St Martin d’Arrossa : surprise !

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22 novembre 2014
Rando-philo avec Christophe Lamoure, professeur de philosophie, et les membres de son école Kalos, Jean-Marie, Eric, Annie, Catherine, Stéphanie, Isabelle, Jean-Louis B., Jean-Louis C. et Cathy

Les couleurs sont empreintes de douceur aujourd’hui. Quelques gouttes de pluie se sont écrasées sur le pare-brise alors que nous repartions de la boulangerie d’Ossès, mais le vent s’est levé en altitude et les nuages s’effilochent pour dévoiler en fin d’après-midi de grands pans de ciel bleu. Nous avons beaucoup de chance, mais nous ignorons encore à quel point, ce sera la surprise avant de redescendre. Pour le moment, nous nous garons devant l’église de Saint Martin d’Arrossa et nous suivons Isabelle, d’abord sur quelques mètres de bitume, puis très vite nous montons tout schuss à flanc de montagne, sur un sentier qui disparaît bientôt dans la boue et ensuite dans la végétation où dominent fougères et bruyères fanées. Notre jeune guide est sportive, elle a à son palmarès le parcours d’une traite des trois pics de l’Hirukasko et grimpe allègrement en devisant continûment. Derrière, ça rame un peu, il faut le dire, Eric s’inquiète même, car au lieu de lui dire que la forte pente allait être courte et que nous serions rapidement sur un terrain plus aisé, elle l’a simplement averti de faire de petits pas pour ménager son souffle… Enfin, pour quelqu’un qui dit ne pas marcher, il y arrive tout de même, mais en prenant son temps. Après c’est Stéphanie dont les joues rosissent et la respiration se fait difficile, elle doit entrecouper sa progression de pauses pour calmer la machine. Enfin, nous atteignons une piste à faible déclivité près de laquelle subsistent des vestiges d’installations minières plus ou moins délabrées, envahies par la végétation.

Nous l’ignorons sur le moment, mais en réalité, nous marchons sur un véritable gruyère : le sous-sol est percé de centaines de mètres de galeries ! Selon la brochure réalisée en 2003 par Argitxu Beyrie et E. Kammenthaler où ils exposent le bilan des recherches archéologiques qu’ils mènent depuis 1999, le paysage de ce massif de Larla a été totalement transformé depuis la fin de l’âge du fer et l’époque gallo-romaine par l’exploitation des filons de sidérite qui s’est poursuivie par intermittence jusqu’en 1914. Il s’agit d’une espèce minérale composée de carbonate de fer, de formule brute FeCO3, qui contient des traces de magnésium, manganèse, calcium, zinc, cobalt. Les filons se sont formés à différentes températures dans des gîtes hydrothermaux, souvent en association avec des sulfures de plomb, de zinc et parfois de cuivre. Ces remontées d’eaux chaudes chargées de sels minéraux sont liées aux mouvements des plaques et à l’activité sismique qui fissurent les roches à diverses périodes de l’histoire géologique, notamment durant l’orogénèse des Pyrénées. Elles ont frayé leur chemin à travers des terrains paléozoïques remontant à l’Ordovicien (deuxième période de l’ère primaire). Ceux-ci sont composés essentiellement de schistes et de quartzites surmontés de grès du Permo-Trias (dernière période de l’ère primaire et début de l’ère secondaire). C’est dire si ces roches sont anciennes et contrastent avec le flysch dont est constituée la majeure partie du Pays basque, sans parler du calcaire des Arbailles et du pic d’Anie ! Elles ont hébergé les plus anciennes traces de vie du Pays basque. Il y a 480 millions d’années, la région était intégralement immergée sous les eaux peu profondes d’une mer tranquille. Les cyanobactéries avoisinaient les algues calcaires, des archéocyatidés, graptolites, arthropodes, brachiopodes, ainsi que les premiers coraux et mollusques connus. Les vestiges les plus abondants sont les énigmatiques traces de déplacement sur les fonds marins attribuées à des trilobites et autres invertébrés (cruzianes et bilobites).

Ces activités minières et métallurgiques ont laissé leur empreinte dans la toponymie du massif : Azkonzilo (*), Meatzekopareta (“meatze”, mine), Olhapenze (“olha”, forge), Olhazahar, Harotzainborda (“arotz”, forgeron), qui désignent aujourd’hui des prairies, des forêts ou des bergeries. Elles ont aussi profondément modifié le paysage qui s’est retrouvé tout bosselé de haldes – déblais miniers stériles accumulés au débouché des galeries, percé de travaux souterrains et balafré de chantiers à ciel ouvert. Parmi ces vestiges, les travaux et aménagements du XXe siècle sont sans doute les plus lisibles : les travers-bancs sont les galeries réalisées dans des niveaux stériles donnant accès aux chantiers d’extraction du minerai et qui servaient à la circulation, à l’exhaure – extraction de l’eau – au roulage, à l’aérage (ventilation des conduits)… Il y a aussi des trémies, réservoirs en forme de pyramides inversées permettant le chargement des berlines ou wagonnets de mine, des fours de grillage où était chauffé le minerai pour l’enrichir, des bâtiments administratifs ruinés, des voies de roulage ou encore des dynamitières. L’impact de l’activité sur le couvert végétal est tout aussi sensible. Les divers traitements auxquels était soumis le minerai à la sortie de la mine contribuèrent en effet à la déforestation du massif. L’alimentation des ateliers métallurgiques antiques en charbon de bois amorça un processus de déboisement dès les premiers siècles de notre ère.

(*) Azkonzilo peut se traduire par le trou du blaireau… donc, sans rapport évident  avec la mine, sauf à assimiler les ouvriers de la mine à des blaireaux qui construisent eux aussi des galeries pour s’y terrer… : Explication de Claire Noblia.

A la fin du XVIIIe siècle, Dietrich décrit la mine d’Ustelegi comme une “riche minière livrée au pillage d’ouvriers ineptes qui, tirant la mine à bas prix, ne s’embarrassent que du moment”. Il ajoute encore que “la nécessité de retirer leurs frais et de pourvoir à leur subsistance les engage à exploiter ce puissant filon sur toute sa largeur à la fois, sans aucune précaution, ce qui donne lieu à de fréquens éboulemens”. Selon un ingénieur du XIXe siècle, certaines zones minéralisées avaient été rendues inaccessibles, les mineurs des siècles passés ayant fait sauter les piliers de soutènement des chambres d’exploitation souterraines pour en extraire la sidérite ! En 1888, Le Verrier témoigne que “sur le versant Est, les affleurements ont été exploités sur une assez grande longueur, les exploitations s’ouvrent comme des précipices au milieu des blocs de rocher”. Au total, 20 000 tonnes de sidérite seront extraites des mines d’Ustelegi entre 1824 et 1861. Dès le premier quart du XIXe siècle, les réserves forestières de Larla seront épuisées. En 1906, l’exploitation reprend jusqu’en 1914. Le minerai extrait est alors expédié vers les hauts fourneaux du Boucau (Pyrénées atlantiques), de Fumel (Lot-et-Garonne) et de Pauillac (Gironde). Il est difficile d’imaginer Saint Martin d’Arrossa transformée en ville minière, parcourue par les bûcherons, les charbonniers à la peau noircie par les poussières, les mineurs au visage livide, passant leur vie sous terre, Larla surmontée de fumées noires, où résonnaient les coups de hache, la scie, les cris et les appels, le choc des marteaux et des pics, le fracas de la chute du minerai dans les wagonnets, le roulement des charges sur la sente pierreuse, les explosions de dynamite… Une vision d’enfer, irréelle dans ce petit matin calme où les feuilles détrempées embaument l’air d’effluves de champignons invisibles.

Au cours du XXe siècle, seul l’élevage perdure, maintenant une végétation rase sur le massif, à part dans le fond des gorges où bondissent gaiement les torrents. Nous croisons de temps à autre un troupeau de brebis sur la prairie rase ou un petit groupe de pottoks dont la croupe seule affleure, pattes et têtes enfouies dans les fougères entre lesquelles ils broutent avec application les longs brins d’herbe. J’apprécie d’autant plus le courage de quelques arbres qui, çà et là, ont réussi à subsister. Un chêne supporte même un magnifique lierre dont le houppier seul apparaît, les rameaux de cet arbre à feuilles caduques ayant déjà perdu leur parure à cette altitude. A mes pieds se carapate une petite araignée vert pomme, encore en activité malgré l’approche de l’hiver. Nous passons notre temps à nous découvrir et nous recouvrir, suivant l’intensité de l’effort fourni et l’exposition au vent. Tout d’un coup, sur la cime dénudée d’un arbre isolé, on me signale la présence d’un vautour. C’est un fauve, curieux qu’il ait préféré ce perchoir à un rocher. Christophe lance une pierre dans sa direction et il s’envole aussitôt d’un simple battement d’ailes suivi d’un long glissé qui le fait disparaître en moins d’une seconde derrière le mamelon. Quelle aisance ! Je ne me lasserai jamais d’admirer ces rapaces magnifiques qui franchissent sans peine le vide et s’élèvent en spirales jusqu’aux nuages en profitant des ascendances. Les conditions d’aérologie sont meilleures que ce matin, quelques uns de ses congénères croisent dans les parages, frôlant les versants pour mieux saisir l’appel d’air qui les emporte au loin. Plus bas, ce sont sans doute des milans noirs et les bruyants personnages voletant au ras du sol, des corneilles qui se disputent. A un moment donné, il me semble reconnaître le cri du pic vert. Par contre, je n’aperçois guère de petits passereaux et je ne note aucun passage d’oiseaux migrateurs. Cela fait plusieurs vols de grues que j’entends la nuit au-dessus de ma maison à Anglet, mais là, l’horizon plutôt bouché n’inspire pas au grand voyage, sans doute. Un paysan a fait preuve d’innovation : non content d’entourer son pré de fougères d’un grillage, il a fixé sur le pourtour une bande grillagée maintenue à l’horizontale du sommet d’un piquet à l’autre. Bizarre, bizarre ! C’est peut-être une ruse de chasseur pour enfermer du gibier et l’empêcher de s’échapper ? En tout cas, c’est la première fois que je vois une clôture de la sorte !

En achetant le pain, nous avions remarqué la voiture de militaires stationnés près de nous. Nous les retrouvons à proximité du sommet, tous deux abrités dans l’habitacle de leur 4×4, tandis qu’une puissante radio prolongée d’une antenne grésille sur le talus à côté. Alors que nous faisons une nouvelle pause un peu au-dessus, nous apercevons un troisième militaire chargé d’un sac à dos qui arrive à pied, une feuille à la main. Il s’agit d’un exercice de course d’orientation et non du gué de douaniers à l’affût de contrebandiers improbables… Sitôt atteint le sommet, nous le dépassons pour pique-niquer dans une combe abritée. C’est, comme d’habitude, l’occasion de faire assaut de convivialité. Isabelle a non seulement prévu le vin, mais aussi une plaque de chocolat et, comble du bonheur, elle a préparé un délicieux cake à la cannelle bien onctueux. Stéphanie a songé à associer des carrés de chocolat noir, au goût très fin, à une poche d’amandes décortiquées nature. C’est vrai qu’on trouve toujours qu’il n’y en a pas assez dans les plaques de chocolat aux amandes, elle a trouvé la solution gourmande. Des raisins secs ou frais passent de proche en proche. Pour terminer, Jean-Louis B. distribue quelques petits répertoires et nous entonnons des chants basques. L’heure de la redescente approche. Isabelle part très vite et dépasse une crête avec le groupe de tête, si bien que, inattentifs, nous manquons de nous tromper de versant. L’hésitation est courte, nous coupons à travers les fougères pour les rejoindre. C’est bizarre, il y a un panneau par terre, où l’on peut lire “Théâtre d’Epidaure”. Il y a eu un groupe qui est passé récemment par ici pour s’entraîner en montagne ? C’est à peine si nous avons le temps de nous interroger que, déjà, l’avant-garde nous prend en charge et nous propose de nous asseoir sur des dalles de pierre formant des sièges improvisés dans un hémicycle entourant un espace dégagé qui s’achève sur un précipice. En toile de fond, le spectacle somptueux de la vallée et des crêtes d’Iparla. Que faisons-nous là ? Ne devions-nous pas descendre ? Personne ne semble s’étonner et chacun attend placidement, heureux de faire une pause dans un tel cadre, avec le soleil qui joue à cache cache avec les nuages et, tel un projecteur, met en relief ici un pré bien vert, ailleurs les ondulations des falaises aux ombres changeantes.

Un homme venu de nulle part est avec Isabelle. Tous deux se tiennent près de ce que j’avais pris d’abord pour un gros rocher sans y prêter attention plus que ça. Il faut dire qu’Isabelle, ce matin, nous a bien prévenus, avec une insistance qui nous a simplement amusés, qu’elle avait une grosse et vieille télévision à livrer à Ossès avant de débuter la balade. Nous allons bientôt comprendre qu’en réalité, il s’agit de tout autre chose… Justement, Jean-Pierre déballe l’engin qui s’avère être un gros amplificateur que tous deux s’escriment frénétiquement à mettre en marche. Il résiste. Ils appellent à l’aide, et Jean-Marie vient à la rescousse. Enfin, une musique douce s’élève. Jean-Pierre et Isabelle nous rejoignent sur l’hémicycle et nous nous laissons porter par les ondes sonores qui envahissent l’espace avec bonheur. Notre esprit plane, notre regard s’évade dans le lointain, nous ne sommes pas en attente, mais savourons pleinement l’instant présent. Au bout de plusieurs minutes, Isabelle se lève, s’empare du balai qui, curieusement, est posé dans l’herbe, et commence à nous dire un conte. Derrière elle résonne la musique qui s’unit au paysage et à sa voix pour nous transporter dans un monde imaginaire. Son maintien mi-théâtral, mi-dansé, ses gestes, ses paroles nous captent aussitôt pour ne plus nous lâcher jusqu’à la fin de son histoire. C’est un envoûtement, car le sujet est digne de ce lieu élevé, une quête d’absolu, d’accomplissement, de vertu, un conte initiatique qui se déroule dans un pays lointain et nous laisse songeurs un long moment après qu’il se soit achevé. Pour parachever son étonnante prestation, Isabelle revient s’asseoir près de nous. La musique continue, propageant ses dernières paroles jusqu’à la barrière majestueuse qui nous en renvoie l’écho. Isabelle finit par nous avouer que la musique va tourner en boucle, et que si nous n’intervenons pas pour l’éteindre, nous allons rester ici indéfiniment… Nous tardons à lui donner notre accord, nous sommes si bien. Elle finit par se lever, baisse le son de l’appareil, mais elle a du mal à le couper définitivement. Elle aussi est sur un petit nuage. Enfin, elle se résigne et le charme se rompt, la parole se délie et chacun peut lui dire le plaisir qu’il a eu à l’écouter. Elle nous a offert un cadeau magnifique, une émotion indicible qui demeurera éternellement liée à cette montagne, Larla, au-dessus de Saint Martin d’Arrossa. Lorsque nous reprenons nos sacs à dos, comiquement, Jean-Pierre va chercher de derrière les buissons une brouette incongrue sur laquelle il charge le puissant amplificateur, bien protégé entre deux couvertures et calé par un ciré et une cape qu’il avait prévus pour le cas où le temps se serait gâté. Il mettra plus d’une demi-heure à remonter la pente caillouteuse jusqu’à sa voiture cachée derrière un sommet. Nous partons en sens opposé pour clore la boucle et revenir au point de départ.

Pour la petite histoire, ils nous ont avoué qu’ils avaient soigneusement préparé cette surprise à l’avance, ils étaient venus avec des amis explorer les lieux, chercher celui qui conviendrait le mieux à l’écoute du conte qu’Isabelle avait préalablement testé, adossée à un arbre, en le récitant à son ami Jean-Pierre. De retour dans la vallée, nous sommes allés boire un excellent chocolat chaud chez Katina, l’hôtel-bar-restaurant du village. Pendant que nous le dégustions, la propriétaire nous décrivit un bien curieux personnage qui avait pour habitude de se promener avec une brouette. Il allait parfois chercher des colis lourds sans s’enquérir préalablement s’ils étaient arrivés et, quand ce n’était pas le cas, il s’en revenait bredouille, toujours poussant sa brouette. Parfois, il décidait de partir à vélo à Bayonne, depuis Saint Martin d’Arrossa, chaussé de grandes bottes de caoutchouc. Le plus amusant, c’est que nous avons cru un long moment que notre hôtesse, en décrivant cet homme un peu simple d’esprit, évoquait en se moquant Jean-Pierre, qui nous avait attendus pour rendre l’instrument à Isabelle et qui écoutait aussi cette anecdote ! Elle lui a rappelé justement qu’il avait croisé un paysan pendant qu’il transportait l’amplificateur dans sa brouette. Normalement les villageois sont curieux des nouvelles têtes et trouvent prétexte à s’arrêter pour interroger les étrangers, mais là, malgré l’incongruité du spectacle qu’il présentait, poussant sa brouette dans la montagne, l’homme a poursuivi son chemin imperturbablement. Il l’a certainement pris pour le simplet du village !

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