui a vidé la sierra de Guara de ses habitants au XXe siècle, et ils accompagnent le relatif dynamisme actuel de cette vallée encore récemment sinistrée. Qui plus est, le village agricole de Nocito a longtemps été lié sur le plan économique et social au monastère, raison de plus pour s’aventurer un peu dans les arcanes de son histoire. – Photo ci-dessous : Dans les environs de Nocito, des papillons en quantités (Mag propose le nom de “Gazé ou Piéride de l’aubépine” pour ce papillon ) –

nP1360232

nP1360228C’est au milieu du Xe siècle que la dévotion à l’ermite San Úrbez fut promue par les moines mozarabes* du monastère de Nocito: c’est à eux que l’on doit les fondations de San Úrbez de Gallego en Serrablo, San Úrbez de Basaran en Sobrepuerto et Sant Urbici de Serrateix dans le comté catalan de Berga. Le christianisme s’était répandu à partir du IVe siècle dans l’Empire romain. Le Royaume Wisigoth (418-711), repoussé d’Aquitaine par Clovis Ier en 507, déplaça sa capitale de Toulouse à Tolède. Dans cette Espagne wisigothe se réfugièrent les intellectuels d’Afrique du Nord chassés par les Vandales, les Byzantins, puis les Musulmans. Durant cette période, de grands évêques, qui étaient également de grands auteurs, firent de leurs sièges épiscopaux des centres intellectuels en les dotant de bibliothèques et d’écoles qui transmettaient la culture classique et formaient aussi bien des clercs que des laïcs jusque dans les campagnes. Le plus célèbre d’entre eux fut sans doute Isidore de Séville (vers 570-636), dont les œuvres furent lues et commentées pendant tout le Moyen Âge. Après la conquête et la colonisation par les Maures (Arabes et Berbères), les non-musulmans eurent le statut de “dhimmi” et, hormis les vieillards, les femmes, les enfants et les handicapés, ils payaient la Jizya qui s’élevait à un dinar par an. Bien qu’ayant moins de droits que les Musulmans, ils avaient une meilleure condition que les minorités présentes en pays chrétiens : la tolérance faisait partie intégrante de la société andalouse, même si toutefois leur sort dépendait des autorités qui régnaient. Avec le temps, la société s’islamisa, 80% de la population était musulmane au XIe siècle. 15 plaque profanationSi les quatre cinquièmes de la péninsule étaient sous domination musulmane, le nord relevait de quatre royaumes chrétiens et, depuis 806, d’une marche franque créée par Charlemagne avec pour capitale Barcelone. La sierra de Guara se trouvait donc à l’époque de San Úrbez sur une zone frontière, la Reconquista ne commençant véritablement qu’à partir de 1085 avec la prise de Tolède. Le corps du saint, momifié, fut vénéré dans le monastère de Nocito jusqu’à la guerre civile de 1936, date à laquelle il fut brûlé. Pour approcher la personnalité du saint ermite, les auteurs du livre “Cara y cruz” se sont référés aux documents qui figurent dans l’étude du professeur Luis Vázquez de Parga (1912-1994) intitulée “Textes hagiographiques relatifs à San Úrbez”, publiée au volume V de “Hommage à don José M. Lacarra” (Saragosse, 1977), et où il reproduit “la Vita vel confessio sancti Urbici (la vie de San Úrbez)” et les leçons des bréviaires de Huesca, imprimées par les évêques Juan de Aragon en 1505 et Pedro Agustin en 1547. – Photo : Eglise en ruine d’Ibirque – Photo de Jean-Paul Dugène : Plaque commémorant la profanation de la sépulture de San Úrbez – Ci-dessous : Libellule en train de sécher ses ailes, accrochée à l’enveloppe de sa chrysalide dont elle vient de sortir par la tête –

(*) Mozarabe, terme issu de l’arabe “musta’rib” qui signifie arabisé, attribué aux chrétiens vivant sur le territoire al-Andalus.

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Ceux-ci ont été analysés également par Antonio Durán Gudiol (1918-1995), historien médiéviste et prêtre contemporain, qui a émis de nouvelles hypothèses sur la biographie du saint dans un texte intitulé “L’ermite San Úrbez, mozarabe de Huesca ?”. En voici la traduction libre. Cette “Vita vel confessio sancti Urbici” a été écrite dans un mauvais latin et en lettres wisigothiques grossièrement tracées par un copiste qui rendit obscurs des passages de l’original qu’il ne comprenait pas. Malgré tout, on devine que l’auteur initial était un moine lettré, qui rédigea la biographie de San Úrbez en augmentant les données recueillies par la tradition orale d’apports personnels dus à son imagination d’une part, mais également à ses connaissances bibliques, littéraires et canoniques d’autre part. Il est très probable qu’il était membre du monastère de Thomières et qu’il suivit le genre hagiographique romancé introduit avec succès par Iacopo de Varazze avec la “Legenda aurea” (légende dorée). La Vita dut être écrite à une date assez postérieure à 1266, année où fut écrite l’oeuvre de Varazze. Le texte dont il se servit est une notice historique, c’est-à-dire un texte liturgique succinct – une lecture de l’office des Matines ou la commémoration du saint dans le Martyrologe – dont les termes sont à peu près les suivants :

Urbicus confessor Christi qui ex patre iniquo et matre christiana natus, habitum monachalem suscepit apud Sanctum Martinum Anticum, sed ex Aragonensi monte exit et primus heremita in (Sancti Martini) solitudine perseveravit plus quam quinquaginta annos et cum esset fere centenarius migravit ad Dominum XVIIIe kalenda decembris. – Photo ci-dessous, : Le Tozal (pic) de Guara (2076 m) aux falaises claires de calcaire vues depuis le village abandonné d’Used –

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Il contient quelques précisions qui accréditent son authenticité. Tout d’abord le toponyme “Aragonensis mons” fut attribué à l’abbaye du bas Moyen-Age Montearagon, citée dans la chronique arabe d’al-Udri au XIe siècle (Yabal Aragun – Djebel, mont, Aragon) avec la mention “célèbre parmi les chrétiens”. Elle localise dans le mont Aragon le monastère Sanctum Martinum Anticum (Saint Martin l’Ancien) où San Úrbez a revêtu l’habit monacal et qu’il a quitté pour mener une vie d’ermite dans un lieu solitaire que la Vita ne situe pas. Ce monastère ne peut que correspondre au monastère San Martin de Asan, situé sur la rive du Flumen et fondé au VIe siècle par l’abbé Victorian. Cela suppose un San Martin “el Nuevo”, qui doit être localisé dans l’église rupestre de l’ermitage de San Martin de Valdonsera, aux sources du canyon (barranco) de Banzo et à l’abri du pic Matapaños, dans une impressionnante solitude. Comme c’est habituel dans ce genre de textes, la mémoire liturgique ne fournit aucune date chronologique qui permette de situer San Úrbez dans le temps. Mais s’il mourut quasi centenaire après une cinquantaine d’années de vie érémitique, il dut abandonner le monastère aux alentours de ses quarante ans, probablement au IXe siècle. – Photo ci-dessous : L’un des multiples papillons qui habitent la vallée de Nocito (Selon Mag, un “Fadet commun ou Procris” ?) –

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Pour satisfaire la curiosité dévote de l’époque à laquelle fut écrite la Vita sancti Urbici, ce moine de Thomières remplit les lacunes concernant la nature, l’enfance et la jeunesse d’Úrbez avec une certaine érudition, un peu de fantaisie et une bonne dose de patriotisme très français.

Urbico, né dans la ville de Bordeaux, fut le fils d’un père infidèle et de Asteria, femme chrétienne instruite dans les lettres grecques et latines. Après la mort au combat du père, la mère et le fils furent emmenés captifs en Galice. Une fois libérée, Asteria revint à sa ville tandis qu’Úrbez demeurait captif. Celui-ci ne put se rapatrier que plus tard, revenant en bateau à Bordeaux, non sans avoir dû vaincre par la lutte l’opposition d’un homme fort qui cherchait à l’en empêcher. Offert en actions de grâces à Dieu par Asteria avant le retour d’Úrbez, celui-ci, désireux de se consacrer au meilleur service du Christ, s’en fut en Aragon et entra au monastère de San Martin el Antiguo.

Le moine anonyme, pour donner plus d’autorité à son récit, cite comme sources de ses dires les évêques Nebridio et Frontiniano qui auraient personnellement connu le saint. Il s’agit de deux personnages du VIe siècle qui n’étaient pas de la région, l’un était de Egara (Tarrasa) et l’autre de Gerona. Il trouva sans doute ces noms dans une collection canonique, peut-être celle appelée Hispana-Gallica, à la bibliothèque de Thomières. En ce qui concerne le nom d’Urbicus ou Urbicius – aragonisé en Úrbez -, il a pu s’inspirer d’un homonyme, Urbico, maître de l’école littéraire de Bordeaux, mentionné par le poète Ausone, également bordelais, qui vécut au IVe siècle. Ce ne fut pas pour l’identifier à San Úrbez, mais pour fixer à Bordeaux le lieu de naissance de l’ermite. En tant que naturel de la fameuse cité savante aquitaine, ce n’est toutefois pas le saint qu’il présente comme un versé en littérature classique, mais sa mère qui aurait été instruite en latin et en grec. Sa supposition ne manque pas de vraisemblance, car le nom d’Urbico était propre à Bordeaux. Mais cette affirmation lui créa un problème : comment expliquer que le Bordelais Úrbez émigra d’Aquitaine aux montagnes d’Aragon ? Il le résolut grâce à son imagination : il inventa une fantastique guerre entre Galiciens et Aquitains, la captivité d’Asteria et d’Úrbez en Galice, le rapatriement des deux et le voeu de consacrer Úrbez à Dieu formulé par la mère. Selon la tradition orale de Nocito recueillie par le moine anonyme, Úrbez fut un homme de nature angélique, qui jamais ne tomba malade malgré les privations et les pénitences de sa longue vie d’ermite, et qui conserva jusqu’à la fin de ses jours une vue parfaite et une dentition complète. L’école érémitique fondée par le saint est située au-delà du mont Aragon, dans une grande montagne d’accès difficile, un lieu très froid, enneigé en hiver et refuge des hors-la-loi. Les ermites vivaient dans des grottes solitaires ; une ourse tenait la garde près de celle de San Úrbez. Ils rompaient la solitude pour assister aux offices religieux dans l’oratoire commun, près duquel il y avait une cuisine ; la communauté possédait un âne ; les chemins s’effaçaient fréquemment à cause de la neige. La description correspond aux caractéritiques de Valdonsera – vallée des ours – et l’église de San Martin dont le souvenir se conserve encore. – Photo ci-dessous : Chorthippus dorsatus (ou Criquet verte-échine, de l’ordre des Orthoptères, “ailes droites”) – Identification par le frère de Martine Mayerau, qui travaille au CEN Allier (Conservatoire des Espaces naturels) et spécialiste des Orthoptères :

Voilà les critères d’identification pour Chorthippus dorsatus : – Antennes comportant moins de 30 articles, n’atteignant pas le milieu du corps : Ordre des Caélifères – tarses munis d’un arolium entre les griffes : Superfamille des Acridoidea. Critères non distinguables sur la photo : Prosternum avec un tubercule saillant, Tegmina avec une nervure intercalée dans le champ médian, Postulat : caractère non présent sur le spécimen de la photo, du coup on arrive à la sous-famille des Gomphocerinae : – Fovéoles temporales présentes – Antennes non épaissies à l’apex – Bord antérieur des tegmina dilaté en lobule à la base : Genres Chorthippus ou Euchorthippus différenciables par la longueur des griffes sur les tarses non décelable d’après la photo. Les Euchorthippus présentent des couleurs globalement neutres : blanchâtre, beige clair , en tous cas jamais verts vif du coup hypothèse qu’on est en présence d’un spécimen du genre Chorthippus : – Carènes latérales du pronotum presque parallèles : sous-genre Chorthippus – Tegmina et ailes normalement développés – Coloration uniformément verte : Chorthippus dorsatus. Le critère le plus sûr pour le différencier de Chorthippus albomarginatus est la nervure médiane s’écartant plus ou moins de la nervure radiale, critère non distinguable sur la photo, mais la couleur uniforme laisse toutefois peu de doutes.

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A la tradition orale est aussi attribué le récit d’une quinzaine de miracles qu’aurait personnellement effectués San Úrbez, et qui ont été relatés dans la Vita. Seul le premier semble émaner de la fantaisie de l’auteur. Les autres (je résume) rapportent la façon dont il réchappa à des attaques du diable, de hors-la-loi, de bêtes sauvages et le don qu’il avait de soigner bêtes et gens, ainsi que de commander aux éléments (supprimer une tempête de neige), utilisant parfois l’eau de source jaillissant dans sa grotte pour soulager les maux. gP1290861Ce texte Vita sancti Urbici fut traduit en espagnol en 1501 par un clerc de Jaca de façon quelque peu infidèle. Les livres liturgiques de la Cathédrale de Huesca ne firent mention du culte à San Úrbez qu’à partir de 1505, utilisant la Vita remaniée et augmentée en 1547. En conclusion, suite à la reconstruction de la mémoire liturgique, la source hagiographique la plus autorisée, on en retire que San Úrbez fut le fils issu d’un mariage mixte d’une chrétienne et d’un musulman (peut-être le père était-il lui-même issu d’un couple mixte musulman-chrétien). Il entra en tant que moine au monastère San Martin de Asan, proche de la ville de Huesca, qu’il abandonna pour fonder l’ermitage de San Martin de Valdonsera dans les solitudes duquel il vécut plus de cinquante ans, jusqu’à mourir quasi centenaire un 14 novembre. Sa condition de mozarabe est manifestement accréditée autant par son étape monastique à Asan que par sa vie érémitique à Valdonsera, sur le territoire de Huesca. Sa captivité, reproduite sur les cinq textes hagiographiques, peut avoir un fond de vérité, étant donné le contexte politique et juridique de l’époque et du lieu. gP1290857Etant fils d’un père musulman, Úrbez, selon la loi canonique de l’Islam, était obligé de professer la religion du père. Son inaccomplissement constituait un délit d’apostasie, passible de la peine de mort, comme les martyres saintes Nunila et Alodia en 851. Le moindre mal qui pouvait arriver à sa mère et lui était l’incarcération suivie d’un jugement dont ils sortirent absouts par la grâce d’un cadi peu jaloux. C’est ce qui s’était d’abord passé en première instance pour Nunila et Alodia qui furent remises en liberté par Jalaf ibn Rasid, seigneur d’Alquézar et de la Barbitaniya ; en seconde instance, le wali de Huesca les condamna à la décapitation. Il est plus vraisemblable que San Úrbez soit né à Huesca plutôt qu’à Bordeaux. Les disciples et successeurs du saint à l’ermitage se convertirent au monachisme à une date non précisée, peut-être au début du Xe siècle, et fondèrent le monastère de Nocito où ils transférèrent le cadavre de San Úrbez– Photos : Détail d’une araignée – Une toile en forme de coupe –

Le premier document connu émis par ce monastère remonte à l’année 992 et fait allusion à un inventaire de ses biens dont faisait partie Nocito, déjà partagé en deux quartiers par le ruisseau Guatizalema. En cette fin de Xe siècle, cette vallée jouissait de bonnes relations avec le wali de Huesca puisqu’elle n’eut à déplorer aucune attaque d’Al-Mansour qui, en 999, mit à sac et incendia d’autres lieux similaires. Dans la basse-cour du Santero, M. Asuncion Bielsa a découvert en 1976 huit sépulcres de gens originaires de Navarre qui, semble-t-il, initièrent un timide repeuplement de ces zones en venant s’installer sous la protection du monastère près de Nocito. Antonio Durán Gudiol pense que la vallée ne fut pas islamisée. Le français Lucien Briet, quant à lui, suppose que la dénomination du ruisseau remonte à cette époque : Guatizalema, “ruisseau qui s’assèche souvent” (nom issu de “guat”, dérivé de “oued”“zal“, “a cessé”, et “ma”, eau). Il en serait de même pour Guara qui proviendrait de l’arabe gara, colline arasée. Mais Durán Gudiol pense que Guara proviendrait de l’appellation “al-Yabal Guwara” (le djebel – mont – Guwara), cité par Al Udri, géographe arabe de l’époque. – Photo ci-dessous : Cascade dans un environnement qui s’ensauvage, avec une forêt qui repousse –

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gP1290766C’est la troisième fois que Jean-Louis et moi venons à Nocito. Le village est situé à 981 m d’altitude sur un haut plateau dominé par le point culminant de la sierra “extérieure” (c’est-à-dire détachée des Pyrénées), le Tozal de Guara. En 2002, seule une piste tout juste carrossable y menait. Puis nous y sommes revenus en repérage en août 2013, suite à une information donnée par Françoise I. sur une auberge du village qui proposait des balades accompagnées par un guide naturaliste. Ma moisson de photos a été très riche, car nous avons prospecté les alentours à pied quatre jours durant, en prenant notre temps. L’accès plus aisé par deux petites routes bitumées, l’une par le nord et l’autre par l’ouest du massif, m’a décidée à faire connaître ce site magnifique aux compagnons naturalistes du groupe Dimitri. gP1290809Ainsi que je l’ai dit plus haut, le village est partagé en deux quartiers (San Juan et San Pedro, comme à Pasajes en Guipuzcoa). Le Guatizalema, enjambé par un élégant pont médiéval pavé, traverse la vallée du nord au sud pour se jeter dans le réservoir (embalse) de Vadiello. Quelques rares maisons des XVIe et XVIIe siècle à l’architecture typique de montagne subsistent encore, mais la majorité des habitations a été reconstruite au XIXe siècle. L’histoire du village est donc liée à celle du Sanctuaire de San Úrbez perché à deux kilomètres de là sur une colline, bâtiment des XVIe-XVIIe siècles construit sur une base romane du XIIe siècle. Le massif est occupé par les humains depuis 40 000 ans, avec des vestiges jusqu’à 10 000 ans avant notre ère, puis de la fin du Néolithique à l’Age du Bronze (entre 4000 et 1000 avant J.-C.). Après la découverte du gisement d’Ibirque par D.M. Navarro, ingénieur du Patrimoine Forestier de l’Etat, en 1949, de multiples études ont été faites sur les mégalithes et notamment la “Caseta de la Bruja” (petite maison de la sorcière), nom attribué au dolmen d’Ibirque, ainsi que le dolmen du barranco (canyon) du Palomar près de Santa Eulalia la Mayor. Outre quelques haches polies, on a aussi trouvé près du sanctuaire des monnaies romaines et deux têtes sculptées en marbre datant du Ier au IIIe siècle après J.-C. Il semble établi qu’à l’époque Nocito était une exploitation agricole et qu’un temple se dressait sur le lieu actuellement occupé par l’ermitage de San Urbez, devenant une villa romaine à l’époque impériale. Les Wisigoths prirent la succession, comme en témoigne le chapiteau interverti de la colonne baptismale de San Úrbez, grossièrement travaillé. – Photos : Une vieille maison de Nocito avec sa typique cheminée aragonaise – Le pont roman sur le Guatizalema –

gP1290768Si nous avons choisi cette destination, c’est parce qu’on y trouve davantage qu’ailleurs une nature assez sauvage, même s’il subsiste des traces d’exploitation ancienne, murets caractéristiques recouverts d’une rangée de pierres alignées sur la tranche, bergeries, villages en ruines. Son sol calcaire, la précarité de la ressource en eau, les fortes pentes et le manque de terres cultivables ont rendu difficile la survie dans cette zone. Mais ces conditions climatiques et physiques ne sont toutefois pas la cause de l’actuelle désaffection humaine. Une étude entreprise par Carlos Palacio Aniés et publiée en mai 2011 sur Internet présente l’analyse des conditions de cette désertification à l’intérieur d’une thématique plus large intitulée “La régulation des activités touristiques comme élément dynamisant d’un espace naturel protégé : le parc naturel de la Sierra et des Canyons de Guara”. – Photo : Muret de pierre bordant les chemins et les pâturages –

gP1290786Voici la traduction libre de cette rétrospective. Au cours des siècles, ce massif fut un territoire frontière disputé, jusqu’à ce qu’une population s’installe de façon permanente sur les plateaux au nord et au sud de la sierra, ainsi que dans les fonds de vallées les plus favorables aux activités agricoles, comme l’Alcanadre et le Vero à l’est. Ces sociétés traditionnelles vécurent en contact étroit avec l’environnement naturel, mettant à profit au maximum ses ressources et constituant une culture et un patrimoine propre qui se sont perpétués jusqu’à une époque récente. Mais cette situation a commencé à se dégrader vers le milieu du XIXe siècle, avec la profonde transformation économique qui se produisait en Europe occidentale, fruit de l’industrialisation et de la modernisation économique. Celle-ci s’est répandue à un rythme très différent selon les lieux et de façon très polarisée. gP1290799Quelques noyaux ont pu mettre à profit le changement technologique pour commencer leur développement précoce, tandis que des régions périphériques ont amorcé plus lentement le processus ou bien ne l’ont pas engagé du tout. Les zones rurales purent avoir un peu de croissance, mais les zones de montagne souffrirent d’une marginalisation économique qui provoqua la perte de leur population, l’abandon des terres cultivées, des pâturages et la détérioration du patrimoine architectural, artistique et culturel. Entre 1900 et 1981, la population espagnole connut une augmentation considérable, associée au processus d’industrialisation. Elle s’accrut toutefois plus lentement que dans d’autres pays d’Europe et à un rythme inégal sur l’ensemble de son territoire. L’Aragon est l’une des régions qui connut une croissance plus modérée, ce qui lui fit perdre du poids relativement à la population totale espagnole, et à l’intérieur de l’Aragon, ce furent précisément les zones de montagne englobées dans le Parc qui subirent la plus grande perte relative de poids démographique. – Photos 2013 : Un papillon aux ailes duveteuses butine grâce à sa longue langue – Une larve d’insecte dévore une feuille, puis elle s’interrompt, inquiète, et se cambre avant de s’immobiliser pour donner l’impression qu’elle n’est qu’un bout de branche –

gP1290798En économie traditionnelle de base agraire, la présence de population dépendait de la disponibilité des ressources naturelles et de la capacité humaine à s’adapter à celles-ci. La répartition territoriale de la population est donc restée assez homogène jusqu’à la moitié du XIXe siècle, même si la densité de population était déjà plus faible en montagne. Le processus d’industrialisation a provoqué la polarisation territoriale en raison de la croissance plus grande et plus rapide des régions qui incorporaient mieux les nouvelles technologies. En Espagne, ce furent d’abord le Pays basque et la Catalogne, si bien que l’Aragon se trouva enclavé entre ces deux foyers principaux. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, commencèrent à s’établir des différences notables à l’intérieur du territoire aragonais. La zone centrale autour de Saragosse commença à connaître un certain dynamisme, tandis que les zones montagneuses du nord et du sud conservaient une économie traditionnelle. L’investissement en infrastructures durant cette époque se centra sur la construction du réseau espagnol de chemins de fer qui eut une importance minime dans les Pyrénées aragonaises. gP1290838En conséquence de cet isolement provoqué par un manque d’investissement furent maintenus les moyens traditionnels de production. gP1290774L’insertion postérieure dans le contexte économique moderne eut simplement pour conséquence la fin de cette économie traditionnelle, la transhumance ovine, l’agriculture de subsistance et l’industrie textile traditionnelle. Les raisons du dépeuplement de ces zones sont donc géographiques : l’altitude, les fortes pentes, les sols squelettiques et le manque d’eau. Dans ce contexte, les investissements de l’Etat eurent un rôle d’accélération de ce processus de dépeuplement. – Photos 2013 : Balisage de chemin – Le Guatizalema – Enseigne du refuge aménagé près de l’ancien monastère –

A partir de 1910, les investissements se tournèrent vers la construction de routes et les ouvrages hydrauliques, notamment dans les Pyrénées. Mais ils eurent pour effet d’engendrer le départ des habitants, ainsi que la sortie des ressources naturelles. Les routes suivirent le cours des rivières, portant préjudice aux communications et au développement économique entre les vallées. La construction de barrages, que ce soit pour l’irrigation ou la production d’électricité, assortie d’un repeuplement forestier, provoqua la désertification des zones affectées. Le principal flux migratoire se dirigea vers Barcelone et dans une moindre mesure Saragosse, Valence et Madrid, atteignant son point crucial entre les années 1950 et 1970. Parallèlement à ce dépeuplement se produisit un important processus d’urbanisation de la population. En Aragon, la population se redistribua vers les villes et les grands villages têtes de “comarca” (division du territoire qui regroupe plusieurs municipalités). En 1900, seulement 25% de la population était urbaine (vivait dans des municipalités de plus de 5000 habitants). Aujourd’hui, plus de la moitié de la population aragonaise vit à Saragosse et 20% de plus dans des municipalités de plus de 5000 habitants. – Photo 2013 ci-dessous : Mante religieuse qui se carapate dans les herbes –

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gP1290796Le processus d’émigration des zones de montagne provoqua un double déséquilibre de l’âge et du sexe. D’un côté, la population qui émigrait était principalement jeune, ce qui induisait un vieillissement et un plus faible accroissement naturel. Depuis les années 1970, la perte de population est surtout due à ce dernier facteur. D’un autre côté, c’est la population féminine qui émigra davantage, car son profil correspondait mieux au marché du travail associé au secteur des services qui est si réduit dans le monde rural. Le vieillissement est un phénomène habituel dans les pays développés, mais en Aragon et spécialement dans les Pyrénées aragonaises, il a été aggravé par la forte émigration qui s’y est produite. Par conséquent, le taux de mortalité est élevé par rapport au taux national, tandis que le taux de natalité est bas, tout spécialement dans les communes montagnardes. Et quant au taux de fécondité, il est également bas, non seulement en terme de nombre réduit d’enfants, mais également en raison du petit nombre de femmes en âge fertile. gP1290826Il y a davantage de population proche de la retraite que de l’entrée sur le marché du travail. Les données des communes les plus petites donnent peu d’espoir sur leur survie dans le futur. – Photo 2013 : Criquet –

L’émigration vers les zones urbaines peut s’expliquer du point de vue de l’offre (provenant de la structure productive ou de la création d’infrastructures) ou de la demande (choix du lieu de résidence), du fait de la perception d’obtenir de meilleurs biens et services que dans le monde rural et les montagnes aragonaises. Ce mouvement a été accéléré par la construction de l’État-providence dans les premières années de la transition démocratique espagnole (la dictature du Général Franco a pris fin en 1975) et le moindre accès aux services sociaux, de santé et d’éducation dans les zones rurales. A partir des années 70, les critères de politique territoriale ont influé sur les actions publiques. Les connexions entre les routes se sont améliorées, de même que la dotation en infrastructures et services, quoique dans bien des cas elle soit peut-être arrivée trop tard. La tendance aujourd’hui continue d’être régressive, surtout dans les communes les plus reculées en montagne. Les communes de moindre taille tendent à disparaître, et seules s’accroissent les capitales ou les communes qui se sont dédiées au tourisme. Ainsi, selon l’auteur, une entité comme le Parc naturel peut intervenir pour diversifier la population active, fixer la population grâce au tourisme et même générer une attraction vers de nouveaux lieux. Il faut mentionner en outre les retraités qui reviennent sur leur lieu d’origine. – Photos 2013 : Eglise de Nocito – Ci-dessous : Reflets sur un plan d’eau du barranco de la Pillera –

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gP1300004Le retard d’investissement en infrastructures en Sierra de Guara la maintint ancrée dans une économie traditionnelle durant de nombreuses années. La construction de routes se fit aussi le long des cours d’eau, ce qui eut pour conséquence que, jusqu’aux années 30 ou 40, il n’y eut aucune liaison vers Rodellar (Rio Alcanadre) et Arcusa (Rio Vero). Situé entre les bassins du rio Gállego et du rio Cinca, l’isolement du massif fut similaire à d’autres zones interfluviales. De nombreux villages demeurèrent isolés, rendant difficile un développement économique, et ils furent progressivement abandonnés entre les années 1950 et 1970. Ici, la politique hydraulique n’eut pas de conséquences aussi catastrophiques que dans d’autres secteurs comme les Pyrénées, car la morphologie du terrain et le manque de débit des rivières de la sierra empêchèrent la construction de grands lacs de retenue. Les barrages construits dans l’enceinte occupée aujourd’hui par le Parc n’inondèrent que de petites vallées. C’est sur les étendues méridionales de la sierra que la population s’est le mieux maintenue, grâce à des conditions orographiques et climatiques meilleures, ainsi que de meilleures infrastructures et communications par routes. Dans la partie nord au contraire où nous séjournons, les villages sont plus réduits et c’est là que l’on trouve le plus de villages abandonnés en Aragon et même par rapport à l’Espagne. Y subsiste toujours l’absence d’infrastructures, particulièrement de réseau routier, mais aussi un important déficit en services basiques sanitaires et d’éducation. – Photos : Barrage de Cienfuens (cent sources) sur le panneau duquel figurait en 2013 “Pantano = Injusticia, Destrozo” (Barrage = Injustice, Destruction) (le tract n’y était plus en 2014) – Ci-dessous : Papillon aux ailes couleur de l’écorce de l’arbre sur lequel il est posé (Selon Mag, un Sylvandre ?) –

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gP1290875Les principaux pôles d’attraction sont Huesca, Barbastro, Ainsa et Sabiñánigo, capitales des quatre “comarcas” intégrées dans le parc (Alto Gállego, Sobrarbe, Hoya de Huesca et Somontano de Barbastro) et qui constituent toujours des foyers d’attraction de la population qui y réside. Alto Gállego et Sobrarbe au nord sont typiquement pyrénéennes et montrent de façon aiguë les traits caractéristiques de crise, dépeuplement et abandon. Les autres, situées plus au sud, ont accès à la vallée de l’Ebre, elles sont plus adaptées au contexte économique et les villages montagnards bénéficient de meilleures conditions économiques et d’un moindre dépeuplement. L’émigration s’est faite vers deux métropoles historiques (Huesca et Barbastro) qui ont réduit les pertes vers d’autres territoires. Alto Gállego constitue une exception parmi les vallées pyrénéennes puisque y a été créé un centre industriel électro-métallurgique comme Sabiñánigo qui a de ce fait exercé une attraction identique à celle de Huesca et Barbastro au sud. Ces trois foyers présentent de bonnes communications avec la France, Saragosse et Lleida. Pour résumer, il existe 51 villages ou hameaux à l’intérieur du Parc naturel ou sur sa zone périphérique de protection, dont 17 sont inhabités. Le Parc peut ainsi être considéré comme un désert sur le plan démographique. A l’intérieur se trouve une des plus grandes concentrations de hameaux inhabités ou abandonnés de toutes les Pyrénées. Toutefois, l’intégration dans l’union européenne et la création du Parc naturel dans les années 1990 ont permis de nouveaux changements dans cette zone, notamment sur le plan agricole dans le secteur sud-est du Somontano. – Photo 2013 : Barranco de la Pillera –

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