Pourquoi l’Éthiopie ?

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Eléphant sculpté, château-observatoire Abbadia

La décoration interne et externe du château-observatoire Abbadia d’Hendaye évoque la passion qui anima Antoine d’Abbadie tout au long de sa vie pour l’Afrique, et plus particulièrement l’Éthiopie où il séjourna de 1837 à 1849. Pourquoi en a-t-il fait son lieu de prédilection ?

Question subsidiaire : Comment se fait-il qu’il ait choisi dès son adolescence d’aller en Éthiopie, et que, si jeune, il se soit forgé un véritable programme d’entraînement physique et intellectuel pour s’assurer le succès de l’exploration de ce pays ?

Dernière question : Il est issu d’une famille très aisée qui lui a fait suivre des cours de droit afin d’être à même, en tant que fils aîné, de gérer la fortune familiale. Pourquoi avoir choisi de prendre autant de risques : de mourir, d’attraper des maladies, d’être blessé, emprisonné, réduit en esclavage et enfin, en admettant qu’il ait surmonté tous ces obstacles, de revenir bredouille sans avoir atteint ses objectifs ?

Vous vous doutez bien que les causes sont multiples et que la réponse n’est pas simple. Je vais essayer de tirer quelques fils de cet écheveau et j’espère qu’ils vous donneront envie d’aller plus loin.

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Château-observatoire Abbadia d’Hendaye

Petite biographie d’Antoine d’Abbadie

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Antoine Thomson d’Abbadie d’Arrast

Le grand-père d’Antoine d’Abbadie est issu d’une dynastie d’abbés laïques de Soule, au Pays basque. Notaire royal, il s’inquiète des bouleversements engendrés par la Révolution française, l’abolition des privilèges et la fin de l’Ancien Régime. Lorsque l’assemblée constituante réquisitionne les hommes en 1791, il enjoint son fils de 19 ans Arnaud Michel à émigrer en Espagne. Celui-ci entre comme commis chez un négociant français à Malaga, devient son associé et s’enrichit. Tout marche à souhait quand, après le régicide de Louis XVI en janvier 1793, la Convention anticipe la réaction de l’Espagne et lui déclare la guerre. Le roi Charles IV somme alors les Français de prendre la nationalité espagnole ou de quitter ses États dans les 24 heures. Arnaud Michel embarque aussitôt pour l’Angleterre où il s’associe à un négociant protestant établi dans la ville de Hull. Au bout de deux ans, il déménage à Londres puis, escroqué par son associé, il s’installe à son compte à Dublin en 1801.

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Erasme

En 1804, il rencontre Élisabeth Thomson of Park, une jeune Irlandaise catholique, fille de médecin, dont la famille est aisée, mais persécutée en raison des Test and Corporation Acts. Il s’agit de lois qui ont été promulguées au XVIIe siècle et ont instauré la discrimination religieuse, économique et politique au bénéfice des Anglicans. Le couple se marie en 1807 et pratique la double résidence, l’été à Dublin et l’hiver à Londres.

Antoine naît en 1810, fils aîné d’une fratrie de six enfants. Son éducation est très stricte, dans la confession catholique pratiquée en cachette. Dès sa prime jeunesse il apprend quatre langues, le français et le basque (avec la nourrice), l’anglais et le gaélique (langue maternelle), auxquelles viendront s’ajouter le latin, le grec et l’hébreu. En 1818, la famille part en France et s’installe d’abord à Bordeaux, puis Toulouse, et enfin Paris où Antoine terminera ses études de droit et fréquentera de prestigieuses institutions (la Sorbonne, le Collège de France, le Muséum d’Histoire naturelle de Paris) pour y étudier les Lettres et les sciences (astronomie, minéralogie, botanique…). En 1832, son père décède et Antoine devient le chef de famille. Cela ne l’empêchera pas d’aller au bout de sa vocation en partant avec son jeune frère Arnaud explorer l’Éthiopie pendant douze ans.

Le Grand Tour

Voyages avant 1760

Frans Hals   Portret van René Descartes
Descartes
Montaigne Dumonstier
Montaigne

Tout d’abord, pourquoi partir ? Savez-vous d’où vient le mot touriste ? Faisons une petite rétrospective. Au Moyen Age, marchands, étudiants, érudits, pèlerins, religieux, diplomates et militaires parcouraient déjà l’Europe en tous sens. A partir de la Renaissance, des écrivains et des artistes se mettent en route à leur tour, comme Érasme en Angleterre, Montaigne en Italie, Descartes en Suède, Voltaire à Berlin, Diderot à Saint-Pétersbourg. De même, les compositeurs allemands et autrichiens tels que Gluck, Haydn et Mozart, à la suite de Haendel, se déplacent, à l’époque des Lumières, de capitale en capitale.

Une invention anglaise

Mais à la fin du XVIIIe siècle se développe le Grand Tour : c’est l’invention d’une manière personnelle de voyager qui met Rome et Pompéi – récemment fouillée – au centre de la carte de l’Europe culturelle. Écrivains et artistes redécouvrent avec Goethe les merveilles de l’Antiquité, les splendeurs de l’art italien et la lumière des pays du Sud.

Jean Preudhomme
Douglas, 8e Duc d’Hamilton :
vue de Genève où il a séjourné deux ans (Jean Preudhomme, 1774)
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Goethe, Voyage à Rome

Inventé par l’aristocratie anglaise, le Grand Tour ou voyage en Italie sera un phénomène culturel inégalé qui durera de la fin de la guerre de Sept Ans (en 1763) jusqu’à la Révolution française. Il touche l’ensemble de la société cultivée des pays du nord de l’Europe, en premier lieu l’Angleterre, mais aussi l’Allemagne, la Suède, le Danemark et jusqu’à la Pologne et la Russie.

Un voyage initiatique

Il est généralement vécu comme une aventure initiatique et un apprentissage qui peut durer des mois et parfois des années. « Couronnement d’une bonne éducation », voyage de formation, il offre aux jeunes squires l’expérience de la diversité des cultures et des langues. L’attrait de villes aux richesses artistiques incomparables et la passion pour les antiquités gréco-romaines contribuent à cette migration originale qui met sur les routes non seulement de jeunes Anglais bien nés, mais également une pléiade de peintres, sculpteurs, graveurs, dessinateurs, architectes, écrivains et érudits… Ces voyages, qui échappent à toute motivation religieuse, diplomatique ou militaire mais répondent à un désir d’éducation et de culture, donnent naissance à un nouveau type de migrant temporaire, le « tourist ».

Le Grand Tour d’Antoine d’Abbadie

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Abbaye de Battle, Sussex

Après un séjour en Bretagne où il rencontre l’évêque de Quimper et s’intéresse à la culture et au patrimoine bretons, Antoine d’Abbadie effectue son premier grand voyage en 1835, à l’âge de 25 ans. Entre janvier et mars, il parcourt sa terre natale d’Irlande, mais aussi l’Angleterre et l’Écosse, une démarche qui rappelle la pratique du Grand Tour. Mais aux palais baroques et aux monuments antiques, il préfère les abbayes, les châteaux gothiques et autres ruines médiévales, remis à l’honneur par le romantisme.

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Venise, le Grand Canal

Déjà il s’intéresse à l’architecture et au paysage, ainsi qu’aux usages économiques et sociaux, en anticipation de la dimension ethnographique de son exploration éthiopienne à venir. Par ailleurs, en Écosse, il profite de son séjour pour se recueillir sur la tombe du poète romantique Robert Burns et il note çà et là des listes de poètes admirés par les Britanniques, tels que Shakespeare, Scott, Pope mais aussi Lord Chesterfield, Taylor ou Mary Shelley. Il achève ses notes de voyage avec une religiosité qui transparaîtra souvent dans ses écrits. Il a conscience que la tenue de son carnet est un entraînement pour son grand voyage à venir, en des lieux, dit-il, « où il n’y a ni guides imprimés, ni autorités vivantes qu’on puisse consulter, où il devra tout voir et devra tout noter. Quand il s’agit de voyager en pays nouveau et relativement inconnu, on veut avant tout savoir jusqu’où le voyageur est allé, les directions et les distances des lieux qu’il a visités, enfin leur altitude, qui donne de prime abord une idée très approchée du climat. Ces résultats sont les premiers qu’on demande à l’explorateur dès qu’il est revenu dans sa patrie ».

Le voyage scientifique

Un regard tourné vers la nature

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Le Vésuve en éruption

En 1631, le Vésuve s’est réveillé et à partir des années 1740 les fouilles d’Herculanum et de Pompéi engendrent un intérêt croissant à l’égard des phénomènes volcaniques. Les mémoires présentés devant les académies des sciences de Paris, de Toulouse ou d’ailleurs révèlent l’intensification du rythme des voyages plus spécialisés qui en résulte. Parfois munis d’instruments de mesure et tous désireux d’effectuer des expérimentations, ces hommes observent les phénomènes météorologiques, dissertent sur les mesures exactes des Romains ou espèrent tirer profit de la visibilité des sommets depuis les côtes de l’Adriatique et de la mer Tyrrhénienne pour mesurer la longitude, comme La Condamine par exemple. Ils méditent sur des objets d’agronomie et de botanique, décrivent les mouches luisantes de Vénétie (Nollet) ou s’occupent de physique avec les arcs-en-ciel concentriques de la cascade de Terni (d’Orbessan). Ils se passionnent pour les vapeurs du Vésuve et examinent les qualités de la lave. Si l’on excepte Nollet, envoyé en mission par le roi de France pendant quelques semaines en 1749 afin de recueillir des notions exactes sur l’état des sciences en Italie, de vérifier les potentialités thérapeutiques de l’électricité et de s’informer sur l’industrie de la soie, ces voyageurs demeurent toutefois avant tout des mondains, acteurs du Grand Tour. Au cours du dernier tiers du XVIIIe siècle, l’intérêt pour l’histoire naturelle se précise et la botanique perd sa position privilégiée au profit de la minéralogie.

Des notes pour la rédaction de mémoires académiques

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Buffon et ses collaborateurs, Histoire naturelle, Des minéraux (Bibliothèque du Museum national d’histoire naturelle)

La lecture des carnets de notes montre comment une vision particulière du territoire italien se constitue à travers le goût pour les relevés, la description ponctuelle et méthodique de certains sites ou le repérage d’échantillons à rapporter. Il s’agit là d’une démarche qui se distingue autant de l’approche érudite et antiquaire des voyageurs du Grand Tour que de celle des voyageurs romantiques. Ces notes constituent parfois le matériau préparatoire à des ouvrages, mais plus souvent, elles ne sont qu’un simple « réservoir » pour des réflexions ultérieures, permettant d’appuyer les hypothèses formulées dans les mémoires académiques. Les manuscrits révèlent le fonctionnement du voyage du savant alors qu’il se dégage à peine de celui de l’homme de lettres et de l’amateur cultivé caractéristique du siècle des Lumières.

Un voyage « utile à la société » ou à sa nation ?

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Mémoires pour servir à l’histoire des insectes, René-Antoine Ferchault de Réaumur (1734-42)

L’homme de science veut participer à l’élaboration de nouvelles connaissances en transmettant son expérience, que ce soit sous la forme d’un guide, d’une carte ou d’un mémoire académique. Il ressent le devoir d’être « utile à la société ». Mais la générosité peut être calculée et le patriotisme l’emporter sur l’intérêt de l’humanité. Butin, captage, vol, espionnage, l’expédition savante s’inscrit en Italie aussi dans une perspective militante et à certains égards agressive. Toutefois, de la lecture des manuscrits, il ressort que ces voyageurs naturalistes sont intégrés dans des réseaux de sociabilité savante. Le discours scientifique prend en compte les expéditions précédentes pour y combler des vides ou ajouter de nouvelles observations. Des réseaux se constituent en outre avec d’autres savants. Les notes prises pendant le voyage témoignent du soin et parfois de la minutie extrême avec lesquelles les connaissances sont recueillies. Cette démarche exige le secours de cartes, de livres et surtout d’instruments permettant de mesurer et de mémoriser. Outre la montre, le baromètre, le thermomètre et le matériel pour écrire, le savant emporte le marteau du géologue et des outils plus lourds, impliquant de disposer d’une caisse. Par les doutes et les prudences qu’elles expriment, les notes de l’homme de science sont aussi en profond contraste avec le discours assuré et définitif dont témoignent de nombreux récits du Grand Tour.

La complémentarité des sciences et des arts

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Lalande
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Archéologie

L’effort de vulgarisation accompli par l’astronome Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande dans son Voyage en Italie en 1765 et 1766 et dans ses comptes rendus du Journal des savants n’a pas peu contribué, au cours des années 1780, à la promotion du royaume des deux Siciles comme terrain d’expérimentation. L’intérêt scientifique est en outre relayé par une dimension spectaculaire et pittoresque qu’ont rapidement reconnue les artistes, journalistes et auteurs de guides et de récits de voyage, au point de donner naissance à une véritable mode, apte à modifier les comportements de voyageurs jusque-là habitués à visiter surtout des villes et leurs monuments. De manière plus générale, les échanges au sein de la communauté savante et le travail d’observation précis auquel se livrent les artistes sur les sites antiques des environs de Naples, de la Grande-Grèce, de l’Étrurie, de la Dalmatie, voire de Rome elle-même, stimulent un nouveau regard. Les archéologues auront beau reprocher aux peintres et aux dessinateurs leur propension à la fantaisie, une science nouvelle n’en est pas moins en train de naître au croisement de cette passion commune aux artistes, aux antiquaires et aux archéologues.

Mieux connaître pour conquérir

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Gaudin
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Lévesque

Dans le sillage de l’esprit encyclopédique incarné par Lalande, la passion du dénombrement justifie une nouvelle forme de voyage qui permet de prendre la mesure exacte de la richesse de la nation. Dès 1791, dans son Tableau politique, religieux et moral de Rome et des États ecclésiastiques, Maurice Levesque oppose au voyage trop rapide des artistes et des amateurs un modèle du voyageur lent et attentif, disposant de tout son temps pour observer les habitants. Peu après lui, l’historien, essayiste politique et économiste suisse Jean Sismondi séjournera cinq ans à Pescia avant de publier son Tableau de l’agriculture toscane en 1801. Tandis que la statistique accompagne dans la France consulaire la réorganisation du territoire, elle sera considérée pour l’Italie comme un corollaire de la conquête française. L’ouvrage de l’abbé Gaudin sur la Corse avait été symptomatique, puisqu’il contenait à la fois une présentation d’économie politique dans la ligne de Lalande, un récit littéraire, une carte physique de l’île en 1783 et un mémoire sur son histoire naturelle : à certains égards, en effet, l’intégration de la Corse à la France en 1768 a préludé à la conquête de la péninsule italienne.

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Voyage dans la basse et la haute Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte
(Dominique Vivant Denon, 1802)

De nouvelles destinations

La découverte de l’Italie est bientôt prolongée par celle du Levant avec les voyages de Choiseul-Gouffier en Grèce en 1776-1780, de Volney en Syrie et Égypte en 1783-1785, de Cassas en Syrie, Phénicie, Palestine et Basse-Égypte en 1784-1785, et enfin l’expédition de Bonaparte en Égypte en 1798. Avec la naissance de l’archéologie, l’homme des Lumières ne cherche pas uniquement à raconter des récits pittoresques et dépaysants, il s’attache aussi à étudier avec méthode et rigueur les sites anciens. Toutefois, malgré les avancées scientifiques, l’indigène est cantonné dans sa position d’objet de fantasme et de fascination, d’objet d’étude dont la compréhension — et le respect — de son identité propre n’est pas le but premier de l’aventure. Cette façon d’appréhender l’indigène creuse davantage le fossé entre les peuples et teinte d’une volonté de domination la relation entre les Français et les populations dites primitives, considérées comme inférieures.

Le Brésil, un galop d’essai pour Antoine d’Abbadie

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Boussole de déclinaison et d’intensité du magnétisme terrestre
Louis Napoleon Bonaparte 1836
Louis-Napoléon Bonaparte 1836

Lors de ses études scientifiques, Antoine d’Abbadie a été remarqué par l’un de ses professeurs, François Arago, qui est également un savant éminent. Celui-ci lui fournit du matériel et l’envoie à Olinda au Brésil, dans l’hémisphère sud, sous l’égide de l’Académie des sciences, pour y rejoindre une mission scientifique. En novembre 1836, il embarque à Lorient sur l’Andromède, frégate de l’État affrétée vers les mers du Sud afin de transférer l’ambassadeur de France du Brésil en Amérique du Nord. Parmi les voyageurs se trouve Louis-Napoléon Bonaparte, condamné à un exil maritime de quatre mois suite à sa tentative avortée de soulèvement à Strasbourg. Il est « sans domestique, sans malle ni colis quelconque, et même sans chapeau ». Il éveille la pitié d’Antoine d’Abbadie qui lui offre un chapeau, lui permettant ainsi de recouvrer symboliquement son honneur. En 1836-1837, Antoine d’Abbadie effectue des opérations de géodésie et de mesure du magnétisme terrestre qui le passionnent : il doit étudier la variation journalière de la déclinaison magnétique à proximité de l’équateur, – soit l’angle formé entre la direction du pôle Nord géographique et celle du Nord magnétique -. Toutefois l’agitation populaire et la méfiance du clergé brésilien le contraignent à rentrer prématurément à Paris. C’est Arago qui présentera à l’Académie des sciences le registre de ces observations relatives au magnétisme, à la météorologie et à la géographie du Brésil après qu’Antoine d’Abbadie ait achevé les préparatifs de son voyage et qu’il soit parti vers l’Orient. L’Orient ? L’Éthiopie n’est-elle pas en Afrique ? D’où vient cette curieuse perception géographique ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

L’orientalisme

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François 1er et Soliman le Magnifique (Le Titien, 1530)

Dans le monde méditerranéen, au fur et à mesure que la pression musulmane et ottomane s’affaiblit, l’Europe gagne en puissance et grignote tout ce qu’elle peut, ce qui accroît d’autant le rayon d’action de ses ressortissants. Dans ce ballet, la France a un peu d’avance.

L’alliance franco-ottomane

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Coran de l’Empire ottoman, copié vers 1536, reliure de 1549, aux armes d’Henri II

Chacun a certainement en mémoire la date de 1515, victoire de François 1er à Marignan, grâce à laquelle, sitôt devenu roi, il conquiert le Milanais. Mais dix ans plus tard, il retourne en Italie et subit à Pavie une grave défaite au cours de laquelle il est blessé, fait prisonnier et transféré à Madrid, capitale de son ennemi Charles Quint. La mère de François 1er, Louise de Savoie, demande l’aide du sultan ottoman, Soliman le Magnifique, qui répond avec l’envoi de la fameuse flotte de Khayr ad-Din Barberousse — qui représente une grande menace pour l’empire des Habsbourg. C’est le début d’une alliance franco-ottomane qui durera les siècles suivants, jusqu’à ce que les troupes napoléoniennes envahissent l’Égypte, alors territoire ottoman géré par les Mamelouks.

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L’Alcoran de Mahomet (1647)

Échanges culturels franco-ottomans aux XVIe et XVIIe siècles

Les échanges culturels se multiplient entre la France et l’Empire ottoman. Des universitaires français voyagent jusqu’en Asie Mineure et au Moyen-Orient pour y collecter des informations. Des livres, et notamment le Coran, sont rapportés et intègrent les bibliothèques royales, comme la Bibliothèque Royale de Fontainebleau, afin de créer une fondation pour le Collège des lecteurs royaux, qui deviendra le Collège de France. Des romans et des tragédies ont pour sujet ou pour cadre l’Empire ottoman (Bajazet, Racine, Ibrahim, ou L’illustre Bassa, Scudéry). Du point de vue stratégique, cette alliance permet à la France de contrebalancer dans une certaine mesure l’avantage dont bénéficie l’empire des Habsbourg dans le commerce avec le Nouveau Monde. Après 1535, le commerce français avec la Méditerranée orientale depuis le port de Marseille s’accroît considérablement. À partir des capitulations de 1569, la France bénéficie également d’une préséance par rapport à tous les autres États chrétiens, et son autorisation est désormais requise lorsqu’un autre État souhaite commercer avec l’Empire ottoman.

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Le sultan Ahmet III (Jean-Baptiste van Mour)
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Le grand vizir (J-B van Mour)

Henri IV poursuit la politique d’alliance franco-ottomane et reçoit une ambassade de Mehmed III en 1601. En 1604, il signe un « Traité de paix et capitulation » avec le sultan ottoman Ahmet Ier qui octroie de nombreux privilèges à la France. Une ambassade est à nouveau envoyée auprès de Louis XIII en 1607, puis par Mehmed IV à Louis XIV en 1669 en la personne de Müteferrika Süleyman Ağa, qui fait sensation à la Cour de France et provoque même une véritable mode turque. L’Orient gagne ainsi une forte influence dans la littérature française, et près de la moitié des guides de voyage français du XVIIe siècle sont consacrés à l’Empire ottoman.

Turqueries au XVIIIe siècle

Les premières grandes défaites infligées à l’Empire ottoman réduisent la menace perçue par les esprits européens. C’est alors que débute la mode artistique des objets turcs ou turqueries qui est le pendant de la mode des objets chinois, ou chinoiseries, avec laquelle elle enrichit le style rococo. L’orientalisme devient très populaire grâce aux œuvres du peintre Jean-Baptiste van Mour, qui accompagne en 1699 l’ambassade de Charles de Ferriol à Istanbul, où il restera jusqu’à la fin de sa vie  en 1737. Cette mode se retrouve dans les tableaux de François Boucher et Jean-Honoré Fragonard, ainsi que dans la littérature française. La première version française des Mille et Une Nuits est publiée en 1704.

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Voltaire et Diderot au Café Procope – Jean Huber (1721–1786)
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Montesquieu
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Voltaire

L’influence ottomane

Les auteurs français utilisent l’Orient comme prétexte pour enrichir leur travail philosophique et écrire sur l’Occident. Montesquieu écrit en 1721 les Lettres persanes, un essai satirique sur l’Occident, et Voltaire se sert de la mode de l’Orient dans Zaïre (1731) et Candide (1759).

Les influences ottomanes sont aussi culinaires. Le café est introduit à Marseille par Pierre de La Roque en 1664, mais la mode du café à Paris est lancée en 1669 par l’ambassadeur ottoman auprès de Louis XIV, Müteferrika Süleyman Ağa. Des cafés se développent, et notamment à Paris le célèbre Café Procope, fondé en 1689. Dans la haute société française, la mode des turbans et des caftans se répand, tout comme l’usage de s’allonger sur des tapis et des coussins. Un des exemples les plus fameux de cette esthétique en musique est la Marche Turque de Mozart, qui sera composée un siècle plus tard, vers 1780.

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Mozart (1783)
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Vue générale de la bataille des Pyramides, le 21 juillet 1798 – Louis-François Lejeune (1806)

L’orientalisme et la campagne d’Égypte

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Étienne Geoffroy Saint-Hilaire : Le Tétrodon hérissé
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Dominique-Vivant Denon, Hieraconpolis

Le but objectif de la campagne militaire menée par Bonaparte entre 1798 et 1801 est de lutter contre la Grande-Bretagne, hostile à la France de la Révolution. Ne pouvant l’attaquer directement, il s’agit de contrôler la route des Indes en s’emparant de l’Égypte. Mais officiellement, la France déclare vouloir libérer les Égyptiens du joug Mamelouk et ottoman. Dans la lignée de son orientalisme islamisant, elle n’a pas le projet d’apporter à l’Égypte la religion et la civilisation occidentales, mais de ramener au contraire les sciences occidentales dans leur berceau originel. Ainsi, plus de cent cinquante savants, ingénieurs et artistes suivent l’armée. Sur le plan scientifique, les résultats seront extraordinaires : découverte de la pierre de Rosette à l’origine du déchiffrage des hiéroglyphes par Champollion, relevés topographiques, étude des arts, de la société, de l’architecture, de la faune, de la flore. L’Égypte est ainsi révélée au monde et l’Institut, qui lui est entièrement dédié, est fondé au Caire. Monge y étudie les phénomènes optiques, Nicolas-Jacques Conté, les procédés pour protéger les armes de la rouille, le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, la faune du Nil, et Dominique Vivant Denon, les temples de la Haute Égypte.

Un désir d’exotisme

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Théophile Gauthier fumant son chibouk (Eugène Giraud, 1862)
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Alexandre Dumas – Quinze jours au Sinaï, 1854

Cette campagne d’Égypte joue un rôle important dans le développement de l’orientalisme au XIXe siècle. L’indigène oriental des pays du couchant (le Maghreb) ou du Levant (le Moyen-Orient) devient, tour à tour, objet d’étude et de curiosité, fantasme et construction imaginaire. Alors que la Révolution s’achève sur des images d’horreur et qu’une désillusion généralisée gagne la population, les artistes empruntent des sentiers thématiques inexplorés pour soulager leur amertume. Un intense désir d’évasion, par le rêve ou le voyage, une soif d’exotisme s’emparent des artistes. Théophile Gauthier, Lamartine ou Alexandre Dumas, reporters avant l’heure, franchissent allègrement les frontières et arpentent les routes de l’Espagne, les ports du Proche-Orient ou les provinces reculées des Balkans et de la Russie, rapportant de leurs expéditions de passionnantes relations, au moment où des musiciens itinérants comme Mendelssohn, Liszt et Berlioz traversent le continent et se font applaudir dans les cours européennes. En ce début du XIXe siècle, l’Orient est encore une contrée mal définie, comme cela apparaît en 1835 dans le titre du livre de Lamartine, « Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient. »

L’Éthiopie, un pays oriental

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Pièce de monnaie axoumite du Roi Endubis (270-300) – A gauche, en grec “AΧWMITW BACIΛEYC” (Roi d’Aksoum) – A droite, “ΕΝΔΥΒΙC ΒΑCΙΛΕΥC” (Roi Endubis)

Pourquoi parler de l’Orient et de l’orientalisme, alors que le sujet porte sur l’Éthiopie ? C’est que, paradoxalement, ce pays n’a pas toujours été considéré comme africain. Longtemps, on l’a situé plutôt dans les régions du Paradis Terrestre (pour Homère, c’était le repos des dieux), puis dans des Indes larges et imprécises. L’antiquité grecque et hellénistique nommait Éthiopiens toutes les populations à la peau brune, dorée par le soleil, situées au sud de l’Égypte, mais aussi celles de l’Inde actuelle. Avant la fin du XIXe siècle ou même le XXe siècle, l’Éthiopie n’a pas d’histoire africaine – sinon à travers le commerce d’ivoire et d’esclaves -. Son histoire relève de l’Orient, entre l’Égypte, l’Arabie et la Perse, la Grèce (on y parlait grec du temps de la splendeur du royaume d’Aksoum), Rome et la Syrie, l’Empire byzantin puis ottoman, et enfin l’Égypte de l’ère coloniale. Même l’imaginaire romantique du Voyage en Orient – celui de Flaubert (1821-1880) ou de Nerval (1808-1855) – se l’approprie et l’annexe à l’Égypte : c’est un Orient plus sanguin, plus guerrier, teinté de barbarie, de magie et de grands fauves, mais c’est l’Orient tout de même.

A la recherche des sources du Nil

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Hâpi, dieu symbolisant la crue du Nil (Livre des morts d’Ani)

Une résurgence de l’océan primordial

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Hâpi (Temple de Karnak)

L’Éthiopie, c’est aussi le pays où l’on situe les sources mythiques du Nil. Depuis la Haute Antiquité, leur existence alimente croyances, rêves et passions. Les habitants de l’Égypte ancienne, émerveillés devant le miracle de ce fleuve nourricier, assimilent ses crues à la divinité Hâpi, figure androgyne à la mamelle pendante, parfois représentée avec, dans les mains, deux aiguières d’où s’écoule l’eau bienfaitrice. Le Nil est à leurs yeux une résurgence de l’océan primordial, jaillissant par deux sources : l’une, pour la Basse-Égypte, à Héliopolis, non loin de l’actuelle ville du Caire ; l’autre, pour la Haute-Égypte, au débouché de la première cataracte, près de l’île Éléphantine, siège du dieu Khnoum à tête de bélier, symbole de fécondité pour ces populations de pasteurs établis sur les bords du fleuve.

Les neiges de la Montagne de la Lune

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Carte de Donnus Nicolaus Germanus, 1474, d’après Ptolémée (Bibliothèque Apostolique du Vatican)

Les Romains, devenus maîtres du pays à la veille de notre ère, poussent plus avant. Pour Strabon (60 av. J-C. Amasée, vers 20 ap. J.-C.), le Nil doit prendre sa source sur les sommets d’une montagne. Vitruve (v. 90 av. J.-C., v. 20 av. J.-C.) et Pline (23-79 ap. J.-C.) avancent que le Nil traverse un lac. Sous le règne de l’empereur Tibère (16 novembre 42 av. J.-C., 16 mars 37 ap. J.-C.), les Romains remontent le fleuve jusqu’au pied de la quatrième cataracte où ils mettent à sac la cité nubienne de Napata. Néron (37-68), à son tour, envoie deux centurions en éclaireurs qui, passé Khartoum, suivent probablement le Nil blanc, avant d’être stoppés par “d’immenses marécages impénétrables aux piétons et aux barques”. Puis Vespasien (9-79) envoie des expéditions qui font avancer la connaissance des terres inconnues de l’Afrique intérieure. Enfin Ptolémée (géographe grec du IIe s.), se fondant sur des documents d’un autre géographe grec, Marin de Tyr, écrit qu’il se trouve de grandes montagnes neigeuses voisines de l’Équateur. En fondant, les neiges de la montagne de la Lune alimentent les lacs situés plus au nord. Leur trop-plein se déverse dans deux cours d’eau dont la réunion forme le Nil, grossi par un affluent issu du lac Coloe, en Abyssinie (l’ancien nom de l’Éthiopie).

Le Nil bleu

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Planisphère de Fra Mauro, moine camaldule italien, 1459. Réalisé à la demande du roi Alphonse V de Portugal (Biblioteca Marciana de Venise)

Jusqu’au XVe siècle, les connaissances ne progressent pas et les cartes reprennent celle de Ptolémée. Des pèlerins franciscains au Moyen-Age, puis des jésuites, empruntent la piste du Nil bleu jusqu’en Abyssinie. Parmi ces derniers, le prêtre espagnol Pedro Páez (ou Pedro Páez Jaramillo) (1564-1622), également écrivain, est envoyé comme missionnaire. Devenu un proche confident du négus Susneyos d’Éthiopie, il est le premier Européen à parvenir en 1613 aux sources du Nil bleu, qui contribue à 60 % aux eaux du Nil. Avec l’Atbara, un affluent du Nil qui prend également sa source sur les hauts plateaux éthiopiens, ce chiffre monte à 90 % du volume. Ces deux cours d’eau étaient responsables des crues annuelles du Nil, qui contribuèrent à la fertilité de la vallée (et à l’essor de la civilisation égyptienne antique) avant la construction en 1970 du haut barrage d’Assouan.

James Bruce

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James Bruce, carte du Nil et de la mer Rouge

Dans la bibliothèque du jeune Antoine d’Abbadie se trouvent les cinq volumes du récit de voyage de l’anglais James Bruce : «  Travels to Discover the Source of the Nile, in the years 1768, 1769, 1770, 1771 and 1772 » ou sa traduction française, Voyage à la recherche des sources du Nil. Ce récit le marquera profondément. Il n’aura de cesse d’aller sur les traces de cet explorateur et d’imiter sa démarche. A la lecture des difficultés de l’expédition, le jeune Antoine comprend qu’il doit effectuer un entraînement physique intense et il suivra aussi des régimes sans viande. Comme Bruce, il apprendra l’arabe, puis des langues éthiopiennes, comme Bruce, il se rendra à Gondar, la capitale éthiopienne, où il sera reçu par le négus, comme Bruce, il partira explorer le pays et notera sa géographie, comme Bruce, il rapportera des originaux ou des copies de manuscrits anciens. Ce ne sont pas moins de 234 manuscrits qui seront envoyés en France. Ils comprennent l’ensemble des textes bibliques en guèze, la langue liturgique de l’église et des clercs, les annales des rois d’Éthiopie presque complètes, de la poésie et de l’art épistolaire, plusieurs manuscrits à peintures, des textes magiques et divinatoires, de la littérature falasha -juive éthiopienne-, etc. Il rapportera en outre la matière pour un dictionnaire de la langue amariñña comportant plus de 15 000 mots. Enfin, il croira avoir atteint avec son frère Arnaud les sources du Nil, alors qu’il ne s’agissait en réalité que de la source du fleuve Omo. Bruce, quant à lui, pensait que le lac Tana en Éthiopie était la source du Nil bleu, et descendant le cours du fleuve, il avait noté sa confluence avec le Nil blanc au niveau de Khartoum. Mais à la décharge de ces valeureux explorateurs, il faut savoir que les sources du Nil sont encore l’objet de recherches aujourd’hui : en 2018, de nouveaux tributaires sont venus compléter la carte du réseau complexe qui alimente ce fleuve qui figure parmi les plus longs du monde.

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James Bruce, table de hiéroglyphes trouvée à Axoum en 1771

L’Éthiopie, un pays chrétien

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Le Prêtre Jean [Toghril] reçoit les messagers de Gengis Khan – Marco Polo (1254-1324), Le Devisement du monde ou Livre des Merveilles

Aux yeux d’Antoine, l’un des avantages de l’Éthiopie – et non des moindres – est qu’il s’agit d’un pays chrétien dont les empereurs se disent les descendants de Salomon, qui régna en Israël de 971 à 931 avant J.-C., et de la reine de Saba. En raison de son éducation, Antoine d’Abbadie porte au pinacle la religion catholique et il abhorre le protestantisme. Il ira jusqu’à favoriser le prosélytisme catholique en Éthiopie en finançant de ses propres deniers des missionnaires.

La légende du royaume du prêtre Jean

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Royaume d’Axoum, Monnaies gravées de la croix

Comment les Européens ont-ils appris l’existence de ce peuple chrétien ? Au XIe siècle débutent les Croisades, et avec elles, la légende du Prêtre Jean, souverain fabuleux d’un royaume chrétien situé en Asie ou en Afrique. Elle grandit quand commence à circuler, à partir de 1165, une lettre du Prêtre Jean adressée à l’empereur byzantin Manuel Ier Comnène. En réalité, il s’agit sans doute d’un apocryphe rédigé en Allemagne pour permettre le rapprochement entre la Papauté et l’Empire byzantin. Cette missive paraît d’autant plus vraisemblable qu’il existe bel et bien diverses communautés chrétiennes isolées, en Mongolie, en Inde ou en Éthiopie, susceptibles d’alimenter la légende. Les supputations et les hypothèses se multiplient pour localiser le Prêtre Jean, ses richesses supposées et ses armées. En 1177, le pape Alexandre III rédige même une réponse à «Johanni illustri et magnifico Indorum Regi» (Jean, illustre et magnifique roi des Indes). Des émissaires, mi-explorateurs, mi-aventuriers, sont dépêchés sur les chemins d’Orient partout où l’on signale la présence de chrétiens derrière les lignes de l’islam: en Arménie, en Perse, en Chine. Un siècle plus tard, Marco Polo, par exemple, identifie le Prêtre Jean à Toghril, appelé aussi Wang Khan. C’était le chef des Kéraïts, qui étaient des tribus turques vivant en Mongolie centrale. Elles étaient de confession nestorienne, une hérésie chrétienne du Ve siècle défendue par Nestorius, patriarche de Constantinople, qui s’élevait en 431 contre le dogme formulé au Concile d’Éphèse.

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Ancienne monnaie avec le soleil sur un croissant de lune

La conversion de l’Éthiopie

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Royaume d’Axoum, Monnaie gravée de la croix
monnaies autres monnaies etrangeres ethiopie royaume d axoum armah vers 625 650 unite d argent avec incrustation d or 130387A
Royaume d’Axoum, Monnaie gravée de la croix

Il existe bien un autre royaume chrétien, mais il est situé plus au sud, au-delà des pyramides et d’Assouan, dans cette Afrique qu’on ne connaît pas encore, continent supposé sauvage et hostile. La conversion du royaume d’Axoum a eu lieu sous le règne d’Ezana (325-356) au IVe siècle, à l’époque où l’empereur romain Constantin (272-337) faisait de Byzance sa capitale. Le roi et son peuple se sont peut-être convertis dans l’espoir de faciliter une alliance avec l’empire. La numismatique axoumite confirme l’événement : vers 330 la Croix remplace sur les monnaies éthiopiennes les symboles du disque solaire et du croissant lunaire qui illustraient les croyances polythéistes du royaume. Une stèle, qui relate les victoires d’Ezana contre les Nubas, atteste la “puissance du Père, du Fils et du Saint Esprit”.

Des chrétiens hérétiques

Dès la naissance de l’Église éthiopienne, le patriarche d’Alexandrie, chef de l’église copte orthodoxe, s’octroie le privilège de désigner l’”abouna“, le chef de l’Église éthiopienne, et tout nouvel évêque est choisi parmi les moines égyptiens. Cette situation durera jusqu’en 1959, date à laquelle l’église d’Éthiopie devient autonome, avec son propre patriarche. Neuf saints venus de Byzance, de Mésopotamie et d’Asie mineure entre le VIe et le IXe siècle auraient contribué à l’évangélisation du pays, à la construction des premières églises et celle des monastères. Sans doute fuyaient-ils les persécutions déclenchées contre les chrétiens monophysites qui refusaient les décisions prises par le Concile de Chalcédoine en 451. L’Église éthiopienne s’est construite dans le grand isolement du pays, coupé des axes de communication maritime lorsque la mer Rouge est devenue une “mer musulmane”. Le christianisme éthiopien est fortement influencé par la religion hébraïque : circoncision, pratique du sabbat, interdits sexuels et alimentaires, toutes ces coutumes étant prescrites dans l’Ancien Testament. Il pense aussi être le détenteur de l’Arche d’Alliance.

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Lalibela, cité monastique célèbre pour ses onze églises taillées dans la roche sur ordre du roi Gebre Meskel Lalibela (1172-1212) – Bet Giyorgis (Église Saint-Georges)

Quant à la langue liturgique et littéraire, le guèze, elle est d’origine sémitique, et donc apparentée à l’hébreu, l’arabe et l’araméen. Au XIVe siècle, le Kebra Negast (livre des rois), ouvrage de circonstance et de propagande, accrédite chez le peuple l’idée que tous les empereurs de la dynastie régnant depuis le XIIe siècle (jusqu’au dernier d’entre eux, le “Négus” Hailé Sélassié, mort assassiné en 1975) sont des descendants du roi Salomon. Mais le judaïsme n’est pas la seule source d’emprunts des chrétiens éthiopiens. Ces “coptes noirs” sont persuadés que leurs danses liturgiques sont les mêmes que celles qu’exécutait David à Jérusalem devant l’Arche d’Alliance. Si les rythmes et la musique les rapprochent des chorégraphies décrites dans la Bible (deuxième livre de Samuel, 6,5), les historiens recherchent leurs origines plutôt dans les cérémonies de l’Égypte pharaonique. Toutefois l’imprégnation copte et syrienne des chrétiens est prédominante, en raison des conditions de leur évangélisation. Le vocabulaire liturgique et théologique est emprunté au syriaque.

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Cortège du vice-légat au palais des papes, Avignon (Gordot)

L’Éthiopie, royaume du Prêtre Jean ?

Dans les siècles qui suivent la chute en 1291 des États latins d’Orient et la fin des croisades vers la Terre Sainte, les Latins qui voyagent en Orient continuent à mentionner le Prêtre Jean, le plus souvent pour l’identifier au roi d’Éthiopie ou de Nubie. C’est d’autant plus plausible qu’en 1310 un ambassadeur a été envoyé par le Négus éthiopien Wedem Rä’äd auprès du pape Clément V installé à Avignon. Le siècle suivant, le roi éthiopien Yeskäq (ou Yéshaq, Isaac, 1414-1429) a adressé deux représentants à Alphonse V d’Aragon. En dépit de son titre espagnol, ce souverain est installé à Tivoli, près de Rome, depuis qu’il a conquis le royaume de Naples et le royaume des deux Sicile (insulaire et péninsulaire). Le roi éthiopien lui propose une alliance contre les musulmans, qu’il veut sceller par un double mariage, mais les difficultés du voyage empêchent les projets d’aboutir. De nouvelles lettres du Prêtre Jean continuent à être forgées jusqu’au XVe siècle, prolongeant l’aspect prophétique qui lui est attaché, mais celui-ci est de plus en plus concurrencé par une vision plus stratégique du souverain, intégrée à l’horizon géopolitique des chrétiens romains vis-à-vis de la libération de la Terre Sainte et de Jérusalem.

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Padrao dos descobrimentos (monument des découvertes), Bélem, Lisbonne

Les expéditions portugaises

Henri le Navigateur

Pedro de Covilham
Le trajet de Pêro da Covilhã (Pedro de Covilham) en vert (avec Afonso de Paiva) puis en bleu (seul)

Au début du XVe siècle, des pirates maures basés à Ceuta lancent des raids vers les côtes méridionales du Portugal pour s’approvisionner en esclaves qu’ils vendent sur les marchés d’Afrique du Nord. Pour y mettre fin, le futur Henri le Navigateur (1394-1460) décide le roi, son père, à s’emparer en 1414 de cette tête de pont. A la vue des marchandises qui ont transité sur les routes commerciales du Sahara, notamment l’or du sud de la Mauritanie, il décide de financer des expéditions afin d’aller s’approvisionner directement en Afrique subsaharienne.

Depuis une centaine d’années, les marchands caravaniers d’Arabie contrôlent la route terrestre des Indes et acheminent les marchandises par la mer Rouge jusqu’en Égypte. A partir de là, les Vénitiens prennent le relais et achètent de grandes quantités d’épices qu’ils commercialisent en Europe. Le contournement de l’Afrique par l’ouest permettrait ainsi de court-circuiter également les Vénitiens et, dans la continuité de la Reconquista, de poursuivre l’endiguement de l’expansion musulmane. En atteignant l’Éthiopie et le légendaire « royaume du prêtre Jean », les Portugais pourraient prendre le monde musulman en étau.

Enfin, dernière motivation à cette plongée dans l’inconnu, le Livre des merveilles du monde de Marco Polo a insufflé le goût de l’aventure et attisé l’envie de connaissances des savants, des scientifiques et des astronomes. Le contournement de l’Afrique offrirait de nouvelles opportunités de découvertes.

Identification du Prêtre Jean au Négus éthiopien

covilham
Pedro de Covilham

Poursuivant les visées de son grand-oncle Henri le Navigateur, Jean II de Portugal (1455-1495) découvre en 1486 le royaume du Bénin où il obtient les premiers renseignements concrets sur la localisation en Afrique du royaume du Prêtre Jean. Parti à sa recherche, Bartolomé Díaz découvre la même année le cap de Bonne Espérance. En 1487 des émissaires de Jean II parviennent à Aden par la mer Rouge et obtiennent l’assurance que l’Éthiopie est bien chrétienne, mais que sa foi a été corrompue par ses contacts avec les juifs et les païens. C’est Pedro de Covilham, porteur d’une missive du souverain portugais, qui établit finalement en 1490 la relation entre le Prêtre Jean et le Négus, empereur d’Éthiopie. Lorsque Vasco de Gama entreprend en 1497 le contournement de l’Afrique pour arriver aux Indes orientales, il est également porteur de lettres à l’attention du Prêtre Jean. En 1515 le roi Manuel envoie des ambassadeurs en Éthiopie, accompagnés d’un médecin et d’un chapelain.

L’Éthiopie réfractaire au catholicisme

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Eglise de Déga Estifanos, sur le lac Tana, peintures du XVIe siècle. Les moines veillent aussi sur les corps momifiés de cinq empereurs d’Éthiopie, descendants du roi Salomon.

Sous le règne de Charles Quint, c’est le début de l’affrontement direct (1535, prise de Tunis) avec les Turcs qui ont pris Constantinople le siècle précédent, en 1453. En 1540, Francisco Alvarez publie une relation de voyage en Éthiopie qui fait grand bruit: «Véritable description du pays du Prêtre Jean». Parallèlement, Lisbonne envoie un corps expéditionnaire en Éthiopie, un demi-millier d’arquebusiers arrivés en galion et commandés par Christophe de Gama, le fils de Vasco le navigateur. Cette troupe inflige une défaite aux musulmans en 1543, ce qui permet de sauver le royaume. Mais les soldats ne débarquent pas seuls. Frayant dans le sillage de la troupe, les Jésuites portugais -puis espagnols- réussissent à convertir au catholicisme deux monarques éthiopiens. Le premier sera assassiné; le second devra abdiquer face aux insurrections populaires et à la fronde du clergé local. Son successeur, Fasilades (qui règne de 1632 à 1667), comprend la leçon: il rétablit le credo traditionnel de l’Église éthiopienne, expulse manu militari les missionnaires de tout poil (certains sont lapidés, d’autres décapités), et il ferme le pays aux étrangers pour plusieurs siècles…

L’Afrique noire

L’Atlas catalan

atlas catalan detail
Atlas catalan, détail : Lybie, Afrique (Egypte), Nubie

L’exploration européenne de l’Afrique a commencé avec les Grecs anciens et les Romains qui ont établi des colonies en Afrique du Nord dans l’Antiquité. Mais avec l’expansion de l’Islam, l’Afrique du Nord s’est séparée culturellement de l’Europe non-musulmane. Les républiques italiennes de Venise et Gênes se sont spécialisées dans le commerce avec le monde musulman. En outre, les juifs d’Espagne, du Portugal et du Maroc ont été autorisés à commercer dans les deux régions culturelles. Parmi eux, Abraham Cresques et son fils Jehuda ont réalisé en 1375 l’Atlas catalan, qui a amélioré la connaissance européenne de l’Afrique et d’autres régions, en tirant parti des connaissances géographiques des musulmans, complétées par des déductions et de l’imagination. Cet atlas décrit l’expédition en 1346 du navigateur majorquin Jaume Ferrer vers la « Rivière de l’Or », qui selon la carte se trouve au sud du cap Bojador, censé être l’extrémité occidentale de l’Afrique. Au XVe siècle, les Portugais, sous l’impulsion du prince Henri le Navigateur, ont découvert les côtes de l’Afrique de l’Ouest. Mais la curiosité scientifique et l’esprit missionnaire chrétien ont rapidement été subordonnés à des considérations mercantiles, notamment le commerce d’esclaves. D’autres nations européennes se sont jointes aux trafics africains, mais pendant des siècles, la connaissance européenne de l’intérieur de l’Afrique est demeurée très imprécise.

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Représentation du monde vers 1375
1813 Thomson Map of Africa   Geographicus   Africa thomson 1813
Carte de 1813 (John Thomson, géographe, cartographe et éditeur britannique)

Les « blancs » de l’Afrique

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Le marché aux esclaves à Zbid, Yémen (manuscrit du 13e)

Au début du XIXe siècle, que connaît-on de l’Afrique ? Regardez cette carte du continent : elle est emplie de blancs ! L’exploration de l’intérieur de l’Afrique a été livrée aux commerçants arabes qui, profitant de la conquête musulmane du Soudan, ont établi des réseaux loin à l’intérieur du continent. Ils ont alimenté ainsi l’économie d’un certain nombre de royaumes du Sahel du 15e au 18e siècle, notamment avec la traite d’esclaves. Le reste de l’Afrique n’a pas de contact direct avec les négriers musulmans. Les califats et royaumes islamiques ont aussi formé une barrière entre l’Europe et l’Asie, et les commerçants européens doivent payer de lourds tributs pour avoir accès à des marchandises très prisées comme l’or d’Afrique ou les épices et la soie d’Asie.

Un autre regard

Formation de l’opinion publique

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Lecture de Molière (Jean-François de Troy, vers 1728)

Au XVIIIe siècle, de profondes mutations ont transformé en Europe les conditions même de la discussion politique. Le débat politique survient sur la scène publique. Dans une société de plus en plus alphabétisée, les sociétés de pensée, clubs et cafés littéraires se répandent, créant de nouveaux réseaux de sociabilité intellectuelle en marge de la légalité. L’opinion publique s’affirme, surtout après 1750, comme une force, un tribunal devant lequel doivent être débattus les problèmes de société. A cette époque, le public a une connaissance modeste des autres cultures et civilisations mais il éprouve de plus en plus de curiosité pour ce qui touche aux connaissances géographiques et aux récits de voyage qui se multiplient au cours du siècle. Les populations non européennes sont de plus en plus fréquemment présentes dans la littérature, ce qui contribue à élargir l’univers mental des Européens.

L’esclavage remis en question

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L’Abolition de l’esclavage en février 1794
(Nicolas André Monsiau)

C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’on voit se multiplier les ouvrages et les prises de position sur le problème de la traite ou de l’esclavage colonial. Dans L’Esprit des lois de Montesquieu (1748), le principe même de l’esclavage est remis en question de manière décisive. Pour lui, l’esclavage est « contraire au principe fondamental de toutes sociétés ». La position du courant des « Lumières » est contradictoire vis-à-vis de cette question. D’un côté, les Lumières proclament l’égalité naturelle des hommes entre eux, ce qui amène bon nombre de penseurs à s’engager contre l’esclavage. Mais d’un autre côté, elles prônent aussi le respect de la propriété privée et le développement du commerce, ce qui a pour conséquence de rejeter l’idée de mesures trop radicales, qui risqueraient de ruiner les planteurs et l’économie coloniale en général. Dans Candide (1759), Voltaire s’indigne contre les mauvais traitements dont sont victimes les Noirs. Dans le Contrat social (1762), Rousseau affirme que « ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires : ils s’excluent mutuellement ». Après 1770, les prises de position contre l’esclavage et la traite se multiplient : c’est le cas de Diderot, Saint-Lambert, Bernardin de Saint-Pierre, Mirabeau, Condorcet, Brissot. À partir de 1789, l’impact de la Révolution française se fait sentir, particulièrement celui de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du 26 août 1789, dans laquelle sont affirmés nombre de principes et de revendications chers à l’esprit des Lumières. La formule Liberté, Égalité, Fraternité marque les esprits.

Une rencontre à hauteur d’homme

congress of vienna in 1814
Abolition de la traite négrière, Congrès de Vienne, 1814 (gravure Jean Godefroy, dessin Jean-Baptiste Isabey)

Avec l’essor du mouvement abolitionniste, la prohibition de la traite négrière est inscrite dans la loi anglaise dès 1807. En France, Louis XVIII interdit en 1818 la traite négrière au sein de l’empire colonial français. Charles X renforce la loi en 1827 : l’infraction n’est plus un délit mais un crime. Ce commerce se poursuivra néanmoins et il faudra attendre la loi du 4 mars 1831 promulguée par Louis-Philippe Ier pour que la législation devienne véritablement dissuasive. Certains explorateurs en viennent ainsi à porter sur l’Afrique intérieure un regard différent. Ils s’attachent à en connaître la géographie, à en évaluer le potentiel et à en approcher les peuples de près. Si le racisme et les préjugés ne sont pas absents de leurs récits de voyage, l’estime et parfois la bienveillance sont également là. Ces voyages ne témoignent encore ni d’un culte de l’héroïsme, ni d’un âge impérialiste où le Blanc arriverait en vainqueur. Ils reflètent plutôt une rencontre, dans tous les sens du terme. Une rencontre à hauteur d’hommes, entre quelques Européens et de multiples et divers Africains.

Antoine d’Abbadie, une immersion éthiopienne

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Château-observatoire Abbadia, hall d’entrée

Tout au long de son séjour en Éthiopie, Antoine d’Abbadie aura à coeur de ne pas seulement traverser le pays, mais également d’y vivre. Tant sa préparation que son voyage d’exploration mettent en application les prescriptions du philosophe des Lumières Diderot qui conseille comment « voyager utilement » :

« Je voudrais au voyageur une bonne teinture de mathématiques, des éléments de calcul, de géométrie, de mécanique, d’hydraulique, de physique expérimentale, d’histoire naturelle, de chimie, de dessin, de la géographie, et même un peu d’astronomie ; ce qu’on a coutume de savoir à vingt deux ans, quand on a reçu une éducation libérale. (…) Que la langue du pays ne lui soit pas tout à fait inconnue ; s’il ne la parle pas, du moins qu’il l’entende. Ayez lu tout ce qu’on aura publié d’intéressant sur le peuple que vous visiterez. Plus vous saurez, plus vous aurez à vérifier, plus vos résultats seront justes. »

Antoine d’Abbadie suit toujours la même méthode : s’arrêter dans un centre culturel et entrer en contact avec les lettrés locaux. Il se fait ensuite enseigner par eux leur langue, leur littérature et leurs coutumes. Il apprendra de la sorte le guèze, l’amharique, le tigréen, l’arabe et plusieurs dialectes éthiopiens. Il acquiert, en toute légalité, de nombreux manuscrits. Son ouverture d’esprit est tout à fait remarquable. Il cherche à comprendre un pays de l’intérieur sans vouloir imposer « ses lumières », sa marchandise ou son Dieu. Indiscutablement catholique, il ne tient nullement l’Église orthodoxe éthiopienne en mépris et se lie avec les Falashas, se faisant leur relais auprès des juifs d’Europe. Ni marchand, ni missionnaire, il est un scientifique indépendant, plutôt progressiste. Il se fond dans la société qu’il étudie (il se loge, mange et s’habille « à l’éthiopienne »). Toutefois, il n’en reste pas moins critique à son égard. Mais au soir de sa vie, il rédigera un essai qui est une magnifique supplique « Sur l’abolition de l’esclavage en Afrique », qu’il publie en 1896 dans les pages du Bulletin de la Société des études coloniales et maritimes.

abbadia escalier
Château-observatoire Abbadia, escalier

Pour vous en donner le ton, j’en cite simplement le début et la fin : « Ce sera un éternel honneur pour l’Église catholique d’avoir combattu l’esclavage africain par un moyen autre que celui des conventions diplomatiques qui ne manquent certainement pas de mérite, mais qui sont impuissantes parce qu’elles n’offrent aucune sanction, et parce que hors d’Europe, chacun peut les violer à plaisir. Avec un grand sens pratique qui est tout à sa gloire, le cardinal Lavigerie a constitué des Comités internationaux chargés de délibérer sur les mesures à prendre pour conduire à bonne fin l’extinction de l’esclavage, cette croisade du XIXe siècle… Comme les plaideurs éthiopiens, je crie à tue-tête : Justice ! Justice ! Justice ! »

Conclusion

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Sculpture, Abbadia
abbadia crapaud
Abbadia, crapaud

Pour conclure cette présentation et revenir aux questions posées au départ, Antoine d’Abbadie est donc l’héritier de divers courants de pensée qui l’ont modelé à son insu. Il effectue son Grand Tour en Bretagne, puis en Grande-Bretagne, avant de partir pour son premier voyage scientifique au Brésil. L’orientalisme ambiant le tourne naturellement vers un pays du pourtour méditerranéen et le romantisme du siècle lui rend attrayant l’idée de partir à la recherche des sources mythiques du Nil, dont le récit palpitant de James Bruce l’a fait rêver dès sa prime jeunesse. L’Éthiopie présente l’avantage à ses yeux d’être dotée d’une longue civilisation, d’une culture écrite et de la religion chrétienne. Ces trois facteurs sont très importants car avec son esprit encyclopédique il ne souhaite pas se cantonner à une branche scientifique déterminée, mais au contraire étudier cette société humaine dans toute son originalité. Enfin, sa curiosité pour une culture non européenne et son ouverture d’esprit à l’égard des noirs sont, sans conteste, le résultat des débats durant le siècle des Lumières, la Révolution française et le mouvement pour l’abolition de l’esclavage.

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Abbadia, escargot
abbadia chat souris
Abbadia, le chat et la souris

Néanmoins, ces influences ne peuvent, à elles seules, expliquer ce long et périlleux périple. Antoine Thomson d’Abbadie d’Arrast a manifestement fait preuve de dons exceptionnels, notamment linguistiques. Il a aussi bénéficié d’une éducation très complète, autant sur le plan littéraire que scientifique qui lui a permis de s’intéresser autant à la culture éthiopienne qu’à la géographie du pays. Outre ces compétences, il a montré une détermination hors du commun pour atteindre ses objectifs et il lui a fallu déployer beaucoup de courage, de persévérance et de diplomatie pendant ce long séjour, toutes qualités qui ont été reconnues à son retour par la communauté scientifique. En récompense, son frère et lui-même ont reçu en 1850 la Légion d’Honneur et la Grande médaille d’or de la Société de géographie. Les honneurs se sont poursuivis avec l’élection d’Antoine d’Abbadie à la fonction de membre correspondant de l’Académie des sciences en 1852, puis celle de titulaire en 1867. Membre du Bureau des longitudes en 1878, il appartiendra aussi à de nombreuses sociétés scientifiques, françaises ou étrangères, qu’il sera même amené à présider (Société philologique, Société de géographie). En 1892, il deviendra le président de l’Académie des sciences.

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Abbadia, singe astronome

Sources documentaires

  1. Petite biographie d’Antoine d’Abbadie

Antoine d’Abbadie (1810-1897)

L‘orient comme virtualité dans le carnet de 1835 d’Antoine d’Abbadie

Discrimination religieuse et obligation d’être de confession anglicane

  1. Le Grand Tour

Viviane Delpech – p.44 A.A. Le Grand Tour : Bretagne, Angleterre, Ecosse

3. Le voyage scientifique

Le Grand Tour revisité – L’affirmation des hommes de science

Voyage d’un françois en Italie, fait dans les années 1765 et 1766. T. 8 / , … La Lande, Jérôme

Reconnaissances magnétiques – Antoine d’Abbadie

Reconnaissances magnétiques, par M. Antoine d’Abbadie

  1. abbadia crocodile
    Abbadia, crocodile

    L’orientalisme

24 février 1525, François 1er est fait prisonnier à Pavie

Le Rococo, un art du XVIIIe siècle

Le Recueil Ferriol (1714) et la mode des turqueries

Les Origines intellectuelles de l’expédition d’Égypte : L’Orientalisme Islamisant en France (1698-1798) de Henry Laurens (1987)

La campagne d’Égypte du général Bonaparte et l’exotisme oriental – Portrait de l’indigène chez Anne-Louis Girodet (1767-1824)

La marche Turque – Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791)

5. A la recherche des sources du Nil

Récit : L’Égypte et la mer Rouge : voyage aux sources du Nil, en Nubie et en Abyssinie, … Bruce, James

L’éternelle quête des sources du Nil

Les explorateurs des sources du Nil

Les sources du Nil

Les sources du Nil

Les manuscrits éthiopiens d’Antoine d’Abbadie à la Bibliothèque nationale de France

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    Abbadia, serpent

    L’Éthiopie, un pays chrétien

Illustration : Le Prêtre Jean [Toghril] reçoit les messagers de Gengis Khan – Marco Polo (1254-1324), Le Devisement du monde ou Livre des Merveilles

Les Éthiopiens, de drôles de chrétiens

En Éthiopie au Royaume du Prêtre Jean

Ethiopie, le royaume du Prêtre-Jean ?

La figure du Prêtre Jean : les mutations d’une prophétie Souverain chrétien idéal, figure providentielle ou paradigme de l’orientalisme médiéval ?

Du « Prêtre Jean » au Négus d’Abyssinie – La vision espagnole de l’Éthiopie aux XVIe et XVIIe siècles

Missions d’évangélisation et circulation des savoirs: XVIe-XVIIIe siècle

Antoine d’Abbadie et l’Église catholique

  1. L’Afrique noire

    livre ethiopies
    Bibliographie

Le mouvement abolitionniste au XVIII siècle

Illustration : Antoine d’Abbadie observe la latitude à Bonga (Éthiopie)

Sur l’abolition de l’esclavage en Afrique / par Antoine d’Abbadie,… Abbadie, Antoine d’ (1810-1897), publié en 1896.

ethiopie philippe bichon
Carnet de voyage

Bibliographie

Les Éthiopies singulières, de Georges Courrèges et Alain Sancerni (Hozhoni Editions)

Carnet de Route – Ethiopie – Ecrit et illustré sur le vif par Philippe Bichon (BleuEditions)

Ils parcoururent l’Europe – Voyages d’écrivains et d’artistes 1780-1880 – Claude Bouheret (Les éditions Noir sur Blanc)

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