Vivre à Urdos

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Sur le col en route vers l’Adartza le 8 mai 2001
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Le “château” d’Urdos (novembre 2018)

Décidément, nous n’arrivons pas à faire l’ascension de l’Adartza. Depuis que nous l’avons programmée début mars, nous avons eu systématiquement la pluie, et aujourd’hui n’a pas fait exception. Nous sommes partis tard, espérant contre toute évidence que le ciel se dégagerait. A l’arrivée au col où nous avions garé les voitures pour accéder au Monhoa le mardi précédent 1er mai, une pluie fine et persistante émanait d’une couche nuageuse épaisse et stable. Elle enfouissait les reliefs dans un cocon ouaté au sein duquel il était impossible de s’orienter à vue. Il était déjà une heure et demie. Nous avons pique-niqué devant le coffre du monospace de Rose et Pierre, abrités par la porte ouverte en auvent au-dessus de nos têtes, plutôt frigorifiés mais de bonne humeur. Seuls les irréductibles étaient là : nous n’étions que cinq, fermement décidés à profiter de notre après-midi de grand air coûte que coûte.

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L’église d’Urdos (novembre 2018)

Rassasiés et réchauffés par le thé brûlant au miel dont je m’étais munie comme d’habitude, nous sommes redescendus en voiture jusqu’au village d’Urdos où Pierre était venu prospecter récemment lors d’une journée en solitaire consacrée à la pêche à la truite dans le petit torrent.

Le village comptait autrefois cinq familles de paysans, il n’en contient plus que trois. L’église minuscule du XVIIe siècle appartient à l’actuelle propriétaire du “château”, vaste bâtisse aux fenêtres à meneaux aménagée en gîte rural. Elle avait été construite par le châtelain pour y marier sa fille. Son clocher-fronton exhibe une superbe cloche de belle dimension dont la corde nouée à l’extrémité qui pend dans le porche au-dessus de nos têtes est une invitation à la tirer. Elle ne résonne qu’une fois par jour, pour les douze coups de midi. L’intérieur de la nef est douillet, avec ses deux galeries latérales à l’étage garnies de balustrades en bois travaillé et son plafond de lattes brunes assorties. Je regrette juste que le ciel du chœur ait été peint en bleu clair qui détonne à côté des couleurs chaudes des boiseries.

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L’église d’Urdos

Les autres maisons de facture typique basque sont datées du XVIIIe siècle. Ce village est le point de départ de plusieurs balades répertoriées sur un panneau, en direction de Saint Etienne de Baïgorri, de Bidarray, des crêtes d’Iparla, dont les chemins sont soigneusement balisés mais malheureusement mal entretenus. Celui que nous choisissons pour sa courte durée, vue l’heure avancée, est encombré d’arbres déracinés, effondrés en travers de la pente. Nous devons les contourner dans un terrain rendu très meuble en cette période de pluies exceptionnelles, à la boue rouge et glissante mal stabilisée par les rhizoïdes superficiels des mousses florissantes aux verts éclatants et les rhizomes peu profonds des fougères. Nous traversons le ruisseau sur un pont étroit et périlleux : les troncs d’arbres mal équarris, pourrissants et glissants surplombent le lit peu profond de grosses roches lisses et arrondies où s’écoule avec impétuosité une eau sûrement glacée dans laquelle nous n’avons guère envie de basculer. Son fracas s’entend de loin et s’enfle en un puissant bruit de fond qui envahit le val étroit. 

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Maison de style basque (novembre 2018)

Malgré la pluie fine, qui cesse et puis reprend, la nature est parée de couleurs rutilantes. La verdure est parsemée de discrètes fleurettes blanches aux tiges frêles, le sentier bordé d’orties de belle taille aux feuilles urticantes où se mêlent des lamiers maculés (L. maculatum) aux feuilles similaires, mais sans danger. Nous admirons leurs fleurs violettes aux corolles bilabiées (à deux lèvres) que les Anciens à l’imagination fertile assimilaient à la gueule ouverte d’une créature monstrueuse (Lamia, ogresse croque-mitaine de la mythologie grecque). Pourtant, leur beauté soutiendrait sans pâlir la comparaison avec une orchidée des Tropiques… Afin que Max la photographie à son aise, Rose soulève une corolle, effleurant au passage des menthes odorantes aux feuilles velues et arrondies.

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Marie Errecart – Jean Erlats – 1845 (novembre 2018)

Un peu plus loin, nous sommes obligés d’abandonner le chemin qui se poursuit sur l’autre berge du ruisseau impossible à franchir à cet endroit. Nous partons donc à flanc de colline, dérapant, passant par-dessus ou par-dessous les branches basses, contournant les obstacles, escaladant les roches instables à demi enfouies sous une végétation luxuriante de sous-bois humide. Nous passons devant les larges souches circulaires évidées de vieux châtaigniers dont émane une odeur entêtante de champignons et de feuilles en décomposition. Soudain, par une trouée dans les nuages, nous apercevons un pic en forme de pain de sucre, sombre, dressé vers le ciel sur fond de brouillard comme un décor en ombre chinoise, ou bien une estampe japonaise, vite ravalé par la masse mouvante informe qui gomme le relief. Derrière, nous devrions voir les crêtes d’Iparla, mais notre œil les guette en vain, les millions de gouttes fines en suspension dans l’air forment un écran dense et opaque qu’aucun souffle d’air ne vient écarter.

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Bergerie (novembre 2018)

Nous passons une clôture de fil de fer barbelé et traversons un pré pentu dont les hautes herbes trempées mouillent le bas de nos pantalons. Au centre, se dresse une roche évidée à sa base en une grotte peu profonde, telle une météorite du fin fond de l’univers immense et sombre venue s’égarer dans cet écrin de verdure. En haut, un vieil homme nous observe, debout à l’abri de l’avant-toit d’une bergerie. Pierre lie conversation et bientôt le vieux, mis en confiance, se met à nous raconter sa vie dans un français hésitant.

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Le berger

Il est issu d’une famille de sept enfants. Dans les familles basques, le droit d’aînesse a longtemps perduré : c’est à l’aîné que revenait la totalité du bien familial. Ce détail est important, car il a conditionné toute la vie de notre compagnon. De sept à onze ans, il alla à l’école primaire où l’enseignement se faisait en français. Parvenu à l’âge adulte,  il ne possédait rien, et il lui fallut obligatoirement chercher du travail à l’extérieur. Le service militaire lui causa un énorme traumatisme : c’était la première fois qu’il quittait sa famille, son village et le Pays Basque. Première surprise, le train. Ne sachant qu’il était équipé de toilettes, il se retint des heures durant jusqu’à son arrivée à la caserne où il dut se mettre tout nu, à l’instar de ses compagnons d’infortune. Quand enfin il put se soulager, il n’arrivait plus à s’arrêter !

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Enfouis dans une verdure humide

Afin de réunir l’argent nécessaire à son mariage, il partit en Amérique travailler comme berger en Californie. Ce fut très dur : la chaleur était insupportable, et il souffrait surtout de l’isolement total, six années durant à garder des moutons dans la campagne semi-désertique.

A son retour au Pays Basque (sans avoir fait fortune), il se marie avec une fille native d’Urdos, un hameau où il réside toujours. Il continue à faire son métier de berger et possède encore, à 75 ans, 200 brebis qu’il trait matin et soir à la main, et dont le lait est collecté quotidiennement par la coopérative. Une fois par an, il en réserve un peu pour confectionner ses propres fromages qu’il mange en fin d’après-midi, avec du pain et de la confiture (de cerises noires). 

Il nous raconte que pendant quarante ans, pour arrondir ses fins de mois, il a dû faire de la contrebande, faisant franchir la montagne à des chevaux, des mulets, des troupeaux de vaches ou de moutons. Ses commanditaires profitaient des différences de prix de part et d’autre de la frontière pour faire un bénéfice substantiel. Quant à lui, il n’était qu’un simple passeur et ne gagnait pas grand chose. Pourtant, c’est lui qui prenait tous les risques, essuyant parfois des coups de feu des carabiniers ou des douaniers. Dans ces cas-là, il prenait ses jambes à son cou, forcé d’abandonner les bêtes.

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Ferme traditionnelle

Une année, 2000 animaux ont ainsi transité, dans un sens ou dans l’autre, sous sa houlette ! Il se souvient de l’époque où l’armée espagnole s’était dessaisie d’une grande partie de ses chevaux, de fort belle allure, et qu’un immense trafic s’était instauré pour les écouler au meilleur prix. Nombreux furent ainsi passés en contrebande à travers les Pyrénées.

Il connaît la montagne par cœur et continue à participer à la transhumance, convoyant ses brebis du village d’Urdos jusqu’aux flancs des crêtes d’Iparla. Il nous raconte les conditions dans lesquelles il a construit sa bergerie. A l’époque, il n’y avait pas de large chemin empierré comme celui que nous suivons en devisant, praticable en 4×4 muni de bons pneus. Seuls de minces sentiers tracés par les bergers sillonnaient la montagne. Après avoir choisi l’emplacement du kayolar, il avait dégagé les roches alentour à l’aide d’un bâton faisant levier, et il les avait assemblées grossièrement avec de la terre en guise de mortier pour monter les murs. Puis il avait porté à dos de mule depuis le village chaque poutre, solive et autres pièces de bois nécessaires à l’édification du toit. Tout cela avait pris un temps infini, sans parler de la peine. Il y a peu, une autre s’est construite, un peu plus bas. Il a suffi de charger un camion qui a monté tout le matériel en une fois. 

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Hors des sentiers battus

Pierre a remarqué la belle moto dans la cour d’une ferme. C’est justement celle du fils qui a suivi les traces de son père. Seulement, lui, ne veut plus marcher autant. Pour un oui ou pour un non, il prend sa moto tout terrain qui peut l’amener partout en un rien de temps. Pierre plaisante : “C’est qu’il ne veut pas rater le match à la télé !”.

Tandis que le vieil homme répond aux questions de Pierre, nous quittons la bergerie et l’escortons jusqu’au village. Malgré son âge (et le demi-paquet par jour de cigarettes roulées à la main qu’il fume), il avance d’un pas long et régulier de grand marcheur. C’est un homme relativement élancé, au corps sec et nerveux, juché sur de grandes bottes de caoutchouc ; son visage tout ridé est creusé et tanné par les intempéries. Il s’abrite sous un vaste parapluie de dix ans d’âge au moins, au tissu effrangé et aux couleurs passées. Son sourire timide mais franc découvre une dentition incomplète. Parfois, il cherche ses mots ou ne comprend pas tout à fait notre langage, plus habitué à pratiquer le basque que le français.

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Passage périlleux

Son mode de vie lui a donné un mode de pensée assez peu conventionnel : il avoue trouver que le basque est une langue plutôt inutile, parlée par très peu de gens. Il estime qu’elle n’est pas très belle, mais nous concède que les chants sont agréables à écouter. Il nous parle prudemment, par habitude, nous disant qu’auparavant, à Baïgorri en particulier, il n’aurait pas pu tenir un tel langage. C’est qu’il fallait faire attention devant qui on parlait, sous peine de rétorsion ! D’autre part, il ne voit plus l’intérêt de pratiquer la religion (catholique), estimant que la messe ne vaut que pour se réunir après entre amis au café !

Pierre l’interroge encore sur les sentiers alentour, en vue d’organiser une prochaine balade plus longue et allant plus en altitude. Nous nous quittons, enchantés les uns des autres, lui, de s’être distrait un moment avec de nouvelles têtes, et nous, d’avoir découvert un vivant représentant d’un mode de vie très ancien.

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