PACA, des côtes aux cimes

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Cassis

Cassis

Excursion aux calanques
Main inscrite en négatif sur une paroi de la grotte Cosquer

En ce mois de juillet, Jean-Louis et moi partons à la découverte de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), en faisant de petites étapes tranquilles. Nous débutons par Cassis, bourgade paisible lovée autour d’une anse et dominée par une éminence fortifiée moyenâgeuse. Depuis sa sortie des remparts au XVIIIe siècle, sa population a triplé pour atteindre 7200 habitants, sans oublier son succès touristique récent qui accroît l’immobilier d’un tiers de logements secondaires et multiplie chaque été ses effectifs par six ou sept. Fort heureusement, elle n’a rien perdu de son charme et elle s’est organisée pour rendre tout le centre piétonnier. Malgré sa pluviométrie la plus faible de France, la végétation prospère, bougainvillées et lauriers roses s’épanouissent et les arbres ombragent les places et les jardins jusqu’au petit port. Nous prenons le bateau pour visiter les calanques, tournant le dos à l’impressionnant cap Canaille voilé d’une brume légère pour nous enfoncer dans les échancrures de la longue falaise de calcaire qui s’étire sur 20 kilomètres jusqu’à Marseille. Le site est devenu un parc national (lien) depuis 2012. Il contient la célèbre grotte Cosquer (lien), découverte en 1985 et classée en 1992 au titre des monuments historiques. Interdite à la visite, elle est protégée des intrus par son accès devenu sous-marin, suite à la montée du niveau de la mer à la fin de la dernière glaciation. Les peintures et gravures rupestres dont elle est ornée ont été réalisées entre 27 000 et 19 000 avant le présent, à une période un peu antérieure à celle de Lascaux.

La roche était autrefois exportée
Salicorne (Marais salants, Ile de Ré 2015)

Le pilote et une jeune guide nous renseignent un peu sur les calanques et nous signalent notamment que cette roche calcaire coquillée d’origine marine était autrefois extraite dans des carrières (lien). Celles de Cassis donnaient une pierre de taille blanche et dure, résistante à l’érosion, qui a servi par exemple à la construction du tunnel du Rove creusé sous la chaîne de l’Estaque, à celle de certains quais du Canal de Suez et de plusieurs portes du “Campo Santo” de Gênes. A l’entrée de la première calanque où nous nous enfonçons subsistent des vestiges de trémies. En effet, la carrière de Port-Miou n’a jamais été exploitée pour la pierre de taille: la roche broyée entrait dans la fabrication de la soude (Carbonate de sodium, Na2CO3). Depuis l’Antiquité, celle-ci était produite, soit à partir de dépôts lacustres à base de natron, soit avec des sels de lixiviation des cendres obtenues par la combustion de plantes halophytes comme la salicorne ou le varech pour la fabrication de savon (saponification de l’huile d’olive) et du verre. – La soude est un fondant qui permet d’abaisser le point de fusion des sables siliceux ; elle entre pour 12 à 16 % dans la composition du verre suivant la qualité recherchée.-

Wadi el Natrun (lien), Egypte

Au début du XIXe siècle, la France perd sa source traditionnelle d’approvisionnement en natron en raison des conflits entre Napoléon 1er et le royaume d’Espagne. L’invention d’un procédé chimique de fabrication de la soude par Nicolas Leblanc entre 1771 et 1791 permet de surmonter la crise. Elle constitue également le fondement de la chimie industrielle dont Marseille (lien) a bénéficié dans le cadre de la production de savon. Le procédé Leblanc est basé sur la décomposition du sel marin par l’acide sulfurique et celle du sulfate obtenu par du charbon et du carbonate de calcium. La production de soude prend ainsi une envergure industrielle (lien). Elle nécessitera la fourniture en grande quantité de sel et de carbonate, ce qui aura un grave impact sur des environnements naturels tels que celui qui défile sous nos yeux.

Une impression de fjord méditerranéen

Le 15 mai 1855 débute à Paris l’Exposition universelle où sont exposés aux côtés des joyaux de la Couronne, à la demande de l’Empereur Napoléon III, les premiers lingots d’aluminium dont Sainte Claire Deville a mis au point la fabrication l’année précédente. L’intérêt de l’Empereur pour ce nouveau métal s’avère décisif : il finance les essais industriels du chimiste qui aboutiront quelques années plus tard, après son association avec Henry Merle, futur fondateur de Péchiney et Cie. Ce dernier fonde dès le mois de juin 1855 une première usine de produits chimiques à Salindres, près d’Alès dans le Gard. Ce choix est justifié par le passage prévu de la voie ferrée Alès – Bessèges alors en construction, qui facilitera l’approvisionnement de la houille, du lignite, du calcaire et de la pyrite du bassin d’Alès. Influent également dans cette implantation la proximité des salins de Camargue, ainsi que l’obligation de s’installer sur un site peu peuplé afin de souscrire au décret impérial du relatif aux Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode. À l’origine, ce décret visait en priorité justement les fabriques de soude ou les manufactures émettant des vapeurs d’acide et de chlore.

Une roche claire truffée de grottes

En août, la société Henry Merle & Cie acquiert les marais salants de Camargue pour l’obtention du sel (Chlorure de sodium, Nacl) expédié à partir de Salin-de-Giraud. En 1857, l’usine de Salindres entre en fonctionnement et produit de la soude par le procédé Leblanc mis au point entre 1771 et 1791, ainsi que des sels de soude, du chlorure de chaux, de l’acide sulfurique, du sulfate de soude, de l’acide chlorhydrique et du chlore. Salindres étant proche des vignobles de l’Hérault alors ravagés par le mildiou, il produit aussi du sulfate de cuivre qui, mélangé dans l’eau à de la chaux, entre dans la confection de la bouillie bordelaise. En 1860 débute la fabrication de l’aluminium par le procédé chimique Sainte Claire Deville. Durant près de 30 ans, ce sera la seule usine au monde à en produire régulièrement – il est vrai en petites quantités : 500 kg par an en 1860, 3 tonnes en 1890. Compte tenu de son prix de revient élevé, l’aluminium est réservé à l’orfèvrerie.

Les carrières disparaissent sous la forêt qui repousse.

Entre 1861 et 1864, le chimiste belge Ernest Solvay met au point un nouveau procédé d’obtention de la soude moins coûteux en combustible.  Ces procédés, surtout le second, permettent de réduire les coûts de revient de la soude et font disparaître les anciennes techniques. En 1895, le groupe Solvay s’installe face aux installations salinières de son concurrent à Salin-de-Giraud où il construit une soudière (lien). En raison de sa proximité de la Camargue, une carrière de pierre signalée “Carrière Solvay” sur les cartes est ouverte au-dessus de la calanque de Port-Miou. Le calcaire broyé est acheminé en surplomb des trémies où il est déversé dans les cales de bateaux à destination de Salin-de-Giraud. Le village se structure ainsi en deux quartiers, de part et d’autre de la ligne de chemin de fer construite en 1892 : le nouveau quartier Solvay est construit sur le modèle des corons, ces cités ouvrières typiques du Nord de la France, avec ses bâtiments en briques, l’infirmerie, le centre sportif, le cinéma, l’école primaire et, Provence oblige, son arène !… Le quartier Pechiney est moins structuré et d’un style plus local. Les maisons s’inspirent des fermes cévenoles et la hiérarchie de l’usine ne transparaît qu’au travers de la dimension des habitations.

Quartier Solvay (lien) à Salin de Giraud

Les deux quartiers témoignent encore aujourd’hui de la vie des sauniers jusqu’aux années 1950 où la population compta jusqu’à 4000 habitants. Attirés par les propositions faites par les deux sociétés, de nombreux immigrés, Grecs, Arméniens, Italiens, ne tardèrent pas à embaucher, puis des Espagnols et des Maghrébins suivirent après la deuxième guerre mondiale, constituant une population cosmopolite qui travaillait sur le salin. De 30 000 à 40 000 tonnes à l’origine, la production de Salin-de-Giraud connaîtra diverses fluctuations, avant d’atteindre une capacité moyenne annuelle de 800 000 tonnes extraites sur une étendue de 11 000 hectares. L’usine Solvay  fabriquera de la soude à l’ammoniaque jusqu’au tout début des années 1960, avant d’être relayée par de nouvelles unités de production fondées sur le procédé électrolytique. La production de sel s’élève aujourd’hui à 340 000 t/an sur 6000 hectares et le village ne compte plus que 2000 habitants. Additionnée aux 450 000 t/an de sel alimentaire produit sur 10 000 hectares de marais salants à Aigues mortes, ce sont 15 % de la superficie du delta qui sont désormais aménagés à ces fins industrielles. Au début du XXe siècle, un grand mouvement de protestation a fini par s’élever contre l’expansion des carrières dans les Calanques, ce qui n’a pas empêché leur exploitation de se poursuivre jusqu’en 1982.

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