Iparla depuis Urdos

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Souvenirs

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Ancien chemin rural
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Chemin rural

Souvenir, souvenir… Je suis déjà venue à Urdos il y a bien longtemps, et cette balade avait été l’occasion d’une rencontre mémorable que j’avais relatée dans un récit qui remonte à 2001. C’était hier ! Des réminiscences me reviennent par flash: je cherche la corde qui pendait sous le porche de l’église et qui a disparu. Peut-être la cloche ne sonne-t-elle plus ? Ou bien est-elle passée au numérique elle aussi, son battant mis en branle sous l’impulsion de l’informatique ? Qui sait ? Le sentier emprunté par les randonneurs d’Anglet Accueille au départ du hameau – qui n’a guère plus de maisons qu’autrefois – est si usé par le passage pluriséculaire des hommes et des bêtes qu’il en a perdu son revêtement de terre et de petits cailloux. Seules demeurent de grosses roches instables rendues lisses et glissantes, entre lesquelles s’insère un mince filet d’eau: un jour, ce ne sera plus un chemin, puisqu’il est déjà presque un ruisseau creusé entre les vieux murs moins entretenus, faute de bras dans ces campagnes dépeuplées. Si les arbres demeurent en bordure des sentiers et au creux des vallons, ils ont disparu des sommets toujours pâturés par les brebis et les pottoks, et qui subissent de temps à autre le châtiment du feu pour avoir cherché à restaurer une végétation disparue.

Le fusain d’Europe

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Une température très douce
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Fusain d’Europe

Mais l’heure n’est pas à la nostalgie ni à la tristesse, car l’automne est flamboyant, les feuilles offrent encore toute la palette des verts, à laquelle s’ajoutent les ors, les cuivres et les bronzes annonciateurs de l’hiver. Quelle chaleur aussi ! Nous sommes encore sous l’influence du foehn, cet après-midi, il fera 20°C. Pour un 15 novembre, on ne va pas se plaindre, n’est-ce pas ? Je retrouve un buisson qui se fait rare, et que j’avais remarqué en bordure d’un pré à Ossès, au pied de l’Haltzamendi et du Baïgoura: il s’agit du fusain d’Europe (Euonymus europaeus) à la jolie fructification rose orangée. Qui dit fusain aujourd’hui ne pense pas à l’arbuste mais aux bâtonnets noirs très appréciés des dessinateurs. Mais le fusain tire son nom de la confection à partir du bois de ses rameaux de fuseaux, petits instruments pointus aux deux extrémités et renflés au milieu, que les femmes utilisaient pour tordre et enrouler le fil lorsqu’elles filaient la quenouille.

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Fusain d’Europe
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Châtaigniers dénudés

Le fusain possédait autrefois une réputation de plante toxique pour les bestiaux et la dénomination latine serait sensée rappeler “Evonyme”, la “mère des Furies”. C’est à l’automne que le fusain, arbuste de 3 à 8 mètres de hauteur, attire surtout les regards par ses nombreux fruits colorés et bossus, dont la forme lui a valu le nom populaire de “bonnet d’évêque”. Sa toxicité est connue depuis longtemps chez l’Homme par les fruits et chez les herbivores par les feuilles. D’après les données anciennes les symptômes de l’intoxication font état de spasmes intestinaux, de forte diarrhée, de fièvre, de troubles circulatoires et, à forte dose, de syncopes et convulsions pouvant entraîner la mort. En raison de cette toxicité naturelle, le fusain résiste à la plupart des phytophages. Il peut néanmoins être attaqué par des chenilles de petits papillons du genre Yponomeuta.

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Fusain
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Dürer, autoportrait

Son bois jaune clair, homogène, à grain fin, rappelant celui du buis, a donc été utilisé jadis pour fabriquer de nombreux objets domestiques, en particulier des fuseaux (usage traditionnel en Espagne). Les bâtonnets noirs de fusain très appréciés des dessinateurs doivent leur douceur à la finesse du bois que l’on carbonise en vase clos. Qualité supplémentaire, ils ne tachent pas les doigts. Signalons cependant que le bois le plus utilisé aujourd’hui est le saule, qui permet une plus grande variété de diamètres. Beaucoup d’artistes ont utilisé le fusain (Vinci, Dürer…) mais peu d’œuvres ont été conservées. Les post-impressionnistes en firent un usage plus approfondi, tels Degas, Redon et surtout Seurat qui réalisa, à côté de ses œuvres “pointillistes”, la série des “noirs” au fusain. Auguste Allongé fut également l’un des maîtres du fusain au XIXe siècle. Il publia en 1873 un traité sur cet art, traduit en plusieurs langues. Exemple ci-dessous: “Comme Odilon Redon, Georges Seurat réalise dans les années 1880 une quantité de dessins à la vibration particulière, qu’il appelle “noirs”. Le crayon gras Conté qu’il utilise laisse apparaître de subtiles nuances qui contrastent avec la blancheur du papier vergé Ingres à la texture granuleuse, créant des silhouettes denses et vaporeuses.”

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Georges Seurat, La voilette, vers 1883, Paris, musée d’Orsay

Le ver de terre

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Ver de terre

Un ver de terre de diamètre imposant gît sur le sol. Une animation au jardin partagé des Terrasses de l’Avenue à Anglet dans le cadre de mon association Libre Cueillette m’a donné l’occasion de tordre le cou à une croyance répandue: le ver de terre serait capable de se régénérer après avoir été coupé en tronçons. C’est ce qu’on appelle un pouvoir d’autotomie suivi de la régénération du segment manquant. S’il existe bien, il est en fait très rare car il est nécessaire que l’un des tronçons sectionné comprenne à la fois la tête et les organes sexuels. Dans cette hypothèse, le tronçon de la “queue” est incapable de se régénérer, il n’y a donc en aucun cas duplication. Dans l’hypothèse contraire, toutes les sections du ver de terre meurent. – Dans la mythologie grecque, chaque tête coupée de l’Hydre de Lerne était remplacée par deux têtes, sauf la tête centrale qui était éternelle. –

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Lierre

Le lierre

Autre mise au point sur le lierre (Hedera helix L. de la famille des Araliacées). C’est une liane qui peut adopter un port rampant ou grimpant selon l’endroit où elle pousse. Elle se fixe sur les supports verticaux par des crampons mais ceux-ci n’ont aucun rôle dans l’alimentation du lierre qui est assurée par la photosynthèse de ses feuilles bien vertes. Le lierre n’est donc pas une plante parasite et ne cause pas de dommage aux arbres sur le tronc desquels il se développe parfois. Il peut vivre plusieurs siècles et ses feuilles peuvent persister jusqu’à trois ans.

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Brebis sur le flanc abrupt des crêtes d’Iparla

Côté biodiversité, de nombreux insectes s’y abritent et s’y restaurent : abeilles, guêpes et bourdons ainsi que des papillons comme le Citron, le Paon du Jour et le Vulcain qui y pondent leurs œufs. Le lierre offre aussi un refuge de choix aux auxiliaires du jardin : syrphes, araignées, coccinelles, chrysopes et hémérobes. Une espèce d’abeille sauvage ayant développé une spécialisation pour le lierre a même été découverte en 1993 : Colletes Hederae ou… Abeille du Lierre ! Quant aux oiseaux, y nichent notamment merles, grives et roitelets ainsi que le troglodyte mignon ou encore la chouette hulotte ! Les mésanges, moineaux et geais sont aussi friands de ses baies à la fin de l’hiver.

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Pottok à courtes pattes sur l’autre versant des crêtes à la pente plus douce

En plus de ses feuilles persistantes, le lierre présente à la fois une floraison tardive et une fructification très tôt dans l’année. Il constitue donc une source de nourriture de choix à des périodes critiques de l’année. Cela lui confère un double avantage pour de nombreuses espèces de la faune sauvage. En effet, bien que toxiques pour l’Homme, ses baies abondantes sont très appréciées par de nombreux oiseaux qui s’en nourrissent à une période de l’année où les sources de nourriture sont encore rares. D’autre part, les pollinisateurs profitent de son pollen et de son nectar tardifs, à une période où il ne reste que très peu de fleurs. Autres qualités, le lierre est une plante dépolluante qui absorbe notamment le benzène présent dans l’atmosphère. Il est aussi utilisé pour couvrir le sol : il limite le développement des plantes spontanées et permet de réduire la consommation d’eau au jardin. Enfin, le purin de lierre est insectifuge et insecticide contre les aleurodes, acariens et pucerons. Ses feuilles mortes peuvent être ajoutées au compost.

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Les brebis aiment la difficulté, l’herbe doit être meilleure sur les pentes raides des crêtes d’Iparla

Trois rapaces

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Aigle botté
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Aigle botté

Lors de cette randonnée d’Urdos jusqu’à l’Astate (1022 m), un des sommets des crêtes d’Iparla, nous avons eu la chance de voir au loin plusieurs vols de palombes en migration vers le sud (accompagnés par les tirs des chasseurs embusqués), ainsi que trois sortes de rapaces à une distance bien moins grande : le milan royal, toujours magnifique, volant bas au-dessus des alpages à la recherche des petits rongeurs, le vautour fauve qui s’enroule en colonies lâches autour des ascendances thermiques, planant parfois en tandem parfaitement accordé. Enfin, surprise, j’ai remarqué une silhouette moins familière, plutôt ramassée, à la queue arrondie, caractérisée par un plumage ventral très clair et des ailes claires bordées d’un large liseré sombre et une tête brune: l’aigle botté !

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Répartition et effectif de l’aigle botté en France

Mes photos ne sont pas géniales, bien que j’aie pris la précaution de les prendre en rafales, mais l’identification ne me paraît pas douteuse d’après les silhouettes présentées sur le site en lien. C’est la plus petite espèce d’aigle, sa taille étant proche de celle de la buse variable Buteo buteo. De loin, sa silhouette rappelle celle du Milan noir Milvus migrans. Il existe deux morphes de coloration de plumage (une claire et une sombre) mais certains individus présentent une coloration intermédiaire. Au niveau mondial, la répartition de l’aigle botté, discontinue, s’étend sur un étroit bandeau allant du Maghreb et de l’Espagne jusqu’à l’est du lac Baïkal. Une population isolée et sédentaire est également recensée dans la province du Cap en Afrique du Sud.

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Évolution des effectifs d’Aigles bottés migrateurs à Organbidexka, Lindux et Lizzarietta jusqu’en 2006.

Au Pays basque, nous sommes donc privilégiés puisque nous nous trouvons au nord de leur aire de nidification. Selon les informations du site migraction, ce sont sans doute des retardataires puisque la migration s’étale pour la majorité d’entre eux de la fin août à la mi-octobre. Ces oiseaux hivernent dans le sous-continent Indien et dans les savanes arborées d’Afrique tropicale, du Sénégal à l’Éthiopie et jusqu’en Afrique du Sud. Des populations sédentaires sont signalées à l’Ouest de l’Afrique du Sud et de la Namibie, aux Baléares et au Pakistan. On signale également une tendance à la sédentarisation au sud et au sud-est de l’Espagne depuis le milieu des années 80. – Il y avait aussi maints petits oiseaux des arbres, des buissons et des prés, mais je n’ai pas su les reconnaître et je n’avais guère le temps de m’arrêter pour les photographier, le groupe de randonneurs que je devais suivre ayant un rythme plutôt soutenu. –

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Vautour fauve

Les couleurs du paon

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Paons

Dans la descente, nous avons fait une découverte inattendue: deux paons bleus se tenaient dignement derrière un grillage. Peu sauvages, ils ont trouvé un orifice et, gagnant le sentier, se sont approchés, l’air de rien, picorant de droite et de gauche, marchant en zigzag. Puis, accélérant le pas, ils sont passés parmi nous, mais ils se sont bien gardés de s’éloigner. Un randonneur a compris le message: ils venaient quémander une gourmandise et se sont précipités sur les quignons de pain qu’il leur jetait, au risque de s’étouffer !

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Paon

Les paons, comme certaines fleurs, certains insectes ou d’autres oiseaux, ont une caractéristique intéressante: leurs couleurs ne sont pas engendrées par la présence de pigments (en réalité, ils devraient nous apparaître tout noirs). Si nous les voyons aussi joliment colorés, c’est grâce à la structure de leurs plumes. Je reprends ici les explications du site en lien. “Les nombreuses divisions de la plume en micro-lamelles modifient l’incidence de la lumière sur les différentes parties de la plume. Les barbules sont, dans ce cas, constituées de micro-cuvettes en ligne, avec, au fond, de fines lames parallèles, régulièrement écartées, très nombreuses et responsables des différentes couleurs car les ondes réfléchies sont très légèrement décalées. Quand le décalage vaut un multiple impair d’une demi-longueur d’onde, la couleur disparaît ce qui renforce la couleur complémentaire. Comme la distance parcourue par la lumière dépend de l’angle d’incidence, la couleur change avec l’angle de vue… La mélanine limite les réflexions dans les lamelles et, en l’absence de mélanine noire dans les barbules inférieures aux barbules colorées, une recomposition de la lumière supprime les couleurs. L’écartement des lamelles est de l’ordre de la longueur d’onde de la lumière avec une précision de 1/10 000 de mm.” C’est un peu compliqué, j’en conviens. Ce qu’il faut retenir, c’est que la couleur n’est pas contenue dans la matière, mais qu’elle résulte du jeu de la matière avec la lumière…

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Couleurs d’automne

Le syrphe

A notre arrivée aux voitures, nous quittons nos grosses chaussures de marche pour enfiler des chaussures plus légères. Pour ce faire, je m’assieds commodément sur une marche et mon œil est attiré par le manège d’un insecte qui butine avec application de petites fleurs jaunes. Un abdomen fin rayé de jaune et de noir, serait-ce une guêpe ? Le jaune tend vers l’orangé, les yeux sont immenses et forment un arc de cercle qui couvre presque la totalité de la tête. Le plus curieux, ce sont les ailes, il n’y en a que deux, mais il est vrai que d’ordinaire, on a du mal à voir la deuxième paire sur une guêpe qui s’intéresse à notre pique-nique ! Après enquête, il s’agit d’un syrphe, mais je ne m’avancerai pas sur son petit nom, car il y a 500 espèces rien qu’en France… mais tout de même, je trouve qu’il a une certaine ressemblance avec le syrphe ceinturé (Episyrphus balteatus). Voici en bref ce que j’ai appris. Le syrphe appartient à la famille des mouches, c’est donc un diptère: il ne possède qu’une seule paire d’ailes fonctionnelles et deux haltères ou balanciers qu’il porte en arrière du thorax. Il a de très gros yeux dont la position permet de distinguer les mâles des femelles : chez les premiers, les yeux se touchent, ce qui n’est pas le cas chez les secondes. “Mon” syrphe me semble donc être un mâle.

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Syrphe

Il butine les fleurs, contribuant ainsi à leur pollinisation, mais les larves se nourrissent, selon les espèces, de déchets, de bulbes de plantes, de pucerons ou de larves d’autres insectes. L’accouplement a lieu en vol puis les femelles pondent leurs œufs (jusqu’à un millier) dans des colonies de pucerons, c’est-à-dire au cœur d’un garde-manger immense pour ces larves dès qu’elles vont s’extraire des œufs. Elles sont sans tête ni pattes et rampent pour trouver et ingurgiter toutes sortes de pucerons qu’elles tuent en injectant leur salive toxique avant d’aspirer l’intérieur du puceron laissant l’enveloppe sur place. Le stade larvaire dure 10 à 15 jours seulement mais durant ce temps, la larve de syrphe v manger 400 pucerons en moyenne et en tuer plus de 1000 au total. La coccinelle, le chrysope et la larve du syrphe constituent un trio parfait anti-pucerons !

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Syrphe, détail

Il imite souvent les formes et les couleurs vives de certaines espèces d’hyménoptères (guêpes ou abeilles). Cette coloration est une forme de mimétisme batésien, il arbore des couleurs dites aposématiques pour faire croire aux prédateurs qu’il est dangereux ou immangeable, alors que bien sûr c’est totalement faux. Autre curiosité, le syrphe est aussi bien capable d’avoir un vol très rapide que de faire du sur-place. C’est en contrôlant le pas de l’hélice que forme chaque aile que les syrphes arrivent à ces différents types de vols. C’est une espèce bio-indicatrice, les données sont réunies sur un site, Syrph the Net (StN), car le dénombrement des syrphes permet de déceler si un milieu donné est perturbé et de savoir dans quelle mesure avant d’entreprendre son rétablissement.

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Guêpes
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En descendant des crêtes d’Iparla
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