Escapade à Cracovie – 2

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Jean-Paul II

Vieux vendeur de “Obwarzanek Krakówski” (spécialité à mi-chemin entre bretzel et bagel)

Le lendemain, nous jouons les badauds en ville, une fois n’est pas coutume. À quelques jours de sa béatification au printemps 2011, le visage de Karol Wojtyla (1920-2005) – le pape Jean-Paul II – avait envahi Cracovie comme toute la Pologne. L’exposition photographique des Planty est restée en place. Elle le montre “en chemin vers la sainteté”, auprès d’un malade, serrant dans ses bras un enfant ou priant devant le Saint Sacrement… Avant de devenir une personnalité polonaise de premier plan tant au niveau religieux qu’international, c’est dans la crypte de la cathédrale Saint-Stanislas-et-Venceslas du Wawel (le château de Cracovie) qu’il avait célébré en 1946 sa première messe à la mémoire de sa mère (morte quand il avait 8 ans), de son père (décédé quand il avait 21 ans) et de son frère (lui aussi décédé très tôt). C’est aussi là que Jean-Paul II a été nommé archevêque puis cardinal. Lorsqu’il fut pape, il rendit encore de nombreuses visites à la Cathédrale… Avec plus de 20 ordres religieux qui ont tissé la trame spirituelle, artistique et intellectuelle de la cité depuis le XIe siècle, des bénédictins de Tyniec jusqu’aux dominicains dont l’appui au syndicat indépendant Solidarność fut déterminant dans les années 1970-1980, Cracovie cristallise ainsi l’évolution du christianisme polonais et son inscription dans la vie sociale.

Exposition sur le pape depuis 2011, année de sa béatification

En 1978, l’élection du cardinal Karol Wojtyla comme Pape, sous le nom de Jean-Paul II, a donné un nouveau souffle à l’opposition au communisme en Pologne. En 1979, le pape s’est rendu en visite (en pélerinage, selon ses termes) en Pologne, attirant plus de 500 000 personnes. Dans l’homélie qu’il a prononcée le 2 juin sur la place de la Victoire de Varsovie, la Pologne étant alors toujours sous le régime communiste, je relève ces paroles: “L’histoire de la nation doit être jugée en fonction de la contribution qu’elle a apportée au développement de l’homme et de l’humanité, à l’intelligence, au cœur, à la conscience. […] Il est impossible de saisir sans le Christ cette nation au passé si splendide et en même temps si terriblement difficile. Il n’est pas possible de comprendre cette ville, Varsovie, capitale de la Pologne, qui en 1944 s’est décidée à une bataille inégale avec l’agresseur, à une bataille dans laquelle elle a été abandonnée par les puissances alliées, à une bataille dans laquelle elle a été ensevelie sous ses propres ruines — si on ne se rappelle pas que sous ces mêmes ruines il y avait aussi le Christ Sauveur avec sa croix qui se trouve devant l’église à Krakowskie Przedmieście (Ulica Krakowskie Przedmieście – en français: rue du Faubourg de Cracovie).” – C’est l’une des rues les plus connues et les plus prestigieuses de Varsovie. Elle relie la vieille ville (Stare Miasto), la place du château (Plac Zamkowy) et la route Royale (Trakt Królewski). Elle longe l’église Sainte-Croix qui conserve le cœur de Chopin -. […] “Nous nous trouvons devant le tombeau du soldat inconnu. Dans l’histoire de la Pologne — ancienne et contemporaine —, ce tombeau a un fondement et une raison d’être particuliers. En combien de lieux de la terre natale n’est-il pas tombé, ce soldat ! En combien de lieux de l’Europe et du monde n’a-t-il pas crié, par sa mort, qu’il ne peut y avoir d’Europe juste sans l’indépendance de la Pologne, marquée sur les cartes de géographie ! Sur combien de champs de bataille n’a-t-il pas témoigné des droits de l’homme profondément gravés dans les droits inviolables du peuple, en tombant pour “notre liberté et la vôtre” ! ”

Célébration à l’occasion de la venue en pèlerinage du pape Jean-Paul II à Varsovie en 1979

Le globe Jagellon

Fondation de l’Académie, toile de Jan Matejko

Fondée le 1er mai 1364 par le roi Kazimierz III Piast, dit le Grand, sur autorisation papale, l’Académie de Cracovie (alors capitale de la Pologne) est l’ancêtre de l’Université Jagellonne actuelle. Cependant, le Studium Generale qui naissait sur le modèle de l’université de Paris ne fonctionna qu’en 1367 avec seulement trois facultés (arts libéraux, médecine et droit), le pape Urbain V ayant refusé de fonder une faculté de théologie (alors la discipline la plus noble). Plusieurs des premiers professeurs tchèques, allemands et polonais étaient passés par l’université Charles de Prague fondée antérieurement. A la mort du roi Kazimierz, le développement de l’université fut interrompu et son successeur, Louis Ier de Hongrie, ne s’intéressant pas à la culture, c’est seulement en 1400 avec le roi Władysław II Jagellon, fondateur de la dynastie royale régnant sur la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie), que fut refondée l’université d’une manière durable. Son épouse Hedwige (Jadwiga), couronnée “roi” de Pologne, contribua largement à cette restauration : elle persuada en 1397 le pape Boniface IX de rétablir l’université en y intégrant la faculté de théologie et elle légua dans son dernier testament en 1399 une partie considérable de son domaine privé à l’Université. L’astronome Nicolas Copernic (1473-1543), ainsi que le poète et peintre Stanislaw Wyspianski (1869-1907), comptèrent parmi les étudiants de cette université…

Le Globus Jagellonicus ou globe Jagellon

Parmi une collection d’objets d’art et de science, son plus ancien bâtiment, le Collegium Maius médiéval,  expose le fameux globe terrestre Jagellon, sans doute le second plus ancien à représenter “America noviter reperta” (l’Amérique nouvellement découverte), signalée par une inscription en latin sur un des continents situé au sud-ouest de l’océan Atlantique. Cette dénomination America fut attribuée en l’honneur de l’explorateur Amerigo Vespucci: elle est apparue en premier sur le planisphère Universalis Cosmographia ainsi que sur le Globe Vert, tous deux réalisés en 1507 sous la direction de Martin Waldseemüller, cartographe au Gymnase vosgien de Saint-Dié, école ecclésiastique réalisant et diffusant de nombreux travaux géographiques concernant les nouvelles découvertes de l’époque.  Par contre, le globe Erdapfel (la pomme terrestre) de Martin Behaim, réalisé à Nuremberg en 1492, ne comportait pas les Amériques.

Sphère armillaire, Rome, 1578, Musée Galilée, Florence.

Le globe d’or Jagellon a une histoire un peu compliquée. Il figure dans les vieux inventaires comme “sphère armillaire, de laiton doré, avec l’horloge au centre de la terre”, ou bien comme “système solaire ptoléméen avec une clef à remonter” (système géocentrique, avec la Terre au centre). Ce n’est qu’en 1901 qu’il fut appelé “Jagellon” puisqu’il était dans cette université de Cracovie depuis le XVIIe siècle. Ce globe, sans doute un des plus anciens et des plus intéressants globes-horloges de l’époque colombienne, est composé de trois éléments d’origine et d’époques différentes. Le support de laiton, réalisé sans doute à Cracovie, date probablement du XVIIe ou XVIIIe siècle, et il comporte sur sa colonne une ouverture pour y placer la clef à remonter. Le globe terrestre en tôle de cuivre doré de 7,3 cm de diamètre est gravé de méridiens comptant vers l’Est à partir de l’île Ferro (*). A l’intérieur du globe se trouve le mécanisme d’horloge en bronze, probablement de réalisation ultérieure et restauré à plusieurs reprises. Le globe même est vraisemblablement d’origine française et fut placé à l’intérieur de la sphère armillaire après 1507, comme l’indique la mention “America” qui y figure.

(*) Au IIe siècle avant J.-C., à la suite de son prédécesseur Marinos de Tyr, Ptolémée place dans sa Géographie (Cosmographie) le méridien origine dans les îles des Bienheureux, à l’époque le point le plus occidental du monde connu. C’est le méridien de Ferro (ou méridien de l’île de Fer), qui passe dans la partie occidentale d’El Hierro, île la plus à l’ouest de l’archipel des Canaries. Cela permet à Ptolémée de réaliser des cartes avec des longitudes exclusivement positives comptées à partir de ce méridien en allant vers l’est. Jusqu’aux grandes découvertes maritimes des XVe et XVIe siècles, la Géographie de Ptolémée demeurera la référence pour les pays européens qui garderont le même méridien origine dans leur cartographie.

Musée de l’Archevêché, au pied du château Wawel

Histoire de gargouilles

Une protection des monuments

Gargouille, Wawel (Cracovie)

Nous flânons jusqu’au château Wawel formé d’un ensemble plutôt hétéroclite de bâtiments érigés sur une colline qui domine la Vistule. Je me constitue une petite collection photographique de gargouilles, pour lesquelles j’ai toujours eu un faible. Le mot « gargouille » est composé du préfixe « garg- » (du grec gargareôn : luette ou gorge, que l’on retrouve par exemple dans « gargarisme ») et de -gouille, provenant du mot latin gula : gueule. Étymologiquement, le mot est donc à lui seul une sorte de pléonasme, faisant doublement référence à la gorge et à la gueule ! Par extension, on comprend la référence au bruit de l’eau restituée par le gosier… rapport à la fonction première des gargouilles : évacuer les eaux de pluie à bonne distance des murs. Le mot anglais, très probablement issu du français, est encore plus expressif selon moi du point de vue de la sonorité : gargoyle.

Gargouille, chapelle Vasa, Wawel (Cracovie)

La colline Wawel a subi bien des vicissitudes, j’ai donc beau m’acharner dans mes recherches, impossible d’avoir d’information sur les gargouilles qui hérissent le dédale de façades de la cathédrale Saint-Stanislas-et-Venceslas du Wawel. Pourtant, je les trouve très originales ! Existent-elles depuis la construction de la cathédrale ou bien sont-elles un ajout tardif lors de l’une des restaurations des monuments du site ? J’ai d’abord été intriguée par l’utilisation du métal, puis par la couronne sur la tête d’un des dragons (guivre, salamandre, basilic…). En observant plus précisément sur mes photos le lieu où elles se trouvent, il s’avère que ce sont les appendices ouvragés des gouttières de deux chapelles qui sont des ajouts ultérieurs à la nef principale. J’en ai trouvé de facture similaire sur trois autres édifices en Europe: en Estonie, sur l’hôtel de ville de Tallin, et en Suisse, sur l’hôtel de ville de Lausanne et l’église de Stein-am-Rhein (canton de Schaffhausen).

Fresques Renaissance au dernier étage sous les arcades de la grande cour

La première cathédrale du Wawel a été construite vers l’an 1000 après l’institution de l’évêché à Cracovie. Détruite environ 140 à 180 ans plus tard, une seconde a été édifiée dans la première moitié du XIIe siècle en style roman, mais après l’incendie de 1305 ou 1306, il n’en subsiste aujourd’hui que la crypte Saint-Léonard et la tour des Cloches d’Argent. Une troisième cathédrale a été construite en style gothique. La tour Sandomierska, comme de nombreuses autres tours et les remparts, remonte aussi au XIVe siècle. De 1320 à 1734, elle a accueilli les sacres royaux et les funérailles royales, ce qui lui vaudra d’être élevée au XIXe siècle au rang de panthéon national. Durant tous ces siècles, les rois de Pologne et les évêques y ont ajouté des chapelles et modifié la décoration en fonction des styles et des goûts de leur époque. La superbe cour intérieure réalisée sous les règnes d’Alexandre Jagellon et Sigismond le Vieux à la Renaissance a été entièrement remise en état au XXe siècle après trois siècles de désolation.

L’aspect actuel du château Wawel remonte principalement au règne d’Alexandre Jagellon (1501-1506) et de Sigismond le Vieux (1506-1548) à la Renaissance.
Gargouilles de la cathédrale Wawel

Ainsi, les gargouilles ci-contre au “bec” recourbé vers le bas font jaillir l’eau qui s’écoule de la coupole dorée de la chapelle funéraire de Sigismond. Elle a été construite entre 1519 et 1533 pour les Jagellons dans le style de la Renaissance toscane  par Bartolomeo Berrecci, un architecte italien qui effectua presque toute sa carrière en Pologne. Quant aux autres gargouilles que j’ai photographiées, elles sont érigées sur la chapelle Vasa. Originaire de la région d’Uppland, la dynastie Vasa a régné sur la Suède de 1523 à 1654 et sur la Pologne-Lituanie de 1587 à 1668. La lignée polonaise est issue du second fils de Gustave Vasa, le roi Jean III de Suède, qui épousa en 1562 la princesse polonaise Catherine Jagellon. Leur fils Sigismond fut élu roi de Pologne en 1587. Il hérita également du trône de Suède en 1592, mais l’union des deux royaumes ne dura pas : il fut déposé en 1599 et remplacé par son oncle Charles. Sigismond continua néanmoins à revendiquer le trône suédois, de même que ses fils et successeurs en Pologne, Ladislas IV et Jean II Casimir. Ce dernier abdiqua en 1668 et mourut quatre ans plus tard, entraînant l’extinction de la branche polonaise de la dynastie.

Gargouille de l’hôtel de ville (Place de la Palud, Lausanne, Suisse)

A chaque culture sa gargouille

Fragment de gargouille de l’Antiquité égyptienne
Anciennes gargouilles de l’Antiquité grecque

Si elles ne sont pas un ajout postérieur, ces gargouilles remonteraient donc aux XVIe-XVIIe siècle. Quant à savoir la raison du choix de la tête de dragon, l’une d’elles, qui plus est, pourvue d’une couronne, c’est difficile à dire. Dans l’Antiquité égyptienne et grecque, les gargouilles figuraient souvent une tête de lion. A Abousir par exemple, la pyramide de Niouserré avait une (plusieurs ?) gargouille en forme de lion sculptée dans le basalte (Ancien Empire, 5e dynastie, XXVe siècle av. J.-C.).  Entre 470 et 456 av. J.-C., le temple colossal de Zeus à Olympie (Péloponnèse, Grèce) arborait également des gargouilles en forme de lion, en calcaire coquillier. Cette prédilection était d’ordre religieux, le lion et sa crinière blonde représentant une divinité solaire. A l’époque romaine, les gargouilles commencent à se diversifier, prenant la forme de différents animaux, ainsi que l’attestent les fouilles effectuées à Pompéi.

Gargouille, Wawel
Gargouille sur l’hôtel de ville de Tallin (Estonie)

Mais c’est au Moyen-Age que ce type d’ouvrage sculpté, généralement en pierre, s’est développé, d’abord sur les églises romanes, puis sur les églises gothiques. Elles sont initialement peu nombreuses, larges et composées uniquement de deux parties : l’une servant de rigole et l’autre de recouvrement. Puis, au début du XIIIe siècle apparaissent des chéneaux à la chute des combles visant à améliorer l’évacuation des eaux de pluie qui jusqu’alors s’écoulaient directement sur la voie publique par un jeu de saillies sur les corniches. Au cours du XIIIe siècle, les voies d’évacuation se multiplient et les gargouilles deviennent plus longues, plus fines et plus décorées. Ainsi, la division des chutes d’eau, en évitant les longues pentes dans les chéneaux, permet de réduire chacune des grosses chutes en de minces filets d’eau ne nuisant plus aux constructions inférieures. Aux XIVe et XVe siècles, les gargouilles présentent un canon élancé et de nombreux détails, avec une tendance de plus en plus narrative. Au début du XVIe siècle, elles conservent cette allure avant de prendre des formes antiquisantes plus conformes au goût du siècle. Certaines gargouilles étaient en métal, généralement du plomb, mais celles antérieures au XVIe siècle sont rares à s’être maintenues jusqu’à nos jours, elles sont très souvent abîmées, du fait de leur position et de leur fonction architecturale.

Physiologus, Venise, Bibliothèque Nationale Marciana

Au début du Moyen-Age, les principales sources d’inspiration sont les bestiaires de l’Antiquité, dont le plus connu est le Physiologus, ouvrage grec du IIe siècle réalisé à Alexandrie et dont des versions identiques ou enrichies se retrouvent en plusieurs villes du bassin méditerranéen. Chaque chapitre est composé d’un volet où sont présentés sommairement les aspects physiques, mœurs, traits de caractère ou encore qualités et défauts supposés des animaux, végétaux et minéraux traités, et d’un second volet où ces caractéristiques font l’objet d’une interprétation qui reprend par métaphore ces éléments pour en faire des symboles du Christ, de l’Église ou encore du Diable. Cette partie herméneutique chrétienne devient donc l’occasion d’une brève leçon de théologie et d’un encouragement moral adressé au lecteur. Le lion devient ainsi le symbole de l’orgueil, l’un des sept péchés capitaux.

Physiologus, Vienne, bibliothèque nationale d’Autriche
Gargouille, Wawel

Vers la fin du XIIIe siècle, les gargouilles deviennent plus élaborées, des figures humaines remplacent parfois les modèles d’animaux. Au cours des siècles suivants, elles gagnent en longueur, en finesse et en férocité. Pendant la seconde moitié du XVIe siècle, les sculpteurs s’inspirent de plus en plus d’animaux légendaires pour leurs créations. La réalisation de gargouilles perdure jusqu’au début du XVIIIe siècle, date à partir de laquelle les constructeurs relient les gouttières à des tuyaux pour évacuer l’eau jusqu’au sol.

Le thème du dragon est très présent à Cracovie. Une vieille légende remontant au moins à huit siècles a été récemment exhumée à des fins touristiques. Depuis 1970 s’élève à l’entrée d’une grotte située sous la colline Wawel une statue de dragon réalisée par Bronisław Chromy, assortie d’une plaque “commémorative” en l’honneur du légendaire prince Krakus qui aurait vaincu la bête malfaisante et fondé la ville de Krakow (Cracovie) au-dessus de son antre… La représentation du monstre figure sur un livre du XVIe siècle qui, en son temps, fut une référence en géographie et en histoire, maintes fois réédité dans de nombreuses langues et de nombreux pays: la Cosmographia Universalis de Sebastian Münster (né en 1488 à Ingelheim, mort de la peste en 1552 à Bâle). Ses cartes montraient de “nouvelles îles derrière l’Espagne jusqu’à l’Orient vers le pays des Indes” (l’Amérique et le continent asiatique). C’était un érudit polyvalent : cartographe, historien, astronome, mathématicien et professeur d’hébreu. On peut vraisemblablement attribuer à cette œuvre la seconde place en termes de popularité après la Bible. Son succès fut en partie dû aux excellentes gravures sur bois, dont certaines de Hans Holbein le Jeune, Urs Graf, Hans Rudolph Manuel Deutsch ou encore David Kandel. Au total plus de 120 collaborateurs ont participé à ce livre.

Le dragon du Wawel sortant de sa grotte (Sebastian Münster (1488-1552) — Cosmographia Universalis)

Pierre, métal, brique

Le choix de la pierre ou du métal pour l’élaboration des gargouilles est tout d’abord une question de ressources locales. Ainsi, la grande plaine qui s’étend des Flandres à la Biélorussie en passant par l’Allemagne du Nord, la Pologne et les Pays baltes correspond à l’aire de répartition des églises gothiques en brique (par manque de pierre). En Pologne, la brique a été utilisée aussi bien dans la plaine de Silésie que sur les rivages de la Baltique. Mais Cracovie comporte également beaucoup de bâtiments en brique, alors qu’elle se situe au sud du pays, dans une vallée au pied des Carpates parcourue par la Vistule, à mi-chemin entre le plateau du Jura cracovien au nord et les monts Tatras au sud. La pierre n’y est donc pas rare et c’est d’ailleurs ce matériau qui a initialement été choisi pour la troisième version, gothique, de la cathédrale du Wawel, sans doute parce qu’elle était jugée plus noble.

Gargouille sur l’église de Stein am Rhein (Suisse)

Par contre, les ajouts (chapelles, clocher…) sont tantôt de brique, tantôt de pierre, ou un panachage de ces deux matériaux. J’imagine que les artisans du pays étaient plus rompus à l’art de la brique, ce qui explique, à mon avis, son usage très répandu dans l’ancienne capitale. Il est possible également qu’elle ait été préférée pour des raisons esthétiques, car le bâtisseur dispose de contraintes différentes selon le matériau utilisé qui induisent des architectures différentes. En outre, ses couleurs chaudes ont pu aussi la faire préférer dans un pays qui, ne l’oublions pas, doit subir de longs mois d’enneigement et de grisaille. Enfin, la classe au pouvoir, politique ou religieuse, venait peut-être en majorité de cette grande plaine dont la brique faisait partie intégrante de la culture.

Droit de Magdebourg

Kazimierz et Podgórze

Le , deux ans après son couronnement, le roi Kazimierz III Piast, dit le Grand, édita le certificat de localisation d’une nouvelle ville, Kazimierz (Civitas Kazimiriensis), établie selon le droit de Magdebourg. Sur cette très grande aire – 50 hectares, à comparer aux 65 hectares de Cracovie -, il autorisa les Juifs (déplacés de Cracovie) à s’établir autour de la rue Sukiernikow (rue des Drapiers, aujourd’hui rue Jozefa), à côté du quartier chrétien. La ville de Kazimierz se développa rapidement et quelques années plus tard seulement, en 1340, une partie de l’ancien village de Bawół avec son église Saint Laurent fut achetée par le roi pour y être intégrée. Deux autres villages furent également englobés ultérieurement dans le but de renforcer les défenses de la capitale du côté sud. Pour cette raison, Kazimierz, qui était à l’époque séparée de Cracovie par un ancien bras de la Vistule (comblé au XIXe siècle), fut rapidement dotée de murailles et de donjons.

Basilique du Corpus Christi édifiée en brique (Kazimierz, Cracovie)

Quatre églises supplémentaires furent édifiées, dont la Basilique du Corpus Christi (photo ci-dessus) et l’église Sainte-Catherine, toutes deux en brique, aux arêtes  et ouvertures soulignées de pierre blanche, tandis que des synagogues étaient construites au sein du quartier juif. La bourgade s’étendit ensuite au nord vers Cracovie (futur quartier de Stradom), à côté du château royal de Wawel. En 1801, l’administration autrichienne alors au pouvoir en Pologne la rattacha à Cracovie dont elle devint un quartier.

Beau bâtiment
Devanture pittoresque
Restaurant du centre ville

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Kazimierz regroupait la majeure partie des 65 000 Juifs de Cracovie, soit le quart de la population totale de la ville. Il n’en reste aujourd’hui que quelques centaines… En y déambulant, nous avons trouvé que le quartier pâtissait d’un manque d’entretien et de rénovation des bâtiments, il semblait encore abandonné par ses habitants, ses petits commerçants, contrastant avec l’effort considérable consacré à la remise en état du Wawel et du centre ville. Une étude un peu ancienne (1992) fournit l’analyse suivante. “La dégradation matérielle et fonctionnelle très avancée du patrimoine culturel de Cracovie a trois causes : le développement effréné d’une industrie basée sur des technologies archaïques ; l’accroissement excessif et forcé de l’agglomération, qui n’a pas été accompagné d’une restructuration fonctionnelle de son territoire ; l’abandon, de longues années durant, des travaux de conservation et de réparation. Actuellement, alors que le processus de dégradation se poursuit, l’avancement des travaux de restauration de ce patrimoine qui symbolise la culture nationale se heurte à de multiples difficultés financières, politiques et technologiques.”

Enseigne imaginative sur la rue quasi-piétonne du centre ville
Un artisanat fort sympathique

Un article de 2018 offre une lueur d’espoir, avec la prise de conscience de la pollution de l’air dans les villes polonaises qui pose un important problème de santé publique. Le charbon fournit encore près de 80% de l’électricité produite en Pologne et garantit une relative indépendance énergétique vis-à-vis du pétrole et du gaz russe. Alors que la production est passée de 180 à 70 millions de tonnes entre 1989 et 2016, ses mines emploient encore 100 000 personnes. Cracovie est la seule ville à avoir fixé au 1er septembre 2019 le départ de l’interdiction de l’utilisation des combustibles solides pour le chauffage domestique. Pour y parvenir, la municipalité a entrepris le remplacement de l’ensemble des chaudières à charbon par des systèmes à filtre, électriques, au gaz naturel ou par le raccordement à un système central. La mobilisation municipale porte aussi sur les transports, avec la multiplication des lignes de bus ou de tramway électrique. Sur les axes routiers de l’agglomération, les policiers ne contrôlent plus seulement vitesse et taux d’alcoolémie, mais également les gaz d’échappement des véhicules. Toutefois, la ville ne pourra pas seule éliminer le smog, la pollution provient aussi des alentours et notamment du bassin minier de Silésie. Mais en l’absence d’alternative écologique, la situation risque de s’éterniser.

Encore la brique

Podgórze ne devint un quartier de Cracovie qu’à partir de 1915. C’était à l’origine un hameau situé sur la rive droite de la Vistule qui existait déjà au Moyen-Age. Son histoire est étroitement liée à la ville royale : c’est ici que se trouve le tertre de Krakus, tombe du prince légendaire fondateur de Cracovie. Podgórze avait un rôle important dans la vie économique de l’ancienne capitale: c’est par là que passait la voie du sel menant vers Wieliczka et Bochnia (que nous empruntons le lendemain), ainsi que la voie commerciale vers la Hongrie et la Ruthénie. – Cette dernière est une petite région d’Europe centrale située dans l’ouest de l’Ukraine actuelle. Elle est peuplée de plusieurs groupes ethniques : aux côtés des Ukrainiens majoritaires, aussi appelés Ruthènes, Russyns et Houtsoules, vivent des minorités slovaques, hongroises, roumaines, juives et tsiganes. – A côté des carrières creusées dans les collines calcaires de Krzemionki se trouvaient de nombreuses briqueteries et des moulins meulant la pierre à plâtre. – Au printemps 1941, les nazis créèrent un ghetto à Podgórze où furent entassés jusqu’à 20 000 juifs de Cracovie et des environs. La fabrique d’Oscar Schindler, qui parvint à sauver ses travailleurs, se situait à l’est, en dehors des limites du ghetto. –

Mémorial de Katyn

Katyn

Recueillement au mémorial Katyn

Sur une placette tranquille, un mémorial attire notre attention. Il rappelle au passant un événement remontant à la seconde guerre mondiale. Voici les faits relatés dans un article écrit en 2010. “Le 9 avril 1940, le journal intime du major Solski, officier polonais fait prisonnier par les troupes soviétiques pendant la seconde guerre mondiale, s’achève sur ces mots : “Depuis l’aube, la journée commence singulièrement : départs en fourgon cellulaire, dans de petits compartiments. Horrible ! On nous emmène quelque part en forêt (…). Et là, une fouille complète. On me retire ma montre, qui indique 8 h 30. On me demande ma bague, on me prend mes roubles, ma ceinture, mon canif…” Combien de temps s’est écoulé entre ces mots et le moment où le corps du major Solski, son carnet dans la poche, est tombé dans la fosse commune de la forêt de Katyn, près de Smolensk, aujourd’hui en Russie, une balle dans la nuque ? Une heure ? Deux heures ? On ne le saura jamais. Mais ces dernières notes griffonnées à la hâte pour ses proches ont, elles, en livrant la date au-delà de laquelle il ne leur écrirait plus jamais, laissé un témoignage capital sur l’identité de ses assassins et de ceux des 4 142 autres officiers polonais exécutés avec lui pendant ces jours d’avril 1940.”

Katyn
Katyn

“Soixante-dix ans plus tard, le 10 avril 2010, à 8 h 56, le Tupolev transportant le président polonais, Lech Kaczynski, sa femme, l’état-major de l’armée et une importante délégation de personnalités polonaises s’écrase dans la forêt de Smolensk, à l’approche de l’aéroport. A 8 h 20, le président a appelé son frère jumeau, Jaroslaw, depuis l’avion, pour lui dire que tout se passait comme prévu, qu’il allait bientôt atterrir. Pourquoi l’avion s’est-il écrasé ? Pendant que les experts étudient la boîte noire, la Pologne en deuil ne peut qu’imaginer. Et murmurer ce même mot : Katyn. Puisque les 96 victimes polonaises de l’avion présidentiel allaient précisément rendre hommage aux morts de Katyn, à l’occasion du 70e anniversaire du massacre. (…) Monstrueux massacre stalinien, mensonge d’État couvert par deux générations de dirigeants communistes polonais et soviétiques, Katyn a été le point de ralliement d’une nation contre l’envahisseur, puis la revendication d’une vérité historique, due au nom de l’affranchissement.” Les enquêtes des experts russes et polonais attribuent la raison du crash à des erreurs de l’équipage de l’avion. Les experts polonais mettent également en avant une responsabilité des contrôleurs de vol de l’aéroport de Smolensk. Six ans après les faits la thèse d’un complot russe reste vivace en Pologne.

Katyn

Artisanat

Le vitrail

L’art du vitrail (photo de Richard)

Nous marchons un peu vers l’extérieur du centre ville pour visiter le musée du vitrail. Il en vaut le détour ! Une jeune femme extrêmement compétente nous explique dans le détail (en anglais) le procédé de fabrication, tandis qu’un de ses collègues poursuit son travail dans la même pièce, très concentré. Nous découvrons par la pratique (elle nous fait expérimenter concrètement) comment appliquer des couleurs et les nuancer en dégradés sur un visage. J’imaginais que les motifs étaient peints. En réalité, ils sont “effacés”. Les pigments en poudre sont répandus sur le vitrail, et on “balaye” légèrement pour ôter de la matière. Si le résultat n’est pas probant, un coup de chiffon et on recommence. C’est une démarche qui s’apparente à la sculpture, qui fait apparaître l’œuvre en la dégageant du bloc de pierre ou de bois par épannelage, ou plutôt peut-être à l’aquarelle, l’intensité des couleurs étant fonction de la quantité d’eau dans la peinture. Lorsque cette étape est achevée, les pigments sont fixés sur le verre par chauffage à haute température. L’atelier a été créé en 1906 et la nouvelle équipe est en place depuis 2000, sous la direction du dessinateur Piotr Ostrowski. Son activité se répartit entre la réalisation de vitraux modernes pour des bâtiments administratifs par exemple, et celle de vitraux d’ancienne facture pour des églises. La réalisation la plus prestigieuse et la plus difficile remonte aux années 2002-2007: Ostrowski, en coopération avec Andrzej Wajda, a repris les projets de Stanisław Wyspiański pour la confection de vitraux dans la cathédrale de Wawel. Notre jeune guide nous conduit ensuite dans la partie des expositions où elle nous commente les différences de style avant de nous laisser les regarder à loisir.

Sertissage du vitrail ou “mise en plomb” (photo de Richard)

Le poêle de masse ou Kachelofen

Poêle de masse très fleuri (Musée ethnographique, Cracovie)

Je reviens sur Kazimierz où nous avons visité le musée ethnographique que nous avons tous les quatre beaucoup aimé. Comme nous étions quasiment seuls, la responsable qui nous a accueillis est restée un long moment avec nous à nous fournir des explications. Des pièces sont aménagées pour montrer l’intérieur d’anciennes maisons reconstitué avec un grand souci du détail. Le poêle de masse recouvert de carreaux colorés, flanqué d’un “potager”, lieu de cuisson des aliments, en est l’attribut principal. Dans ma jeunesse je lisais des contes russes dont les personnages s’asseyaient ou se couchaient “sur le poêle”, ce qui me plongeait dans une grande perplexité. Les histoires ressemblaient à la suivante: “Le héros épique Ilia Mouromets, après avoir passé 33 années de sa vie couché sur un poêle dans une isba (parce qu’il était très malade), fut miraculeusement soigné par deux pèlerins, puis doté d’une force surhumaine par un chevalier, avant de partir délivrer le pays de ses ennemis.” Un autre détail faisait marcher mon imagination: “Baba Yaga, sorcière de la mythologie slave, vivait dans une isba montée sur des pattes de poule. Elle avait coutume de cuire les enfants perdus dans son poêle…” – Dans certains contes, l’isba était mobile et tournait sur elle-même, si je me souviens bien. Une source me révèle enfin ce qui avait inspiré les conteurs: en pays marécageux, les cabanes étaient surélevées et construites sur des souches d’arbres en guise de pilotis. Leurs racines devaient finir par être visibles et faisaient penser (avec beaucoup d’imagination) à des “pattes de poule” !

Chaumière de Bronowice, près de Cracovie, XIXe s. (maquette 1902)
La cloison en planches est aussi décorée

C’est étonnant que la France (de même que l’Angleterre) n’ait pas adopté ce système de chauffage en usage dans les pays germaniques (plus l’Alsace et la Bourgogne), scandinaves et slaves. Les poêles à catelles (Kachelofen, poêles recouvert de carreaux) y ont pris l’ascendant sur les cheminées car ils sont beaucoup moins gourmands en combustible et le rendement en chaleur produite est bien supérieur. Il faut dire qu’à la fin du Moyen-Age, la consommation de bois était telle dans les grandes bourgades et pour des activités industrielles telles que les mines et les forges, que celui-ci commençait à manquer. Les experts saxons du XIVe siècle calculaient que l’acheminement du bois de chauffage sur les chariots ne pouvait pas durer plus de quatre heures, et celui du bois de construction pas plus de sept heures, sinon le coût en était trop onéreux. Dès le XIIe siècle, la construction d’un réseau de voies de flottage mit les réserves immenses du Vogtland, à la frontière de la Bohême, soit 18 000 hectares de forêt, à la disposition des villes de Saxe et de l’industrie minière et métallurgique du pays (17 écluses scandent le cours supérieur de la Saale utilisé pour le flottage du bois !). De même pour l’approvisionnement des salines de Halle, on construisit à la fin du XVIe siècle un canal latéral à l’Elster, affluent de la Saale, sur 90 km, qui fit naître en vingt ans un paysage de désolation : les arbres les plus proches de l’eau furent abattus à la hache et non à la scie, laissant sur place sans les dessoucher des moignons de troncs à hauteur d’homme…

Chalupa podhalanska“, cabane de Podhale (1920, maquette de 1949)
Un intérieur chaleureux
Le plus haut poêle à catelles d’Europe, Renaissance (1545, Gdańsk, Pologne)

Petit détail plus plaisant: À partir de 1485, les 110 sauneries de Halle-sur-la-Saale (Saxe, Allemagne) s’étaient réparties en trois groupes, en fonction de leur taille. Chacune portait un nom. Les plus grandes avaient des noms d’oiseaux : la Cigogne, le Rossignol, le Coucou, le Merle, etc., les sauneries de taille moyenne portaient le nom d’un quadrupède : Chameau, Ours, Loup, Renard, Lapin. Quant aux plus petites, on leur attribuait le nom d’un objet usuel, tel que Marteau, Chaise, Rose, etc. La représentation de l’animal ou de l’objet désignant la saunerie figurait sur une pancarte accrochée au-dessus de la porte. Il en était de même à Lunebourg (Basse-Saxe) ou à Reichenhall (Haute-Bavière), autres sites de production de sel en Allemagne à cette époque.

Le poêle est un élément complètement différent de la cheminée, dans sa conception même ainsi que dans son objectif final. C’est un système de chauffage qui ne va cesser d’évoluer au cours du Moyen Âge. De 1200 à 1500 environ, le poêle à pot d’origine va devenir un poêle à carreaux en passant par plusieurs paliers de formes intermédiaires. Cette évolution traduit en réalité un changement dans l’assemblage même du poêle : d’un système où des pots s’imbriquent de façon isolée dans de l’argile crue on va glisser progressivement à un système avec des carreaux bords à bords constituant ainsi à eux seuls la façade du poêle. Cette évolution témoigne d’une réflexion des artisans sur la manière la plus efficace de rendre la chaleur tout en donnant à l’objet une valeur d’œuvre d’art. Lazare de la Salle de l’Hermine, dans “Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace 1674-76 et 1681”, rapporte “qu’il y a un grand fourneau de fonte ou de terre vernie, que l’on chauffe par le moyen d’une ouverture qui est dans le mur répondant à la cuisine, de sorte qu’on ne voit point le feu quoique l’on en sente la chaleur jusques dans les endroits de la chambre les plus éloignés du fourneau“.

L’aire du poêle de masse depuis son lieu d’origine jusqu’à son extension au XVIe siècle
Poêle de masse et potager (Musée ethnographique, Cracovie)

Les décors qu’on retrouve sur ces deux moyens de chauffage, cheminée et poêle, montrent l’importance de ceux-ci, car ils témoignent ainsi de la richesse du propriétaire. Ce sont donc des éléments primordiaux des intérieurs au Moyen Âge. Aux XIIIe et XIVe siècles, le poêle reste un privilège appartenant aux milieux aisés. Lazare de la Salle de l’Hermine relate aussi dans son “Mémoire… que les habitants “[….] y couchent, ils y mangent, ils y sèchent leur linge et ils gardent du fruit [….]”. La salle du poêle finit par être associée à l’oisiveté, comme le confirme Gilles le Bouvier, dit Berry, dans “Le livre de la description des pays” (vers 1451) quand il raconte que “Et les nobles et gens de guerre et aultres gens oyseux y sont pareillement à jouer, chanter, boire et mengier et passer le temps; car ilz n’ont nulles cheminées”. Cependant, comme les sources archéologiques et historiques consultées semblent le désigner, il est plus que plausible que certains habitants moins riches, urbains ou ruraux, se soient également chauffés par poêle, comme le révèlent les gravures réalisées au XVe et XVIe siècles dans le monde germanique. Une gravure du “Maître de Pétrarque”, réalisée au XVIe siècle, représente même un paysan, dans une maison pauvre et désordonnée, prenant un repas frugal devant un poêle à pots à ouverture quadrangulaire. De plus, le poêle apparaît aussi dans des représentations d’ouvriers ou d’artisans au travail, chauffant leur atelier.

Gravure du “Maître de Pétrarque”
Tabouret en V

Par exemple, une illustration de “De Re Metallica d’Agricola” de 1556 montre un poêle à carreaux dans des bâtiments d’exploitation de minerai métallique. Plusieurs gravures de Jost Amman de 1568 montrent aussi différents corps de métier à l’œuvre. Le lien entre le poêle et le monde des travailleurs est confirmé par Gilles le Bouvier quand il relate que “Pour le froid qui fait ès Alemaignes, l’iver, ils ont fourneaux (poêles), qui chauffent par telle manière qu’ilz sont chaudement en leurs chambres, et l’iver les gens de mestier y font leur besogne et y tiennent leurs femmes et leurs enfants, et ne fault guères de bois à les chauffer. [….] ». Le poêle est aussi lié aux activités féminines comme le filage et le tissage, souvent pratiquées dans des pièces qui bénéficient d’une température constante. Il est à noter que le poêle de masse (Русская печь, Rouskaia petch) a été inventé de façon indépendante en Russie, Ukraine et Biélorussie, où sa conception évolue entre le VIIIe et le XIIIe siècle selon des principes proches de ceux de l’aire du Kachelofen. Il servait à la fois de chauffage et de four à pain, permettait de cuire les aliments et de prendre des bains.

Un mobilier simple, avec des tabourets originaux

Chacun des deux systèmes de chauffage présentait des défauts. La cheminée rejetait les fumées dans la pièce et l’ouverture du foyer provoquait des courants d’air. À l’inverse, le foyer fermé du poêle permettait une meilleure répartition de la chaleur, mais cela provoquait des odeurs caractéristiques de lieux chauds qui incommodaient parfois les étrangers, ainsi que le souligne La Salle de L’Hermine lorsqu’il dit que “l’odeur de ces lieux chauds est insupportable à l’abord pour les étrangers délicats“, de même que l’abbé Régnier-Desmarais qui écrivit dans son voyage à Munich “un poisle où l’on respire / Une molle et fade vapeur, / Qui fait presque faillir le cœur, / Est l’endroit où l’on se retire“.

Berceau suspendu – Jolie collection de cruches en céramique peinte
Raquettes pour marcher sur la neige ?

On apprend aussi dans le  “Journal de voyage” (1580-1581) de Montaigne que  : “A Baden… “M. de Montaigne, qui couchait dans un poêle, s’en louait fort et de sentir toute la nuit une tiédeur d’air plaisante et modérée. Au moins on ne s’y brûle ni le visage ni les bottes et est-on quitte des fumées de France. Aussi, là où nous prenons nos robes de chambre chaudes et fourrées entrant au logis, eux, au rebours, se mettent en pourpoint et se tiennent la tête découverte au poêle, et s’habillent chaudement pour se remettre à l’air.” Ce récupérateur de chaleur est resté en usage en bien des endroits, particulièrement en milieu rural, jusqu’au milieu du XXe siècle.

Matériaux: du bois… aux œufs

Four de potier

Ce musée, c’est une ode à l’artisanat, à l’amour du travail bien fait, à l’esthétique du quotidien, comme nous venons de le voir dans ces intérieurs de maison, mais aussi dans la représentation d’ateliers, celui d’un potier avec son four, celui d’un moulin avec ses marteaux-pilons, ou encore cette galerie extraordinaire de personnages, hommes ou femmes, en habits traditionnels vivement colorés, ces objets en paille, parfois un peu mystérieux, peut-être dotés d’un pouvoir magique, et des instruments de musique “universels”, faits de peau, de corne, de bois, dont on trouve des équivalents partout dans le monde. Ce que j’apprécie le plus sans doute, c’est bien sûr l’absence totale de matière synthétique, tous ces plastiques qui ont envahi notre univers, et aussi l’absence du métal si ce n’est pour la croix érigée sur le clocher de l’église. La matière première est essentiellement végétale, bois, paille, chanvre ou lin, plus un peu de terre pour le torchis et la brique réfractaire, et de cuir pour les bottes, les gourdes ou le biniou…

Église en bois dans un style gothique tardif
Chaumière
Pilons actionnés par l’énergie hydraulique d’un moulin
Des œufs peints à Pâques, appelés en polonais Pisanki ou Kraszanki
Des œufs peints
Biniou

Mais ce que j’ai préféré, je vous le donne en mille: ce sont les œufs ! Cela m’a fait chaud au cœur de les découvrir, car leur vue m’a plongée dans la réminiscence de la fête de Pâques russe. Ma mère avait coutume d’acheter une bonne quantité de fromage blanc qu’elle mettait à égoutter plus d’une journée dans un torchon suspendu aux robinets de la baignoire. Puis elle se lançait dans la confection de la “paskha” (пасха) où, en plus du beurre, de la crème fraîche et des œufs, elle tenait absolument à intégrer des fruits confits que je détestais (surtout les verts) et recrachais consciencieusement pour les glisser au bord de l’assiette.

Une œuvre d’art de la moisson ?
Biniou

A ce rite s’en ajoutait un second. Pendant ces préparatifs culinaires, elle nous installait tous les cinq autour de la table de la cuisine devant une pile d’œufs préalablement cuits, des pinceaux, des verres emplis d’eau et des rondelles de peinture multicolores. Nous avions pour tâche – très importante – de les décorer du mieux possible pour en faire des œuvres d’art éphémères. En effet, lorsque arrivait le moment du repas, nous nous emparions chacun d’un œuf peint pour le casser sur la tête du voisin, ce qui parfois s’assimilait à une agression douloureuse car les poules de l’époque étant bien nourries, les coquilles pouvaient être fort dures ! Ensuite, lorsque nous pelions les œufs de nos mains un peu pataudes, bien évidemment la peinture, pourtant séchée, se répandait sur le blanc qui prenait des couleurs violacées, rouges, vertes… Cela ne nous empêchait nullement de les dévorer en quelques bouchées vite avalées.

Une diversité extraordinaire

Célébrée en Russie depuis la fin du Xe siècle, Pâques est sans conteste la fête religieuse la plus importante pour les chrétiens orthodoxes russes. Le Christ ayant ressuscité un dimanche, Pâques aura lieu cette année le dimanche 19 avril, alors qu’en France, la célébration se tient une semaine avant (12 avril). Cette différence s’explique par le calcul de la date qui se fait de manière distincte selon les religions : les catholiques utilisent le calendrier grégorien, tandis que les orthodoxes se focalisent sur le calendrier julien. – Ce dernier est un calendrier solaire utilisé dans la Rome antique, introduit par Jules César en pour remplacer le calendrier romain républicain. Il a été employé en Europe jusqu’à son remplacement par le calendrier grégorien à la fin du XVIe siècle. – Pâques précède la semaine sainte pendant laquelle les plus croyants se privent de viande, les blinis font leur apparition sur toutes les tables.

Un bijou, dans le style des créations du joailler Karl Fabergé

Le mot Pâques vient du latin Pascha, du grec Πάσχα, de l’araméen פסחא (phasḥa), de l’hébreu פּסח pesaḥ /ˈpɛsax/ (le ḥ se prononce comme une jota). Il faut remonter en 1054, date de la séparation des églises d’Orient et d’Occident lors du schisme de Rome, pour voir apparaître les différences entre les catholiques et les orthodoxes. Bien que la chrétienté relie les catholiques et les orthodoxes et que les deux communautés croient en Dieu et en la Bible, les différences sont liées à leurs rites, leur spiritualité, l’organisation des fêtes religieuses…

Des dessins très fins

Une des coutumes de Pâques les plus célèbres est sans nul doute celle des œufs peints à la main. L’œuf symbolisant la résurrection, on s’offre et on s’échange des œufs peints, que ce soit de véritables œufs de poule ou bien des œufs en bois, en porcelaine ou même en or. Cette dernière option a été rendue célèbre par le tsar Alexander III qui, en 1885, commanda des œufs au célèbre joailler Karl Fabergé pour les offrir en cadeau à son épouse. A compter de cette date, l’artiste lui a créé chaque année de véritables pièces de joaillerie sur mesure, où les œufs étaient décorés de pierres et métaux précieux. – Un musée expose ses créations à Saint Pétersbourg -.

Des costumes superbes

Lors de cet échange d’œufs, la tradition russe veut que l’on dise “Le Christ est ressuscité !” (Христос Воскресе !  Khristos Voskrese !), ce à quoi l’on doit répondre, “En vérité, il est ressuscité !” (Воистину Воскресе ! Voistinu Voskrese !). Les Russes reçoivent leurs amis, leur famille, leurs voisins et sacrifient à cette tradition d’échange, laquelle s’accompagne d’embrassades. Bien que les œufs soient aujourd’hui peint de différentes couleurs, le rouge, rappel du sang du Christ, avait à l’origine la préférence. A la fin de cet échange, la tradition veut que l’on cogne les œufs entre eux : si notre œuf ne se brise pas, c’est un présage de succès pour l’année à venir ! Dernière petite remarque: la présence d’œufs peints dans ce musée ethnographique de Cracovie illustre la perméabilité des cultures dans les espaces frontaliers, avec cette coutume orthodoxe pratiquée par les très catholiques Polonais.

Même les hommes arborent des vêtements colorés
Une platée savoureuse (photo de Richard)
Michelle élue “Chef” à l’unanimité (photo de Richard)

Cette belle journée bien remplie s’est clôturée par un repas d’exception. Notre logement étant juste au-dessus du marché, nous lui avons rendu visite tôt le matin pour y faire quelques emplettes. En effet, nous avons découvert un stand dont nous sommes devenus les habitués pendant le séjour: on y trouvait une profusion de cèpes d’une grande diversité de tailles et de coloris, du brun très sombre au beige clair, à des prix défiant toute concurrence ! Chaque jour, nous en avons pris une nouvelle sorte: ils étaient tous bons. J’ai profité de l’occasion pour acheter des cornichons malossols (plus gros et moins vinaigrés) que j’ai fait découvrir à nos compagnons de voyage. Nous avons testé les pains polonais, ainsi que des gâteaux style “maison”. Enfin, Michelle nous a fait une démonstration de ses qualités culinaires (avec les deux hommes pour l’aider) qui ne nous a donné qu’une envie, c’est de renouveler l’expérience tous les soirs.

Un dîner de luxe (photo de Richard)

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