Escapade à Cracovie – 1

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La grande place du marché (Rynek Główny) de Cracovie et la basilique Sainte Marie

Les Planty de Cracovie

L’ancienne capitale de la Pologne, Cracovie, est très proche de nous, tant du point de vue de la distance, trois heures d’avion depuis Bordeaux sans changer de fuseau horaire, que du point de la culture, car c’est encore l’Europe et, qui plus est, une nation très majoritairement et visiblement catholique, avec des églises (119 !) à tous les coins de rues de l’ancienne capitale. En ces temps troublés de confinement et de crainte coronavirale, j’apprécie de revenir sur ce petit séjour plein de charme effectué l’an dernier, du 16 au 19 septembre, et de feuilleter virtuellement mon album photos. Ayant atterri en fin de matinée, nous nous sommes rendus à pied depuis la gare jusque chez notre logeuse qui nous a chaleureusement accueillis dans le vaste appartement qu’elle mettait à notre disposition. Nous sommes en plein centre historique, qui a été inscrit en 1978 sur la 1ère Liste de l’Héritage Culturel de l’UNESCO. Après une petite sieste récupératrice (car nous sommes partis très tôt d’Anglet), nous sortons tous les quatre (Jean-Louis, Richard, Michèle B. et moi) à la découverte des lieux.

Une autre place, plus petite, dotée d’un marché couvert dont on voit les toits depuis notre logement
Une noria de calèches dans l’attente des touristes
Trottinette de location

Il y a très peu de circulation automobile dans la vieille ville. Les gens utilisent le tramway, le bus, et ils marchent. De jeunes adultes font aussi de la trottinette électrique (parfois à deux dessus) qu’ils abandonnent un peu partout sur les trottoirs ou dans les parcs. Elles sont apparemment équipées d’un système qui permet de les localiser afin que le loueur puisse les récupérer en fin de journée. La ville est très aérée, les rues nous paraissent d’autant plus larges qu’elles sont dans les faits devenues quasiment piétonnières. Elle est aussi très verte, avec un vaste parc qui ceinture le centre historique. Fait remarquable, les arbres, espacés les uns des autres, n’ont pas été taillés et développent des houppiers volumineux. Je reconnais parmi eux de grands chênes. Peut-être est-ce en résonance avec l’âme du lieu car, selon les historiens, Kraków dériverait du proto-slave Krak signifiant « chêne sacré », arbre vénéré par les Vislanes, le peuple slave qui habitait la région depuis au moins le VIIe siècle.

La Barbacane

Plus prosaïquement, les Planty (issu de l’anglais to plant, dans le sens d’aplanir, ou bien du français Planter ?) furent créés au début du XIXe siècle à l’emplacement des fortifications médiévales qui tombaient en ruine. A cette époque, Cracovie faisait partie de l’Empire austro-hongrois. Les conseillers municipaux décidèrent de procéder à des travaux de modernisation de la ville : destruction de l’hôtel de ville sur le Rynek et assèchement du bras mort de la Wisla (Vistule) séparant Kazimierz (le quartier juif) de la Vieille ville de Cracovie. – Rynek signifie “un marché” en polonais. La place du marché de Cracovie (Rynek Główny) est la plus grande place médiévale d’Europe. – Sous l’impulsion de l’archiduc François Joseph, les remparts de la ville furent aussi détruits, à l’exception de quelques fragments de murs, de la porte Saint-Florian et de la Barbacane. Les douves emplies d’immondices présentaient un grand risque sanitaire: elles furent comblées et asséchées, le terrain nivelé.

Commémoration des artistes devant le grand peintre historique Jan Alojzy Matejko (1838-1893) (un peu floue, désolée)

On traça des allées et on planta des arbres au milieu du gazon: châtaigniers, érables, tilleuls, frênes, peupliers… Le parc fut entouré d’un grillage peint en bleu et blanc – aux couleurs de la ville de Cracovie. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Planty furent dotés de petites places ornées de fontaines, de plates-bandes, de haies et même de plantes exotiques : agaves, palmiers et dracénas. Apparurent aussi, dans le cadre d’une nouvelle tradition, des statues commémorant les artistes polonais, les personnes de mérite et même les héros littéraires. On disposa des bancs et des tonnelles le long des allées, ainsi que des kiosques où l’on vendait des sucreries et de l’eau gazeuse. C’est également de cette époque que date l’éclairage des Planty – à l’origine il s’agissait de lampes à gaz placées au milieu de l’allée principale. Aujourd’hui, on peut y admirer une quarantaine d’espèces d’arbres et d’arbustes, dont quelques monuments de la nature, comme le platane de 130 ans à la sortie de la rue Wiślna.

Fontaine aux Planty

Un peuplier de Simon (peuplier baumier, Populus simonii) a été répertorié pour ses proportions extraordinaires au Planty Floriana Nowackiego, le plus ancien parc (1868) du quartier de Podgórze situé sur l’autre rive de la Vistule. Espèce couvrant une partie importante de la Chine centrale et septentrionale, ainsi que la Corée, il ne dépasse pas normalement une vingtaine de mètres de hauteur pour un tronc pouvant atteindre 50 cm de diamètre. Or celui qui pousse dans les Planty atteint 25 mètres de hauteur pour une circonférence du tronc, à 1,30 mètre de hauteur, de 3,92 mètres (soit 62 centimètres de diamètre). Espèce introduite seulement en 1862 en Europe occidentale où elle suscita quelques espérances en montagne, elle n’est plus actuellement utilisée que pour l’ornement.

Otton Nikodym et Stefan Banach conversent sur les mathématiques. Ce banc commémore leur célèbre rencontre avec Hugo Steinhaus au Planty Garden en 1916.

Avent ou Wianki ?

Une grande variété de couronnes fleuries
Les rubans ajoutent une touche festive aux bouquets

Sur la grande esplanade de Rynek Główny, la place du marché, nous restons un moment à admirer les couronnes fleuries. En prévision de Noël, nous prévoyons Sonia et moi de faire confectionner des couronnes en animations dans le cadre de mon association Libre Cueillette. Je suis donc très intéressée d’en connaître la technique, d’autant plus que c’est pour répondre à la demande d’une personne originaire de l’est de la France, nostalgique des coutumes alsaciennes. Ces grosses couronnes plutôt lourdes et compactes, aux fleurs fixées sur un rouleau de paille tressée très serré, se suspendent à la porte d’entrée.

L’origine de la couronne de l’Avent, appelée aujourd’hui couronne de Noël, apparaît au temps des Romains avant d’envahir les pays germaniques et scandinaves. Pour retourner aux sources de cette tradition, il faut revenir au temps où l’on célébrait le solstice d’hiver, considéré comme la renaissance du soleil, le triomphe de la lumière sur les ténèbres avec la perspective des journées qui s’allongent. Les Romains décoraient leurs maisons de feuillages et de rameaux à feuilles persistantes. Afin de symboliser le renouvellement perpétuel de ce cycle de la vie, le peuple germanique a adapté cette coutume en tressant des roues de rameaux feuillus qui étaient offertes pour présenter des vœux de bonne santé et accrochées dans le domicile. A la suite de cela, les chrétiens se sont inspirés de cette fête païenne pour les traditions de l’Avent et la roue est devenue une couronne au cours du XVIe siècle, sans doute dans les milieux luthériens influencés eux-mêmes par les Frères Moraves de Bohême (Hussites), qui y voyaient une préfiguration de la couronne d’épines que Jésus-Christ allait porter lors de la Passion. Les croyants suspendaient cette dernière au plafond ou la posaient sur une table. Elle était ornée de quatre bougies marquant les quatre semaines de l’Avent. La tradition était d’allumer une bougie de plus chaque semaine.

Miniature du Registrum Gregorii de Trèves (Hs.171/1626, vers 983)
Des fleurs naturelles séchées

Pendant la première guerre mondiale, la popularisation de Noël et de cette couronne dans les pays germaniques a enrichi cette fête d’une nouvelle signification : celle de l’hospitalité. Elle est suspendue à la porte d’entrée en signe d’un accueil chaleureux, toujours dans l’esprit et la convivialité de Noël. En Alsace, cette tradition de l’Adventskranz apparaît entre les deux guerres mondiales, dans les années 1930, introduite par des mouvements de jeunesse protestants, et en Autriche, seulement après 1945. Mais les pays orientaux de rite orthodoxe sont peut-être à l’origine de cette coutume, car c’est le pape Grégoire Ier († 604) qui a importé l’Avent en Occident. Sur une illustration du Registrum Gregorii, recueil des lettres du pape Grégoire le Grand dont il existe une copie datée de 983 à la Bibliothèque de Trèves, une couronne de l’Avent figure au-dessus du pape dictant soit un commentaire théologique, soit l’introït de l’Avent, Ad te levavi.

Les wianki en accessoire pour les danseuses de Krakowiak

Mais ces couronnes hivernales n’étaient pas fleuries, je pense donc que les couronnes polonaises sur ces étals sont en réalité la combinaison de deux traditions, celle décrite ci-dessus, relative au solstice d’hiver, et celle qui célèbre le solstice d’été, avec la confection des wianki (wianek au singulier) à la fête de la Saint Jean. Il s’agit de couronnes de fleurs, bien plus légères, dont se parent les jeunes filles pour danser. Avec l’Oberek, le Kujawiak, la Polonez et le Mazur, le Krakowiak est l’une des cinq danses nationales de Pologne. Elle est de Cracovie et se décline en deux versions, le Krakowiak Wschodni, de l’est de Cracovie, et le Krakowiak Zachodni, de l’Ouest de Cracovie, avec des costumes différents pour chacune. En accessoire, les filles portent une très belle couronne de fleurs ornée de long rubans colorés, tandis que les femmes mariées arborent un foulard blanc. Traditionnellement, les wianki étaient ensuite jetés dans la Vistule. La noyade de la couronne annonçait la mort imminente de la jeune fille. Si elle tournoyait dans l’eau sans descendre le courant, celle-ci avait peu de chance de se marier. Si en revanche, la couronne était emportée par le courant, le mariage était imminent ! Une autre version relate que si un garçon arrivait à l’attraper, il pouvait se mettre en couple avec la jeune fille.

Évocation de l’astronomie sur cette carte de Cracovie dont l’université a eu Copernic parmi ses étudiants.

Ces couronnes fleuries sont rendues désormais pérennes grâce à la nouvelle technique de stabilisation des fleurs. Elle consiste à placer les tiges et rameaux, dont la partie inférieure a été préalablement écrasée au marteau sur une longueur de 10 à 15 cm, dans une solution d’un tiers de glycérol et deux tiers d’eau chaude, et les y laisser durant deux à six semaines, en réajustant le niveau du mélange si nécessaire. Le brevet européen déposé en 1996 précise qu’il faut ajouter du sel et au moins un autre alcool, contenant au moins un cycle aromatique et, de préférence, au moins un groupe éthoxyle, avec, éventuellement, un colorant ; la durée du trempage peut ainsi être réduite à deux ou trois jours. La glycérine ayant pris la place qu’occupait la sève dans les canaux, les végétaux stabilisés conservent un aspect naturel et restent frais et souples, ce qui les rend intéressants pour des arrangements floraux et bouquets, ainsi que pour des tableaux et murs végétalisés.

Zak, étudiant médiéval en bronze, devant la basilique Sainte-Marie sur la place Mariacki à Cracovie

Retable et peintures de la basilique Sainte-Marie

Le retable sculpté par Veit Stoss dans la basilique Sainte-Marie de Cracovie
Le retable malheureusement en réfection lors de notre passage (photo Richard)

J’ai beaucoup aimé la fontaine de l’étudiant Żaka (Zak) qui revêt une grande importance aux yeux des habitants de Cracovie. La statue en bronze a été réalisée en 1958 par Jan Budzillo d’après la représentation d’un prophète qui figure en moindres dimensions sur le retable de la basilique Sainte-Marie de Cracovie. Œuvre du sculpteur allemand Veit Stoß (1445-1533; Wit Stwosz en polonais), cette sculpture sur bois fait partie d’un ensemble monumental de plus de 200 personnages et 2000 motifs qu’il sculpta en une douzaine d’années après avoir emménagé en 1476 dans la ville. Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, le retable, qui se compose de cinq parties (pentaptyque), un panneau central et quatre volets dont deux sont mobiles et deux fixes, fut démonté et caché à Sandomierz en 1939. Découvert par les nazis, il fut transporté en Allemagne et dissimulé en divers endroits. Retrouvé après la guerre au château de Nuremberg en 1946, le retable en très mauvais état fut rapatrié. Après sa restauration, il fut remonté en 1957 à son emplacement à l’aide du treuil même dont s’était servi Veit Stoss en 1489 et qui se trouve dans le grenier du chœur, au-dessus du retable.

Cadeau des artisans de Cracovie à la ville pendant la période du communisme, le pilier qui supporte la fontaine arbore les symboles des différentes branches d’activité de la ville, en évocation de la classe ouvrière. La statue représente un jeune homme, nommé Żaka, en train de pleurer. Puisqu’il était alors impossible de créer une œuvre ouvertement religieuse, les artistes auraient choisi de figurer un étudiant plutôt que de reproduire exactement le prophète du retable.

Basilique Sainte Marie: un intérieur somptueux (photo du site Internet polonais de la basilique)

Mais lors de notre visite de la basilique, ce n’est pas le retable qui m’a le plus marquée, car il était caché derrière des échafaudages recouverts d’une toile translucide. En effet, il est en restauration jusqu’à la fin 2020: l’Institut Inter-Académie de Conservation et Restauration d’œuvres d’Art a été chargé, après un inventaire complet du retable au moyen d’un scan 3D en 2013, de procéder à la surveillance de la contamination et de la poussière et d’installer des moniteurs pour maintenir un microclimat permanent. Ce sont donc plutôt les revêtements très colorés des murs et de la voûte ainsi que les vitraux qui m’ont frappée : fabuleux ! Cet intérieur richement décoré a bénéficié de travaux d’embellissement en style baroque en 1753-1754, puis Tadeusz Stryjeński a dirigé l’importante restauration de la basilique en 1889-1891 afin de lui restituer son aspect gothique originel. C’est dans ce cadre que le peintre Jan Matejko, très connu pour ses tableaux historiques, a conçu de nouvelles décorations qui ont été peintes sur les murs et les voûtes par ses apprentis Stanisław Wyspiański, Tadeusz Dmochowski et Józef Mehoffer.

Basilique Sainte-Marie: détail de la décoration

La voûte figure un ciel étoilé et les murs comportent des thèmes héraldiques, des prières à Sainte Marie, des anges musiciens ou tenant des banderoles avec la Litanie à la Sainte Vierge Marie. C’est aussi Jan Matejko qui a conçu les vitraux. Cette œuvre polychrome novatrice provoque une très profonde impression, elle est chaude, gaie, belle et extrêmement variée. Pourtant, je ne pense pas qu’elle nuise au recueillement du croyant. Je la vois au contraire comme une célébration de l’œuvre divine de création du monde dans sa diversité. Comme les autres visiteurs, j’avançais en tournant sur moi-même pour en apprécier tous les détails, émerveillée. Il me semble que le choix des couleurs, le parti pris de ne rien laisser à nu, murs, boiseries, sol, voûtes, la grande proportion de motifs répétitifs confèrent à ce style un air de parenté avec les églises orthodoxes, ou même les mosquées. Dans ce sens, la décoration intérieure de la basilique me paraît très orientale, son aspect extérieur demeurant identique aux églises gothiques d’Europe occidentale. Par contre, je crois que les églises romanes qui sont aujourd’hui si sobres étaient à l’origine également entièrement recouvertes de fresques de couleurs vives, une caractéristique qui s’est peut-être conservée en orient ?

Parchemin “Bonifacius” avec de très originales enluminures (et amusantes) sur la page Internet consacrée à l’histoire de la basilique Sainte Marie

Chopin

Debinskim

Portrait de Chopin au daguerréotype par Bisson (1846-47)
Accueil des auditeurs avec l’offre d’un verre de vin blanc

Ce premier soir, concert ! Il existe à Cracovie la galerie Chopin, petite salle de concert intimiste située au deuxième étage d’une vieille maison nommée “Dębinskim” ou “Under Barrel (Sous le canon ?). C’est un bâtiment du XVe siècle construit de plain-pied, qui a été complètement restructuré au milieu du XVIe siècle après son acquisition par Kaspar Dębiński, Maître de Chasse de la famille royale au château Wawel de Cracovie. Il l’a rehaussé d’un étage et il a fait décorer la façade de peintures représentant toute une panoplie d’armes. On y accède aujourd’hui par un magnifique escalier du XIXe siècle assorti d’un garde-corps en fer forgé richement ouvragé. Le trio de musiciens dont la venue était programmée s’est décommandé et un homme d’un certain âge (le propriétaire de la galerie ?) nous propose de revenir un peu plus tard pour assister à un concert de piano. En échange de l’achat de notre billet, surprise, nous avons droit à un verre de vin blanc ! Nous avons l’impression d’être invités dans une maison particulière. Le concert est fort plaisant, mais ce qui m’intéresse présentement, c’est de rappeler l’ambiance politique et sociale qui régnait à l’époque de Chopin, ce grand compositeur et pianiste qui est demeuré toute sa vie attaché à son pays natal, la Pologne, où il a vécu ses vingt premières années, bien qu’il ait dû s’exiler le restant de ses jours en Europe occidentale, principalement en France. Je pense que je n’écouterai plus jamais sa musique de la même façon…

Un contexte agité

Congrès de Vienne (peint par Jean-Baptiste Isabey)

Si Chopin (1810-1849) a effectivement fait une étape à Cracovie en 1829 avant d’aller passer des vacances à Vienne, il a vécu durant la majeure partie de sa jeunesse à Varsovie où son père, français, était enseignant, sa mère étant polonaise. C’est une époque bien agitée. En 1812 – Chopin a deux ans -, Napoléon 1er entreprend la Campagne de Russie ; c’est un désastre pour l’armée française où sont enrôlés 100 000 Polonais ; elle se replie sur la rive ouest de l’Oder. En février 1813, l’armée russe est à Varsovie et le gouvernement polonais se réfugie à Cracovie. En 1815, c’est la chute de Napoléon qui se solde par le partage de la Pologne au Congrès de Vienne. Le grand-duché passe sous l’autorité du tsar Alexandre Ier, devenu roi de Pologne. Fort heureusement pour Chopin, il est un enfant prodige et sa vie tourne autour de la musique. Sa mère a commencé à l’initier très tôt au piano avant de le confier au professeur Wojciech Zywny. A sept ans il compose déjà ses premières œuvres et dès l’année suivante il présente son premier concert.

Galerie Chopin, tableaux

Le 1er décembre 1825, la mort du tsar Alexandre Ier a pour conséquence la tentative de coup d’état militaire décabriste (du russe : декабрь, dekabr, décembre) à Saint Pétersbourg afin d’obtenir du futur empereur Nicolas Ier une constitution. La répression très dure s’exercera jusqu’à Varsovie. Chopin est alors lycéen. L’année suivante, il ne se présentera pas au baccalauréat, ce qui ne l’empêchera pas d’entrer en octobre 1826 au Conservatoire de Varsovie dirigé par Józef Elsner. Il s’inscrit également à l’université à des cours d’histoire, de littérature et d’esthétique. En avril 1827, sa sœur Emilia meurt prématurément de la tuberculose (Chopin subira le même sort à l’âge de 39 ans). En mai de la même année le tsar Nicolas Ier se fait couronner roi de Pologne à Varsovie. Dès le 29 novembre débute l’insurrection polonaise à Varsovie, alors que Chopin et son ami Titus sont à Vienne. Titus décide de rentrer, mais dissuade Chopin de le faire (les deux amis ne se reverront plus). Chopin entre dans une période d’abattement et d’inquiétude pour les siens.

Galerie Chopin, tableaux
Galerie Chopin, un cadre intimiste
Un joli concert au piano

Alors qu’il est à Stuttgart, les Russes s’emparent de Varsovie le 8 septembre 1831. Le 18, Chopin apprend la capitulation de Varsovie qui lui aurait inspiré l’Étude en ut mineur (op. 10 n° 12) dite Révolutionnaire, ainsi que le Prélude en ré mineur (op. 28 n° 24). Son journal reflète les événements : “Ô Dieu, existes-tu ? Oui, tu existes et tu ne nous venges pas ! Es-tu toi-même Moscovite ?“. Nicolas Chopin demandera par lettre à son fils de faire régulariser ses papiers à l’ambassade russe pour éviter d’être considéré comme un réfugié politique. Grâce à l’origine française de son père et en vertu des dispositions du Code civil, Frédéric Chopin peut bénéficier de la nationalité française. La reconnaissance de son statut de Français est attestée par un passeport émis le 1er août 1835. Cette solution évite à Chopin de demander un passeport russe, pays envahisseur de la Pologne, et contourne le statut de réfugié politique, qui lui aurait interdit tout espoir de retour en Pologne. En novembre de cette même année, Chopin tombe gravement malade (toux et crachements de sang) et va jusqu’à rédiger son testament (il n’a que 25 ans). Mais en décembre, il semble guéri. Cependant ses parents s’inquiètent ; le bruit de sa mort se répand et doit être démenti dans Le Courrier de Varsovie. En février 1837, il est de nouveau alité durant plusieurs semaines (grippe, crachements de sang). En février 1848, une révolution à Paris provoque la chute de Louis-Philippe, la proclamation de la République et l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence. Chopin meurt en 1849 à l’âge de 39 ans, terrassé par la tuberculose.

Pourquoi la tuberculose ?

Le cœur dans le cognac

Copernic aussi était polonais
Une façade avec un motif peint en trompe l’œil comme à Prague

En juin 2008, des scientifiques polonais de renom, dont le professeur Wojciech Cichy, spécialiste de la mucoviscidose, ont émis l’hypothèse qu’il ait pu mourir de cette maladie. À l’appui de leur thèse, l’état de faiblesse depuis son enfance, avec des infections pulmonaires et des toux, une maigreur à l’âge adulte et un décès avant la quarantaine, comme la plupart des personnes atteintes de mucoviscidose. De plus, autant que l’on sache, malgré des relations féminines durables, il n’eut pas d’enfant, ce qui présume l’existence d’une possible stérilité, autre symptôme de cette maladie. Ces scientifiques ont souhaité pouvoir faire une analyse ADN du cœur de Chopin conservé dans une urne de cristal emplie de cognac à l’église Sainte-Croix de Varsovie, requête qui leur a été refusée. Mais un examen récent tendrait à prouver que c’est bien la tuberculose qui aurait emporté l’artiste, sans exclure qu’il ait aussi été atteint de la mucoviscidose.

Recrudescence de tuberculose en Afrique et dans l’ex-URSS (2006)

La tuberculose aujourd’hui

Le bacille de Koch, Mycobacterium tuberculosis, ici grossi plus de 15.000 fois au microscope électronique à balayage, est le principal responsable de l’épidémie de tuberculose, l’une des maladies contagieuses les plus mortelles.

En ces temps de coronavirus-Covid-19 qui sévit dans beaucoup de pays, je m’interroge sur la tuberculose qui a emporté Chopin et sa sœur. A l’époque on l’appelait aussi phtisie, consomption, peste blanche… Une étude publiée en 2016 rapporte que la tuberculose nous accompagne probablement depuis le début de l’humanité et a toujours représenté une des premières causes de mortalité: elle tue environ 1,5 million de personnes par an. La maladie se transmet principalement par voie aérienne (micro gouttelettes lors de la toux ou des éternuements…). Elle se manifeste par la persistance de certains symptômes pulmonaires (toux, difficultés ou douleurs respiratoires, crachats…) ou généraux (fièvre persistante malgré les traitements, sueurs nocturnes, amaigrissement anormal…). Jusqu’au début du XXe siècle, le seul remède était le repos dans un sanatorium, de préférence en altitude. Dans les années 1920 a été réalisé le premier vaccin contre cette maladie, le bacille bilié de Calmette et Guérin (le BCG). Aujourd’hui, avec plus de 3 milliards de doses distribuées, c’est le vaccin le plus administré au monde, mais il n’est malheureusement que partiellement efficace et protège les adultes seulement une fois sur deux. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime actuellement à environ 500 000 le nombre de cas de tuberculose multirésistante au traitement par antibiotiques parmi les 9 millions de nouveaux cas de tuberculose répertoriés dans le monde, et cette fréquence ne cesse d’augmenter. Plus de 2 milliards de personnes selon l’OMS, soit le tiers de la population mondiale, seraient infectées par Mycobacterium tuberculosis et développeraient une tuberculose latente.

Paris au XIXe siècle

B.D. « Les Métamorphoses – 1858 »

À la fin du XVIIIe siècle, la pauvreté touche plus d’un tiers de la population française : vivent dans la misère dix millions de personnes dont la moitié a à peine de quoi subsister. Leurs logements sont rudimentaires et le plus souvent insalubres. Leur situation d’occupant est incertaine : pouvant être chassés à tout moment, ils sont à la merci de propriétaires peu scrupuleux, prêts à louer des appartements exigus et inhabitables et sans indulgence devant des locataires privés de ressources. Durant la première moitié du XIXe siècle, la population de Paris double. Un article de la BNF (Bibliothèque nationale de France) rapporte que, sous la Restauration (1814-1830) et le règne de Louis-Philippe (1830-1848), Paris demeure une ville nauséabonde à peu près aussi sale et boueuse que sous l’Ancien Régime, où l’entassement des hommes participe des exhalaisons putrides et de toutes sortes de miasmes disséminés dans l’atmosphère. Extrême fragilité face aux épidémies ou maladies contagieuses et omniprésence de la mort font de la capitale une ville-tombeau pour 500 000 Parisiens. – Pour mémoire, c’est à Paris que s’installe Chopin à partir de 1831 ; à part quelques déplacements en Europe occidentale, ce sera son principal lieu de résidence jusqu’à sa mort en 1849 -.

Le combat contre la « Peste blanche » (la tuberculose)
Le réfugié politique polonais (XIXe siècle)
Le Peuple aux Tuileries, 24 février 1848 – Paris, Vienne, Berlin, Venise, Rome, Prague… Entre février et mars 1848, les capitales européennes s’embrasent, les peuples se soulèvent contre les régimes en place. Partout, des constitutions arrachées, des libertés proclamées, des nations souveraines. Une vague européenne de révolutions politiques… qui sembla ne durer qu’un printemps.

Dans sa Topographie médicale de Paris de 1822, Claude Lachaise suppose que “les émanations qui s’élèvent de rues étroites, bourbeuses et encombrées” et “l’accumulation de familles nombreuses dans la même maison, souvent dans la même pièce” sont des causes spécifiques à la ville susceptibles d’influer sur sa salubrité. Pour la première fois, on considère les cloaques à ciel ouvert que sont encore les égouts parisiens comme des problèmes sociaux et médicaux. […] L’épidémie de choléra-morbus qui se déclare à Paris en mars 1832 encourage une prise de conscience des pouvoirs publics concernant le problème des taudis. De nombreux médecins, persuadés que le choléra se propage par foyers d’infection et non par contagion, dénoncent les effets dévastateurs des îlots d’insalubrité et font porter la responsabilité de la maladie non sur le corps des pauvres mais sur des conditions de vie urbaine déplorables. L’humidité, le manque d’air, l’absence de tout-à-l’égout, la stagnation des eaux usées, le bourbier des rues et la promiscuité sont le lot commun de quartiers misérables tels que la Petite-Pologne ou de quartiers ouvriers des bords de Bièvre jouxtant les maisons de chiffonniers ou les tanneries. En 1848 se créent les conseils départementaux d’hygiène induisant une mise en place, bien que timide, d’un système d’égouts ainsi qu’une alimentation en eau potable. La première loi de lutte contre l’habitat insalubre apparaît en 1850 et stipule que « sont réputés insalubres des logements qui se trouvent dans des conditions de nature à porter atteinte à la vie ou à la santé de leurs habitants ». En 1922 (un siècle après la Topographie médicale de Claude Lachaise), un rapport dénonce que Paris “est de toutes les villes d’Europe celle où l’on meurt le plus“. Mais malgré les efforts hygiénistes, les villes continuent de croître peu à peu et les maladies générées par celles-ci affolent les compteurs. 

En 1804, un bâtiment fut bâti sur l’île de la Cité, au niveau du quai du marché neuf actuel. Derrière ses prétextes administratifs – la Morgue servait officiellement à identifier les cadavres retrouvés noyés dans la Seine, les victimes de crimes, les suicidés, les infanticides… – et sous couvert d’une utilité sociale revendiquée de statistiques, d’ordre, et de contrôles, Paris organisa pendant un siècle le grand show de la mort, lequel connaîtra son apogée à la fin du XIXe siècle.

Des soins inaccessibles aux pauvres

Horloge sur le clocher de la cathédrale du Wawel
« Dom pod Globusem », bâtiment art nouveau sur la ceinture verte des Planty

Durant les Trente Glorieuses (1945-1973), alors que la pénicilline a été découverte en 1928 et en dépit de la mise en place de la Sécurité Sociale par ordonnances en 1945, l’accès aux soins reste encore inaccessible aux classes les plus défavorisées et la tuberculose continue de sévir parmi elles. Ce ne sera qu’en 2007 qu’une circulaire stipulera enfin pour la France “la suspension de l’obligation vaccinale par le BCG pour les enfants et les adolescents avant leur entrée en collectivité au profit d’une recommandation forte de vaccination des enfants et adolescents les plus exposés au risque de tuberculose”.

Ce qui s’est passé à l’échelle de notre pays se répète au niveau mondial. Voici ce qu’indiquait le Monde diplomatique en 2006: “Les différences dans l’accès aux soins de santé représentent la forme la plus répandue des atteintes à l’intégrité humaine. S’ajoutant aux écarts historiques de niveau de vie, les rapports actuels de domination Nord-Sud condamnent à court terme des populations entières à une santé dégradée, entravant tout effort de développement. […] Le sida tue chaque jour 8 000 personnes (pour la plupart, de jeunes adultes), tandis que le paludisme emporte 3 000 enfants, et la tuberculose 6 000 autres. Ces trois pandémies majeures font ensemble 6 millions de morts chaque année, en général dans les communautés les plus pauvres, notamment en Afrique subsaharienne, étendant régulièrement leur empire.” Par ailleurs, 815 millions de personnes souffrent de malnutrition dans le monde selon la FAO (Food & Agriculture Organisation, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). En 2015, il y aurait eu 9,1 millions de morts dues à la malnutrition dans le monde (25 000/jour), dont 3,1 millions d’enfants de moins de 5 ans (8500/jour). A titre de comparaison, un site indique chaque jour pour le coronavirus le nombre de morts cumulé dans le monde depuis son apparition en décembre 2019.

Un des beaux arbres des Planty

Le BCG contre le coronavirus ?

Une équipe de chercheurs australiens a annoncé vendredi 27 mars 2020 avoir entrepris de tester à une large échelle un vaccin utilisé depuis des décennies contre la tuberculose pour vérifier s’il est en mesure de protéger le personnel soignant du coronavirus. En effet, le BCG accroît également les capacités immunitaires de base de l’organisme, en l’aidant à répondre aux germes avec plus de force. Des tests similaires vont également être conduits dans d’autres pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et le Royaume-Uni.

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